Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)
Chapter 13
-- Il est, dans la vie, certaines circonstances où l'homme vraiment généreux est obligé de s'adresser à toute la générosité de sentiment d'un autre homme vraiment généreux... J'espère que vous me comprenez?
-- N'espérez pas. Je n'y comprends rien.
-- Vous avez vu la dame qui se trouvait avec moi dans cette tonnelle?
-- Je l'ai vue, mais je ne l'ai pas reconnue.
-- Ah! vous ne l'avez pas reconnue? Bientôt je l'appellerai ma femme.
-- Je vous en félicite. Mais en quoi puis-je vous être utile?
-- En une seule chose: en me gardant le plus profond secret.
-- Je me demandais quelle pouvait bien être cette dame mystérieuse. N'était-ce pas...?
-- Vraiment, je ne sais pas... lui répondis-je. J'espère que vous m'excuserez, mais je ne puis vous promettre...
-- Non, je vous en prie, a nom du ciel! suppliait Obnoskine. Comprenez ma situation: c'est un secret. Il pourrait vous arriver, à vous aussi, d'être fiancé; alors, de mon côté...
-- Chut! Quelqu'un vient!
-- Où donc?
-- C'est... c'est sûrement Foma Fomitch, chuchota Obnoskine, tremblant de tout son corps, je l'ai reconnu à sa démarche... Mon Dieu! encore des pas de l'autre côté! Entendez-vous?... Adieu; je vous remercie... et je vous supplie...
Obnoskine disparut, et un instant après mon oncle était devant moi.
-- Est-ce toi? me cria-t-il tout frémissant? Tout est perdu, Serge; tout est perdu!
-- Qu'y a-t-il de perdu, mon oncle?
-- Viens! me dit-il, haletant et, me saisissant la main avec force, il m'entraîna à sa suite. Pendant tout le parcours qui nous séparait du pavillon il ne prononça pas une parole et ne me laissa pas non plus parler. Je m'attendais à quelque chose d'extraordinaire, et je ne me trompais pas. À peine fûmes-nous entrés qu'il se trouva mal. Il était pâle comme un mort. Je l'aspergeai d'eau froide en me disant qu'il s'était certainement passé quelque chose d'affreux pour qu'un pareil homme s'évanouit.
-- Mon oncle, qu'avez-vous? lui demandai-je.
-- Tout est perdu, Serge. Foma vient de me surprendre dans le jardin, avec Nastenka, au moment où je l'embrassais.
-- Vous l'embrassiez... au jardin! m'écriai-je en le regardant avec stupeur.
-- Au jardin, mon ami. J'ai été entraîné au péché. J'y étais allé pour la rencontrer. Je voulais lui parler, lui faire entendre raison à ton sujet, certainement! Elle m'attendait depuis une heure derrière l'étang, près du banc cassé... Elle y vient souvent, quand elle a besoin de causer avec moi.
-- Souvent, mon oncle?
-- Souvent, mon ami! Pendant ces derniers temps, nous nous y sommes rencontrés presque chaque nuit. Mais ils nous ont indubitablement espionnés; je sais qu'ils nous ont guettés et que c'est l'ouvrage d'Anna Nilovna. Nous avions interrompu nos rencontres depuis quatre jours, mais, aujourd'hui, il fallait bien y aller; tu l'as vu! comment aurais-je pu lui parler autrement? Je suis allé au rendez-vous dans l'espoir de l'y trouver. Elle m'y attendait depuis une heure: j'avais besoin de lui communiquer certaines choses...
-- Mon Dieu! quelle imprudence! Vous saviez bien qu'on vous surveillait!
-- Mais, Serge, la circonstance était critique; nous avions des choses importantes à nous dire. Le jour, je n'ose même pas la regarder; elle fixe son regard sur un coin, et moi, je regarde obstinément dans le coin opposé, comme si j'ignorais jusqu'à son existence. Mais la nuit, nous nous retrouvions et nous pouvions nous parler à notre aise...
-- Eh bien, mon oncle?
-- Eh bien, je n'ai pas eu le temps de dire deux mots, vois-tu; mon coeur battait à éclater, les larmes me jaillirent des yeux... Je commençais à essayer de la convaincre de t'épouser quand elle me dit: «Mais vous ne m'aimez donc pas? Bien sûr que vous ne voyez rien!» Et soudain, voilà qu'elle se jette à mon cou, qu'elle m'entoure de ses bras et qu'elle fond en larmes avec des sanglots!... «Je n'aime que vous, me dit-elle, et je n'épouserai personne. Je vous aime depuis longtemps, mais je ne vous épouserai pas non plus et, dès demain, je pars pour m'enfermer dans un couvent.»
-- Mon Dieu! elle a dit cela!... Après, mon oncle, après?
-- Tout à coup, je vois Foma devant nous! D'où venait-il? S'était- il caché derrière un buisson pour paraître au bon moment?
-- Le lâche!
-- Le coeur me manqua. Nastenka prit la fuite et Foma Fomitch passa près de moi en silence et me menaçant du doigt. Comprends- tu, Serge, comprends-tu le scandale que cela va faire demain?
-- Si je le comprends!
-- Tu le comprends! s'écria mon oncle au désespoir, en se levant de sa chaise. Tu le comprends, qu'ils veulent la perdre, la déshonorer, la vouer au mépris; ils ne cherchaient qu'un prétexte pour la noter faussement d'infamie et pouvoir la chasser. Le prétexte est trouvé. On a dit qu'elle avait avec moi de honteuses relations; on a dit aussi qu'elle en avait avec Vidopliassov! C'est Anna Nilovna qui a lancé ces bruits. Qu'arrivera-t-il à présent? Que se passera-t-il demain? Est-il possible que Foma parle?
-- Il parlera, mon oncle, sans aucun doute!
-- Mais s'il parle, s'il parle seulement!... murmura-t-il, se mordant les lèvres et serrant les poings... Mais non; je ne puis le croire. Il ne dira rien; c'est un coeur vraiment généreux; il aura pitié d'elle...
-- Qu'il ait pitié d'elle ou non, répondis-je résolument, votre devoir est, en tout cas, de demander demain même la main de Nastassia Evgrafovna. -- Et comme il me regardait, immobile, je repris: -- Comprenez, mon oncle, que si cette aventure s'ébruite, la jeune fille est déshonorée. Il vous faut donc prévenir le mal au plus vite. Vous devez regarder les gens en face, hardiment et fièrement, faire votre demande sans tergiverser, vous moquer de ce qu'ils pourront dire et écraser ce Foma, s'il a l'audace de souffler mot contre elle.
-- Mon ami! s'écria mon oncle, j'y avais déjà pensé en venant ici.
-- Et qu'aviez-vous résolu?
-- Cela même! Ma décision était prise avant que j'eusse commencé mon récit.
-- Bravo, mon oncle! et je me jetai à son cou.
Nous causâmes longtemps. Je lui exposai la nécessité, l'obligation absolue où il était d'épouser Nastenka et qu'il comprenait d'ailleurs mieux que moi. Mon éloquence touchait au paroxysme. J'étais bien heureux pour mon oncle. Quel bonheur que le devoir le poussât! Sans cela, je ne sais s'il eût jamais pu s'éveiller. Mais il était l'esclave du devoir. Cependant, je ne voyais pas comment l'affaire pourrait bien s'arranger. Je savais, je croyais aveuglément que mon oncle ne faillirait jamais à ce qu'il aurait reconnu être son devoir, mais je me demandais où il prendrait la force de lutter contre sa famille. Aussi m'efforçais-je de le pousser le plus possible, et je travaillais à le diriger de toute ma juvénile ardeur.
-- D'autant plus... d'autant plus, disais-je, que, maintenant, tout est décidé, et que vos derniers doutes sont dissipés. Ce que vous n'attendiez pas s'est produit, mais tout le monde avait remarqué depuis longtemps que Nastassia vous aime. Permettriez- vous donc que cet amour si pur devint pour elle une source de honte et de déshonneur?
-- Jamais! Mais, mon ami, un pareil bonheur m'est-il donc réservé? cria-t-il en se jetant à mon cou. Pourquoi m'aime-t-elle, pour quel motif? Cependant, il n'y a en moi rien qui... Je suis vieux en comparaison d'elle... Je ne pouvais m'attendre... Cher ange! cher ange!... Écoute, Serge, tu me demandais tout à l'heure, si j'étais amoureux d'elle. Est-ce que tu avais quelque arrière- pensée?
-- Mon oncle, je voyais que vous l'aimiez autant qu'il est possible d'aimer; vous l'aimiez sans le savoir vous-même. Songez donc: vous me faites venir et vous voulez me marier avec elle, dans l'unique but de l'avoir pour nièce et sans cesse près de vous.
-- Et toi, Serge, me pardonnes-tu?
-- Oh! mon oncle!
Nous nous embrassâmes encore. J'insistai:
-- Faites bien attention, mon oncle, qu'ils sont tous contre vous, qu'il faut vous armer de courage et foncer sur eux tous, pas plus tard que demain!
-- Oui... oui, demain! répéta-t-il tout pensif. Sais-tu, il faut faire cela avec courage, avec une vraie générosité, avec fermeté, oui, avec fermeté.
-- Ne vous intimidez pas, mon oncle!
-- Je ne m'intimiderai pas, Serge. Mais voilà, je ne sais par où commencer!
-- N'y songez pas. Demain décidera de tout. Pour aujourd'hui, appliquez-vous à reprendre votre calme. Inutile de réfléchir; cela ne vous soulagera pas. Si Foma parle, il faut le chasser sur-le- champ et l'anéantir.
-- Il serait peut-être possible de ne pas le chasser. Mon ami, voilà ce que j'ai décidé. Demain, je me rendrai chez lui de fort bonne heure. Je lui dirai tout, comme je viens de te le dire. Il me comprendra, car il est généreux; c'est l'homme le plus généreux qu'il puisse exister. Une seule chose m'inquiète, ma mère n'aurait-elle pas prévenu Tatiana Ivanovna de la demande que je vais faire demain? C'est cela qui serait fâcheux!
-- Ne vous tourmentez pas au sujet de Tatiana Ivanovna, mon oncle! -- et je lui racontai alors la scène sous la tonnelle avec Obnoskine, mais sans souffler mot de Mizintchikov. Mon oncle s'en trouva très étonné.
-- Quelle créature fantasque! véritablement fantasque! s'écria-t- il! On veut la circonvenir à la faveur de sa simplicité! Ainsi, Obnoskine... Mais il était parti! Oh! que c'est bizarre! follement bizarre! Serge, j'en suis abasourdi... Il faudrait faire une enquête et prendre des mesures... Mais es-tu bien sûr que ce soit Tatiana Ivanovna?
Je répondis que, d'après tous les indices, cela devait être Tatiana Ivanovna, bien que je n'eusse pu voir son visage.
-- Hum! ne serait-ce pas plutôt une intrigue avec quelqu'une de la ferme que tu aurais prise pour Tatiana? Ce pourrait très bien être Dasha, la fille du jardinier, une coquine avérée; c'est pourquoi je t'en parle; elle est connue; Anna Nilovna l'a guettée... Mais non! puisqu'il disait vouloir épouser la personne!... C'est étrange!
Nous nous séparâmes enfin en nous embrassant et je lui souhaitai bonne chance.
-- Demain, demain! me répétait-il, tout sera décidé avant même que tu sois levé. J'irai chez Foma, j'agirai noblement, je lui découvrirai tout mon coeur, toutes mes pensées, comme à un frère. Adieu, Serge, va te reposer, tu es fatigué. Quant à moi, il est probable que je ne fermerai pas l'oeil de la nuit!
Il sortit et je me couchai tout aussi tôt, extrêmement fatigué, anéanti, car la journée avait été pénible. J'avais les nerfs brisés et avant de réussir à m'endormir complètement, j'eus plusieurs réveils en sursaut. Mais, si singulières que fussent mes impressions de ce jour, je ne me doutais pas, en m'endormant, qu'elles n'étaient rien en comparaison de ce que mon réveil du lendemain me préparait.
SECONDE PARTIE
I LA POURSUITE
Je dormais profondément et sans rêves. Soudain, je sentis un poids énorme m'écraser les jambes et je m'éveillai en poussant un cri. Il faisait grand jour; et un ardent soleil inondait la chambre. Sur mon lit, ou plutôt sur mes jambes se trouvait M. Bakhtchéiev.
Pas de doute possible, c'était bien lui. Dégageant mes jambes, tant bien que mal, je m'assis dans mon lit avec l'air hébété de l'homme qui vient de se réveiller.
-- Et il me regarde! cria le gros homme. Qu'as-tu à m'examiner ainsi? Lève-toi, mon petit père, lève-toi! Voici une demi-heure que je suis occupé à t'éveiller; allons, ouvre tes lucarnes!
-- Qu'y a-t-il donc? Quelle heure est-il?
-- Oh! il n'est pas tard, mais notre Dulcinée n'a pas attendu le jour pour filer à l'anglaise. Lève-toi, nous allons courir après elle!
-- Quelle Dulcinée?
-- Mais notre seule Dulcinée, l'innocente! Elle s'est sauvée avant le jour! Je ne crois venir que pour un instant, le temps de vous éveiller, mon petit père, et il faut que ça me prenne deux heures! Levez-vous, votre oncle vous attend. En voilà une histoire!
Il parlait d'une voix irritée et malveillante.
-- De quoi et de qui parlez-vous? demandai-je avec impatience, mais commençant déjà à deviner ce dont il s'agissait. Ne serait-il pas question de Tatiana Ivanovna?
-- Mais sans doute, il s'agit d'elle! Je l'avais bien dit et prédit: on ne voulait pas m'entendre. Elle nous a souhaité une bonne fête! Elle est folle d'amour. L'amour lui tient toute la tête! Fi donc! Et lui, qu'en dire avec sa barbiche...
-- Serait-ce Mizintchikov?
-- Le diable t'emporte! Allons, mon petit père, frotte-toi les yeux et tâche de cuver ton vin, ne fût-ce qu'en l'honneur de cette fête. Il faut croire que tu t'en es donné hier à souper, pour que ce ne soit pas encore passé. Quel Mizintchikov? Il s'agit d'Obnoskine. Quant à Ivan Ivanovitch Mizintchikov, qui est un homme de bonne vie et moeurs, il se prépare à nous accompagner dans cette poursuite.
-- Que dites-vous? criai-je en sautant à bas de mon lit, est-il possible que ce soit avec Obnoskine?
-- Diable d'homme! fit le gros père en trépignant sur place, je m'adresse à lui comme à un homme instruit; je lui fait part d'une nouvelle et il se permet d'avoir des doutes! Allons, mon cher, assez bavardé; nous perdons un temps précieux; si tu veux venir avec nous, dépêche-toi d'enfiler ta culotte!
Et il sortit, indigné. Tout à fait surpris, je m'habillais au plus vite, et descendis en courant. Croyant que j'allais trouver mon oncle en cette maison où tout semblait dormir dans l'ignorance des événements, je gravis l'escalier avec précaution et, sur le palier, je rencontrai Nastenka vêtue à la hâte d'une matinée; sa chevelure était en désordre, et il était évident qu'elle venait de quitter le lit pour guetter quelqu'un.
-- Dites-moi, est-ce vrai que Tatiana Ivanovna est partie avec Obnoskine? demanda-t-elle avec précipitation. Sa voix était entrecoupée; elle était très pâle et paraissait effrayée.
-- On le dit. Je cherche mon oncle. Nous allons nous mettre à sa poursuite.
-- Oh! ramenez-la! ramenez-la bien vite! Si vous ne la rattrapez pas, elle est perdue!
-- Mais où donc est mon oncle?
-- Il doit être là-bas, près des écuries où l'on attelle les chevaux à la calèche. Je l'attendais ici. Écoutez: dites-lui de ma part que je tiens absolument à partir aujourd'hui; j'y suis résolue. Mon père m'emmènera. S'il est possible, je pars à l'instant. Maintenant, tout est perdu; tout est mort!
Ce disant, elle me regardait, éperdue, et, tout à coup, elle fondit en larmes. Je crus qu'elle allait avoir une attaque de nerfs.
-- Calmez-vous! suppliai-je. Tout ira pour le mieux. Vous verrez... Mais qu'avez-vous donc, Nastassia Evgrafovna?
-- Je... je ne sais... ce que j'ai..., dit-elle en me pressant inconsciemment les mains. Dites-lui...
Mais il se fit un bruit derrière la porte; elle abandonna mes mains et, tout apeurée, elle s'enfuit par l'escalier sans terminer sa phrase.
Je retrouvai toute la bande: mon oncle, Bakhtchéiev et Mizintchikov, dans la cour des communs, près des écuries. On avait attelé des chevaux frais à la calèche de Bakhtchéiev, et tout était prêt pour le départ; on n'attendait plus que moi.
-- Le voilà! cria mon oncle en m'apercevant. Eh bien! mon ami, t'a-t-on dit?... ajouta-t-il avec une singulière expression sur le visage. Il y avait dans sa voix, dans son regard et dans tous ses mouvements de l'effroi, du trouble, et aussi une lueur d'espoir. Il comprenait qu'un revirement important se produisait dans sa destinée.
Je pus enfin obtenir quelques détails. À la suite d'une très mauvaise nuit, M. Bakhtchéiev était sorti de chez lui dès l'aurore pour se rendre à la première messe du couvent situé à cinq verstes environ de sa propriété. Comme il quittait la grande route pour prendre le chemin de traverse conduisant au monastère, il vit soudain filer au triple galop un tarantass contenant Tatiana et Obnoskine. Tout effrayée, les yeux rougis de larmes, Tatiana Ivanovna aurait poussé un cri et tendu les bras vers Bakhtchéiev, comme pour le supplier de prendre sa défense. C'était du moins ce qu'il prétendait.
-- Et lui, le lâche, avec sa barbiche, ajoutait-il, il ne bougeait pas plus qu'un cadavre: il se cachait; mais compte là-dessus, mon bonhomme; tu ne nous échapperas pas!
Sans plus de réflexions, Stéphane Alexiévitch avait repris la grande route et gagné à toute vitesse Stépantchikovo, où il avait aussitôt fait éveiller mon oncle, Mizintchikov et moi. On s'était décidé pour la poursuite.
-- Obnoskine! Obnoskine! disait mon oncle, les yeux fixés sur moi comme s'il eût voulu en même temps me faire entendre autre chose. Qui l'eût cru?
-- On peut s'attendre à toutes les infamies de la part de ce misérable! cria Mizintchikov avec indignation, mais en détournant la tête pour éviter mon regard.
-- Eh bien! partons-nous? Allons-nous rester là jusqu'à ce soir, à raconter des sornettes? interrompit M. Bakhtchéiev en montant dans la calèche.
-- En route! en route! reprit mon oncle.
-- Tout va pour le mieux, mon oncle! lui glissai-je tout bas. Voyez donc comme cela s'arrange!
-- Assez là-dessus, mon ami; ce serait péché de se réjouir... Ah! vois-tu, c'est maintenant qu'ils vont la chasser purement et simplement, pour la punir de leur déconvenue! Je ne prévois que d'affreux malheurs!
-- Allons, Yégor Ilitch, quand vous aurez fini de chuchoter, nous partirons! cria encore M. Bakhtchéiev. À moins que vous ne préfériez faire dételer et nous offrir une collation! Qu'en pensez-vous? Un petit verre d'eau de vie?
Cela fut dit d'un ton tellement furibond qu'il était impossible de ne point déférer sur le champ au désir de M. Bakhtchéiev. Nous montâmes séance tenante dans la calèche, et les chevaux partirent au galop.
Pendant quelque temps, tout le monde garda le silence. L'oncle me regardait d'un air entendu, mais ne voulait point parler devant les autres. Parfois, il s'absorbait dans ses réflexions, puis il tressaillait comme un homme qui s'éveille et regardait autour de lui avec agitation. Mizintchikov semblait calme et fumait son cigare dans l'extrême dignité de l'honneur injustement offensé.
Mais Bakhtchéiev s'emportait pour tout le monde. Il grognait sourdement, couvait les hommes et les choses d'un oeil franchement indigné, rougissait, soufflait, crachait sans cesse de côté et ne pouvait prendre sur lui de se tenir tranquille.
-- Êtes-vous bien sûr, Stépane Alexiévitch, qu'ils soient partis pour Michino? s'enquit soudain mon oncle. Et, se tournant vers moi, il ajouta: -- C'est à une vingtaine de verstes d'ici, mon ami, un petit village d'une trentaine d'âmes qu'un employé en retraite du chef-lieu vient d'acheter à l'ancien propriétaire. C'est un chicanier comme on en voit peu. Du moins, on lui a fait cette réputation, peut-être injustement. Stépane Alexiévitch assure que telle est précisément la direction prise par Obnoskine, et l'employé retraité serait son complice.
-- Parbleu! cria Bakhtchéiev, tout ragaillardi. Je vous dis que c'est à Michino! Seulement, il est bien possible qu'il n'y soit plus, votre Obnoskine. Nous avons perdu trois heures à bavarder!
-- Ne vous inquiétez pas, interrompit Mizintchikov. Nous le retrouverons.
-- Oui, c'est ça; nous le retrouverons; mais bien sûr! En attendant, il tient sa proie et il peut courir!
-- Calme-toi, Stépane Alexiévitch, calme-toi; nous les rattraperons, dit mon oncle. Ils n'ont pas eu le temps de rien organiser. Tu verras.
-- Pas le temps de rien organiser! répéta Bakhtchéiev d'une voix furieuse. Oui, elle n'aura eu le temps de rien organiser, avec son apparence si douce! «Elle est si douce! dit-on, si douce!» -- fit- il d'une voix fluttée qui voulait évidemment contrefaire quelqu'un. -- «Elle a eu des malheurs!» Mais elle nous a tourné les talons, la pauvre malheureuse. Allez donc courir après elle sur les grandes routes, dès l'aube, en tirant la langue! On n'a pas seulement eu le temps de dire convenablement ses prières à l'occasion de la belle fête! Fi donc!
-- Cependant, remarquai-je, ce n'est pas une enfant, elle n'est plus en tutelle. On ne peut la faire revenir si elle ne le veut pas. Alors, comment ferons-nous?
-- Tu as raison, dit mon oncle, mais elle consentira, je te l'assure. Elle se laisse faire en ce moment... mais, aussitôt qu'elle nous aura vus, elle reviendra, je t'en réponds. Mon ami, c'est notre devoir de ne pas l'abandonner, de ne pas la sacrifier.
-- Elle n'est plus en tutelle! s'écria Bakhtchéiev en se tournant vers moi. C'est une sotte, mon petit père, une sotte accomplie et il importe peu qu'elle ne soit pas en tutelle. Hier, je ne voulais même pas t'en parler, mais, dernièrement, m'étant trompé de porte, j'entrai dans sa chambre par mégarde. Eh bien, debout devant sa glace et les poings sur les hanches, elle dansait l'écossaise! Elle était mise à ravir, comme une gravure de mode. Je ne pus que cracher et m'en aller. Et, dès ce moment, j'eus le pressentiment de la chose aussi nettement que si je l'avais lue!
-- Mais pourquoi la juger aussi sévèrement? insistai-je, non sans une certaine timidité. Il est connu que Tatiana Ivanovna ne jouit pas... d'une santé parfaite... enfin... elle a des manies... Il me semble que le seul coupable est Obnoskine.
-- Elle ne jouit pas d'une santé parfaite? Allons donc! répartit le gros homme tout rouge de colère. Tu as juré de me faire enrager! Tu l'as juré depuis hier! Elle est sotte, mon petit père, je te le répète, absolument sotte! Il ne s'agit pas de savoir si elle jouit ou non d'une santé parfaite: elle est folle de Cupidon depuis sa plus tendre enfance et vous voyez où Cupidon l'a conduite. Quant à l'autre, avec sa barbiche, il n'y faut même plus penser. Il galope sa troïka, drelin! drelin! drelin! sonnez clochettes! et comme il doit rire, avec l'argent dans sa poche!
-- Croyez-vous donc qu'il l'abandonnerait tout aussitôt?
-- Tiens! Tu te figures qu'il irait promener avec lui un pareil trésor? Qu'est-ce qu'il en ferait? Il la dépouillera et puis il la laissera sous quelque buisson, au bord de la route: bonsoir la compagnie! Il ne lui restera plus que l'abri de son buisson et le parfum des fleurs.
-- À quoi bon t'emporter, Stépane? Cela n'avancera pas les affaires! s'écria mon oncle. Qu'as-tu à te fâcher? Tu m'abasourdis. Qu'est-ce que ça peut bien te faire?
-- Y-t-il un coeur dans ma poitrine, oui ou non? J'ai beau ne lui être qu'un étranger, cela m'irrite. C'est peut-être aussi par affection que je le dis... Hé! que le diable m'emporte! Quel besoin avais-je de revenir chez vous? Qu'est-ce que ça peut bien me faire? Qu'est-ce que ça peut bien me faire?
Ainsi s'agitait M. Bakhtchéiev; mais je ne l'écoutais plus, plongé que j'étais dans une profonde méditation au sujet de celle que nous poursuivions. Voici brièvement la biographie de Tatiana Ivanovna, telle que j'eus l'occasion de la recueillir par la suite, d'une source certaine. Il faut la connaître pour comprendre ses aventures.
Pauvre orpheline élevée dès l'enfance dans une maison étrangère et peu hospitalière, puis jeune fille pauvre, puis demoiselle pauvre, enfin vieille fille pauvre, Tatiana Ivanovna, dans toute sa pauvre vie, avait bu jusqu'à la lie la coupe amère du chagrin, de l'isolement, de l'humiliation et des reproches. Elle connut, sans que rien ne lui en fût épargné, tout ce que le pain d'autrui apporte avec lui de rancoeurs. La nature l'avait douée d'un caractère enjoué, très impressionnable et léger. Dans les débuts, elle supportait tant bien que mal sa triste destinée et trouvait encore à rire son rire insouciant et puéril. Mais le sort en eut raison avec le temps.