Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine

Part 7

Chapter 73,687 wordsPublic domain

Les blancs firent vaillamment face à leurs ennemis et opposèrent une vigoureuse résistance.

Cependant, cette résistance ne put être assez efficace pour empêcher les Sioux-Bisons, qui se ruaient tête baissée en avant, de couronner les retranchements.

Encore quelques secondes, les Indiens bondissaient dans la cour et envahissaient l'habitation.

En ce moment une porte secrète s'ouvrit, et l'inconnu, suivi de Cardenio, des deux majordomes et d'une cinquantaine de peones les plus résolus, se glissèrent silencieusement au dehors, tournèrent les Indiens sans être aperçus, puis, au cri de: «En avant!» poussé d'une voix stridente par l'inconnu, ils se précipitèrent tous à la fois sur les Indiens, qu'ils prirent ainsi entre deux feux.

Ceux-ci, qui se croyaient déjà vainqueurs, surpris à leur tour, eurent un moment d'hésitation, dont profitèrent les défenseurs de l'habitation pour les jeter en dehors des retranchements.

Il y eut alors une mêlée effroyable sur le rivage; les Sioux-Bisons ne comprenaient rien à ce secours arrivé si à l'improviste aux colons.

Réunis en masse compacte, ils luttaient désespérément pour faire tête de tous les côtés à la fois, ne pas perdre le terrain qu'ils avaient conquis, ne pas reculer d'un pouce, et, à tout prix, réussir à maintenir leur position; mais leurs efforts étaient vains.

D'autres peones, délivrés de la crainte d'une attaque immédiate, venaient incessamment grossir le nombre des premiers, qui avaient tenté la diversion.

Malgré une héroïque résistance, des prodiges surhumains de valeur, les Indiens, acculés de plus en plus à la rive, furent enfin culbutés dans la rivière, qu'ils se hâtèrent de traverser à la nage, laissant derrière eux une centaine des leurs étendus sans vie au pied des glacis.

Les abords de la place étaient complètement nettoyés, l'habitation dégagée, le coup de main hardi tenté par les Sioux-Bisons définitivement manqué.

Il y eut une trêve de près d'une heure.

Les Sioux-Bisons ne renonçaient pas à l'attaque; mais, repoussés une première fois, ne voulant pas l'être une seconde, ils changeaient de tactique.

Embusqués derrière les buissons et les bouquets d'arbres qui bordaient la rive opposée de la rivière, ils firent soudain pleuvoir une nuée innombrable de flèches enflammées, qu'ils lançaient avec une habileté sans pareille sur les magasins et les ateliers, recouverts en vacois, de l'habitation, tandis qu'une partie d'entre eux entretenait une fusillade bien nourrie avec les défenseurs des retranchements, et que, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, des troupes de cavaliers, car leurs chevaux les avaient rejoints, feignaient de vouloir tenter, de divers côtés à la fois, le passage de la rivière, tenant ainsi constamment leurs adversaires en alerte, sans leur laisser une seconde de répit.

Bientôt plusieurs incendies se déclarèrent sur les ailes de l'habitation.

Une partie des peones fut obligée de quitter les retranchements pour porter secours, aider à sortir les chevaux et les bestiaux des corrals enflammés et les chasser dans la huerta.

Mais le feu, qui trouvait un élément facile dans des bâtiments construits en bois et recouverts en feuilles sèches, se développait avec une rapidité telle que bientôt il fallut renoncer à sauver ces bâtiments et se résoudre avec douleur à faire la part du feu.

Alors un désordre épouvantable se mit dans les défenseurs de l'habitation; la peur s'empara d'eux; ils ne voyaient et n'entendaient plus rien, couraient çà et là à demi-affolés de terreur, poussant des cris de désespoir et jetant leurs armes.

Ce fut en vain que don Melchior, l'inconnu, l'abbé Paul-Michel et Cardenio, qui faisait preuve, comme toujours, en cette circonstance, d'un courage de lion, essayèrent de rappeler à leur devoir des hommes que l'épouvante rendait fous.

Tout à coup les Sioux-Bisons, s'apercevant de la folie furieuse qui s'était emparée des défenseurs de la place, et dociles à la voie de leur chef, s'élancèrent dans la rivière, la traversèrent, puis ils gravirent le glacis et se précipitèrent avec des hurlements de bêtes fauves contre les retranchements.

Ramenés, quoique bien tardivement, à leur devoir, par le danger terrible qui les menaçait, les peones retournaient aux retranchements et entamèrent désespérément une lutte suprême contre leurs terribles ennemis.

Mais il était trop tard; l'effort tenté cette fois par les Sioux-Bisons était irrésistible; le flot des assaillants montait toujours. Rien ne pouvait désormais les arrêter.

En moins de temps qu'il ne nous faut pour l'écrire, les peones furent rejetés en désordre contre l'habitation principale, et les Sioux-Bisons envahirent la cour en poussant des hurlements de joie et de triomphe.

--Au donjon! cria don Melchior d'une voix terrible.

Le vieillard, ayant près de lui son fils, l'inconnu et ses deux majordomes, tint vaillamment tête pendant plus d'un quart d'heure aux Peaux-Rouges, qui se ruaient désespérément sur lui de tous les côtés à la fois, et opposa une digue infranchissable à leurs efforts désespérés.

Puis, lorsqu'il reconnut que tous ses serviteurs, hommes, femmes, enfants, avaient enfin réussi à pénétrer dans le donjon, il se résolut alors, mais alors seulement, à reculer à son tour, mais doucement, pas à pas, sans cesser de combattre; on vit ces cinq hommes, ces cinq Titans, seuls, sans se laisser une seule fois entamer, tenir tête à une foule de Peaux-Rouges que, tout en se retirant, ils contraignaient à reculer devant eux.

Puis, arrivés devant le pont-levis qui fermait l'entrée du donjon, ils échangèrent un regard, bondirent en avant, mirent leurs ennemis en désordre, se rejetèrent aussitôt en arrière et franchirent en courant le pont-levis, qui se redressa immédiatement après leur passage.

Ils étaient en sûreté désormais et pouvaient tenir longtemps derrière les épaisses murailles du donjon, sans craindre d'être forcés ou incendiés.

Mais à quel prix avaient-ils opérés cette retraite miraculeuse?

Don Melchior et son fils étaient sains et saufs, à la vérité, mais les deux majordomes étaient grièvement blessés; l'un d'eux même, don Seguro, ne se soutenait plus qu'avec peine; dès qu'il fut dans le donjon, il s'affaissa, mourant, sur lui-même.

L'inconnu, lui aussi, bien qu'elles ne fussent pas graves, avait reçu plusieurs blessures; la longue épée dont il s'était vaillamment servi pendant le combat était rougie jusqu'à la garde.

C'est que ces trois hommes, comme par un accord tacite de dévouement, s'étaient sans cesse jetés en avant pour faire un rempart de leur corps à l'enfant et au vieillard, s'exposant, avec une abnégation et un courage dignes des héros antiques, à recevoir les coups qui étaient destinés à ceux qu'à tout prix ils voulaient sauvegarder.

Aussitôt que le pont-levis fut levé, la caronade, placée sur la plate-forme, les pierriers et les espingoles braqués aux meurtrières, commencèrent à jouer contre les Peaux-Rouges avec une furie terrible, accompagnés par une fusillade ininterrompue.

Le courage était revenu aux peones depuis qu'ils se savaient en sûreté dans un fort.

Les Sioux-Bisons, excités par leur premier succès, brandissant avec des hurlements féroces les scalps sanglants qu'ils avaient enlevés à leurs victimes agonisantes, voulaient compléter leur victoire en s'emparant de la forteresse dans laquelle les colons s'étaient réfugiés.

L'Oiseau-Noir, qui semblait se multiplier et était partout à la fois, fit immédiatement élever, à portée de pistolet du fort, des retranchements avec les poutres, les chariots et tout ce qu'il put trouver pour abriter ses guerriers contre la grêle de balles qui pleuvait incessamment sur eux et les décimait. Puis, les retranchements construits, les Indiens commencèrent le siège de la forteresse.

Tout à coup une fusillade terrible éclata sur l'autre bord de la rive.

Un horrible cri de guerre se fît entendre, et une foule de cavaliers, surgissant de tous les côtés à la fois du milieu des ténèbres, enveloppèrent les Sioux-Bisons.

C'était le Cœur-Bouillant qui tenait sa promesse et arrivait au secours de ses alliés blancs.

Il y eut une affreuse mêlée, une épouvantable boucherie, puis soudain on entendit un retentissant cri de triomphe.

Le combat était terminé.

Les Sioux-Bisons traversaient la rivière en désordre et s'éparpillaient dans la savane, en proie à une terreur indicible.

Sur l'ordre de don Melchior, le pont-levis fut aussitôt baissé pour livrer passage au Cœur-Bouillant et à ses guerriers.

La joie était grande des deux parts; les remerciements et les félicitations s'échangeaient avec une effusion inexprimable. Blancs et Apaches étaient heureux chacun de ce qu'ils avaient fait; la joie était à son comble.

La première émotion calmée, on se compta, comme après un naufrage les survivants cherchent avec une douloureuse pitié, les cadavres de leurs morts bien-aimés.

Mais alors la joie se changea en désespoir, l'enivrement de la victoire en terreur.

Trois personnes avaient disparu.

Les plus aimées, les plus chéries, les plus respectées de toutes:

Doña Juana, sa fille Flora et le missionnaire.

Ce fut en vain qu'on chercha anxieusement parmi les cadavres; leurs corps ne se retrouvèrent pas.

L'Oiseau-Noir, comme un aigle vaincu, avait, en fuyant, enlevé sa proie dans ses serres!

IX

Comment l'Oiseau-Noir ne tint pas le serment qu'il avait fait à l'abbé Paul-Michel.

Alors que l'incendie était le plus ardent, que les magasins et les ateliers brûlaient, que le désordre se mettait parmi les défenseurs de l'habitation et que les peones, affolés de terreur, couraient en désordre de tous les côtés, en poussant des clameurs lamentables, sans essayer de résister aux Peaux-Rouges, qui escaladaient les retranchements et envahissaient la cour, dans une chambre du principal corps de logis de la maison, une trentaine de femmes étaient réunies, pâles, tremblantes, effarées.

Parmi ces femmes se trouvaient doña Juana de Bartas et sa fille Flora.

Toutes, sentant instinctivement la mort venir, s'attendant à chaque instant à être impitoyablement massacrées par les féroces vainqueurs de leurs frères et de leurs maris, se tenaient agenouillées les mains jointes, pressées comme les brebis épouvantées contre leur pasteur, autour du missionnaire qui, debout, un crucifix de la main gauche, la main droite levée vers le ciel, le front pâle et les yeux brillant d'une résignation, sublime, les exhortait à élever leur âme vers Dieu, à implorer son secours et à mourir en chrétiennes.

Plusieurs de ces femmes tenaient pressées contre leur sein de frêles créatures qu'elles allaitaient encore, qu'elles couvraient de baisers et qu'elles tendaient vers le prêtre, en le suppliant avec désespoir de les sauver.

A un certain moment des cris féroces s'élevèrent au dehors; plusieurs coups de feu retentirent, et l'on entendit les pas pressés d'une foule qui se rapprochait.

Le moment suprême était arrivé.

Tout à coup ces femmes se levèrent, éperdues, en poussant un cri de désespoir et s'enfuirent, effarées, par toutes les issues.

La porte venait de s'ouvrir et, sur le seuil, apparaissaient les Sioux-Bisons, menaçants, terribles, furieux.

En moins de quelques secondes, sauf trois personnes qui n'avaient point fait un mouvement, un geste pour fuir, la chambre était vide. Toutes les autres femmes s'étaient enfuies.

Ces trois personnes étaient: le missionnaire, doña Juana et sa fille.

--O mon père! Mon père! s'écria doña Juana avec désespoir, nous sommes perdus.

--Fuyez, fuyez, señor padre, dit en même temps Flora, ou sans cela les païens vous tueront.

--Ayez confiance en Dieu, mes enfants, dit le

missionnaire d'une voix calme; si je ne puis vous sauver, au moins mourrai-je avec vous!

Les Sioux-Bisons étaient demeurés un instant immobiles sur le seuil de la porte, saisis peut-être malgré eux, d'admiration à la vue du tableau touchant qui s'offrait subitement à leurs yeux.

Mais cet instant d'arrêt n'eut que la durée d'un éclair; ils se précipitèrent tous ensemble dans la chambre, s'élançant vers les deux femmes.

Alors il se passa un fait étrange, incroyable, inouï.

Par un mouvement rapide comme la pensée, le missionnaire s'était brusquement placé devant les deux femmes agenouillées et à demi-évanouies sur le sol; puis, d'un pas ferme, calme, assuré, les regards pleins d'éclairs, le front rayonnant d'une sainte auréole, il avait marché résolument au devant des Peaux-Rouges en leur présentant le crucifix, comme s'il eût à la main l'épée foudroyante de l'ange exterminateur.

Au fur et à mesure qu'il approchait, les barbares, comme fascinés, reculaient lentement, pas à pas, les yeux obstinément fixés sur le crucifix.

Cette scène muette, sublime par sa simplicité même, avait quelque chose d'admirable et de saisissant qui rappelait les anciens jours du christianisme, lorsque les martyrs tombaient dans le cirque en priant pour leurs bourreaux.

Les Sioux-Bisons atteignirent ainsi, toujours en reculant, le seuil de la porte.

Déjà le missionnaire sentait l'espoir rentrer dans son cœur: il remerciait mentalement Dieu du secours qu'il lui avait donné, lorsque tout à coup il se fit une réaction terrible parmi les Peaux-Rouges.

Leurs rangs pressés s'écartèrent brusquement à droite et à gauche, et un homme, la ceinture garnie de scalps sanglants, brandissant au-dessus de sa tête une hache dégoutante de sang, bondit dans la chambre comme un tigre altéré de carnage, en poussant un hurlement furieux ressemblant à un rugissement de bête fauve.

Cet homme était l'Oiseau-Noir.

--Ah! s'écria-t-il avec un rire de démon en apercevant les deux femmes, mes jeunes hommes m'ont conservé la plus précieuse part de butin; je les remercie. Ces femmes sont l'épouse et la fille du chef blanc. Qu'elles soient mes prisonnières. La Tête-Blanche épuisera ses trésors et nous livrera toute son eau de feu, afin que nous lui rendions celles qu'il aime plus que sa vie.

Après avoir prononcé des paroles avec cette emphase théâtrale particulière aux Indiens, le sachem marcha résolument vers les deux femmes, et posant sa main sanglante sur l'épaule nue et frissonnante de doña Juana:

--Que ma sœur me suive, dit-il; elle est la prisonnière d'un chef.

A cet attouchement horrible, doña Juana poussa un cri inarticulé, essaya de prononcer quelques mots, mais son émotion fut trop vive: elle se renversa évanouie en arrière et tomba sur le sol.

Flora s'élança subitement devant sa mère et, joignant les mains avec ferveur, elle s'écria avec désespoir en tombant à ses genoux:

--O chef, chef! Ne tuez pas ma mère!

Un sourire d'une expression hideuse crispa les lèvres minces et serrées du chef.

--Ah! s'écria-t-il avec fureur, si je n'ai pas la louve, je sacrifierai son enfant à ma haine.

--Tuez-moi... tuez-moi... mais épargnez ma mère! répétait la pauvre enfant avec une expression touchante.

--Eh bien, soit! s'écria le farouche sachem en brandissant sa hache autour de sa tête. Vous mourrez toutes deux!

Tout à coup, par un mouvement instinctif, spontané, rapide comme l'éclair, le missionnaire, qui jusque-là avait essayé vainement d'intervenir, quoiqu'il fût sans armes, se précipita sur le chef, lui arracha son tomahawk, et, le renversant du même coup, il lui appuya le genou lourdement sur la poitrine et lui serra la gorge.

Le sachem, saisi à l'improviste, fut terrassé malgré sa vigueur prodigieuse et réduit à l'impuissance avant même d'avoir conscience de ce qui lui arrivait.

--Padre, padre, ne le tuez pas! s'écria Flora d'une voix désolée.

--Ne le tuez pas, padre! ajouta doña Juana, qui reprenait connaissance.

Le cœur de bronze du farouche Indien tressaillit malgré lui dans sa poitrine lorsqu'il entendit ces deux femmes envers lesquelles il s'était montré impitoyable, et qui, elles, imploraient pour lui.

Cependant l'Oiseau-Noir demeura impassible en apparence. Pas un muscle de son visage ne tressaillit; et, regardant fièrement en face le missionnaire:

--Tue-moi, homme sombre, lui dit-il, puisque le génie du mal t'a donné la force de me vaincre!

Le missionnaire sourit avec mélancolie, et, hochant doucement la tête:

--Je ne tuerai pas, dit-il de sa voix sympathique et harmonieuse; le Dieu que je sers et que tu méconnais me défend de verser ton sang. Jure-moi sur le grand esprit, sur le totem de ta nation, que ces femmes seront respectées, traitées avec égard jusqu'à ce qu'elles puissent être échangées; jure-moi de plus que j'aurai le droit de les suivre afin de les protéger, et que nul ne pourra me séparer d'elles.

Il y eut une pause de quelques secondes.

--Et si je fais cela? demanda enfin le sachem.

--Alors, répondit avec simplicité le missionnaire, j'ôterai le genou qui pèse sur ta poitrine, je t'aiderai à te relever, et je te rendrai tes armes.

--Eh bien! Soit. Voyons si tu auras le courage de faire ce que tu dis. Je jure sur le grand esprit et sur le totem de ma nation d'exécuter fidèlement les conditions que tu m'imposes.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que le missionnaire s'était redressé, lui tendait la main, l'aidait à se relever, et lui rendait son tomahawk.

Le sachem saisit vivement son arme, poussa un rugissement de joie, et la brandit à plusieurs reprises autour de la tête du missionnaire, qui, le corps fièrement cambré en arrière, le regardait en souriant et lui montrait le crucifix qu'il tenait à la main avec une expression de douceur, de piété et d'admirable résignation.

--C'est bien, fit le chef en abaissant son tomahawk; mon frère, le chef de la prière, est un grand brave, dit-il en s'inclinant devant lui. Quel est donc le génie puissant qui lui donne la force de sourire ainsi dans le péril?

--Mon Dieu, qui peut tout, répondit doucement le missionnaire.

--Même te sauver? fit le sachem avec un ricanement féroce.

--Oui, s'il le veut; et toi-même, il n'y a qu'un instant, en as été la preuve vivante. C'est mon Dieu qui a amolli ton cœur et fait entrer la pitié dans ton âme.

--Ooah! fit l'Indien avec embarras; le visage pâle parle bien: il a deux langues. C'est bon, le sachem tiendra ses promesses. Que mon frère me suive, ainsi que ces deux femmes pâles.

Doña Juana et sa fille s'étaient déjà rangées aux côtés du missionnaire.

--Venez et espérez, leur dit-il; Dieu veille sur vous!

En ce moment un grand mouvement s'opéra parmi les Peaux-Rouges; ils semblaient inquiets et parlaient entre eux avec volubilité.

Sans doute quelque chose de très important se passait au dehors.

Un instant le missionnaire espéra.

Mais tout à coup, sur un geste du sachem, les Sioux-Bisons s'élancèrent, enlevèrent brusquement les deux femmes et lui-même, et, en moins de temps que nous n'en mettons à le raconter, tous trois se trouvèrent placés sur des chevaux, devant des guerriers indiens déjà en selle, enveloppés par un groupe nombreux de cavaliers; puis l'Oiseau-Noir poussa un cri strident, et toute la troupe s'élança à fond de train hors de l'habitation, écartant, brisant, renversant et foulant aux pieds tout ce qui s'opposait à son passage.

Les Sioux-Bisons, surpris par l'attaque imprévue du Cœur-Bouillant, fuyaient vaincus et frémissants, contraints de renoncer à l'immense butin dont ils avaient été si près de s'emparer.

Plusieurs heures s'écoulèrent; les chevaux dévoraient l'espace; le désert s'étendait de tous côtés, profond, désolé, insondable.

Un peu avant le lever du soleil, à un cri strident poussé par le chef, les Indiens firent halte.

Ils se trouvaient alors sur le bord d'une large rivière, dont les eaux jaunâtres et limoneuses roulaient lentement avec de mystérieux murmures.

A leur droite s'élevait une colline assez haute, aux flancs escarpés, dont le sommet était couronné d'arbres gigantesques aux épaisses ramures.

Ce fut au pied même de la colline que les Indiens s'arrêtèrent et établirent leur camp.

Les chevaux, surmenés depuis plusieurs heures, ne se soutenaient plus qu'avec peine; plusieurs même étaient tombés déjà. Les guerriers eux-mêmes se sentaient accablés de fatigue.

Malgré la proximité où ils se trouvaient encore de l'ennemi, le sachem avait été contraint de commander la halte, car la rivière s'étendait comme une infranchissable barrière devant ces cavaliers épuisés.

Quant aux prisonnières, si cette course vertigineuse avait duré une heure encore, elles seraient mortes.

Elles se laissèrent tomber sur l'herbe, pâles, affaissées, inconscientes, presque sans souffle; elles ne vivaient plus que comme dans un horrible cauchemar.

Le missionnaire, lui, comme toutes les natures généreuses qui puisent leur force dans leur cœur, était, malgré son apparente faiblesse, aussi calme et aussi résolu que si rien ne s'était passé.

Il ramassa quelques brassées de feuilles sèches, les couvrit d'une couverture de cheval, étendit sur ce lit improvisé les deux pauvres femmes, qui ne s'aperçurent même pas des soins qu'on leur prodiguait, jeta sur elles une peau de bison, qu'il enleva à un Indien sans que celui-ci essayât de s'y opposer; puis, lorsqu'il se fut assuré que les deux frêles créatures pouvaient reposer sans être exposées à la rosée, il s'agenouilla auprès d'elles et se mit en prières.

La nuit était glaciale; les Indiens, malgré le danger auquel ils s'exposaient, avaient été contraints d'allumer des feux pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid.

Cinq des principaux chefs de la tribu, les seuls qui eussent échappé à la défaite et parmi lesquels se trouvait l'Oiseau-Noir, étaient accroupis, sombres et silencieux, fumant tristement leur calumet autour d'un de ces feux.

L'échec subi par l'Oiseau-Noir était terrible; bien que pendant sa fuite précipitée plusieurs guerriers l'eussent rejoint, que, d'instant en instant, il en arrivât d'autres encore, cependant les pertes qu'il avait subies étaient énormes.

De six cents guerriers d'élite dont se composait sa tribu, plus de deux cents étaient restés couchés morts sur les glacis et dans la cours de l'habitation.

Aussi sa douleur était-elle grande, sa fureur au comble.

Les guerriers qui arrivaient incessamment augmentaient encore, par les récits exagérés qu'ils lui faisaient, l'anxiété terrible qui lui serrait le cœur.

Au moment où le soleil se levait, un groupe de cavaliers arriva à fond de train.

Ces guerriers étaient, disaient-ils, serrés de près par des forces considérables. Tout espoir d'échapper aux blancs et à leurs alliés les Apaches était impossible désormais.

Alors une grande fermentation commença à régner dans le camp.

Le pouvoir d'un sachem indien, quoique très étendu, est cependant toujours précaire. Il n'est fort que dans la victoire.

L'Oiseau-Noir fut bientôt en butte aux reproches les plus sanglants et même les plus injustes. Cette expédition, que ses guerriers eux-mêmes l'avaient excité à tenter, ils en faisaient maintenant retomber la responsabilité sur lui seul, et lui reprochaient avec amertume de l'avoir faite.

Soudain une pensée étrange traversa leurs esprits surexcités par la honte et par la colère. Animés sourdement par quelques-uns de leurs prêtres ou sorciers, ils s'imaginèrent que s'ils avaient été vaincus, c'était à cause des maléfices qui avaient changé l'esprit de leur chef et l'avaient empêché de tuer, comme il devait le faire, la femme et la fille de leur ennemi.

Cette accusation portée contre leur chef obtint d'autant plus de créance dans l'esprit des guerriers, que les sorciers, profitant habilement et exploitant à leur profit leur crédulité superstitieuse pour se venger du missionnaire, qu'ils considéraient comme leur ennemi le plus redoutable, les menaçaient des plus horribles malheurs s'ils ne réparaient pas à l'instant la faute commise par l'Oiseau-Noir; en sacrifiant au génie du mal les trois malheureuses et innocentes victimes.

La mort des prisonniers fut donc résolue.

Le danger était grand, le temps pressait.

Pour détourner les malheurs suspendus sur leurs têtes, il n'y avait pas un instant à perdre.

Malgré lui, et frémissant de honte et de colère, le sachem fut contraint d'ordonner les apprêts de leur supplice.