Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 22
Charles IX prit plaisir à Marseille à se promener dans deux galères que commandait le comte de Fiesque. Il voulut même sortir du port et pousser jusqu'au château d'If, mais la Méditerranée en furie repoussa ce terrien qui s'aventurait au large. Il fut plus heureux à Bayonne et Saint-Jean-de-Luz. Il contempla du pont d'un navire l'Océan immense, et peut-être pensa-t-il aux capitaines Ribaut et Laudonnière, qui venaient de le traverser pour aller, au péril de leur vie, fonder en marge de la Floride espagnole une colonie française et un fort qu'ils baptisèrent de son nom: la Caroline. Il admira Biarritz, «le beau village sur le bord de la mer auquel lieu l'on prend les balènes». Au Brouage, un beau port naturel où l'on a fait «une nouvelle ville», les mariniers lui donnèrent le spectacle d'une naumachie. Le roi de France prend goût à la mer. Il se plaît aussi à voir les divertissements de ses peuples. Les courses de taureaux, qui ont dû rappeler à Catherine ses souvenirs de Florence, étaient nouvelles pour son fils. Abel Jouan note qu'aux arènes d'Arles des lutteurs attaquaient les taureaux sauvages et les faisaient «tomber en terre seul à seul», tandis qu'à Bazas ils les assaillaient «avec de grands esguillons». Dans le récit officiel, les danses des diverses provinces tiennent une grande place. C'est, à Brignoles, «la volte et la martingale» dansées à la mode de Provence par de «fort belles filles habillées de taffetas, les unes de vert, les autres changeant, les autres de blanc»; à Montpellier, la «treille» qu'exécutent au son des trompettes, «tenant en leurs mains des cerceaux tout floris», les hommes «tous masqués et revestus qu'il faisoit bon voir»; à Saint-Jean-de-Luz, les «canadelles» et le «bendel» des filles basques, ayant «un tabourin (tambourin) en manière de crible auquel y a force sonnettes»; à Nantes, «le trihori de Bretagne et les guidelles et le passe-pied et le guilloret». La Cour a ici et là des spectacles exotiques; le Nouveau Monde est à la mode[463]. Les gens de Troyes, qui cependant vivent loin de la mer, avaient, pour l'entrée solennelle de Charles IX, fait marcher avec une troupe d'hommes «habillés en satires» une autre troupe déguisée «en sauvaiges». Bordeaux, qui est un port, tint avec plus de raison à montrer «grand nombre de sauvages de toutes sortes» défilant avec les compagnies de la ville.
[Note 463: Sur la curiosité qu'excitaient ces populations primitives, voir les chapitres de Montaigne: Des canibales, liv., ch. XXX; les coches, liv. III, ch. VI. Consulter Gilbert Chinard, _L'exotisme américain dans la littérature française au XVIe siècle_, Paris, 1911.]
Mais, au cours de ce voyage, Catherine n'eut pas affaire que de plaisirs. A Mâcon, où elle reçut la visite de la Reine de Navarre accompagnée de huit ministres du Saint Évangile, elle l'avait priée de renvoyer cette suite compromettante et lui avait fait promettre de ne plus contraindre, comme on l'en accusait à Rome, la conscience de ses sujets catholiques. Cette imprudence ou cette bravade de Jeanne d'Albret décida peut-être le gouvernement à interdire (Déclaration de Lyon, 24 juin 1564) l'exercice public du culte réformé dans tous les lieux et villes où le Roi passerait et pendant le temps qu'il y séjournerait; avec promesse toutefois à ceux de ladite religion qui se contiendraient «modestement en leurs maisons de n'estre recherchez en aucune manière»[464]. L'Édit de Roussillon (4 août 1564) renouvelait la défense aux seigneurs hauts justiciers et autres gentilshommes huguenots d'admettre des étrangers à leurs cérémonies privées, aux ministres de prêcher hors des lieux privilégiés, de tenir des synodes et de faire des collectes. Il confirmait l'ordre aux prêtres, aux moines et aux religieuses mariés de rompre leur union et de «retourner en leurs couvents et première vacation», ou de sortir du royaume sous peine des galères pour les hommes et de la «prison entre quatre murailles» pour les femmes[465]. A une époque où l'État et l'Église faisaient corps, cette rigoureuse mesure de police disciplinaire s'expliquait, mais la Réforme avait tant recueilli de ces défroqués qu'elle se sentit atteinte. Toutefois, si la Reine interprétait en toute rigueur l'Édit de pacification, elle entendait le maintenir contre l'arbitraire des officiers, des gouverneurs et des communautés de villes. Malgré les jurats, le maire et les magistrats, le Roi dispensa les réformés de Bordeaux et du Bordelais de tapisser le devant de leurs maisons les jours de procession, de payer les deniers des confréries et de jurer «sur les bras de Sainct Antoine», et, malgré le corps de ville, il les déclara éligibles aux charges municipales (Valence, 5 septembre 1564)[466]. Catherine écrivait au baron de Gordes, lieutenant général du Roi en Dauphiné, de faciliter aux protestants du Briançonnais l'exercice de leur culte, et, comme les catholiques du pays se plaignaient de ce gouverneur «politique», elle le fit remercier par le Conseil d'avoir toujours maintenu le repos et la tranquillité des sujets du roi dans sa province. Elle demanda au commandant des forces pontificales à Avignon, Serbelloni, et finit par obtenir qu'il laissât rentrer dans leurs maisons et rétablît dans leurs biens les religionnaires du Comtat-Venaissin[467].
[Note 464: Fontanon, t. IV, p. 279.]
[Note 465: _Id._, p. 280-281.]
[Note 466: _Id._, p. 281-282.]
[Note 467: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence, du Comtat-Venaissin et de la principauté d'Orange_, t. II, 1884, p. 204-205.]
Mais il ne dépendait pas d'elle d'apaiser l'esprit de parti et les passions religieuses. «Et audict pays de Provence, en toutes les villes où ledit Seigneur passoit, les enfans venoient au devant jusques à demie lieue hors les dictes villes, tous habillez de blanc, criant: Vive le roy et la sainte messe...»[468]. Les réformés de Nîmes, au contraire, protestaient aux cris de: «Justice justice!» contre l'intolérance de leur gouverneur, Montmorency-Damville. A Carcassonne, Catherine reçut de graves nouvelles du Nord. En partant, elle avait laissé le gouvernement de Paris et de l'Ile-de-France au fils aîné du Connétable, le maréchal de Montmorency, homme sage et modéré, mais esclave des consignes et ennemi des Guise. Comme il apprit que le cardinal de Lorraine se disposait à traverser Paris avec une garde d'arquebusiers, il lui fit signifier une déclaration du Roy, du 13 déc. (1564), défendant à tous ses sujets, de quelque condition qu'ils fussent, de voyager avec des armes à feu. Le Cardinal, qui, par peur simulée ou non des complices de Poltrot, avait sollicité et obtenu de la Reine (25 fév. 1563) une dispense, négligea ou refusa de la montrer. Il entra dans Paris par la porte Saint-Denis, mais son escorte fut chargée et mise en déroute par la troupe du Gouverneur (8 janvier 1565)[469]. Catherine était très perplexe: elle n'osait désavouer le fils du Connétable et d'autre part appréhendait de mécontenter les Lorrains. Heureusement, les chefs réformés se divisèrent; l'Amiral accourut prêter main-forte à Montmorency, son cousin; Condé, qui coquetait avec les Guise (on parlait même, depuis la mort de sa femme, Eléonore de Roye, de son remariage avec la duchesse douairière), se déclara pour le Cardinal et arriva lui aussi à Paris bien accompagné, pour le défendre. La Reine, profitant de ce désaccord, interdit le séjour de la capitale aux Lorrains, aux Châtillon et à quelques autres huguenots de marque. Le calme revint.
[Note 468: Abel Jouan, p. 12.]
[Note 469: _Lettres_, t. II, p. 253-255 et les notes. Cf. p. 261-262 _et passim_.--De Ruble, _François de Montmorency, gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France_, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, VI, 1879, p. 245-248. Cf. 236.]
Le succès de cette intervention à distance la trompa sur l'état des esprits. Elle crut que les partis ou les chefs de partis se ralliaient ou se résignaient à son jeu de bascule. Confiante dans son habileté et son bonheur, elle s'achemina vers Bayonne, où elle se réjouissait de revoir sa fille, Élisabeth, la reine d'Espagne. Mais elle aurait dû réfléchir que cette rencontre, d'où les Châtillon, Condé, Jeanne d'Albret et le Chancelier étaient naturellement exclus, inquiéterait les protestants.
Elle avait rêvé mieux qu'une simple réunion de famille. Aussitôt après la paix d'Amboise, dont le Pape, le Roi d'Espagne et l'Empereur se déclaraient très mécontents, elle avait mis en avant l'idée d'un congrès, où l'on aviserait ensemble aux moyens de pacifier les différends religieux. Elle espérait les convaincre de la nécessité de sa politique tolérante, et, si elle n'y parvenait pas, les leurrer de promesses à long terme. Après tout, il dépendait d'eux d'obtenir davantage. Elle était mère de famille; elle avait encore une fille et tous ses fils à marier. Le cardinal de Lorraine avait si bien fait, écrivait-elle en juin 1563[470], que l'Empereur (Ferdinand) avait consenti au mariage de Marguerite de Valois avec son petit-fils Rodolphe, et de Charles IX avec l'une de ses petites-filles. Mais ces combinaisons matrimoniales étaient subordonnées à l'agrément de Philippe II, le chef de la maison des Habsbourg. D'ailleurs Catherine aurait mieux aimé marier sa fille à Don Carlos, héritier présomptif au trône d'Espagne, et elle demandait à Philippe II pour son fils Henri, duc d'Anjou, la main de la reine douairière de Portugal, Dona Juana, avec une principauté pour cadeau de noces. Elle laissait entendre qu'à ce prix elle porterait remède à la situation religieuse en France, sans dire quel remède. Pie IV savait quel fond il devait faire sur elle. L'Empereur mourut sut ces entrefaites (25 juillet 1564). Elle mit toutes ses espérances en Philippe II, de qui d'ailleurs elle attendait le plus. Pour le gagner à son projet d'entrevue, elle déploya tous ses moyens: insinuante, suppliante, pressante, enveloppant son gendre de protestations de tendresse maternelle. Philippe II, accoutumé à traiter gravement les affaires et par raisons démonstratives et le plus souvent d'après des mémoires écrits, était déconcerté par cette diplomatie féminine, qui remplaçait les arguments par des effusions. Tout était vague dans les déclarations de la Reine, sauf le désir de marier avantageusement sa fille et ses fils. La correspondance des deux souverains pourrait se résumer ainsi: «Commencez, disait Catherine, par établir mes enfants, et nous nous entendrons facilement sur la question religieuse.» A quoi Philippe répondait: «Cessez de favoriser les hérétiques, et nous penserons ensuite aux mariages.» Il écarta toujours l'idée d'une rencontre, ne voulant pas, disait-il, éveiller «les soupçons et la jalousie», probablement de la reine d'Angleterre, qu'il continuait à ménager. Mais il consentit que le duc d'Albe, un de ses principaux conseillers, accompagnât sa femme à Bayonne. Les provinces des Pays-Bas étaient travaillées par des prédicants calvinistes, Français ou non, qui s'y glissaient par la frontière de France, et il tenait à se renseigner sur les dispositions de sa belle-mère et le concours qu'il pouvait espérer d'elle contre ces agitateurs.
[Note 470: _Lettres_, II, p. 58.]
A Bayonne, pendant le séjour de la reine d'Espagne (15 juin-2 juillet 1565), il y eut surabondance de fêtes et de cérémonies: entrées royales, visites et festins, courses de bague, feux d'artifice, messe solennelle, procession, combats à pied, à cheval, à la pique, à l'épée, promenade sur l'Adour et banquet dans l'île d'Aiguemeau (aujourd'hui île de Lahonce ou de Roll à deux lieues en aval de Bayonne), et «pour le comble des dites bravades» (magnificences), représentation d'une comédie française, qui dura de dix heures du soir à quatre heures du matin. Catherine tenait à prouver aux Espagnols que la France n'avait pas été ruinée par la guerre civile, et par surcroît elle satisfaisait ses appétits de luxe. La partie d'Aiguemeau (23 juin) coûta «un grand denier». Les convives voguèrent vers l'île en des navires «somptueusement accoustrés», que dominait celui du Roi «faict en forme d'un magnifique château». Ils admirèrent en cours de route une baleine artificielle, que des pêcheurs attaquaient, de leurs barques, à coups de harpons, comme ils le font en mer; une énorme tortue marine, montée par six tritons «habillez de drap d'argent sur champ verd, tous excellens joueurs de cornets, lesquels, si tost qu'ils eurent descouvert leurs Majestez, commencèrent à jouer ensemble»; Neptune, «sur un char tiré par trois chevaux marins», et Arion, porté par des dauphins, accourant tous deux du large pour saluer Isabelle chère à Charles, «ceste rare Isabeau»; trois sirènes qui, au passage du vaisseau royal, chantèrent Charles, Isabelle et Philippe, l'ornement de l'Espagne et de la France; Charles, Isabelle, Philippe et Catherine, «l'ornement de l'univers». En débarquant dans l'île, la compagnie royale fut régalée de danses par des bergères distribuées en groupes pittoresques, qui chacun portaient le costume--mais en toile d'or et de satin--d'un pays de France. Dans sa marche vers la clairière où la table avait été dressée, trois nymphes l'arrêtèrent pour célébrer l'accord des rois de France et d'Espagne et la protection qu'il assurait aux deux États «contre le Nord et sa froide bruyne», c'est-à-dire probablement contre l'hostilité possible des Anglais[471]. Le festin, un ballet de satyres et de nymphes, et au retour, pendant la nuit, des illuminations sur l'eau terminèrent cette «illustre journée»[472]. Le lendemain (24) on combattit à cheval «dedans les lices». Deux troupes de chevaliers, des Bretons, champions de l'austère vertu, et des Irlandais, défenseurs de l'honnête amour, députèrent au Roi et aux Reines, pour exposer leurs raisons, six «excellens joueurs d'instruments deux desquels avoient deux lyres, accompagnées de leurs voix qui estoient excellentes, les deux autres deux luts, et les deux autres deux violons». L'un des chanteurs bretons célébra la cause du renoncement--était-ce un hommage à Élisabeth d'Angleterre, la reine-vierge?--d'une voix «si bien accommodée aux paroles qu'on entendoit tout ce qu'il récitoit, et n'en perdoit on une seule syllabe, tant il prononçoit distinctement et nettement, accordant sa voix à sa lyre parfaitement». Un Irlandais répliqua[473]. Ainsi dans le concours de la Wartbourg, Wolfram d'Eschenbach et Tannhäuser opposent la louange de l'amour pur et celle de la Vénus terrestre.
[Note 471: Relation d'Abel Jouan, _Pièces fugitives_, t. I, p. 25 sqq. Voir aussi _L'ample discours de l'arrivée de la Royne catholique, soeur du Roy... et du magnifique recueil qui lui a esté faict avec déclaration des jeux, combats, tournoys, courses de bagues, mascarades, comédies..._, Paris, 1565, reproduit _Pièces fugitives_, t. I (2e partie), vol. II, p. 13 à 23 des Mélanges.]
[Note 472: _Ample discours_, Pièces fugitives, t. II, Abel Jouan, t. I, p. 26. _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 9-10.]
[Note 473: Laumonier, _Ronsard_, p. 745.]
Après ce prélude musical, les adversaires demandèrent à vider le débat en champ clos. Le Roi prit le commandement des Bretons, Monsieur celui des Irlandais.
Au lieu choisi pour le combat, des échafauds avaient été dressés pour les principaux personnages des deux Cours. La tribune royale était décorée des merveilleuses tapisseries représentant le triomphe de Scipion, que François Ier avait fait tisser d'après les dessins de Jules Romain. Par une porte du camp entra, précédé de neuf trompettes qui figuraient les neuf Muses, un char tout paré, portant les cinq vertus, l'Héroïque, la Prudence, la Vaillance, la Justice, la Tempérance: par l'autre porte, le Chariot de l'Amour céleste, où trônait le dieu de l'Amour avec Venus, sa mère, et les trois Grâces accompagnées d'un cortège de neuf petits Amours. Les chevaliers irlandais et bretons firent offrir aux dames qu'ils avaient choisies une médaille d'or illustrée d'une devise grecque ou latine et ils reçurent d'elles en retour «des faveurs». Un combat et un carrousel suivirent. Espagnols et étrangers, dit l'auteur d'une relation publiée cette même année à Paris, «ont à ceste fois esté contraints par la vérité reconnoistre et confesser qu'en ceste veuë la France a surmonté en parade, bravades, somptuosités et magnificences toutes autres nations et soi mesmes». C'était la réponse de la Reine-mère aux censeurs qui trouvaient qu'elle dépensait trop.
Entre temps, le duc d'Albe et Catherine s'observaient. Le ministre espagnol était choqué qu'en pleine entrevue, le 18, Charles IX et sa mère fussent allés recevoir aux portes de Bayonne, à l'abbaye de Saint-Bernard, un envoyé du plus grand ennemi de la chrétienté et des Habsbourg. Soliman le Magnifique faisait demander à son allié le roi de France, de lui «procurer un port de mer en Provence pour rafreschir» ses soldats, «au cas qu'ils ne prissent la ville de Malthe qu'ils tenoient assiégée»[474]. Catherine jouait double jeu pour amener Philippe II à céder sur la question des mariages: elle priait et menaçait, essayant d'arracher par la crainte ce qu'elle ne pouvait obtenir par persuasion. Au moment d'entreprendre son grand tour de France, elle avait posé la candidature du Roi son fils, qui avait seize ans, à la main d'Élisabeth, qui en avait trente-deux, pour faire peur au Roi d'Espagne d'une alliance entre la France et l'Angleterre[475]. La présence de l'ambassadeur turc lui prouverait qu'elle avait, si elle le voulait bien, les moyens de mettre en péril sa domination dans la Méditerranée occidentale et la sécurité des côtes de son royaume. Mais elle avait affaire à forte partie. Le duc d'Albe avait pour instructions de proposer que les deux Cours, s'unissant contre l'hérésie, prissent l'engagement mutuel de bannir les ministres dans un mois, de supprimer la liberté du culte, de publier le concile de Trente et de casser les gouverneurs, conseillers, commandants d'armée, mestres de camp, capitaines et officiers du roi (magistrats) qui seraient de la nouvelle opinion[476]. Mais dans ce projet d'accord, toutes les charges étaient pour la France, obligée de rompre son Édit de tolérance et de se remettre aux troubles pour empêcher le calvinisme d'envahir les Pays-Bas. Le Duc, n'ayant que des exigences à offrir, se taisait et attendait les ouvertures. Il finit par se lasser et demanda une entrevue. Après quelques propos sur les divisions religieuses de la France, la Reine-mère le pria, puisqu'il connaissait si bien les maux du royaume, de lui indiquer un remède. Il répondit d'abord que ce n'était pas son affaire et qu'elle le connaissait mieux que lui. Elle insista: Quels moyens Philippe II emploierait-il pour faire rentrer les protestants et les rebelles dans le devoir? Albe condamna comme funeste au catholicisme la politique de dissimulation, il voulait dire de modération, et conseilla les mesures énergiques. Comme elle lui demandait s'il était d'avis de recourir aux armes, il convint que c'était pour le moment inutile. Mais de colère il s'écria qu'il fallait bannir de France cette mauvaise secte. Catherine suggéra, comme moyen de faire la loi à tous, l'idée d'une ligue entre la France, l'Espagne et le nouvel empereur, Maximilien; et sur sa réponse que cette alliance n'était pas viable, elle rompit l'entretien[477].
[Note 474: Abel Jouan, _Recueil et Discours du voyage du roi Charles IX_, p. 25.]
[Note 475: En 1563, déjà, Condé avait mis en avant ce projet de mariage comme la solution pacifique du différend de Calais. En 1565, Catherine chargea Paul de Foix, son ambassadeur en Angleterre, de demander la main d'Élisabeth, recherche dont la Reine se montra, écrit l'ambassadeur, «emprinse de joye meslée à une honneste vergogne», tout en se déclarant «indigne» à cause de son âge «de cet offre si grand». Catherine à Paul de Foix, 24 janvier 1565. _Lettres_, t. II, p. 256. et, en note, la réponse de Paul de Foix. Cf. un texte plus complet de la lettre de Catherine, _Lettres_, t. X, p. 151. Ronsard, de lui-même ou par ordre, dédia à la Reine d'Angleterre ses _Élégies, mascarades et Bergerie_, parues vers le 1er août 1565 et où se trouvent les poésies composées pour les fêtes de Fontainebleau. Laumonnier, Ronsard _Poète lyrique_, p. 214.--Sur cette demande en mariage, Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473-475.]
[Note 476: Instructions citées par La Ferrière, _Lettres de Catherine_, t. II, p. LXXIII.]
[Note 477: La Ferrière, _Lettres de Catherine de Médicis_, t. II, introd. LXXXVI-VII, d'après une dépêche des Archives nat. Coll. Simancas, 1504.]
Les jours suivants, elle parla mariage à sa fille. Élisabeth lui déclara que Philippe II ne voulait pas marier son fils, don Carlos, et qu'il ne donnerait pas de principauté en dot au duc d'Anjou, s'il épousait doña Juana, sa soeur. Le duc d'Albe lui dit plus nettement encore que la reine d'Espagne était venue à Bayonne uniquement pour savoir si oui ou non la Reine sa mère se joindrait à Philippe II contre les hérétiques. L'entrevue tournait mal. Le nonce et le maréchal de Bourdillon s'entremirent. Catherine, quel que fût son dépit, tenait à se séparer de sa fille en bonne intelligence, et le duc d'Albe pouvait craindre qu'une tension entre les deux Cours ne profitât aux réformés. Le 20 juin, sous la présidence du Roi, un grand conseil fut tenu auquel assistèrent les deux Reines, le duc d'Albe et don Juan Manrique de Lara, ancien ambassadeur de France, avec Monsieur, frère du roi, le duc de Montpensier, les cardinaux de Guise et de Bourbon, le Connétable et le maréchal de Bourdillon[478]. Montmorency justifia la politique religieuse du gouvernement et montra les dangers d'une guerre civile. La Reine-mère, comme on le sait par une lettre de Philippe II au cardinal Pacheco, son ambassadeur à Rome, promit de «porter remède» aux choses de la religion «une fois terminé le voyage qu'elle avait maintenant commencé... La Reine ma femme se contenta d'une pareille résolution parce que l'on comprend clairement, sans qu'il y ait le moindre doute, que le jour où l'on voudra apporter le remède, la chose est faite». Le remède, c'est évidemment celui que recommandaient les instructions remises an duc d'Albe[479]. L'ambassadeur ordinaire, don Francès de Alava, présent à Bayonne, doutait que Catherine tînt sa parole. «J'appréhende l'indécision que je sens en elle certaines fois et la peine que prendront, comme je le prévois, de lui mettre martel en tête, ces hérésiarques et d'autres qui le sont sans en porter le nom»[480]. Le cardinal Granvelle, l'ancien gouverneur des Pays-Bas, et qui savait très bien les affaires de France, était encore plus sceptique. Il écrivait que Catherine avait promis de faire merveille, mais avec cette restriction «qu'elle éviterait tout ce qui pourrait l'amener à en venir aux armes»[481]. Et il concluait qu'elle ne ferait rien de bon. L'ajournement était une échappatoire qu'elle se ménageait.
[Note 478: _Lettres_, t. II, p. 297, 6 juillet 1565.]
[Note 479: Philippe II au cardinal Pacheco, 24 août dans _Lettres de Catherine_, t. II, p. 301-302, en note. Dans sa lettre du 6 juillet à Philippe II, _Lettres_, t. II, p. 297, Catherine l'assurait de la volonté et zèle «que avons à nostre religion et envie de voir toutes chauses au contentement du servise de Dyeu, chause que n'oubliron et metron payne de si bien aysecuter (exécuter) qu'il (Philippe) en aura le contantement et nous le bien qu'en désirons». Ce n'était pas beaucoup s'engager.]