Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 15

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Le gouvernement espagnol était bien résolu à ne faire ni cadeaux ni mariages, uniquement pour complaire à Catherine, mais il se gardait de dire non. Antoine de Bourbon fut si surpris de ne pas se heurter à un refus catégorique qu'il commença naïvement à espérer, et, voulant donner des gages à Philippe II, il cessa de montrer du zèle pour la cause réformée. Mais tout irait bien plus vite, pensait Catherine, si elle pouvait voir son gendre et lui parler. Elle était sûre de le convaincre de l'opportunité de sa politique religieuse et de l'intérêt qu'il avait à marier Don Carlos avec Marguerite et à indemniser le roi de Navarre. Déjà en avril 1561, elle lui avait fait proposer une entrevue immédiatement après le sacre[290]. De Reims elle reviendrait à Paris et partirait immédiatement pour le Midi avec le roi de Navarre. On s'expliquerait et tous les malentendus seraient levés. Philippe II s'excusa. Homme d'État circonspect et lent et qui avait pour maxime de «cheminer à pieds de plomb», il n'expédiait pas à la légère les intérêts de l'Espagne et du catholicisme. Il avait fait dire et répéter à la Régente que ses complaisances pour les réformés étaient dangereuses et criminelles et elle avait répondu par des justifications qui étaient un aveu et par des démentis que les justifications infirmaient. Il ne voulait pas d'un tête-à-tête qui pourrait passer pour une approbation.

[Note 290: Catherine à Élisabeth du 21 avril, _Lettres_, I, p. 189.]

Catherine affirmait hardiment que tout allait bien en France... «pour le fayst de la relygion», mais elle savait le contraire. Les religionnaires violaient les édits qui défendaient les prêches publics ou privés; ils s'assemblaient de jour, de nuit, même en armes. Dans le Midi, ils rendaient aux catholiques coup pour coup. A Paris le bruit courut qu'ils projetaient de troubler la procession solennelle du Saint Sacrement le jour de la Fête-Dieu (15 juin). L'Édit du 19 avril était resté lettre morte, les magistrats refusant d'appliquer une loi que le Chancelier avait soustraite à l'enregistrement et les réformés la jugeant trop rigoureuse et s'obstinant à réclamer des temples.

La Régente décida de faire de nouvelles concessions, mais de ne pas en prendre seule la responsabilité. A Reims, le Cardinal de Lorraine, après les reproches que l'on sait sur le «nonchaloir» dans l'application des lois, l'avait engagée à faire délibérer sur la question religieuse les princes, seigneurs et autres membres du Conseil privé avec les présidents et conseillers du Parlement, et de «garder puis après inviolablement ce qui serait arresté». Elle voulut tenter la chance et obtenir d'une assemblée, qui serait presque toute catholique, l'approbation de sa politique religieuse. Elle caressa les Guise, appela le Duc à Paris pour escorter la procession de la Fête-Dieu; écrivit à son ambassadeur en Espagne de recommander à Philippe II les intérêts de Marie Stuart. Alors, se croyant sûre du résultat, elle mena le Roi et le Conseil privé tenir séance au Parlement «pour adviser aux différends de la religion en ce qui concernoit le fait d'estat»[291].

[Note 291: La «grande consultation» de la Cour de Paris avait été précédée de dix jours de conférences juridico-théologiques entre le Parlement, le Clergé, la Sorbonne. Maugis, _Histoire du Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort de Henri IV_, t. II, 1914, p. 29.]

Le Chancelier, fut bien obligé de reconnaître que les «troubles et esmotions» pullulaient et multipliaient de jour en jour en ce royaume et il pria l'Assemblée d'indiquer «quelque bon remède et propre» à y pourvoir, mais il n'eut pas celui qu'il attendait. Après de longs débats (23 juin-11 juillet 1561), cette «grande compagnie» fut d'avis à trois voix de majorité d'interdire «sous peine de confiscation de corps et de biens de faire aucuns conventicules et assemblées publiques ou privées avec armes ou sans armes».

Conformément au voeu que la Reine avait provoqué, le Chancelier dressa l'Édit de juillet (1561), qui interdisait l'exercice public ou privé du culte réformé et déférait la connaissance des faits «de simple hérésie» aux gens d'Église. Mais la peine de mort se trouvait d'une manière implicite abolie, les hérétiques convaincus n'étant déclarés passibles que du bannissement. L'Édit défendait «sur peine de la hart» les injures, les irruptions «dans les maisons», «soubs quelque prétexte ou couleur que ce soit de religion ou autre», et commandait aux prédicateurs de «n'user en leurs sermons ou ailleurs de paroles scandaleuses ou tendantes à exciter le peuple à esmotion». Enfin il octroyait à nouveau grâce, pardon et abolition pour «toutes les fautes passées procédans du faict de la religion ou sédition provenue à cause d'icelle depuis la mort du roi Henri II, en vivant paisiblement et catholiquement et selon l'Église catholique et observation accoutumée»[292].

[Note 292: Édit du 30 juillet dans Fontanon, _Edicts et Ordonnances des rois de France_, éd. 1611 t. IV, p. 264-265.]

D'ailleurs le gouvernement, avec une inconséquence généreuse, se disposait à violer l'Édit qu'il venait de publier. Le ministre Merlin écrivait, le 14 juillet 1561, aux fidèles: «Les moins puissans d'entre nous auront occasion... d'estre assuretz en leurs maisons ou de leurs voysins, jouissant de la prédication de la parole de Dieu». Il leur faisait même prévoir «quelques aultres meilheures nouvelles» qu'il ne voulait pas divulguer, de peur que «nos adversaires» ne pussent brasser «les moyens de nous priver du bien qui nous peut revenir en les tenant secrettes et cachées»[293]. A Saint-Germain, où la Cour s'était installée au retour du sacre, «il se faist tousjours, écrit l'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, quelque presche en la maison de quelque seigneur et dame, et s'est presché plus hardiment ces jours passez dedans le chasteau de Saint-Germain qu'il n'y fust oncques devant l'Édit»[294]. Le président du présidial de Poitiers, menacé d'une émeute par les réformés s'il publiait l'Édit, consulta la Reine-mère qui lui ordonna de le faire lire «au siège sans en faire la publication à son de trompe, comme il est accoustumé», ajoutant: «Ne vous mectez en nulle peyne d'en requérir l'observation si exacte».[295] La jurisprudence du gouvernement était toujours plus libérale que la loi.

[Note 293: Comte J. Delaborde, _Les protestans à la Cour de Saint-Germain, lors du colloque de Poissy_, 1874, p. 79.]

[Note 294: _Mémoires de Condé_, t. II, p. 13 et 16, 31 août 1561.]

[Note 295: 2 septembre 1561, _Lettres_, I, p. 233-234.]

La plupart des huguenots ne savaient aucun gré à Catherine de ses complaisances. Ils avaient si vivement mené la campagne aux élections de mai qu'ils eurent la majorité dans les ordres laïques aux États généraux de Pontoise. Les sectaires et les gens à principes du parti jugèrent le moment venu d'ôter la régence à la Reine-mère et d'en investir Antoine de Bourbon, qui, nouveau David, fonderait la nouvelle Jérusalem[296]. Mais le roi de Navarre, alors tout occupé de gagner le roi d'Espagne, repoussa leurs avances; et Coligny leur fit «approuver l'accord passé entre la Reyne et le roi de Navarre pour le faict du gouvernement». Le Clergé paya les frais de l'entente. Au château de Saint-Germain, où se réunirent (26 août), pour la séance royale, les ordres laïques venus de Pontoise et l'ordre ecclésiastique, assemblé à Poissy, l'orateur du Tiers, Bretagne, vierg (maire) d'Autun, justifia la liberté de conscience par le «grand zèle» que les sujets avaient «au salut de leurs âmes». Il rappela au Roi que «le faict principal [le] plus précieux et salutaire» de son office était «à l'exemple des bons roys, comme David, Ezechias et Josias, de faire» qu'en son royaume «le vray et droict service du Seigneur soit administré», et, en attendant, il réclama des temples ou autres lieux à part pour ceux «qui croyent ne pouvoir communiquer en saine conscience aux cérémonies de l'Église romaine»[297]. L'orateur de la Noblesse appuya ce voeu. Le cahier du Tiers proposait la confiscation des biens du Clergé comme un moyen qui «surpassoit tous les autres en profict et commodité» pour rembourser les emprunts de l'État. Le gouvernement profita des dispositions hostiles des ordres laïques pour amener le Clergé, qui ne payait pas d'impôts directs, à verser au Roi une subvention de 1 600 000 livres pendant six ans et à prendre l'engagement d'amortir en dix ans les rentes de l'Hôtel de Ville, autrement dit la dette publique[298]. C'est l'accord connu sous le nom de Contrat de Poissy et qui fut définitivement arrêté le 21 septembre 1561[299].

[Note 296: Sur la «similitude» du roi de Navarre avec David, voir une lettre de Renée de France, duchesse de Ferrare, _Opera Calvini_, XX, col. 271.]

[Note 297: La Place, p. 146.]

[Note 298: La ville de Paris faisait office de banque d'émission et recevait de l'État, pour le paiement des arrérages, la disposition de certaines taxes.]

[Note 299: Louis Serbat, _Les assemblées du clergé de France_, Paris, 1906, p. 36.]

Catherine poursuivait un plus grand objet. La coexistence de deux religions dans le même État apparaissait aux croyants de cette époque comme l'affirmation sacrilège de deux vérités et aux politiques comme une atteinte à l'unité nationale. «Nous... voyons, avait dit L'Hôpital aux États d'Orléans, que deux François et Anglois qui sont d'une mesme religion ont plus d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens d'une mesme ville, subjects à un mesme seigneur, qui seroyent de diverses religions»[300]. Aussi la tolérance, dans les idées du temps, n'était pas un hommage aux droits de la conscience, mais la constatation qu'une des deux confessions était impuissante à supprimer l'autre ou qu'elle n'y réussirait qu'à la ruine de tout le peuple. Les protestants ne pensaient pas autrement que les catholiques. S'ils fussent devenus les maîtres en France, ils auraient travaillé à la décatholiciser. Quand ils réclamaient le droit de bâtir des temples et de célébrer leur culte en public, c'était avec l'espérance de faire assez de prosélytes pour imposer légalement leur credo au reste du pays. Pour les mêmes motifs de conscience, que renforçait la crainte des représailles, les catholiques défendaient par tous les moyens leur suprématie dans l'État. L'histoire de l'Europe éclaire d'un jour brutal la conception du siècle en matière religieuse. L'Italie et l'Espagne catholiques avaient exterminé les groupes épars de dissidents; l'Angleterre protestante comprimait méthodiquement la majorité catholique; la Suède et le Danemark l'avaient convertie de force. Quant à l'Allemagne, elle ne sortit de l'indivision religieuse que par la division politique; l'accroissement de la souveraineté des princes au préjudice du pouvoir impérial fut la conciliation empirique de l'impossibilité matérielle de maintenir une seule religion et de l'impossibilité morale d'en admettre deux. Le Saint-Empire, État fédéral en droit, se transforma en une confédération de fait pour permettre à deux et même trois confessions d'avoir chacune son territoire: _Cujus regio hujus religio_.

[Note 300: Lalourcé et Duval, _Recueil de pièces..._, t. I, p. 58-59.]

Aussi les esprits sages et modérés ne voyaient d'autre remède au morcellement politique ou à la persécution que l'union des Églises rivales et, la jugeant nécessaire, ils l'estimaient possible. Catherine se flattait de réussir là où Charles-Quint avec toute sa puissance avait échoué. Depuis quelque temps elle préparait une rencontre des ministres réformés avec les représentants de l'Église établie et elle y avait fait consentir l'assemblée tenue en Cour de Parlement qui avait inspiré l'Édit de juillet. Des six cardinaux présents à Poissy, trois étaient à sa dévotion: le cardinal de Bourbon, par sympathie personnelle, le cardinal de Tournon par vieille habitude d'obéissance, le cardinal de Châtillon par dévouement à la Réforme. Le cardinal d'Armagnac était un diplomate; le cardinal de Lorraine avait accepté, voulant jouer aux réformés le tour de les mettre en contradiction avec les docteurs luthériens qu'il ferait venir d'Allemagne; le cardinal de Guise était toujours du même avis que son frère. La Reine espérait que théologiens protestants et catholiques, mis en présence, débattraient leurs différends et, comme en un congrès de diplomates, les régleraient par des concessions réciproques.

Elle ne savait pas qu'au jugement d'un croyant le moindre désaccord est capital, puisqu'il y va du salut éternel. Catholique de naissance et d'éducation, elle pratiquait par habitude et par goût un culte dont le cérémonial, la grandeur et l'éclat touchaient son imagination. Mais elle prenait ailleurs ses règles de conduite. Dans les conseils de morale que plus tard elle adressait à sa fille Marguerite, dans les explications qu'elle donne de ses actes, elle n'invoque jamais que des raisons de sagesse humaine. La religion n'avait pas pénétré jusqu'à son for intérieur. Sa façon de concevoir les rapports de la créature avec le Créateur était restée païenne. Les devoirs qu'elle rend à Dieu ne sont pas une manifestation de reconnaissance et de tendresse, mais un choix de moyens pour se concilier sa bienveillance ou apaiser sa colère. C'est un échange. Elle n'est pas tourmentée par le mystère de l'au-delà. Elle est incapable de regarder longuement en ce miroir de l'âme où la reine de Navarre reconnaissait ses péchés et les grâces de Jésus-Christ, son néant et son tout, à la fois humiliée de sa misère et ravie d'amour pour l'époux divin qui l'en avait tirée[301]; elle n'a pas le sens religieux. Il est étrange, mais il semble vrai, qu'ayant, pendant les vingt-cinq premières années de sa vie en France, entendu sans aucun doute parler de la répression de l'hérésie, elle n'ait pas songé à s'informer de l'erreur des persécutés. La Réforme n'a commencé à l'intéresser que lorsqu'elle apparut constituée en parti, mais ce n'est pas de la doctrine qu'elle voulait s'instruire. Du retour à la pureté de l'Évangile, du rétablissement du culte en esprit et en vérité, elle avait un médiocre souci. Elle n'est pas hostile à ces nouveautés, elle y est indifférente. Et c'est parce qu'elle ignore la force de l'enthousiasme et du fanatisme qu'elle s'exagère l'action des chefs de partis et croit que de leur bonne intelligence dépend la fin des troubles. Aussi tenait-elle à montrer une Cour unie aux deux Églises qu'elle voulait convaincre de l'inutilité de l'intransigeance. Elle négocia la réconciliation du duc de Guise et du prince de Condé, qui se fit solennellement en présence de toute la Cour. Les paroles d'accord avaient été convenues d'avance et un secrétaire d'État requis pour dresser le procès-verbal. «... Monsieur, dit le duc de Guise au Prince, je n'ay ni ne voudrais avoir mis en avant aucune chose qui fust contre vostre honneur et n'ay esté autheur, motif ne instigateur de vostre prison. Sur quoy monsieur le prince de Condé a dit: Je tiens pour meschant et malheureux celuy et ceux qui en ont été cause. Et la dessus mondit sieur de Guise a respondu: Je le croy ainsi, cela ne me touche en rien. Ce fait, le Roy les a priés de s'embrasser et, comme ils estoient proches parens, de demeurer bons amis. Ce qu'ils ont faict et promis.» (24 août)[302]. La trêve des partis était au moins assurée pendant le colloque de Poissy.

[Note 301: «_Le miroir de lame pecheresse, ouquel elle recongnoit ses faultes et pechez aussi les graces et benefices a elle faicts par Jesuchrist son epoux_». Alençon, 1531; et dans l'édition de Paris, 1533: «_auquel elle voit son néant et son tout_».]

[Note 302: _Histoire ecclésiastique des Églises réformées_, I, p. 522-523.]

Sur l'invitation du roi de Navarre, les Églises réformées de France avaient député à Poissy, entre autres représentants, des ministres chargés de débattre avec les docteurs catholiques les points de doctrine et les moyens d'entente. Calvin, trop caduc pour faire le voyage et que le gouvernement d'ailleurs eût craint de ne pouvoir protéger contre un attentat catholique, avait envoyé à sa place Théodore de Bèze, son éloquent coadjuteur. De Suisse vint un des plus savants théologiens de l'Église réformée, Pierre Vermigli, autrement dit Pierre Martyr, Italien de naissance, chassé de son pays par la persécution et alors pasteur à Zurich. Bèze, le lendemain de son arrivée, fut «esbahi», suivant sa propre expression, de trouver le soir, chez le roi de Navarre où il était attendu, la Reine-mère elle-même avec Condé, les cardinaux de Bourbon et de Lorraine, Mme de Crussol et une autre dame. Aux assurances qu'il lui donna de «servir» avec ses compagnons «à Dieu et à Sa Majesté en une si sainte et nécessaire entreprise», elle, «avec un fort bon visage» «respondit qu'elle serait très aise d'en veoir un effect si bon et heureux que le royaume en peust venir à quelque bon repos»[303]. Le cardinal de Lorraine immédiatement attaqua Bèze sur le dogme de l'Eucharistie, mais il le fit sans aigreur, en s'excusant même d'être «rude en ces affaires», comme un grand seigneur qui parle devant des princes et une Reine, et qui a grand désir de conciliation. Bèze montra même volonté, convenant que bien que «le corps [du Christ] soit aujourd'huy au Ciel et non ailleurs..., toutefoys aussi véritablement nous est donné ce corps et receu par nous moyennant la foy en vie éternelle». Le Cardinal, qui, dit-on, ne croyait guère au changement du pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ, effleura la question de la transsubstantiation et, préoccupé avant tout de la foi en la présence réelle, il put croire, après la déclaration de son interlocuteur, que sur ce point fondamental ils s'entendaient. «Je le croy ainsi, madame, dit-il à Catherine, et voilà qui me contente». «Alors, raconte Bèze, me tournant vers la Reine, voilà donc ces sacramentaires si longtemps tourmentés et chargés de toutes sortes de calomnies»[304]. Sous ce nom de sacramentaires les catholiques englobaient diverses sortes de dissidents, bien à tort d'ailleurs. En effet, les disciples de Zwingle ne voyaient dans la Cène qu'une commémoration du sacrifice expiatoire du Sauveur, mais pour les calvinistes elle était une vraie participation, quoique purement spirituelle, au corps et au sang de Jésus-Christ. Bèze relevait avec ironie l'erreur des adversaires de son Église. Catherine, attentive à tout indice de rapprochement, souligna sa protestation. «Escoutez-vous, dit-elle, monsieur le Cardinal? Il dit que les sacramentaires n'ont point aultre opinion que ceste cy à laquelle vous accordez.» Après quelques autres propos «touchant l'accord et union», la Reine-mère s'en alla «fort satisfaite». Les jours suivants, elle se montra très aimable, elle demanda ou fit demander des nouvelles de Calvin, de son âge, de sa santé, de ses occupations. Elle s'enquit avec intérêt de Pierre Martyr Vermigli, son compatriote, qui n'arriva qu'un peu plus tard. Elle permit à Bèze de prêcher au logis du prince de Condé et de l'Amiral. Elle crut que les docteurs des deux confessions parviendraient à s'entendre.

[Note 303: Bèze, dans la lettre à Calvin du 25 août, _Calvini Opera Omnia_, t. XVIII, col. 631-632, se contente de dire qu'il lui déclara la cause de sa venue, «à quoi elle me respondit très humainement».]

[Note 304: Lettre de Bèze dans les _Calvini Opera Omnia_, XVIII, col. 63-633. La lettre est en français et toutefois cette phrase adressée à la Reine est en latin: Catherine comprenait donc cette langue.]

Mais elle se faisait illusion. Catholiques et réformés avaient même fin qui était de détruire l'Église rivale. Bèze remontrait à Condé, le jour de son «apoinctement» avec Guise, que «quant à sa querelle particuliere»... il «(Condé) savoit assez à qui il en faloit remettre la vengeance. Mais que nul ne povoit estre tenu pour amy de Dieu s'il ne se declairoit ennemy des ennemys jurez d'iceluy et de son Église en ceste qualité»[305]. L'Église gallicane se sentait même devoir contre les hérétiques. Elle autorisa, par zèle catholique, l'établissement en France de l'ordre des jésuites que jusque-là elle avait repoussé, en haine de ses principes ultramontains. Elle avait consenti à entendre les novateurs en leur justification, mais comme un tribunal chargé de prononcer l'arrêt. Les ministres réformés sollicitèrent du Roi la déclaration «que les evesques, abbés et ecclésiastiques» ne fussent point leurs «juges», attendu qu'ils étaient leurs «parties». Mais la Reine-mère estima que «pour lors il n'estoit expedient» de délivrer cet acte, «joinct qu'ils se devoient bien contenter de sa simple parole et promesse que les dits ecclésiastiques ne seroient aucunement juges en cette partie»[306].

Le clergé catholique n'admettait point d'égalité. Il attendit les défenseurs de l'hérésie dans le réfectoire des nonnains de Poissy, lieu ordinaire de ses séances. Cardinaux, évêques, docteurs occupaient, chacun à son rang, les deux côtés de la salle. Au fond, dominant l'assemblée, siégeaient sur un échafaud, le Roi, la Reine-mère, Monsieur, frère de Charles IX, Marguerite, sa soeur et le roi et la reine de Navarre. Après un discours du Chancelier sur les avantages que le Roi se promettait de cette réunion, les ministres furent introduits. Ils apparurent dans leur simple et sévère costume, escortés par le duc de Guise et les archers, et se rangèrent debout le long d'une barrière qui les séparait des docteurs catholiques assis[307]. (9 septembre 1561).

Théodore de Bèze exposa la doctrine de l'Église réformée[308]. Il dit en quoi elle s'accordait avec celle de l'Église romaine, en quoi elle s'en distinguait, et franchement il aborda la question de l'Eucharistie. Jusque-là l'admiration, mêlée de surprise, de sa parole élégante et noble, forte et précise, avait contenu les passions de l'auditoire, mais quand il en vint à dire que le corps du Christ «est esloingné du pain et du vin, autant que le plus haut ciel est esloingné de la terre»[309], un murmure de protestation s'éleva. Le cardinal de Tournon dit au Roi et à la Reine: «Avez-vous ouï ce blasphème?» Bèze, entendant cette rumeur, resta un moment «étonné». Quand il eut fini, le cardinal de Tournon «pria le Roy, la Reine mère et l'assistance de n'adjouster pas foy aux erreurs qu'ils avaient ouïes!» Catherine, embarrassée, répondit «que le Roi, son fils, et elle vouloient vivre et mourir en la foy catholique, en laquelle avoient vécu ses prédécesseurs Roys de France»[310].

[Note 305: Bèze à Calvin, 25 août 1561, _Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 631.]

[Note 306: _Histoire ecclésiastique_, t. I, p. 553-555.]

[Note 307: Sur le colloque, ajouter aux références indiquées par La Ferrière, _Lettres de Catherine_, I, 238, De Ruble, _Le Colloque de Poissy septembre-octobre 1561_, dans _Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris_, XVI, 1889.]

[Note 308: Le discours de Bèze dans _Calvini Opera omnia_, XVIII, col. 688-702.]

[Note 309: _Ibid._, col. 699.]

[Note 310: Relation de Claude Despence, un des docteurs catholiques insérée par De Ruble dans les _Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris_, t. XVI, 1889, p. 29. C. _Histoire ecclésiastique_, I, p. 578.]