Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 19
[Note 396: Lettre écrite d'Orléans le 8 mars 1563, Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé pendant les_ XVIe _et_ XVIIe _siècles_, 1889, t. I app., p. 405.]
Catherine n'eut garde de s'interposer tout de suite entre les anciens alliés. Elle laissa partir sans pouvoirs Bricquemault, un brave capitaine huguenot, que Condé et Coligny envoyaient en Angleterre proposer au nom du parti la restitution de Calais, à l'échéance fixée par le traité du Cateau-Cambresis. Il revint sans avoir rien obtenu. Il expliqua naïvement à la Reine-mère que s'il avait été libre d'offrir comme otages son fils, Henri d'Orléans ou le prince de Navarre ou le duc de Guise, il aurait certainement réussi à conclure l'accord. Elle s'amusa de ce diplomate si généreux et lui conseilla d'aller prendre du repos en sa maison. Et cependant, dit-elle, «nous ne perdrons point le temps»[397]. Elle était bien résolue à garder Calais et à reprendre Le Havre. Jusque-là Charles IX s'était borné à écrire à Élisabeth en termes amicaux que la paix étant rétablie entre ses sujets de diverses religions l'occupation du Havre était désormais sans objet (30 avril). Quand les rapports entre les protestants et les Anglais furent suffisamment tendus, il intervint directement. Catherine délégua en Angleterre un tout jeune secrétaire d'État, le sieur d'Alluye, qui parla très haut comme elle l'espérait. Élisabeth, irritée de ses bravades, se serait oubliée jusqu'à écrire en France qu'elle avait pris et gardait Le Havre, «non pour le motif de la religion», «mais bien pour se venger de ce royaume de France et des injures et des torts qu'on lui avait faits... et pour s'indemniser» de Calais, «qui était son droit»[398].
[Note 397: Middlemore, agent d'Élisabeth en France, à Cecil, secrétaire d'État de la Reine (17 mai), Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, t. I. app., p. 497.]
[Note 398: Middlemore à Cecil du 19 juin 1563, _Ibid._, I, p. 497.]
Cette lettre, authentique ou non, exprimait si bien ses vrais sentiments, qu'elle indisposa beaucoup de huguenots. Condé, avec nombre de gentilshommes de la religion, rejoignit l'armée royale sous les murs du Havre. La tranchée était à peine ouverte que la place capitula (28 juillet 1563). Après le départ de cette garnison étrangère, Catherine fit arrêter (5 août) l'ambassadeur anglais, Throcmorton, qui, pendant la guerre civile, avait passé au parti protestant et qu'Élisabeth chargeait _in extremis_ de négocier la confirmation du traité du Cateau-Cambrésis. Du château de Gaillon où elle s'était installée chez le cardinal de Bourbon pour suivre les opérations du siège, elle mena le Roi en son parlement de Rouen, et dans la séance même où Charles IX se déclara majeur, le Chancelier proclama les Anglais déchus par une agression sans motifs de tous les droits qu'ils pouvaient prétendre sur Calais (17 août). Élisabeth, intimidée par la décision du gouvernement et par l'accord des partis, se réduisit à l'indemnité de 500 000 couronnes, mais sans succès, et, après un long marchandage, elle finit par accepter 120 000 couronnes que Charles IX lui offrait «à titre d'honnesteté et de courtoisie». Calais était définitivement acquis à la France (traité de Troyes, 12 avril 1564).
Catherine se flattait de régler avec le même bonheur les querelles religieuses.
Pour s'assurer le surcroît d'autorité que les hommes du temps attribuaient aux ordres du roi donnés par le roi même, et probablement aussi pour ruiner les prétentions de Condé à la lieutenance-générale, elle émancipa son fils. L'ordonnance de Charles V fixait à quatorze ans la majorité des rois de France, et Charles IX n'en avait que treize; mais le Conseil, sollicitant ce texte dans le sens le plus favorable, arrêta qu'il signifiait l'entrée dans la quatorzième année. Le Chancelier avait fait aussi décider que l'inauguration du pouvoir personnel se ferait non au parlement de Paris, mais à celui de Rouen, sous prétexte que tous les parlements de France étaient des «classes» régionales du Parlement du roi. En fait, il voulait éviter les remontrances de la première Cour du royaume sur la déclaration confirmative de l'Édit d'Amboise, qui devait être jointe à l'acte de majorité.
Charles se rendit processionnellement (17 août) au Parlement, accompagné de la Régente, des princes, du Connétable, des maréchaux de France et de beaucoup de seigneurs et autres conseillers en son Conseil[399]. Il prit place en son siège royal, ayant à sa droite sa mère, son frère Henri et les princes du sang, et à sa gauche les cardinaux de Châtillon et de Guise. Les portes ayant été closes, il dit que Dieu lui ayant fait la grâce de pacifier son royaume et d'en chasser les Anglais, il était venu en cette ville pour faire entendre «qu'ayant atteint l'aage de majorité, comme j'ay à présent, que je ne veux plus endurer que l'on use en mon endroit de la désobeyssence que l'on m'a jusques ici portée depuis que ces troubles sont encommencez». Il ordonnait à ses sujets de garder son Édit de paix, sous peine «d'estre chastiez comme rebelles» et leur interdisait à tous petits ou grands (fussent ses frères) d'avoir sans son congé intelligence au dehors avec les princes amis ou ennemis et de «faire cueillette ny lever argent» en son royaume sans son exprès commandement.
[Note 399: Dupuy, _Traité de la majorité de nos rois et des régences du royaume_, Paris, 1655, p. 356 sqq.]
Le Chancelier, après avoir amplifié les défenses royales et annoncé l'incorporation de Calais au domaine, loua la sagesse de Charles V, qui, sans «muer les lois de nature ne faire sage avant le temps celuy qui ne le peut estre», avait voulu, par cette sainte ordonnance, mettre fin aux régences toujours et partout fécondes en troubles et en désastres, comme on le voit dans toutes les histoires». Le Roi était maintenant majeur, mais, ajouta-t-il, je ne craindray point à dire en la présence de Sa Majesté, (car il le nous a ainsy dict) qu'il veut estre réputé majeur en tout et partout, et à l'endroict de tous, fors et excepté vers la Royne sa mère, à laquelle il réservoit la puissance de commander.
L'Hôpital ne laissa pas échapper l'occasion, qu'il eût pu choisir plus opportune, de faire la leçon aux magistrats. Il leur reprocha de se mettre au-dessus des ordonnances, et leur enjoignit d'appliquer les lois «sans affection et passion». Il les reprit rudement de leur partialité, leurs injustices, leur avidité[400].
[Note 400: _Id._, _ibid._, p. 376.--Dufey, _Oeuvres complètes de Michel de l'Hospital, chancelier de France_, 1824, t. II, p. 67 sqq.]
Après la réponse du premier président, la cérémonie de «l'hommage et reconnaissance», «tels que les sujets la doivent à leur roy», commença.
La Reine-mère déclara qu'elle remettait aux mains de Sa Majesté l'administration du royaume. Elle fit quelques pas vers son fils. Charles IX descendit de son trône, le bonnet à la main, «et luy faisant ladite dame, une grande révérence et le baisant, ledit seigneur luy a dit qu'elle gouvernera et commandera autant ou plus que jamais».
Après elle, le duc d'Orléans, le prince de Navarre, Condé et les autres princes du sang, les cardinaux, les grands officiers et les seigneurs présents s'approchèrent du jeune Roi, qui s'était rassis en son siège royal, «et luy ont faict chacun une grande révérence jusque près de terre luy baisant la main».
Les portes furent alors ouvertes, et le Chancelier fit lire une déclaration datée de la veille, qui confirmait l'Édit de pacification et ordonnait à tous les habitants des villes et des campagnes qui avaient des armes en mains de les déposer. Seuls les gentilshommes étaient autorisés à en garder dans leurs maisons, mais il leur était défendu de porter ou faire porter par leurs gens dedans les villes et par les champs «aucune hacquebute (arquebuse), pistole ne pistolet». Il n'y avait d'exception que pour les soldats du roi.
Contrairement à l'habitude du temps, le gouvernement ne licencia pas toutes les troupes levées pendant la guerre; il retint une partie des gens de pied, qu'il distribua en un corps de huit enseignes, les _enseignes de la garde du roi_, dont Catherine fit mestre de camp Charry, que le brave Monluc lui recommandait pour sa bravoure et sa fidélité. C'est l'origine du régiment des gardes-françaises[401]. Le Roi seul restait en force pour faire la loi aux partis.
Le parlement de Paris, qui se regardait comme «la première de toutes les Cours du royaume, la Cour des pairs et le lit de la justice du roi», fut blessé de l'acte accompli à Rouen. Il refusa d'enregistrer la Déclaration de majorité et remontra qu'en confirmant l'Édit de pacification, elle semblait lui donner le caractère d'une loi perpétuelle, ce qui allait à reconnaître l'existence de deux religions. Il sollicita pour les Parisiens la faveur de porter les armes qu'ils avaient prises «pour la nécessité du temps, pour les affaires du roy et par son commandement»[402].
Charles IX reçut les remontrances «de fort bonne grâce», mais ordonna de passer outre. La Cour multiplia les difficultés et mit entre autres conditions à son obéissance la dispense de désarmer. Le Roi finit par se fâcher. Les députés du Parlement qu'il fit venir à Meulan (24 septembre) ne cachèrent pas à leurs collègues qu'il avait montré quelque «mauvaise estime et malcontement de sadite Cour», mais ce n'était pas assez dire. Comme on le sait par d'autres témoignages, il parla haut et clair. «... A ceste heure que je suis en ma majorité, je ne veux plus que vous vous mesliez que de faire bonne et briève justice à mes subjets. Car les rois mes prédécesseurs ne vous ont admis au lieu où vous estes tous que pour cest effet... et non pour vous faire ny mes tuteurs ny protecteurs du royaume ny conservateurs de ma ville de Paris. Car vous vous estes faict accroire jusques icy qu'estiez tout cela»[403]. Le Parlement céda (28 septembre).
[Note 401: Susane, _Histoire de l'ancienne infanterie française_, t. I, 1849, p. 155-156.]
[Note 402: Dupuy, p. 407.]
[Note 403: Floquet, _Histoire du Parlement de Normandie_, t. III, p. 5.]
Catherine affecta de croire, et peut-être croyait-elle en effet, que les triumvirs avaient pris les armes sans raison. Jamais elle ne convint qu'elle eût mis le catholicisme en péril par son système de laisser faire. Dans une lettre de sa main à un de ses confidents d'alors, Artus de Cossé, sieur de Gonnor (19 avril 1563), elle parlait avec quelque orgueil de ce qu'elle avait «si byen comensé à Saynt-Jermain», et avec dédain de la paix d'Amboise «qui n'é pas plus aventageuse--elle entend pour les catholiques--que l'édit de jeanvyer». Ce n'est pas sa faute si les reîtres, qui ne sont pas encore payés, foulent le royaume et si les Parisiens sont mis à contribution[404], mais bien celle des hommes (les Guise) qui ont voulu «fayre les roys». Elle ajoutait fièrement: «... Si l'on ne m'empesche encore, j'espère que l'on conestra que lé femme aunt milleur volonté de conserver le royaume que seulx qui l'ont mis an l'état en quoy yl est et vous prie que seulx qui en parleront leur montrer sesi, car s'et la vérité diste par la mère du roy qui n'ayme que luy et la conservation du royaume et de ses sugés»[405].
[Note 404: Le gouvernement se procura des fonds par les expédients d'usage: taxe sur les plaideurs, procès aux financiers, dont quelques-uns furent mis à mort et les autres condamnés à de fortes amendes, aliénation des biens du clergé pour la valeur de 3 millions de livres de revenu.--Estienne Pasquier, _Oeuvres_, 1723, t. II, col. 108-110.]
[Note 405: _Lettres de Catherine_, t. II, p. 17.]
Elle était impatiente de tout apaiser. La ville de Paris était un foyer de fanatisme dont les épreuves de la guerre avaient attisé l'ardeur. Elle vénérait comme un martyr de la foi le duc de Guise assassiné sous Orléans, et sa compassion se tournait en furie contre les huguenots. Le jour de l'exécution de Poltrot, que le Parlement avait condamné à être tenaillé au fer rouge en quatre endroits et puis tiré à quatre chevaux, la populace se saisit de ces quartiers de chair humaine, les traîna par les rues et les dépeça (18 mars 1563). Le lendemain se firent dans un sursaut d'émotion les obsèques solennelles du héros populaire, dont le cercueil traversait Paris à destination du château patrimonial des Guise à Joinville. Le Corps de ville conduisait le deuil qu'un immense cortège accompagnait: gentilshommes, délégations des Cours souveraines, clergé des paroisses, moines de tous ordres et de toute robe, arquebusiers de la milice bourgeoise «portant la harquebouse sous l'aisselle», piquiers «tenans leurs piques par le fer en les traînant après eulx», enseignes avec «leurs enseignes ployées sur l'épaule, le fer contre bas», bourgeois ayant à la main des torches à leurs armes, prévôts, échevins, conseillers de ville, notables en robe noire montés sur des mulets. A Notre-Dame, Jacques le Hongre, un prédicateur fameux par ses attaques contre les hérétiques, prononça l'oraison funèbre parmi les «pleurs et lamentations» des assistants[406]. Après la paix, malgré l'Édit, les Parisiens ne se pressèrent pas de désarmer. Un autre tribun de la chaire, Artus Désiré, interprétait à sa façon le conseil du Christ à ses apôtres: «_Qui non habet gladium vendat tunicam et emat_. (Que celui qui n'a pas de glaive vende la tunique pour en acheter un).»
Ce fut en ce milieu surchauffé que Catherine, avec une imprudence généreuse, tenta un premier essai de réconciliation, espérant, comme elle l'expliquait à la duchesse de Savoie, que l'exemple parti de la capitale «apporteret l'entier repos par tout le royaume»[407].
[Note 406: Robiquet, _Histoire municipale de Paris depuis les origines jusqu'à l'avènement de Henri III_, 1880, p. 557-560.]
[Note 407: _Lettres de Catherine de Médicis_, 11 juin 1563, t. II, p. 57.]
Au moment de mener huguenots et catholiques contre les Anglais du Havre, la veille de la Fête-Dieu (juin 1563), elle alla donc avec Charles IX coucher à Paris chez le prince de Condé, et, pour tâter l'opinion, traversa la ville en compagnie du chef des protestants. Le peuple, écrit-elle à cette confidente, fit «demostration que d'aystre bien ayse de nous voyr tous». Déjà elle remerciait Dieu «que ne auret plus (il n'y aurait plus) de defiense ny de ynymitié entre ledit prinse et sete vile». Mais le lendemain, quand, après la procession, elle repartit pour Vincennes avec son hôte, elle s'aperçut qu'elle s'était réjouie trop tôt. La princesse de Condé, qui avait pris les devants «en neun (un) coche», croisa hors des portes une troupe de cinq cents Parisiens à cheval, qui s'étaient postés là «en narmes (armes) pour se monstrer au Roy». Ils tuèrent, à sa portière, le capitaine huguenot Couppé, à qui ils avaient peut-être des raisons particulières d'en vouloir, et la laissèrent fuir ou la manquèrent. Le Roi et sa suite arrivèrent immédiatement après le meurtre. Condé, croyant à un guet-apens dressé contre sa femme et contre lui par la duchesse de Guise et le cardinal de Lorraine, menaça de quitter Paris et la Cour. La Reine eut beaucoup de peine à le calmer. «Velà, Madame, ajoutait Catherine, come quant je pense aystre aur (hors) de ses troubles, je veoy qu'i semble qu'il y a je ne sé quel malheur qui nous y remest». Toutefois elle ne désespérait pas--elle ne désespère jamais--d'y «donner si bon hourdre (ordre) que avent qu'i (ils) comenset plus grans, que je leur coupperé chemin»[408]. Quelques jours après, elle annonçait à la duchesse qu'elle avait réussi non sans peine, à réconcilier le prince de Condé avec le duc de Nemours et le cardinal de Guise et à les faire embrasser. Elle espérait qu'ayant «rapoynté ses (ces) grans», «le demeurant se meyntiendra en pays (paix)»[409].
[Note 408: _Ibid._, p. 57.]
[Note 409: 25 (et non 21) juin 1563, _Lettres_, II, p. 62: aujourd'hui «qui ayst le lendemeyn de la Saynt-Jean».]
Le mestre de camp de la garde du roi, Charry, fort de la faveur de Catherine et catholique ardent, refusait d'obéir au colonel général de l'infanterie française, d'Andelot, qui, révoqué pendant la guerre, avait été depuis rétabli dans sa charge. Le 1er janvier 1564, comme il passait de grand matin sur le pont Saint-Michel, accompagné de son lieutenant et du capitaine La Tourette, il fut assailli par Chastelier-Portaut, le guidon (porte-enseigne) de l'Amiral, par Mouvans, le chef des huguenots du Midi, et un soldat. Avant qu'il eût eu le temps de dégainer, Chastelier-Portaut «luy donna un grand coup d'espée dans le corps et la luy tortilla par deux fois dans ledict corps, afin de faire la plaie plus grande»[410]. Charry et la Tourette morts, les assassins filèrent par le quai des Augustins et, au delà de la porte de Nesle, trouvèrent des chevaux qui les attendaient et s'enfuirent.
[Note 410: Brantôme, t. V, p. 345.--Autres références dans _Lettres_, t. II, p. 136 et les notes.]
C'était probablement une vendetta. Charry avait, quatorze ans auparavant, tué le frère de Chastelier-Portaut. À Paris l'impression fut vive. Les catholiques accusèrent d'Andelot et l'Amiral d'avoir dressé l'entreprise pour se débarrasser d'un adversaire. Catherine n'oublia jamais le meurtre de ce bon serviteur, mais elle jugea dangereux d'en rechercher trop curieusement les complices[411].
[Note 411: L'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, avec ses partis pris habituels, accusait Catherine d'indifférence et presque de complicité. _Lettres_, II, p. 136, note 1.]
A quelques jours de là, elle régla une querelle de bien plus grande conséquence. Poltrot avait, spontanément ou à la torture, inculpé, disculpé et inculpé encore l'Amiral de participation à l'assassinat du duc de Guise, Coligny protesta (12 mars) contre les mauvais bruits qui couraient avec une brutale franchise. Il n'avait «jamais recherché, induit ni sollicité quelqu'un» à commettre ce crime «ni de paroles, ni d'argent, ni par promesses, par soy ni par autrui directement ni indirectement». Même après le massacre de Vassy, bien qu'il tînt et poursuivît le duc de Guise et ses adhérents «comme ennemys publics de Dieu, du roy et du repos de ce royaume», «[il] ne se trouvera qu'il ait approuvé qu'on attentât en ceste façon sur la personne d'iceluy». Mais ayant été ensuite «duement averti» que le duc de Guise et le maréchal de Saint-André «avoient attitré certaines personnes pour tuer Monsieur le prince de Condé, luy et le seigneur d'Andelot, son frère», «il confesse que depuis ce temps-là, quand il a ouï dire à quelqu'un que s'il peuvoit il tueroit ledit seigneur de Guise jusques en son camp, il ne l'en a destourné». Sincère jusqu'à l'imprudence, il écrivit à la Reine, que s'il se défendait d'être coupable, ce n'était pas «pour regret à la mort de Monsieur de Guyse, car j'estime que ce soit le plus grand bien qui puisse advenir à ce royaume et à l'Église de Dieu et particulièrement à moy et à toute ma maison»[412].
[Note 412: Delaborde, _L'Amiral de Coligny_, II, p. 230-234: Protestation de Coligny du 12 mars et Mémoire apologétique du 5 mai 1563 rédigé en sa maison de Châtillon-sur-Loing.]
Cette justification maladroite était d'un innocent, mais, si elle avait pu convaincre la mère, la femme et les enfants du mort, elle étalait contre lui une telle haine qu'elle devait les irriter autant qu'un aveu de complicité. Les Guise, aussitôt la paix faite, avaient demandé justice du crime en même temps qu'ils armaient pour en tirer vengeance. Des gentilshommes huguenots accoururent offrir leurs services à Coligny: il eut la sagesse de les engager à retourner en leurs logis. A la Cour, l'alarme fut chaude. Catherine crut à une nouvelle guerre civile. Elle évoqua l'affaire au Conseil. Mais plaignants et défenseurs exercèrent leur droit de récusation si rigoureusement qu'ils n'acceptaient d'autres juges que le Roi et la Reine-mère. A eux deux, ils ne voulurent pas connaître de l'affaire à fond. Charles IX, séant en son Conseil, arrêta que «toutes choses» seraient «remises d'icy à trois ans», et fit promettre aux deux parties «de ne se rien demander ny par justice ny par armes» pendant ce temps-là. Catherine s'était effacée pour laisser au jeune souverain le mérite de la décision. Elle n'était pas loin de crier au miracle. «Le Roy mon fils, écrit-elle à la duchesse de Savoie, de son propre movement, san que personne luy en dist ryen, a doné l'arrest... si bon que tout son Conseil ha dist que Dieu le feset parler et se sont aresté à set qu'il an na (ce qu'il en a) hordonné». Dieu l'avait inspiré comme autrefois Salomon en son jugement (janvier 1564)[413].
[Note 413: _Lettres_, t. II, p. 128, du 5 au 10 janvier 1564.]
La bonne volonté ne suffisait pas. La lutte avait duré un an et laissé après soi des habitudes de désordre, des colères, des rancunes, tout un héritage de haine. Les gens d'épée convertis au protestantisme n'avaient renié que de bouche l'esprit d'orgueil et de violence. Ils n'étaient ni patients, ni résignés, ni moins avides. La guerre leur avait fourni l'occasion de commencer la réforme religieuse à leur manière, qui fut de piller les trésors des églises et de se saisir des biens du clergé. En Poitou et dans d'autres régions où ils étaient nombreux et puissants, ils refusaient de rendre les bénéfices qu'ils avaient sécularisés. Les catholiques de leur côté assaillirent les réformés qui rentraient en leurs logis. Dans certaines provinces, des compagnies de massacreurs s'étaient organisées et, moyennant salaire, elles dépêchaient les gens désignés à leurs coups. Des magistrats étaient sinon les inspirateurs, du moins les témoins complaisants de ces forfaits. La Curée, gentilhomme protestant du Vendômois, qui avait offert ses services au commissaire du roi, Miron, pour arrêter les assassins, fut surpris et tué par eux sur les indications de ce même commissaire.
Le gouvernement s'efforça d'imposer à tous l'observation de l'Édit d'Amboise. Le maréchal de Vieilleville fut envoyé à Lyon, en Dauphiné, Languedoc, et Provence, avec charge de recouvrer les places fortes dont les huguenots s'étaient emparés[414]. Le maréchal de Bourdillon alla mettre les catholiques de Rouen à la raison. Le parlement de Provence, qui se distinguait par son fanatisme, fut suspendu en masse et remplacé par une délégation du parlement de Paris (24 novembre). Le président de cette commission, Bertrand Prévost, sieur de Morsan, procéda si rigoureusement contre les catholiques factieux que 2 000 d'entre eux se réfugièrent dans le Comtat, pour se mettre à l'abri sous la protection du pape. Mais ils furent extradés et jugés[415].
[Note 414: Catherine à Soubise, _Lettres_, t. II, p. 33, 13 mars 1563.--Cf. _ibid._, 2 juin, p. 50, et la note 2.]
[Note 415: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence et du Comtat-Venaissin_, t. I, 1884, p. 178, 180. La commission autorisant les conseillers des parlements envoyés en mission est dans Fontanon, t. IV, p. 274-276.]
La Reine-mère écrivait aux lieutenants du roi, elle rappelait à Montmorency-Damville, gouverneur du Languedoc et catholique zélé, «de faire inviolablement observer» l'Édit de pacification. C'était, ajoutait Charles IX, «le seul establissement de la tranquillité public et pour ceste cause, il fault que vous qui estes gouverneur et qui sçavez en cela quelle est mon intention, que sans passion ni acception de personne ni de religion vous teniez mains à ce qu'il soit gardé et entretenu et que du premier qui y contreviendra la punition s'en fasse exemplaire»[416]. Catherine déclarait sans détour au nouvel ambassadeur d'Espagne, don Francès de Alava, successeur de Chantonnay, que la nécessité les avait contraints «de faire ung édict pour la conservation du royaume, lequel estoit sy utille que le roy», son fils, «ne se délibéroit pour quelque occasion que ce feust, le rumpre et violer; que partye du royaume avoit esté saulvé et par là il le falloit conserver»[417].