Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine
Part 8
Le missionnaire avait tout entendu. Il éveilla doucement doña Juana et la jeune fille.
Les quelques instants de sommeil qui leur avaient été accordés, en leur rendant une partie de leurs forces, avaient rétabli l'équilibre dans leur esprit, bourrelé par tant d'émotions diverses.
--Mes sœurs, leur dit tristement le missionnaire de sa voix douce et que l'émotion faisait légèrement trembler, notre dernière heure est venue. Votre mort est résolue ainsi que la mienne. Avant une heure, vous serez dans le sein de Dieu. Joignez vos voix à la mienne; prions ensemble pour les bourreaux qui se préparent à vous faire périr dans les plus affreuses tortures.
Les deux femmes se redressèrent aussitôt, pâles, mais calmes et presque souriantes.
La certitude de la mort, en dirigeant complètement leurs pensées vers Dieu, avait chassé toute crainte de leur esprit et leur avait donné un indomptable courage. Leur organisation nerveuse, essentiellement impressionnable, surexcitée à l'excès, avait rempli leur âme de cette foi et de cette abnégation qui toujours a fait les martyrs et qui dans toutes les circonstances critiques, donne une si grande supériorité à la femme sur l'homme. La femme, si faible, si craintive dans les situations communes de la vie, devient d'une énergie indomptable dans les circonstances décisives.
Cependant trois poteaux avaient été plantés en terre, d'immenses bûchers de bois mort amoncelés autour de ces poteaux. Tout était prêt pour le supplice.
L'Oiseau-Noir demeurait à l'écart, sombre et triste. Sa parole avait été méconnue: il se sentait déshonoré. Mais impuissant à s'opposer à ce qu'on voulait faire, il se bornait à n'y point prendre part.
Deux sorciers, revêtus de costumes symboliques et peints d'une façon bizarre, s'approchèrent des trois prisonniers qui, les genoux dans l'herbe, priaient avec ferveur.
--Que les femmes pâles me suivent, dit l'un d'eux; l'heure de leur mort est arrivée.
--Malheureux! s'écria le missionnaire en se levant et se posant résolument devant eux, oserez-vous bien porter une main criminelle sur deux femmes faibles et innocentes?
--J'entends un oiseau moqueur, dit un des sorciers. Le chef de la prière bavarde comme une vieille femme. Qu'il garde son courage pour entonner son chant de mort. Si les deux femmes blanches ne veulent pas marcher, nous les porterons au poteau de torture.
Doña Juana lança un regard de mépris à l'Indien, et se tournant vers le missionnaire en s'inclinant devant lui, ainsi que sa fille:
--Bénissez-nous, mon père, dit-elle.
Le missionnaire étendit les deux mains sur ces têtes respectueusement inclinées, leva ses yeux pleins de larmes vers le ciel, et, d'une voix profonde:
--Que la bénédiction du Seigneur soit sur vous, mes sœurs! dit-il.
Les deux femmes se retournèrent alors vers les sorciers.
--Nous sommes prêtes, dirent-elles d'une voix ferme.
--Marchons! répondirent-ils.
Elles s'avancèrent alors vers le lieu du supplice, appuyées sur les bras du missionnaire, qui marchait entre elles deux; les mains jointes, les yeux levés vers le ciel, elles priaient avec ferveur et semblaient déjà ne plus appartenir à la terre.
Tous trois furent alors attachés au poteau.
--Courage, mes sœurs! Pensez à Dieu! dit le missionnaire. Qu'est-ce que quelques secondes de souffrance comparées à l'éternité de bonheur qui vous attend?
--Nous sommes fortes, mon père, répondirent les deux femmes comme en extase.
Les Peaux-Rouges étaient groupés, sombres, silencieux, pensifs, autour des poteaux où leurs prêtres achevaient d'attacher les victimes, ils semblaient n'assister qu'avec une secrète horreur à ce supplice que la crainte seule et leur crédulité superstitieuse les avaient poussés à ordonner.
--Va, chien! dit un des sorciers d'une voix railleuse, appelle ton Dieu maintenant; dis-lui qu'il te délivre!
--Pauvre insensé! répondit avec pitié le missionnaire; peut-être es-tu en ce moment plus près de la mort que je ne le suis moi-même!
--Nous allons voir, reprit avec mépris l'Indien en s'armant d'un tison ardent et se baissant pour mettre le feu au bûcher.
Au même instant, comme si les paroles du missionnaire eussent dû s'accomplir à la lettre, deux coups de feu éclatèrent tout à coup, et les sorciers roulèrent foudroyés sur le sol.
Les Sioux-Bisons poussèrent un cri d'effroi et de surprise: mais, avant qu'ils pussent s'y opposer, un cavalier s'était rué au milieu d'eux avec un rapidité vertigineuse, s'était élancé vers les prisonniers, avait sauté à terre, coupé les liens qui attachaient les deux femmes et le missionnaire, et, se faisant un rempart du corps de son cheval, il s'était résolument placé devant ceux qu'il venait ainsi défendre au péril de sa vie.
Ce cavalier était Cardenio!
X
Comment le missionnaire changea, par un seul mot, en une grande joie la douleur qui, depuis si longtemps, accablait don Melchior de Bartas.
L'émotion causée par l'apparition subite et imprévue de Cardenio ne tarda pas à faire place à une colère terrible, lorsque les Indiens reconnurent que l'homme qui s'était fait aussi audacieusement leur agresseur, non seulement était seul, mais encore qu'il était presque un enfant.
Cette colère se changea en rage quand ils virent les cadavres de leurs deux sorciers les plus renommés étendus, sanglants, les traits horriblement crispés par une dernière convulsion, gisant sur le sol entre eux et leur ennemi.
Ils poussèrent une clameur furieuse et firent un mouvement comme pour s'élancer, tous à la fois, sur l'audacieux jeune homme qui, toujours immobile derrière son rempart improvisé, les regardait d'un air railleur, en souriant avec mépris, le fusil épaulé, le doigt sur la détente.
Tout à coup les Indiens hésitèrent.
Avaient-ils donc peur?
Qui aurait su le dire? Eux-mêmes ne se rendaient pas compte de l'émotion qu'ils éprouvaient.
Le clair regard de Cardenio, obstinément fixé sur eux, la gueule béante de cette arme dirigée contre leurs poitrines, la certitude dans laquelle ils étaient qu'au plus léger mouvement le coup éclaterait sans qu'il leur fût possible de savoir qui d'entre eux serait frappé, tout cela réuni les remplissait d'un sentiment étrange, d'un effroi singulier.
--Je demande à vous faire des propositions, dit alors Cardenio d'une voix haute et ferme.
L'Oiseau-Noir, qui jusqu'alors, ainsi que nous l'avons dit, s'était tenu en dehors de tout ce qui s'était passé, voyant que les deux principaux instigateurs de l'espèce de révolte qui avait eu lieu contre lui étaient morts, crut l'occasion favorable pour ressaisir le pouvoir qui lui avait presque échappé.
Il s'approcha lentement, passa devant le front de ses guerriers, s'avança jusqu'à dix pas du jeune homme, et posant en terre la crosse de son fusil:
--Que demande le jeune visage pâle? dit-il froidement.
--Justice, repartit laconiquement Cardenio.
--Les oreilles d'un chef sont ouvertes; que le jeune guerrier des visages pâles s'explique; l'Oiseau-Noir comprendra.
Cardenio n'avait en rien modifié sa position première; son fusil demeurait toujours dirigé vers ses ennemis.
--Les guerriers Sioux-Bisons ont-ils été changés en des daims timides? Ne sont-ils plus des hommes forts et courageux, qu'ils font la guerre aux femmes sans défense et qu'ils les attachent lâchement au poteau de torture?
A ces mots, un frémissement de colère courut dans les rangs des Indiens. L'Oiseau-Noir fit un geste; le calme se rétablit.
--Toutes les nations Peaux-Rouges, reprit le fier jeune homme, ont toujours eu la coutume de respecter les femmes et de ne jamais les considérer en ennemies. Pourquoi attacher au poteau de torture des créatures faibles, sans courage, qui ne sauront que pleurer et se plaindre à chaque égratignure, qui seront mortes avant même d'avoir été frappées? Ceci est indigne de guerriers braves et valeureux comme prétendent l'être les guerriers Sioux-Bisons. Je veux faire une proposition à mes frères.
--Quelle est cette proposition? demanda l'Oiseau-Noir.
--La voici. Les guerriers Peaux-Rouges rendront immédiatement la liberté aux deux femmes blanches; ils les laisseront retourner paisiblement dans leur demeure, sous la protection du chef de la prière, qui, sans être prisonnier des Sioux-Bisons, a consenti cependant à accompagner jusqu'ici les deux prisonnières.
--En supposant que les guerriers de ma tribu consentent à rendre la liberté à ces femmes, que donnera le jeune aigle aux guerriers? Ils ne peuvent retourner ainsi dans leur village; les quelques scalps qui pendent à leur ceinture sont loin de compenser la mort des nombreux guerriers qu'ils ont perdus. Pas un seul chef renommé n'est tombé sous leurs coups. L'Oiseau-Noir attend la réponse du jeune aigle. Qu'il parle, mais qu'il parle vite; la patience des Peaux-Rouges est courte; le sang de leurs frères crie vengeance.
--Cette vengeance, je vous l'apporte, guerriers, dit d'une voix ferme le courageux jeune homme. Rendez la liberté à ces deux femmes, faites ce que je vous demande, et à l'instant je jette mes armes, et je me livre entre vos mains. Quoique bien jeune encore, vous savez que déjà beaucoup des vôtres sont tombés sous mes balles. Vous connaissez la sûreté de mon coup d'œil, la force de mon bras. Je me laisserai attacher sans résistance au poteau de torture. Vous pourrez pendant de longues heures m'entendre rire sous vos blessures et répéter mon chant de mort d'une voix éclatante.
Les Indiens sont bons juges en fait de courage. La proposition du jeune homme fut accueillie par un murmure d'admiration.
Tout à coup un homme sans armes s'élança en avant; il vint hardiment se placer entre les deux partis, si l'on peut nommer ainsi une foule d'hommes tenus en respect par un seul.
Le nouvel acteur de cette scène singulière n'était autre que le missionnaire.
--Eh quoi! s'écria-t-il, accepterez-vous le dévouement insensé de ce malheureux jeune homme? La douleur le fait divaguer: laissez-le retourner avec sa mère et sa sœur parmi les hommes de sa nation; il n'est encore qu'un enfant pour lequel votre âme doit se sentir émue de pitié. Laissez-le partir, vous dis-je, et prenez-moi à sa place, moi qui suis un homme dans la force de l'âge, moi qui suis brave, qui suis fort, et qui, en appelant la vengeance de mon Dieu sur les deux hommes étendus là à nos pieds, ai presque causé leur mort.
Les paroles du missionnaire furent accueillies par des cris de colère.
--Taisez-vous, padre, taisez-vous, s'écria le jeune homme avec chaleur; je veux, je dois sauver ma sœur et ma mère, et mourir pour elles!
--Non! s'écrièrent les deux femmes; non, c'est à nous de mourir; nous ne consentirons pas à un tel sacrifice!
--A mort! A mort! hurlaient les Peaux-Rouges.
--Prenez garde, padre! prenez garde; ils vont tirer, dit le jeune homme avec insistance.
--Qu'importe ma mort, répondit fièrement le missionnaire, si en tombant je vous sauve?
Tout à coup un cri terrible se fit entendre; les regards se fixèrent avec colère vers la savane. Une centaine de cavaliers accouraient à toute bride vers le camp des Sioux-Bisons. En tête de ces cavaliers, et les précédant de quelques pas à peine, galopaient don Melchior de Bartas, l'inconnu, le Cœur-Bouillant et don Ramón.
Une partie décisive allait s'engager entre ces ennemis mortels.
Par un mouvement rapide comme la pensée, l'Oiseau-Noir repoussa si brusquement le missionnaire, que celui-ci surpris à l'improviste, recula de quelques pas en trébuchant et tomba sur le sol.
Cette chute lui sauva la vie; au même instant une décharge éclata; les balles sifflèrent avec un bruit sinistre au-dessus de sa tête.
--Nous sommes quittes, dit l'Oiseau-Noir avec un rire nerveux.
Et, se mettant résolument à la tête de ses guerriers:
--En avant! Mort aux Apaches! s'écria-t-il d'une voix stridente.
--En avant! Mort aux Apaches! répétèrent les Peaux-Rouges en s'élançant sur ses pas.
Cette diversion sauva les prisonniers, qu'elle fit oublier de leurs ennemis; cependant, malgré leur colère, les Sioux-Bisons étaient des guerriers trop expérimentés pour songer à charger ainsi en désordre une troupe de cavaliers. Ils se jetèrent dans un bois taillis fort touffu qui se trouvait à leur gauche, s'embusquèrent derrière les arbres, et, le fusil à l'épaule, ils attendirent.
Les nouveaux venus, au lieu de fondre sur eux, passèrent au galop hors de portée de fusil de leur front de bandière, et allèrent se ranger en bon ordre sur la plage de la rivière.
Cette manœuvre, dont les Indiens ne comprirent pas tout de suite le but, eut pour résultat immédiat la délivrance des prisonniers.
Nous ne raconterons pas la scène qui eut lieu entre les membres de cette famille, qui se croyait séparée pour toujours; étroitement pressés dans les bras l'un de l'autre, ils confondaient leurs larmes, leurs caresses et leurs baisers, sans trouver une parole pour exprimer leur bonheur.
L'inconnu et le missionnaire causaient vivement à voix basse, un peu à l'écart.
Cardenio avait de nouveau sauté sur son cheval.
Eh bien, père, demanda-t-il joyeusement à don Melchior, me pardonnez-vous maintenant de vous avoir désobéi, et d'être accouru ici en vous abandonnant dans la savane?
--Méchant enfant, répondit don Melchior d'une voix attendrie, que tu m'as fait de peine! Mais que maintenant tu me causes de la joie! C'est toi qui les as sauvés.
--Non, mon père, répondit vivement le jeune homme; celui qui nous a sauvés tous, par son dévouement, son abnégation et son courage, c'est le saint homme que vous voyez là!
Il désigna d'un geste rempli de noblesse le père Paul-Michel, qui s'avançait calme et souriant vers le groupe, suivi à quelques pas par l'inconnu.
--Je n'ai été qu'un instrument faible, mais docile, aux mains du Seigneur, à qui toute gloire doit revenir, répondit en souriant le missionnaire, mais ma tâche n'est pas accomplie encore.
Et jetant un long regard sur l'inconnu immobile et silencieux à son côté:
--Il me reste un dernier devoir à accomplir, ajouta-t-il, devoir bien doux à mon cœur, puisqu'il m'est possible de faire, d'un mot, de ce jour commencé d'une façon si terrible, un jour de bonheur sans mélange pour vous.
--Parlez, parlez, padre, s'écrièrent à la fois don Melchior, sa femme et ses enfants.
--Écoutez-moi donc, reprit-il doucement, et adorez avec moi les voies du Seigneur et les moyens dont il se sert pour rendre heureux ceux qui le servent avec un cœur pur et une foi sincère. Don Melchior de Bartas...
Mais au même instant un hourrah formidable retentit de l'autre coté du bois devant lequel ils étaient rangés en bataille, et les crépitements d'une fusillade bien nourrie se firent entendre.
--Aux armes! cria don Ramón d'une voix retentissante.
Chacun se hâta de reprendre son poste de combat. Seuls, Cardenio et le missionnaire entraînèrent vivement les deux dames, qu'ils mirent à l'abri derrière un rocher, où elles se trouvèrent parfaitement en sûreté.
--Reste avec nous, Cardenio; reste avec nous, mon frère, dit la jeune fille en joignant les mains.
--Ne nous quitte pas, mon enfant, je t'en supplie, ajouta doña Juana.
--Je ne puis, répondit vivement le jeune homme en sautant sur son cheval et s'élançant au galop; ma place est auprès de mon père!
--Mon Dieu! murmurèrent les deux femmes avec douleur; protégez-les, protégez-les!
--Prions, dit le missionnaire. Le Seigneur, qui a déjà tant fait pour nous, ne nous abandonnera pas dans cette dernière épreuve.
Les cavaliers demeuraient toujours immobiles au poste qu'ils avaient pris, les regards anxieusement fixés sur le bois, où l'on entendait les coups répétés de la fusillade et où semblait se livrer un combat sanglant.
Les hourrahs, d'abord éloignés, semblaient se rapprocher de plus en plus: ils se mêlaient au cri de guerre des Peaux-Rouges, que ceux-ci répétaient avec ardeur.
Bientôt, on vit apparaître entre les arbres les corps peints et demi-nus des Indiens qui reculaient pas à pas, mais sans cesser de combattre.
La fusillade s'étendait sur un assez grand espace. Maintenant on entendait distinctement le bruit sec et continu des tambours battant la charge.
Quelques Indiens apparurent sur la lisière même du bois; mais, en apercevant la ligne sombre et menaçante des cavaliers, ils se rejetèrent vivement en arrière, et disparurent au milieu des taillis.
Comprenant que le moment décisif approchait et que l'heure de la dernière lutte n'allait pas tarder à sonner, don Melchior, qui, à cause de son âge et de son expérience, avait pris le commandement de la troupe, en fit deux parts: l'une qui resta placée sous ses ordres et dans laquelle demeurèrent l'inconnu, don Ramón et Cardenio; l'autre qui, après s'être emparée des chevaux abandonnés par les ennemis, et les avoir chassés dans la savane, alla, sous les ordres du Cœur-Bouillant, s'embusquer à cinq cents pas plus loin, en face de la première.
Pendant que ces divers mouvements s'exécutaient, les Indiens avaient fort à faire dans le bois où ils avaient cherché un refuge.
Il paraît que, malgré la réponse qu'il avait faite à Pedrillo, le commandant Edward's Strum avait changé d'avis; car à peine eût-il congédié le peon, qu'il donna l'ordre à un de ses officiers de se rendre en toute hâte au camp d'un régiment irlandais et à deux escadrons de dragons qui bivouaquaient à deux lieues en dehors de la ville de faire monter à cheval deux cents dragons, qui prendraient chacun en croupe un fantassin, et de revenir avec cette troupe le rejoindre à la maison du gouvernement.
Au bout de deux heures, l'officier était de retour, amenant les soldats.
Le commandant Strum, toujours maugréant, toussant et jurant, se mit à la tête de cette troupe d'élite et partit au grand trot dans la direction de l'habitation de don Melchior de Bartas.
Mais les nombreuses difficultés qu'il rencontra sur son chemin l'obligèrent à faire de longs détours, qui retardèrent sa marche, de telle façon que, malgré son vif désir d'arriver promptement au secours de don Melchior, le commandant n'atteignit l'habitation qu'une heure environ après le sanglant combat que nous venons de rapporter. Le planteur se préparait, à la tête de ses peones et des guerriers du Cœur-Bouillant, à se mettre à la poursuite des Sioux-Bisons qui, quoique vaincus et fuyant, avaient enlevé sa femme et sa fille.
Quelques mots suffirent pour mettre le commandant au fait des événements douloureux qui s'étaient passés.
Un conseil de guerre fut tenu séance tenante: l'on convint que don Melchior, à la tête d'une cinquantaine de cavaliers, partirait en avant-garde, et par le chemin le plus direct, à la poursuite des Peaux-Rouges, tandis que le commandant, avec les soldats, les peones et les autres guerriers du Cœur-Bouillant, qui lui serviraient de guides à travers la _Leona_, ferait un circuit, de façon à mettre les Indiens entre deux feux, et les rejoindraient sur les bords du Río Bravo del Norte, que les Sioux-Bisons seraient sans doute dans l'impossibilité de franchir à cause de l'épuisement de leurs chevaux.
Il fut convenu, en outre, que l'avant-garde n'engagerait, sous aucun prétexte, le combat avec les Peaux-Rouges avant l'arrivée des troupes américaines.
Puis, toutes ces précautions prises, on se mit en route, et la poursuite commença.
Une dizaine de peones seulement avaient été laissés pour garder l'habitation et protéger les femmes.
Toutes les prévisions du bourru, mais brave et expérimenté commandant, s'étaient, ainsi qu'on l'a vu, réalisées à la lettre.
Arrivé dans le bois où s'étaient retranchés les Sioux-Bisons, le commandant avait fait mettre pied à terre aux fantassins, puis le bois avait été cerné par les dragons et les Apaches.
Le commandant s'était alors placé résolument à la tête de sa troupe; il avait donné l'ordre aux tambours de battre la charge, et, sans se soucier de la fusillade furieuse de l'ennemi et des balles qui grêlaient autour de lui, il s'était lancé au pas de course vers le bois dans lequel il avait résolument pénétré.
Les Indiens, en se voyant si rudement assaillis, comprirent que toute résistance était impossible, et qu'ils étaient perdus; mais loin de les démoraliser, cette certitude ne fit, au contraire, qu'augmenter leur courage. Résolus à mourir, ils voulurent tomber bravement et les armes à la main. Aussi leur résistance fut-elle terrible, furieuse, désespérée. Ils ne reculaient que pas à pas, sans cesser une seconde de faire face à l'ennemi, courant de branche en branche sur les arbres, fusillant à bout portant les soldats américains, se laissant tomber sur eux, engageant des luttes corps à corps, et ne tombant qu'après avoir poignardé un ou deux ennemis.
Cependant, malgré des prodiges de valeur trop longs à répéter ici, contraints de céder au nombre, le moment arriva où ils atteignirent les derniers arbres du bois, et où il leur fallut combattre en rase campagne.
L'Oiseau-Noir groupa autour de lui les cent et quelques guerriers qui, seuls, restaient debout encore de toute sa troupe, poussa un cri de guerre d'une voix stridente, et s'élança hardiment dans la plaine.
Mais là les Apaches étaient embusqués. Au cri de guerre de l'Oiseau-Noir, le Cœur-Bouillant répondit par le sien. Don Melchior leva son épée; les cavaliers se ruèrent des deux côtés à la fois sur les Sioux-Bisons.
Mais ceux-ci avaient eu le temps de se masser et de former le cercle: ils reçurent bravement, et sans en paraître ébranlés, la double charge des cavaliers.
Le combat prit alors des proportions réellement épiques.
Les Sioux-Bisons faisaient face de tous les côtés à la fois, répétant sans cesse leur cri de guerre, serrant leurs rangs et se faisant un rempart du corps de chacun des leurs qui tombait.
Malheureusement, quelle que fût la valeur des Peaux-Rouges, leur nombre diminuait avec une rapidité effrayante. Les Américains accouraient pour achever la bataille. On entrevoyait déjà leurs premières files qui traversaient au pas de charge les derniers contreforts du bois.
C'en était fait! L'heure de mourir était enfin venue!
Alors les Sioux-Bisons changèrent de tactique. Après avoir, une dernière fois, poussé leur terrible cri de guerre, d'assaillis ils se firent assaillants, et se ruèrent avec une rage inouïe sur leurs ennemis.
Il y eut une mêlée épouvantable, une boucherie sans nom, indescriptible, une lutte corps à corps dont il serait impossible de se faire une idée, même lointaine.
Les combattants étaient si mêlés, si enchevêtrés les uns dans les autres, que, malgré eux, les Américains, tout en frémissant de colère, furent contraints de demeurer, sans pouvoir y prendre part, témoins de ce massacre horrible.
Puis, au bout de quelques instants, il y eut un dernier cri, navrant, désespéré, effroyable, l'horrible cri de cent hommes fauchés par la mort.
Ce fut tout.
Le dernier Sioux-Bison avait vécu!
Des cinquante guerriers apaches, vingt restaient à peine; les autres gisaient mourants sous les corps de leurs chevaux éventrés.
Don Melchior était étendu sur la terre, pâle, sanglant, mais calme et souriant.
Près de lui, l'inconnu et Cardenio étaient agenouillés, pansant les blessures qu'avait reçues le vieillard, sans songer à étancher le sang qui coulait de celles qu'ils avaient reçues eux-mêmes.
Don Ramón, le crâne fendu jusqu'à la mâchoire, gisait aux pieds de son maître, auquel, même après sa mort, il semblait vouloir faire un rempart de son corps.
En ce moment apparurent d'un côté le commandant Edward's Strum et ses officiers, de l'autre le Cœur-Bouillant qui amenait le missionnaire, doña Juana et Flora, que, le combat à peine fini, il avait en toute hâte été chercher dans leur abri.
Les deux femmes s'agenouillèrent en pleurant après du vieillard.
--Je suis bien malade, dit en souriant don Melchior; mais nous sommes vainqueurs des païens, et Dieu a permis que je vous voie une fois encore, vous tous que j'ai si tendrement aimés, toi, ma chère et dévouée Juana, et vous mes enfants adorés. Que la volonté de Dieu soit faite, que son saint nom soit béni!
--Vous ne mourrez pas, mon père! s'écria Flora avec un sanglot déchirant.