Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)
Chapter 7
-- Serge! Serge! Que fais-tu? Vas-tu t'y mettre aussi? Ma mère, mais c'est Sérioja!... Serge, de grâce! Cria-t-il en courant après moi et en s'efforçant de me reprendre mon chapeau, tu es mon hôte, tu resteras ici; je le veux! Ce qu'elle dit n'a pas d'importance, ajouta-t-il à voix basse, c'est parce qu'elle est en colère... Cache-toi seulement pour un instant; ça va se passer. Je t'assure qu'elle te pardonnera. Elle est très bonne, mais en ce moment elle ne sait pas ce qu'elle dit... Tu as entendu: elle te prend pour Korovkine, mais je te jure qu'elle te pardonnera... Que veux-tu? demanda-t-il à Gavrilo, qui, tout tremblant, était entré dans la chambre.
Gavrilo n'était pas seul. Il était accompagné d'un jeune garçon de seize ans et très beau, je sus plus tard qu'on ne l'avait pris dans la maison que pour sa beauté. Il s'appelait Falaléi et portait un accoutrement spécial: chemise de soie rouge à col galonné, ceinture tissée de fils d'or, pantalon de velours noir et bottes en chevreau à revers rouges. Ce costume était de l'invention de la générale. L'enfant sanglotait et les larmes coulaient de ses beaux yeux bleus.
-- Qu'est-ce encore que cela? Exclama mon oncle. Qu'est-il arrivé? Mais parle donc, brigand!
-- Foma Fomitch nous a ordonné de nous rendre ici; il nous suit, répondit le malheureux Gavrilo. Moi, c'est pour l'examen, et lui...
-- Et lui?
-- Il a dansé! répondit Gavrilo avec des larmes dans la voix.
-- Il a dansé! s'écria mon oncle avec terreur.
-- J'ai dansé! Sanglota Falaléi.
-- Le Kamarinski? (Danse populaire russe, sur l'air d'une chanson relatant les hauts faits d'un paysan de ce nom. On l'appelle aussi la Kamarinskaïa)
-- Le Kamarinski!
-- Et Foma Fomitch t'a surpris?
-- Il m'a surpris.
-- Ils me tuent! Exclama mon oncle. Je suis perdu! Et il se prit la tête à deux mains.
-- Foma Fomitch! Annonça Vidopliassov en pénétrant dans la salle.
Et Foma Fomitch se présenta en personne devant la société bouleversée.
VI LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN
Mais, avant de présenter Foma Fomitch au lecteur, je crois indispensable de dire quelques mots de Falaléi, et d'expliquer ce qu'il y avait de terrible dans le fait qu'il eût dansé la Kamarinskaïa et que Foma l'eût surpris dans cette joyeuse occupation.
Falaléi était orphelin de naissance et filleul de la défunte femme de mon oncle, qui l'aimait beaucoup. Il n'en fallait pas plus à Foma Fomitch. Aussitôt qu'il se fut installé à Stépantchikovo, et qu'il eut réduit mon oncle à sa merci, il prit en haine ce favori. Or, le jeune garçon avait plu à la générale, et il était resté près de ses maîtres, en dépit de la fureur de Foma; la générale l'avait exigé, et Foma avait dû céder. Mais, bouillant de rancune au souvenir de cette offense, -- tout lui était offense, -- à chaque occasion propice, il s'en vengeait sur mon pauvre oncle, pourtant bien innocent.
Falaléi était merveilleusement beau. Il avait un visage de belle fille des champs. La générale le choyait, le dorlotait, y tenait comme à un jouet rare et coûteux, et presque autant, sinon davantage, qu'à son petit chien frisé Ami. Nous avons décrit le costume qu'elle avait inventé pour lui. Les demoiselles le fournissaient de pommade et le coiffeur Kouzma était chargé de le friser les jours de fête. Ce n'était pas un idiot, mais il était si naïf, si franc, si simple, qu'au premier abord on eût pu le croire.
Avait-il eu quelque rêve, il venait aussitôt le raconter à ses maîtres. Il se mêlait à leur conversation sans prendre garde s'il les interrompait, et leur racontait même des choses qu'on ne leur raconte pas d'ordinaire. Il fondait en larmes si Madame tombait en syncope ou si l'on criait trop après Monsieur. Tous les malheurs le touchaient. Il lui arrivait de s'approcher de la générale et de lui baiser les mains en la suppliant de ne pas se fâcher, et la générale lui pardonnait généreusement toutes ses privautés. Il était bon, sensible, sans rancune, doux comme un agneau, gai comme un enfant heureux.
Toujours placé derrière la chaise de la générale, il adorait le sucre et, quand on lui en donnait, il le croquait aussitôt de ses superbes dents blanches, cependant que ses beaux yeux et tout son visage exprimaient le plus vif plaisir.
Pendant longtemps, Foma Fomitch lui en voulut, mais, à la fin, convaincu qu'il n'arriverait à rien par la colère, il résolut de s'instituer le bienfaiteur de Falaléi. Tout d'abord, il gronda mon oncle de négliger l'instruction de ses domestiques et décida d'enseigner à ce malheureux garçon et la morale et la langue française.
Comment! disait-il à l'appui de son absurde lubie, comment! Mais il est toujours près de sa maîtresse. Oubliant son ignorance du français, il peut fort bien arriver qu'elle lui dise, par exemple, donnez-moi mon mouchoir. Il doit comprendre ce que cela veut dire pour la servir convenablement.
Non seulement on ne pouvait réussir à le faire mordre au français, mais le cuisinier Andron, son oncle, après d'infructueuses tentatives de lui apprendre le russe, avait depuis longtemps relégué l'alphabet sur une planche. Falaléi était absolument fermé à la science des livres, et ce fut même l'origine de toute une affaire.
Les domestiques s'étaient mis à le taquiner au sujet de son français, et Gavrilo, le vieux et respectable valet de chambre de mon oncle, osa même nier ouvertement l'utilité de cette langue. Cela revint aux oreilles de Foma Fomitch, qui se mit en fureur et, pour punir Gavrilo, le contraignit à étudier aussi le français. Voilà d'où provenait cette question du français, qui avait tant indigné M. Bakhtchéiev.
Quant à la tenue, ce fut encore pis, et Foma ne put obtenir le moindre résultat. Malgré sa défense, Falaléi venait chaque matin lui raconter ses rêves, ce que Foma estimait par trop familier et tout à fait indécent. Mais Falaléi persistait à ne pas changer. Bien entendu, tout cela retomba sur mon oncle.
-- Savez-vous, savez-vous ce qu'il a fait aujourd'hui? criait Foma en choisissant avec soin, pour produire plus d'effet, le moment où tout le monde était réuni. Savez-vous, colonel, où aboutit votre faiblesse systématique? Il a dévoré le morceau de pâté que vous lui aviez donné pendant le dîner, et devinez ce qu'il a dit après? Viens ici, imbécile! viens, idiot! gueule rose!
Falaléi s'avançait, pleurant et s'essuyant les yeux à deux mains.
-- Qu'as-tu dit après avoir dévoré ton pâté? Répète-le devant tout le monde!
Falaléi ne soufflait mot et se répandait en larmes abondantes.
-- Eh bien, je vais le dire pour toi. Tu as dit, en frappant sur ton ventre aussi plein qu'indécent: «Je me suis rempli le ventre de pâté comme Martin de savon!» Je vous demande, colonel, s'il est permis de proférer de pareilles paroles devant des gens bien élevés, à plus forte raison dans le grand monde? L'as-tu dit, oui ou non? Réponds!
-- Je l'ai dit!... confirmait Falaléi en sanglotant.
-- À présent, dis-moi ce que c'est que ce Martin qui mange du savon. Où as-tu vu un Martin manger du savon? Allons, je voudrais bien pouvoir me figurer ce Martin phénoménal. -- Silence de Falaléi. -- Je te demande qui est ce Martin. Je veux le voir, le connaître! Allons, qu'est-il? Un commis d'enregistrement? Un astronome? Un poète? Un domestique? Il faut pourtant qu'il soit quelque chose.
-- Un domestique! répondait enfin Falaléi sans s'arrêter de pleurer.
-- Quels sont ses maîtres?
Cela, Falaléi ne le savait pas. Naturellement, le tout finissait par une grande colère de Foma qui quittait la salle en criant qu'on l'avait offensé; la générale avait une crise de nerfs et mon oncle, maudissant le jour de sa naissance, demandait pardon à tout le monde, se croyant obligé, pour le reste de la journée, de marcher sur la pointe des pieds dans sa propre maison.
Comme un fait exprès, le lendemain même de cette affaire, Falaléi, ayant complètement perdu de vue et Martin et toutes ses souffrances de la veille, Falaléi apportait le thé du matin à Foma Fomitch, et ne manquait pas de lui communiquer qu'il avait rêvé d'un boeuf blanc. La mesure était comble. En proie à la plus furieuse indignation, Foma faisait immédiatement appeler mon oncle et le chapitrait d'importance sur l'indécence des songes de Falaléi. On prit de sévères mesures: Falaléi fut puni et mis à genoux dans un coin. On lui défendit d'avoir de ces rêves de paysan.
-- Si je me fâche, expliquait Foma, c'est que je ne puis admettre qu'il vienne me raconter ses rêves, surtout quand il s'agit d'un boeuf blanc. Convenez vous-même, colonel, que ce boeuf blanc n'a d'autre signification que la grossièreté et l'ignorance de votre Falaléi. Tels rêves, telles pensées. N'avais-je pas dit qu'on n'en ferait rien de bon et qu'il était absurde de le laisser auprès des maîtres? Jamais vous ne parviendrez à transformer cette âme de paysan en quelque chose d'élevé, de poétique. -- Et, s'adressant à Falaléi: -- Est-ce que tu ne peux pas voir dans tes rêves des spectacles nobles, délicats, distingués, par exemple: une scène de la vie élégante, des messieurs jouant aux cartes, ou des dames se promenant dans un beau jardin?
Falaléi avait promis, pour la nuit suivante, de ne peupler ses rêves que de messieurs élégants et de dames distinguées. En se couchant, les larmes aux yeux, il avait prié Dieu de lui envoyer un de ces rêves superfins et il avait longtemps médité sur les moyens de ne plus voir ce maudit boeuf blanc. Mais nos vouloirs sont fragiles. À son réveil, il se rappela, non sans terreur, qu'il n'avait cessé de rêver toute la nuit de ce misérable boeuf blanc, et n'avait réussi à contempler une seule dame en promenade dans quelque beau jardin. Ce fut terrible, Foma déclara fermement qu'il ne pouvait admettre la possibilité d'une pareille récidive. Il n'était donc pas douteux que Falaléi obéissait à un plan tracé par quelqu'un de la maison dans le but de le molester, lui, Foma. Ce furent des cris, des reproches, des larmes. Vers le soir, la générale tomba malade et une morne tristesse pesa sur la maison. Le seul espoir restait qu'en sa troisième nuit, Falaléi eût enfin quelque songe distingué, mais l'indignation fut au comble lorsqu'on sut que, de toute la semaine, il n'avait cessé de rêver du boeuf blanc. Il ne rêverait plus jamais du grand monde!
Le plus étrange, c'est que l'idée de mentir ne vint pas à Falaléi. Il ne s'avisa pas de dire qu'au lieu du boeuf blanc, il avait vu, par exemple, une voiture remplie de dames en compagnie de Foma Fomitch. Un pareil mensonge n'eut pas constitué un bien grand péché. Mais, l'eût-il voulu, Falaléi était incapable de mentir. On n'avait même pas essayé de le lui suggérer, car chacun savait qu'il se trahirait dès les premiers mots et que Foma Fomitch le pincerait en flagrant délit. Que faire? La situation de mon oncle devenait intenable. Falaléi était incorrigible et le pauvre garçon se mit à maigrir d'angoisse. Mélanie, la femme de charge, l'aspergea d'une eau bénite où trempait un charbon, afin de conjurer le mauvais sort qu'on lui avait indubitablement jeté, opération à laquelle collabora la bonne Prascovia Ilinitchna, mais qui ne servit de rien.
-- Qu'il soit maudit! criait Falaléi; il m'apparaît toutes les nuits! Chaque soir, je dis cette prière: «Rêve! Je ne veux pas voir le boeuf blanc! Rêve! Je ne veux pas voir le boeuf blanc!» Mais, j'ai beau faire, il m'apparaît, énorme, avec ses cornes, son gros mufle... meuh! meuh!
Mon oncle était au désespoir mais, par bonheur, Foma semblait avoir oublié le boeuf blanc. Bien entendu, personne ne le croyait homme à perdre de vue une circonstance aussi importante. Chacun se disait avec terreur qu'il l'avait seulement mise de côté pour en user en temps utile. On sut plus tard qu'à ce moment, Foma Fomitch avait des préoccupations différentes et que d'autres plans mûrissaient dans son cerveau. C'était là l'unique motif du répit qu'il laissait à Falaléi et dont tout le monde profitait. Le jeune garçon retrouvait sa gaieté; il commençait même à oublier le passé. Les apparitions du boeuf blanc se faisaient plus rares quoiqu'il tînt, de temps à autre, à rappeler son existence fantastique. En un mot, tout aurait marché le mieux du monde si la Kamarinskaïa n'eut pas existé.
Falaléi dansait à ravir; la danse était sa principale aptitude; il dansait par vocation, avec un entrain, une joie inlassables; mais toutes ses préférences allaient au paysan Kamarinski. Ce n'était pas que les comportements légers et inexplicables de ce volage campagnard lui plussent particulièrement, non: il s'adonnait à la Kamarinskaïa parce qu'il lui était impossible d'en entendre les accents sans danser. Et parfois, le soir, deux ou trois laquais, les cochers, le jardinier qui jouait du violon et aussi les dames de la domesticité, se réunissaient en quelque endroit écarté de la maison des maîtres, le plus loin possible de Foma Fomitch, et là se déchaînaient la musique, les danses et, finalement, la Kamarinskaïa. L'orchestre se composait de deux balalaïkas, d'une guitare, d'un violon et d'un tambourin que Mitiouchka maniait avec une incomparable maestria. Et il fallait voir Falaléi se donner carrière; il dansait jusqu'à perte de conscience, jusqu'à extinction de ses dernières forces. Encouragé par les cris et les rires de l'assistance, il poussait des hurlements perçants, riait, claquait des mains. Il bondissait, comme entraîné par une force prestigieuse qui le dominait et il s'appliquait avec zèle à suivre le rythme toujours accéléré de l'entraînante chanson et ses talons frappaient la terre. Il y trouvait une immense volupté qui se fut perpétuée pour sa joie, si le tapage occasionné par la Kamarinskaïa n'était parvenu aux oreilles de Foma Fomitch. Stupéfait, celui-ci envoya sans retard chercher le colonel.
-- Colonel, j'avais une seule question à vous faire: votre résolution de perdre cet idiot est-elle ou non irrévocable? Dans le premier cas, je me retire immédiatement; dans le second, je...
-- Mais qu'y a-t-il? s'écria mon oncle épouvanté.
-- Ce qu'il y a? Tout simplement ceci qu'il danse la Kamarinskaïa.
-- Eh bien, voyons... qu'est-ce que cela peut faire?
-- Comment, ce que cela peut faire? cria Foma d'une voix perçante. Et c'est vous qui dites cela? vous! leur seigneur et, peut-on dire, leur père? Ignorez-vous que la chanson raconte l'histoire d'un ignoble paysan lequel, en état d'ébriété, osa l'action la plus immorale? Savez-vous ce qu'il fit, ce paysan corrompu? Il n'hésita pas à fouler aux pieds les liens les plus sacrés, à les piétiner de ses bottes de rustre, de ses bottes accoutumées aux planchers des cabarets? Comprenez-vous maintenant que votre réponse offense les plus nobles sentiments? Qu'elle m'offense moi- même? Le comprenez-vous, oui ou non?
-- Mais, Foma, ce n'est qu'une chanson! Voyons, Foma...
-- Ce n'est qu'une chanson! Et vous n'avez pas honte de m'avouer que vous la connaissez, vous, un homme du monde, vous, un colonel! Vous, le père d'enfants innocents et purs! Ce n'est qu'une chanson! Mais il n'est pas douteux qu'elle fut suggérée par un fait réel! Ce n'est qu'une chanson! Mais quel honnête homme avouera la connaître et l'avoir entendue, sans mourir de honte? Qui? Qui?
-- Mais tu la connais toi-même, Foma, puisque tu m'en parles ainsi! répondit mon oncle dans la simplicité de son âme.
-- Comment! Je la connais! Moi! Moi!... C'est-à-dire... On m'offense! s'écria tout à coup Foma bondissant de sa chaise, en proie à la plus folle rage. Il ne s'attendait pas à une réplique aussi écrasante.
Je ne décrirai pas la colère de Foma. Le colonel fut ignominieusement chassé de la présence de ce prêtre de la moralité, en châtiment d'une réponse indécente et déplacée. Mais de ce jour, Foma s'était bien juré de surprendre Falaléi en flagrant délit de Kamarinskaïa. Le soir, alors que tout le monde le croyait occupé, il gagnait le jardin en cachette, contournait les potagers et se blottissait dans les chanvres d'où il commandait le petit coin choisi par les amateurs de chorégraphie. Il guettait le pauvre Falaléi comme le chasseur guette l'oiseau, délicieusement, repassant ce qu'il dirait à toute la maison et surtout au colonel en cas de réussite. Son inlassable patience se vit enfin couronnée de succès; il surprit la Kamarinskaïa! On comprend pourquoi mon oncle s'arrachait les cheveux devant les larmes de Falaléi; on comprend son émotion en entendant Vidopliassov annoncer aussi inopinément Foma Fomitch dont l'entrée nous trouva en plein désarroi.
VII FOMA FOMITCH
C'est avec une attentive curiosité que j'examinai celui que Gavrilo avait fort justement qualifié de vilain monsieur. Il était de taille exiguë, avec le poil d'un blond clair et grisonnant, de petites rides par tout le visage et une énorme verrue sur le menton; il frisait la cinquantaine. Je ne fus pas un peu surpris de le voir se présenter en robe de chambre, -- de coupe étrangère, il est vrai -- mais en robe de chambre et en pantoufles. Le col de sa chemise était rabattu à l'enfant, ce qui lui donnait un air extrêmement bête. Il marcha droit au fauteuil inoccupé, l'approcha de la table et s'assit sans rien dire à personne. Le tumulte, l'émotion qui régnaient avant son arrivée s'étaient mués tout à coup en un tel silence qu'on eût entendu voler une mouche. La générale se fit douce comme un agneau, pauvre idiote qui laissait voir toute son adoration; elle le dévorait des yeux, cependant que la demoiselle Pérépélitzina ricanait en se frottant les mains et que la pauvre Prascovia Ilinitchna tremblait d'effroi. Mon oncle se multiplia tout aussitôt.
-- Du thé, du thé, ma soeur! Sucrez-le bien, ma soeur, Foma Fomitch aime le thé bien sucré après la sieste. Tu le veux sucré, n'est-ce pas, Foma?
-- Il s'agit bien de thé, fit lentement et dignement Foma, en agitant la main d'un air préoccupé. Vous ne pensez qu'aux friandises!
Ces paroles de Foma et le ridicule de son entrée pédantesque m'intéressèrent prodigieusement. J'étais curieux de voir jusqu'où irait l'insolence de cet individu et son mépris de la plus élémentaire politesse.
-- Foma, reprit mon oncle, je te présente mon neveu, Serge Alexandrovitch, qui vient d'arriver.
Foma Fomitch le toisa des pieds à la tête et, sans m'accorder la plus légère attention, il dit après un long silence:
-- Je m'étonne que vous vous appliquiez à m'interrompre systématiquement. Je vous parle d'affaires sérieuses et vous me répondez par Dieu sait quoi!... Avez-vous vu Falaléi?
-- Je l'ai vu, Foma...
-- Ah! vous l'avez vu? Eh bien, je vais vous le montrer à nouveau, si vous l'avez vu. Admirez votre créature, au sens moral du mot. Allons, approche, idiot! approche, gueule de Hollande! Viens donc, viens, n'aie pas peur!
Falaléi s'en vint en pleurnichant, la bouche ouverte et avalant ses larmes. Foma Fomitch le contemplait avec volupté.
-- C'est avec intention, Paul Sémionovitch, que je l'ai appelé gueule de Hollande, fit-il, se carrant dans le fauteuil et, tournant légèrement la tête du côté d'Obnoskine assis près de lui. En général, je ne trouve pas utile d'atténuer mes expressions. La vérité doit rester la vérité et l'on aura beau cacher la boue, on ne l'empêchera pas d'être la boue. Dès lors, à quoi bon les atténuations? À mentir aux autres et à soi-même? Ce n'est que dans une tête vide de mondain qu'a pu germer une idée aussi absurde que le besoin des convenances. Dites, je vous prends à témoin, quelle beauté trouvez-vous dans cette binette? Je parle de beauté noble, élevée!
Il s'exprimait d'une voix douce, lente, indifférente.
-- Lui, beau? laissa tomber Obnoskine avec la plus insolente nonchalance. Il me fait l'effet d'un roastbeef et voilà tout.
-- Je m'approche de la glace et je m'y contemple, poursuivit solennellement Foma. Je suis loin de me prendre pour une beauté, mais j'ai dû arriver à cette conclusion forcée qu'il y a dans mon oeil gris quelque chose qui me distingue d'un Falaléi. Il exprime la pensée, cet oeil, et la vie, et l'intelligence! Je ne cherche pas à m'exalter personnellement; mes paroles s'appliquent à la généralité de notre classe. Eh bien, pensez-vous qu'on puisse trouver en ce beefteak ambulant la moindre parcelle d'âme? Vraiment, remarquez, Paul Sémionovitch, chez ces hommes totalement privés d'idéal et de pensée et qui ne mangent que de la viande, comme le teint est frais, mais d'une fraîcheur grossière, répugnante, bête! Voulez-vous connaître la valeur exacte de sa capacité intellectuelle? Hé! toi, l'objet, approche un peu qu'on t'admire. Qu'as-tu à ouvrir la bouche? Tu veux avaler une baleine? Es-tu beau? Réponds: es-tu beau?
-- Je suis... beau! répondit Falaléi avec des sanglots étouffés.
Obnoskine partit d'un éclat de rire.
-- Vous l'avez entendu? lui cria triomphalement Foma. Il va vous en dire bien d'autres. Je suis venu lui faire passer un examen. Sachez, Paul Sémionovitch, qu'il est des gens pour comploter la perte de ce pauvre idiot. Il se peut que mon jugement soit sévère et que je me trompe; mais je ne parle que par amour pour l'humanité. Il vient de se livrer à la danse la plus inconvenante; qui donc s'en préoccupe ici? Écoutez-moi ça! Allons! Réponds, que viens-tu de faire? Réponds! réponds immédiatement!
-- J'ai dansé, sangloté Falaléi.
-- Qu'est-ce que tu as dansé? Quelle danse? Parle!
-- La Kamarinskaïa...
-- La Kamarinskaïa! Et qu'est-ce que c'est que Kamarinski? Tâche de nous donner une réponse compréhensible, de nous éclairer sur ton Kamarinski.
-- Un pay... san...
-- Un paysan? rien qu'un paysan? Tu m'étonnes. C'est donc un remarquable paysan, un célèbre paysan, si on compose des chants et des danses en son honneur? Voyons, réponds!
Tourmenter était chez Foma un véritable besoin. Il se jouait de sa victime comme le chat de la souris; mais Falaléi se taisait, pleurnichant sans parvenir à comprendre la question.
-- Réponds donc! insistait Foma. On te demande quel était ce paysan... Appartenait-il à un seigneur? à la couronne? à la commune? était-il libre? Il y a différentes sortes de paysans.
-- À la commune...
-- Ah! à la commune! Vous entendez, Paul Sémionovitch? Voici un point historique élucidé, le moujik Kamarinski appartenait à la commune... Et qu'a-t-il fait, ce paysan? Quels exploits lui valent les honneurs de la chanson?
La question était délicate et même dangereuse, s'adressant à Falaléi.
-- Voyons... vous... pourtant... intervint Obnoskine en jetant un regard vers sa mère qui commençait à s'agiter sur son siège.
Mais que faire? Les caprices de Foma Fomitch faisaient loi!
-- De grâce, mon oncle, si vous n'arrêtez pas cet imbécile, vous voyez où il veut en venir. Falaléi est capable de dire n'importe quoi, je vous l'assure! dis-je à l'oreille de mon oncle qui, fort perplexe ne savait quel parti prendre.
-- Dis donc, Foma, si... tu... Je te présente mon neveu qui étudiait la minéralogie...
-- Colonel, je vous prie de ne pas m'interrompre avec votre minéralogie où vous ne vous y connaissez guère plus que d'autres, peut-être. Je ne suis pas un enfant. Il va me répondre qu'au lieu de travailler pour nourrir sa famille, ce paysan s'enivra et, oubliant sa pelisse au cabaret, se mit à courir par les rues en état d'ivresse. Tel est le sujet bien connu de ce poème qui glorifie l'ivrognerie. Ne vous inquiétez pas; il sait, maintenant, ce qu'il doit répondre. Eh bien réponds; qu'a-t-il fait, ce paysan? Je te l'ai soufflé; je te l'ai fourré dans la bouche. Mais je veux l'entendre de toi: qu'a-t-il fait? qu'est-ce qui lui a mérité cette gloire immortelle que chantent les troubadours? Eh bien?
L'infortuné Falaléi jetait autour de lui des regards angoissés. Ne sachant que répondre, il ouvrait et fermait alternativement la bouche comme un poisson pêché qui agonise sur le sable.
-- J'aurais honte de le dire! dit-il enfin au comble de la détresse.