Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 20
Au XVIe siècle, l'organe essentiel de la volonté royale était le Conseil du roi, où l'on distinguait le Conseil privé, qui dirigeait l'administration, la justice et les finances du royaume, et le Conseil des affaires, une quintessence du premier, auquel étaient réservées les questions les plus importantes du dedans et du dehors[418]. Le Conseil du roi, à la fois conseil de délibération et conseil d'exécution, réunissait les fonctions que se partagent aujourd'hui le Conseil d'État, la Cour de Cassation et le Conseil des ministres. A cette époque les secrétaires d'État, qui furent à partir de Louis XIV les agents suprêmes du pouvoir central, n'étaient considérés encore que comme les expéditeurs des ordres du Conseil, et même quand ils assistaient aux réunions, ils ne délibéraient ni ne votaient. Quand certains d'entre eux y obtenaient séance et voix et se trouvaient ainsi associés aux actes du gouvernement, c'était par désignation particulière et non à titre de secrétaires d'État.
[Note 416: _Lettres_, t. II, p. 129-130, 8 Janvier 1564, et note 2, p. 129.]
[Note 417: _Ibid._, p. 150, 26 février 1564.]
[Note 418: Le règlement du 21 décembre 1560, qui déterminait la part de pouvoir de la Reine-Mère et du roi de Navarre (voir plus haut, p. 91), semble distinguer quatre conseils: Conseil privé, Conseil des affaires du matin, Conseil des parties, Conseil des finances, mais quand on y regarde de près, on voit que le Conseil des parties n'est qu'une «séance» du Conseil privé, et que le Conseil des finances est une Commission préparatoire, une «Direction» des finances, si l'on peut dire, chargée de préparer les décisions financières à soumettre au Conseil privé.]
L'autorité du Conseil se faisait sentir dans toutes les parties du royaume à tous les sujets du roi, de quelque condition et état qu'ils fussent. Aussi importait-il qu'en ces temps de passion religieuse, son impartialité ne pût être mise en doute. Catherine de Médicis y fit entrer des représentants des divers partis. Dans l'ensemble des listes du Conseil, de 1563 à 1567, on relève les noms de seize catholiques zélés: les cardinaux de Lorraine et de Guise, les ducs de Montpensier et de Nevers (Louis de Gonzague), le lieutenant général du roi en Bourgogne, Gaspard de Saulx-Tavannes, le futur garde des sceaux, Birague, etc.; de six protestants: Condé, les trois Châtillon, d'Estrées, La Rochefoucauld; et d'une vingtaine de modérés: le chancelier de L'Hôpital, le surintendant des finances, Artus de Cossé, sieur de Gonnor, l'évêque d'Orléans, Morvillier, Jean de Monluc, etc.[419]. Ces «politiques», comme on les appelait, à qui on peut joindre le Connétable et même le cardinal de Bourbon, ami personnel de Catherine, voulaient comme elle, par esprit d'humanité et dégoût des violences ou simplement pour le bien de l'État, appliquer l'Édit de pacification. Leur nombre, qui balançait celui de tous les autres conseillers, indique bien les tendances générales du gouvernement et son ambition de constituer la royauté en pouvoir supérieur aux partis, juge de leurs querelles et défenseur impartial de l'ordre public.
[Note 419: Noël Valois, _Le Conseil du roi aux XIVe, XVe et XVIe siècles_; Paris, 1888, p. 193, 195, 196.]
La composition de ce Conseil et les rapports de la Cour de France avec Rome auraient dû rassurer les réformés. Catherine avait forcé le pape Pie IV, en le menaçant d'un Concile national, à convoquer le Concile général, mais elle n'avait pas obtenu qu'il se tînt, comme le demandait aussi l'empereur Ferdinand, dans une ville du centre de l'Allemagne, où les protestants auraient pu aller et discuter en sûreté[420]. Au lieu d'un nouveau concile «libre et saint», de qui elle attendait un remède aux dissensions religieuses, elle avait dû accepter la reprise à Trente du Concile deux fois réuni et deux fois interrompu. Au moins aurait-elle voulu qu'il abolît certains abus, autorisât quelques pratiques nouvelles et surtout se gardât de préciser le dogme; concessions qu'elle croyait, à tort d'ailleurs, capables de ramener les dissidents. Ses ambassadeurs, le jour de la séance solennelle d'ouverture (26 mai 1562), insistèrent avec une cruauté moqueuse sur la corruption de l'Église. Le cardinal de Lorraine, qu'elle avait fait partir pour Trente, après le colloque de Poissy, avec une soixantaine d'évêques français, avait pour instructions de s'entendre avec les Allemands, qui, eux aussi, désireux de rétablir l'unité religieuse, réclamaient les plus larges réformes, et particulièrement les prières en langue vulgaire et le mariage des prêtres[421]. Les représentants de l'Église gallicane n'allaient pas jusque-là. Dans les _Articles de Réformation_ qu'ils soumirent au Concile, le 2 janvier 1563, ils se taisaient sur le célibat ecclésiastique et se contentaient qu'on permît aux fidèles, après l'office, de chanter en français des cantiques spirituels et les psaumes de David. Ils proposaient d'accorder aux laïques la communion sous les deux espèces et d'ôter les superstitions qui pouvaient s'être glissées dans le culte des images, les pèlerinages, les confréries, les indulgences.
[Note 420: Janssen, _L'Allemagne et la Réforme_, trad. de l'allemand, par E. Paris, t. IV. Paris, 1895 p. 333.]
[Note 421: _Ibid._, p. 161-162.]
Mais Français et Allemands se heurtaient au bloc des Italiens et des Espagnols, résolument hostiles à tout compromis. Le pape n'aimait pas l'Église gallicane, qui niait son infaillibilité, prétendait constituer dans l'unité catholique un corps à part, ayant ses libertés, coutumes et privilèges, et se montrait plus docile à la tutelle du roi qu'à l'autorité du Saint-Siège. Pendant un voyage du cardinal de Lorraine à Rome, les légats ripostèrent aux Articles de réformation de l'Église par un projet de «réformation des princes». Ils y revendiquaient pour les tribunaux ecclésiastiques le droit exclusif de juger les clercs, défendaient aux juges séculiers d'intervenir dans les causes spirituelles, matrimoniales, bénéficiales et d'hérésie, même si les juges d'Église consentaient à se dessaisir, menaçaient d'excommunication les souverains qui, sauf en cas de guerre contre les infidèles ou dans une extrême nécessité, lèveraient sur le clergé aucun impôt, taxe, péage ou subside. C'était remettre en question les conquêtes des rois de France, aidés de leurs parlements, sur la juridiction, l'administration et la propriété ecclésiastique. Les ambassadeurs relevèrent vivement cette attaque à peine déguisée contre le pouvoir royal, et quelque temps après ils se retirèrent à Venise. Charles IX, n'étant pas d'humeur à endurer que les Pères voulussent «rongner les ongles aux rois et croistre les leurs»[422], enjoignit à ses représentants de ne pas revenir à Trente avant que les légats eussent «réformé les articles» qui concernaient «ses droicts, usages, privilèges et authoritez et ceux de l'Église gallicane, pour n'en estre plus parlé ny mis aucune chose en controverse ou dispute»[423]. Catherine était très mécontente du Concile, qui trompait toutes ses espérances. Quand le cardinal de Lorraine revint de Trente, réformateur repenti et qui cherchait à Rome un appui pour sa maison en deuil, il demanda que les décrets du Concile fussent reçus comme loi de l'État. L'affaire fut débattue «en pleine compaignie» du Conseil du roi, «appellez les quatre presidens de sa Court de Parlement et ses advocatz et Procureur general» (22 février 1564). Le Cardinal, irrité de l'opposition du Chancelier, son ancienne créature, lui dit qu'il était temps de déposer le masque (_larvam deponere_), c'est-à-dire de se déclarer pour la Réforme. L'autre répondit qu'il vît lui-même qui avait à Vassy violé l'Édit de janvier, d'où s'étaient ensuivies tant de funestes conséquences[424]. L'assemblée trouva dans les décrets, comme l'écrivait Catherine à l'évêque de Rennes, ambassadeur de France à Vienne, «tant de choses contraires» à l'autorité du Roi «et préjudiciables aux libertez et privilleges de l'Église gallicane» qu'il y avait été «advisé et résolu» de surseoir à leur enregistrement par les Cours souveraines «encore pour quelque temps»[425]. Ce quelque temps dura toujours.
[Note 422: [Dupuy] _Instructions et lettres des rois très chrestiens et de leurs ambassadeurs concernant le Concile de Trente..._, 1654, p. 479, Saint-Silvain. 28 août 1563.]
[Note 423: Ibid., p. 538, Monceaux, 9 nov. 1563.]
[Note 424: Bèze à Bullingerr, _Calvini Opera omnia_, t. XX col. 262-263.]
[Note 425: Catherine à l'évêque de Rennes, _Lettres_, II, p. 153-154, 28 fév. et X, p. 128-129, 7 févr.--Hubert Languet, _Arcana soeculi sexti decima... epistulae secretae_, II, p. 286-287, 6 mars 1564, dit pour quelles raisons le Conseil repoussa l'enregistrement. L'ajournement fut un expédient pour ménager l'amour-propre du Cardinal.]
Les privilèges de l'Église gallicane aidaient à couvrir les agissements de la politique modérée. Pie IV ayant cité par devers lui les sept archevêques ou évêques d'Aix, Uzès, Valence, Oloron, Lescar, Chartres et Troyes comme suspects d'hérésie, le Roi repoussa la prétention de la Cour romaine d'évoquer directement la cause sans passer par la juridiction intermédiaire des prélats et métropolitains français[426]. Il protesta avec plus de vigueur encore quand le Pape menaça la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, de la déposer et la priver de ses États si elle ne comparaissait pas dans six mois en personne ou par procureur à Rome pour se purger du crime d'hérésie[427]. Catherine chargea le sieur d'Oysel de faire entendre au Pape «qu'il n'a nulle auctorité et juridiction sur ceulx qui portent tiltre de roy ou de royne et que ce n'est pas à luy de donner leurs Estats et royaumes en proye au premier occupant et mesmement (surtout) de ladicte royne de Navarre, qui a la meilleure partie de ses biens en l'obéissance du Roy mon dict sieur et filz»[428]. Pie IV n'osa passer outre. Jeanne d'Albret, dans une lettre à la Reine-mère, confessait «ne jamais pouvoir recognoistre ceste digne faveur dernière et couronnant toutes les autres» et se disait impatiente d'aller la trouver en quelque part qu'elle fût pour lui «baiser les pieds de meilleure affection qu'au pape»[429].
[Note 426: _Lettres_, II p. 119 et la note 1.]
[Note 427: Bordenave, _Histoire de Béarn et Navarre_, publiée par Paul Raymond (_Soc. Hist. France_), 1873, p. 120-122.]
[Note 428: _Lettres_, II, p. 119, 13 déc. 1563.]
[Note 429: _Ibid._, p. 120, note.]
Les puissances catholiques étaient scandalisées de l'attitude du gouvernement français. Les ambassadeurs du Pape, de l'Empereur, du roi d'Espagne et du duc de Savoie arrivèrent ensemble à Fontainebleau où se trouvait la Cour, pour demander au Roi «comme par un commun accord» de faire observer par toute la France les décrets du Concile de Trente, de changer l'Édit de pacification, de punir les fauteurs des derniers troubles et les meurtriers du duc de Guise. Ils l'invitèrent à un congrès de princes et d'ambassadeurs chrétiens, qui se tiendrait à Nancy pour aviser aux moyens d'extirper les hérésies (12 février 1564). Charles IX répondit--on reconnaît le style de sa mère--que son intention était de vivre et de faire vivre son peuple selon l'ancienne et louable coutume tenue et observée en l'Église romaine, mais qu'il avait été forcé de faire la paix «pour déchasser les ennemis du royaume» et qu'il ne pouvait sans «rechute de guerre» rompre son Édit de pacification. Il s'excusait donc d'aller à Nancy (26 février)[430].
Mais justement pour résister à cette pression du dehors, Catherine ne devait pas être suspecte aux catholiques français de complaisance pour les huguenots. Elle avait vu l'attachement des grands corps de l'État et de la masse de la nation à l'Église traditionnelle. C'était une constatation dont un esprit réaliste comme le sien tint désormais un très grand compte. L'Édit contenait un maximum de concessions qu'elle jugeait dangereux de dépasser. Les chefs protestants s'étaient imaginés à tort que, la guerre finie, elle recommencerait à tout tolérer comme à Saint-Germain. Le prince de Condé faisait «tous les jours prescher dedans la mayson du Roi»[431]. La duchesse de Ferrare avait aussi converti son logis à Paris et à Fontainebleau en lieu de culte[432]. C'était, remarque Chantonnay, vouloir que le Roi souffrît en sa Cour ce que les hauts justiciers n'étaient pas autorisés à permettre en leurs maisons. Catherine attendit patiemment que Condé, très occupé d'une de ses filles d'honneur, renonçât de lui-même à dresser autel contre autel dans les résidences royales[433], mais la duchesse de Ferrare, Renée de France, persévérant en son zèle, elle lui fit interdire pendant le séjour du Roi à Fontainebleau de faire prêcher au château et même dans une maison qu'elle avait achetée au village (de Fontainebleau) et qu'elle prêtait et dédiait «pour tel faict», même quand elle n'était pas à la Cour[434].
[Note 430: _Mémoires du prince de Condé_, 1743. t. V, p. 45.--_Les Mémoires de Messire Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumônier du Roy, t. I, p. 167 (liv. V, ch. v).]
[Note 431: Lettre de Mme de Roye à Bèze (7 mai 1563), _Calvini Opera omnia_, t. XX, col. 6.--Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne, dans _Mémoires de Condé_, II, p. 160.]
[Note 432: Chantonnay 22 décembre 1563, 12 janvier 1564, _Mémoires de Condé_, II, p. 183 et 187.]
[Note 433: Dans les considérants de la Déclaration de Lyon, 24 juin 1564 (Fontanon, t. IV, p. 279), le Roi laisse entendre que les chefs protestants ont renoncé volontairement à l'exercice de leur culte dans les maisons royales.]
[Note 434: _Calvini Opera omnia_, t. XX col. 267, mars 1564.]
Bèze avait deviné les nouvelles dispositions de la Reine. Quand il revint à Genève en mai 1563, il était plein d'une confiance d'où il l'excluait. Grâce à la protection divine, les principaux ennemis de l'Évangile étaient morts ou impuissants; les chefs réformés avaient part au gouvernement. «Telle est, continuait-il, la nature de notre roi (Charles IX) et même de ses frères qu'elle permet à tous les fidèles (_pios_) d'attendre d'eux de sûrs et grands progrès en piété»[435]. Mais il ne disait rien de Catherine: silence significatif. Clairement, dans une lettre du 2 juillet, Calvin parlait de la «légèreté» et de «l'astuce» de la Reine, qui ne permettent pas ou si peu d'espérer[436]. Deux semaines après (19 juillet), il se plaignait qu'elle s'opposât autant qu'elle pouvait à la bonne cause[437]. Il l'accusait contre toute justice (19 juillet)--c'était après le meurtre du capitaine Couppé--de favoriser l'agitation fanatique de Paris. Sa perfidie, écrivait-il encore au mois d'août, autorisait les ennemis de la Réforme à braver les Édits du Roi. «Dans leur rédaction, le Chancelier se montre très libéral à notre égard, car au fond du coeur il nous est favorable. Mais par les artifices cachés de la Reine toutes les bonnes résolutions prises en Conseil sont éludées»[438]. Ce revirement de Calvin à l'égard de L'Hôpital est à noter. De dépit, Bèze en revenait à la théorie du parti contre le gouvernement féminin. «C'est le dernier des malheurs écrivait-il le 20 juillet, que celui d'un peuple soumis à l'empire d'une femme, (et d'une femme de cette sorte)»[439].
[Note 435: _Ibid._, XX, col. 21.]
[Note 436: _Ibid._, col. 54.]
[Note 437: _Ibid._, col. 64.]
[Note 438: _Ibid._, col. 133.]
[Note 439: _Ibid._, col. 67.]
C'en était fini des complaisances d'avant la guerre. L'Édit de Vincennes (14 juin 1563) avait défendu aux religionnaires de travailler boutiques ouvertes les jours de fête de l'Église catholique[440]. L'importante «Déclaration et Interprétation» du 14 décembre de la même année suppléa aux lacunes et aux obscurités de l'Édit d'Amboise par la limitation des droits de la minorité. L'Édit concédait aux protestants pour l'exercice de leur culte, en outre d'une ville par bailliage «toutes les villes esquelles la religion estoit» jusqu'au 7 mars pratiquée, mais la Déclaration expliqua qu'il fallait entendre par «toutes les villes» seulement «celles qui estoient tenues par force durant les troubles, esquelles l'exercice de ladite religion se faisoit apertement ledit septiesme mars», excluant ainsi les autres où au même temps se tenaient des prêches ou assemblées de prières. Elle renouvela l'interdiction de «besongner, vendre ny estaler» les jours de fêtes «à boutiques ouvertes» et défendit d'ouvrir les boucheries pendant les jours maigres institués par l'Église catholique. Elle ordonnait aux religieux et religieuses qui s'étaient «licentiez durant et depuis les derniers troubles» de rentrer dans leurs couvents ou de quitter le royaume «mesmes s'ils sont mariez contre le voeu de leur profession»[441]. A Paris surtout, par crainte des émeutes catholiques, elle tendait à restreindre et presque à supprimer les signes extérieurs de la nouvelle religion. Elle refusait aux réformés de cette ville le droit de «se transporter es bailliages circonvoisins pour assister à l'exercice qui s'y fera de ladite religion.» Les enterrements se feraient «de nuit... sans suyte ni compagnie», sous l'escorte du guet, tandis qu'ailleurs le convoi pouvait être de vingt-cinq ou trente personnes. Là, comme dans tous les lieux privés de la liberté du culte, les enfants à baptiser seraient portés au lieu d'exercice le plus proche, mais «en compagnie de quatre ou cinq tant seulement». Ces mesures, dont quelques-unes s'expliquaient, sinon se justifiaient, par des raisons d'ordre public, blessaient la minorité comme autant d'affirmations de son infériorité légale.
[Note 440: Fontanon, _Édits et Ordonnances_, t. IV, p. 276; _Calvini Opera Omnia_, XX col. 54.]
[Note 441: Fontanon, t. IV, p. 276-278.]
La neutralité de la Reine-mère entre Coligny et les Guise, ses efforts pour réconcilier Condé avec les Lorrains, paraissaient aux protestants une trahison. Ils interprétèrent comme une menace le privilège octroyé par le Roi le 13 janvier 1564 «aux principaux chefs de maisons» de Paris, d'avoir des armes, contrairement à la Déclaration jointe à l'acte de majorité (août 1563). Inquiets et soupçonneux, ils se munissaient de toutes «choses nécessaires pour la guerre» et parlaient «licentieusement». Catherine s'en plaignait doucement dans une lettre à Coligny (17 avril 1564), où elle lui rappelait la bonne volonté du gouvernement à punir les violences des catholiques et les ordres qu'elle et son fils donnaient journellement aux gens de justice, «lesquelz à en dire la vérité n'y ont pas faict en la plus part des lieux grand devoir jusques à présent. Mais là-dessus, ajoutait-elle, il fault que je vous dye qu'il me desplait bien fort de la deffiance en laquelle vous me mandez que sont entrez ceux de la relligion pour ung faulx bruit que l'on a faict courir que l'on se délibère avoir bientost la raison d'eux»... «J'ay si cher le repoz de cet Estat et désire tant la conservation de tous es subjects du roy mon dict sieur et filz, que pour riens au monde je ne vouldrois y avoir consenti et aussy peu permettray-je et endureray-je de mon vivant de qui que ce soyt que telle chose se feist». Elle priait l'Amiral d'affirmer à ceux de ses coreligionnaires qui lui en parleraient que l'Édit «leur sera observé inviolablement», menaçant si elle voyait quelque apparence de trouble en quelque côté que ce fût d'employer «le vert et le secq (sec) sans respect de religion, personnes ny autre considération que celle qui appartient à la conservation du repoz de cest Estat»[442].
[Note 442: _Lettres_, II, p. 177.]
Il est d'usage de lui dénier le mérite de ses bonnes intentions pour l'attribuer tout entier au plus vertueux et au plus humain de ses conseillers, le chancelier de L'Hôpital[443]. Il y a une histoire et il y a une légende de L'Hôpital. L'histoire le glorifie avec raison comme partisan de la liberté de conscience et, sous certaines réserves, de la liberté de culte. La légende voudrait qu'il eût inspiré à Catherine de Médicis, presque malgré elle, une politique sage et modérée. A lui l'honneur des lois et des actes de tolérance, à elle la responsabilité des compromissions, des reculs et des faiblesses. Mais ce partage inégal s'accorde mal avec les faits. Catherine aimait le pouvoir et s'en montrait d'autant plus jalouse qu'elle l'avait plus longtemps attendu. Elle était très active. Les dix volumes in-folio de sa correspondance qui ont été publiés et que la partie égarée ou détruite augmenterait encore de quelques autres prouvent que cette épistolière infatigable s'intéressait aux détails d'administration comme aux plus grandes affaires. Ses lettres, quand elles sont rédigées par les secrétaires d'État, portent souvent des apostilles de sa main, et il y en a beaucoup qui sont tout entières autographes. Il reste de L'Hôpital des harangues aux Parlements, aux États généraux, aux assemblées du clergé, où au nom du Roi et de la Reine-mère il fait appel en termes éloquents et même émouvants à la concorde, à la douceur, à l'esprit de charité; mais on ne trouve pas dans ses oeuvres, et pour cause, d'ordres aux grands officiers de la Couronne, aux gouverneurs de province, aux Cours de parlements, aux baillis et sénéchaux, aux trésoriers de France, comme il s'en trouverait nécessairement s'il avait été une sorte de «principal ministre». Alors il faudrait supposer que Catherine de Médicis s'est résignée de 1560 à 1568 à être le secrétaire du Chancelier. Ce n'est pas la figure qu'elle fait aux ambassadeurs et aux hommes d'État de l'époque.
[Note 443: Il y a sur Michel de l'Hôpital, «ce héros de la tolérance», un nombre prodigieux d'éloges, dont le plus éloquent est celui de Villemain, et aussi quelques bons travaux, mais il reste à écrire une histoire vraiment critique de sa vie et de son rôle politique.
É. Dupré-Lasale, dont l'ouvrage est certainement le plus étudié, s'arrête en 1560: _Michel de l'Hospital avant son élévation au poste de chancelier de France_ (1505-1558), Paris, 1875, et 2e partie (1555-1560), Paris, 1899. On peut le compléter par A. E. Shaw, _Michel de l'Hospital and his Policy_, Londres, 1905.--Taillandier, _Nouvelles recherches historiques sur la vie et les ouvrages du chancelier de l'Hôpital_, Paris, 1861, est un résumé rapide, comme aussi l'ouvrage d'Atkinson (C. T.), _Michel de l'Hospital_, Londres, 1900.--Amphoux, _Michel de l'Hôpital et la liberté de conscience au XVIe siècle_, Paris, 1900, écrit, comme son titre l'indique, moins une biographie objective que le récit, tout à la louange du Chancelier, de ce premier essai de tolérance.--Il faudrait commencer par une bonne édition des Oeuvres complètes de L'Hôpital, celle de Duféy étant, à tous égards, insuffisante.]
A dire vrai, le jeu de bascule qu'imposait le conflit des passions religieuses suppose une main plus légère que celle de L'Hôpital. Assurément cet honnête homme était un habile homme; le succès de sa carrière en est la preuve.