Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine

Part 6

Chapter 63,783 wordsPublic domain

--Je vous remercie, don Melchior; me voici tout à vos ordres, dit-il en s'asseyant en face du planteur. A propos, ajouta-t-il en s'adressant au jeune homme, je vous annonce, don Cardenio, que Pluto et Neptunio sont rentrés à l'habitation quelques instants après vous; les pauvres bêtes étaient effarées, tremblantes et ruisselantes de sueur; je n'ai pas besoin de vous dire que je leur ai, sous mes yeux, fait donner tous les soins nécessaires.

--Je vous remercie, don Ramón, répondit le jeune homme en lui serrant la main; je suis heureux que mes pauvres chevaux aient réussi à échapper à la dent des loups; ce sont de braves bêtes auxquelles je tiens beaucoup.

Le déjeuner commença.

Les trois hommes mangeaient de bon appétit et buvaient à l'avenant.

--Écoutez-moi, dit le planteur.

Alors, sans perdre un coup de dent, don Melchior rapporta dans tous ses détails à son fils et à don Ramón l'entretien qu'il avait eu avec le Cœur-Bouillant, à la suite de la cure miraculeuse que celui-ci avait opérée, et qu'il n'eut garde de raconter à son fils.

--Maintenant, ajouta-t-il, voici où en sont les choses. Que pensez-vous de tout cela? Comme le plus âgé, répondez-moi, vous d'abord, don Ramón.

--Señor don Melchior, dit alors le majordome, vous le savez, soit ici, soit dans les autres parties du Mexique, ma vie s'est écoulée presque tout entière sur la frontière indienne. Je connais les Peaux-Rouges de longue date; ils sont, à mon avis, sans comparaison, comme les mulets de Guadalajara: tout bons ou tout mauvais. Le Cœur-Bouillant, avec lequel j'ai eu souvent maille à partir, n'est pas aussi diable qu'il est noir; c'est un guerrier brave, sage, et surtout d'une grande loyauté. Le service immense qu'il vous a rendu cette nuit même l'a irrévocablement attaché à vous. Ce qu'il vous a dit est vrai ou doit l'être; il n'a aucun intérêt à vous tromper et n'est pas homme à le faire. Ses communications méritent toute notre attention. Quant à l'Oiseau-Noir, je le connais beaucoup aussi; c'est un brave guerrier, très expérimenté, mais il ne regarde jamais son homme en face; il n'a que des paroles mielleuses et ambigües à la bouche; en somme, il est sournois et rusé comme un opossum. De plus, vous savez aussi bien que moi, don Melchior, qu'il cherche, depuis fort longtemps déjà, l'occasion de nous jouer quelques mauvais tours. En résumé, je crois que vous ferez bien de vous méfier de lui.

--Et vous, Cardenio, quel est votre avis? demanda le planteur en se tournant vers son fils.

--Je ne vous répondrai que deux mots, mon père: je partage complètement l'opinion de don Ramón. Autant j'ai de confiance dans l'esprit élevé et la loyauté du Cœur-Bouillant, autant j'éprouve de méfiance pour l'Oiseau-Noir.

--Eh bien! reprit en souriant le planteur, je vous avoue franchement, mes amis, que je suis absolument de votre avis; mais je n'étais pas fâché de connaître le vôtre. Sans que je vous le dise, vous en comprenez les raisons, je n'en doute pas. Maintenant, arrivons à ce qu'il est convenable de faire en cette circonstance, qui est, en réalité, très grave.

--Parlez, mon père, répondit Cardenio; nous vous écoutons respectueusement. Nous nous hâterons d'exécuter les mesures qui vous seront suggérées par votre expérience.

Le planteur offrit des cigares à la ronde.

--Fumez, dit-il en souriant; c'est une espèce de conseil indien que nous allons tenir. Cardenio et don Ramón allumèrent leurs cigares.

--Le Cœur-Bouillant, reprit le planteur, en m'avertissant de me tenir sur mes gardes, m'a textuellement dit que si je n'étais pas attaqué cette nuit, je le serais inévitablement la nuit prochaine. Un avis donné par un tel homme ne doit pas être négligé. Voici ce qu'il convient de faire: tandis que je m'occuperai ici à faire transporter tous les objets précieux dans la tour et à mettre la plantation en état de résister à un coup de main, vous, don Ramón, vous parcourrez la savane avec mon fils, et vous vous occuperez tous deux, sans retard, de faire rentrer à l'habitation non seulement autant de bétail que cela vous sera possible, mais encore tous les peones et vaqueros disséminés sur toute retendue du défrichement. Combien avons-nous d'hommes environ ici, tout compris?

--Nous avons, señor, répondit aussitôt le majordome, cent dix hommes en état de porter les armes.

--C'est assez joli, dit en souriant le planteur; cent hommes braves, dévoués, abrités derrière de bonnes murailles, munis d'armes et de provisions, peuvent opposer une longue résistance. Vous avertirez don Seguro de faire charger toutes les céréales sur des chariots et de les faire conduire ici. Il est inutile que les Peaux-Rouges profitent de nos provisions. Si nous étions assez fous pour abandonner notre moisson dans la savane, ils ne se gêneraient nullement pour s'en emparer. Ainsi, voilà qui est bien convenu. Surtout, faites diligence: il faut que tout soit rentré avant le coucher du soleil; plus tard, Dieu sait ce qui arriverait. D'ailleurs, je crois que nous ne devons conserver aucune inquiétude sur les suites de cette échauffourée. Le Cœur-Bouillant m'a promis le secours de sa tribu, et il n'est pas homme à manquer à une promesse librement faite et à une parole donnée.

--Toute la moisson peut être rentrée vers midi, señor don Melchior; quant au bétail, je ne partage pas votre avis.

--Expliquez-vous, don Ramón; vous êtes un homme de bon conseil, lui dit en souriant le planteur.

--Je crois que la première chose que feront les Indiens, ce sera d'attaquer la plantation.

--Certainement, répondit don Melchior.

--Ils n'arriveront ici, si, comme ils nous en ont menacés, ils arrivent, qu'à une heure assez avancée après le coucher du soleil. En admettant que le Cœur-Bouillant tarde à paraître, nous sommes certains cependant de voir venir sa tribu, si ce n'est deux ou trois heures après nos ennemis, tout au moins au lever du soleil; or, nous pouvons tenir sans désavantage la nuit tout entière, et même beaucoup plus longtemps, contre des ennemis plus redoutables que ne le sauraient être pour nous les Peaux-Rouges.

--Tout ce que vous dites est exact, don Ramón; seulement je ne vois pas bien encore où vous en voulez venir.

--J'ai compris, moi, mon père; le raisonnement de don Ramón me paraît excessivement juste.

--Voyons un peu cela, cher enfant, dit en souriant le planteur; laissez-le parler, don Ramón.

--Mon Dieu, mon père, répondit le jeune homme avec embarras, je vous demande pardon d'avoir ainsi maladroitement interrompu un entretien d'une si haute gravité.

--Du tout, du tout, mon fils; je suis heureux, au contraire, de vous voir prendre intérêt à des questions aussi sérieuses et qui, en réalité, vous touchent autant que moi: parlez donc, je vous écoute.

--Puisque vous m'y autorisez, mon père, je vous obéis. Voici donc, à mon avis ce que don Ramón allait vous dire: le but de l'Oiseau-Noir étant de surprendre notre habitation, afin de l'atteindre, il est évident qu'il concentrera toutes ses forces autour d'elle et qu'avant de songer au pillage, il voudra d'abord s'en emparer, les richesses qu'il convoite plus particulièrement se trouvant réunies ici; quant aux bestiaux, ils n'entrent qu'en seconde ligne et pour une part bien minime dans le butin qu'il se propose de faire. Il est donc inutile, pense don Ramón, et je partage entièrement son avis, de perdre un temps précieux à essayer de rassembler des animaux presque sauvages, disséminés sur une grande étendue de terrain, que l'on ne réussirait qu'avec une peine infinie à conduire dans nos corrals, qui, ici, nous gêneraient beaucoup au cas où, car il faut tout prévoir, le siège se prolongerait.

--Bien, mon fils, voilà parler en homme.

--Le jeune maître a parfaitement rendu ma pensée, dit en s'inclinant don Ramón.

--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je n'insisterai pas davantage sur ce sujet; laissons les bestiaux où ils sont, ne songeons qu'à défendre la plantation. Maintenant, señores, je ne vous retiens plus; vous pourrez, quand il vous plaira, monter à cheval.

--Cher père, dit Cardenio en se levant, veuillez, je vous prie, m'excuser auprès de ma mère, et bien lui répéter que la crainte de troubler son sommeil et celui de ma chère Flora m'a seule empêché d'aller les embrasser avant de partir.

--Voyez-vous cela, señor? dit une voix douce et pénétrante à l'oreille de Cardenio, tandis que deux mains mignonnes se posaient sur ses yeux: devinez qui, méchant!

--Oh! Ce n'est pas difficile. C'est toi, petite sœur! s'écria joyeusement Cardenio.

--Eh bien, alors, embrasse-moi! Tu as deviné!

Le jeune homme se retourna vivement, saisit sa sœur dans ses bras et l'embrassa de toutes ses forces.

Pendant les derniers mots de la conversation que nous venons de rapporter, la porte de la chambre à coucher s'était ouverte sans bruit, doña Juana et sa fille s'étaient doucement glissées dans le salon, et étaient venues se placer derrière le jeune homme.

La jeune fille était complètement remise de son accident de la veille, sauf qu'elle boitait légèrement à cause de l'incision cruciale que l'on avait été contraint de lui faire; elle était aussi gaie, aussi rose, aussi souriante que de coutume.

Pendant quelques minutes, la mère, la fille et le fils confondirent leurs embrassements; puis le jeune homme, après s'être respectueusement incliné devant son père, se retira et alla rejoindre le majordome, qui, déjà, était en selle.

Cinq minutes plus tard, tous deux quittaient à fond de train l'habitation.

Don Melchior de Bartas était un trop vieux routier des frontières indiennes pour que l'annonce d'une attaque imminente des Peaux-Rouges lui causât la moindre frayeur. Cependant, en homme prudent, il résolut de ne négliger aucune mesure de sûreté, afin de pouvoir, au cas où ses ennemis oseraient se présenter, leur infliger une correction dont ils garderaient un long et cuisant souvenir.

Son premier soin fut d'expédier Pedrillo à Castroville avec une lettre adressée au commandant Edward's Strum, lettre dans laquelle, sans demander de secours à l'officier américain, car il croyait avoir à sa disposition des forces suffisantes, surtout avec l'aide du Cœur-Bouillant, pour résister avec avantage à l'Oiseau-Noir, il l'avertissait de la situation dans laquelle il se trouvait, afin que le commandant expédiât des estafettes sur la frontière pour annoncer aux autres colons que les Peaux-Rouges préparaient une incursion, et qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes.

Don Melchior terminait sa lettre en annonçant au gouverneur que l'abbé Paul-Michel, curé de Castroville, était parvenu, après mille dangers, à atteindre son habitation; que, dans les circonstances présentes, il ne jugeait pas prudent, vu surtout l'état des chemins et le peu de sûreté des routes, de le laisser retourner à Castroville, et que, par conséquent, si son absence se prolongeait de quelques jours, l'on ne conçut aucune inquiétude sur le digne missionnaire.

Aussitôt que Pedrillo fut parti avec cette lettre, don Melchior de Bartas s'occupa, sans perdre un instant, de mettre l'habitation à l'abri d'un coup de main.

Vers dix heures du matin, le père Paul-Michel se leva; il était frais, calme, dispos, complètement reposé.

Après avoir frugalement déjeuné, selon son habitude, en compagnie des dames, le missionnaire, heureux de voir que la jeune fille était complètement guérie, et supposant que sa présence n'était plus nécessaire à la plantation, manifesta le désir de reprendre, à l'instant même, le chemin de Castroville, où, dit-il, il avait donné rendez-vous à une personne qui devait l'attendre à son presbytère.

Mais alors doña Juana et sa charmante fille lui firent confidence de l'attaque projetée contre elles et du danger qui les menaçait.

--N'est-ce pas, padre, dit alors la fillette d'un ton de supplication, n'est-ce pas que vous ne voudrez point nous abandonner dans des circonstances aussi graves?

--Non, certes, chère petite, s'écria vivement le missionnaire, ma place est près de vous dès qu'un danger vous menace.

--Ah! Je le savais bien, moi, s'écria joyeusement Flora.

Elle lui sauta au cou et l'embrassa sans laisser au bon prêtre le temps de se reconnaître.

--Je vous demanderai seulement la permission, reprit-il, d'envoyer un exprès à Castroville, afin de prévenir de l'impossibilité dans laquelle je me trouve d'y retourner aujourd'hui.

--C'est inutile, padre: «tatita» (petit père) a donné les ordres nécessaires à Pedrillo; le brave garçon est parti depuis déjà plus de trois heures; il doit être en train de revenir.

--Allons! fit en souriant doucement le missionnaire, je vois qu'il me faut, bon gré mal gré, me considérer comme étant votre prisonnier.

--Nous tâcherons que vous n'ayez pas trop à vous plaindre de nous, dit doña Juana, pendant le temps que vous serez notre hôte.

Vers midi, les chariots chargés commencèrent à arriver à l'habitation.

A quatre heures du soir, toutes les céréales étaient rentrées et emmagasinées.

Un peu avant cinq heures, les peones et les vaqueros, bien montés et armés jusqu'aux dents, arrivèrent, conduits par Cardenio et les deux majordomes.

L'habitation était maintenant bien réellement une forteresse.

Le planteur attendait l'ennemi avec ce calme de l'homme brave qui sait qu'il peut compter sur les hommes qu'il commande.

Vers sept heures du soir, un peu avant le coucher du soleil, on aperçut deux cavaliers qui se dirigeait à toute bride vers l'habitation.

L'un était Pedrillo, le peon expédié le matin à Castroville par don Melchior; quant au second, l'abbé Paul-Michel reconnut en lui, avec surprise, l'inconnu qui, la veille au soir, s'était présenté à son presbytère en compagnie du commandant Edward's Strum, et lui avait demandé un rendez-vous avec tant d'instances.

VIII

Comment fut surprise l'habitation de don Melchior et ce qui s'ensuivit.

Quelques instants plus tard, Pedrillo et l'étranger mettaient pied à terre dans la cour de l'habitation.

A peine l'inconnu eut-il jeté la bride sur le cou de son cheval, dont un peon s'empara aussitôt, qu'il mit le chapeau à la main, et s'approchant de don Melchior de Bartas, qui, en compagnie de sa femme, de sa fille et de Cardenio, venait à sa rencontre, il le salua avec toutes les marques du plus profond respect et lui dit d'une voix doucement accentuée:

--Veuillez excuser, señor, la liberté que j'ose prendre de me présenter ainsi à vous et de réclamer votre bienveillante hospitalité.

--Soyez le bienvenu dans ma demeure, señor, répondit don Melchior avec une exquise courtoisie. Bien que vous arriviez dans de malheureuses circonstances, veuillez, je vous prie, considérer cette maison comme étant la vôtre; un hôte est l'envoyé de Dieu; il honore la maison sous le toit de laquelle il daigne s'abriter.

--Arrivé depuis quelques jours à peine dans ce pays, caballero, des intérêts fort graves ont nécessité ma présence à Castroville, où certaines affaires, qui me sont personnelles, exigent que j'aie le plus tôt possible un sérieux entretien avec le señor cura don Pablo-Miguel. Ce matin je me trouvais par hasard chez le gouverneur de la ville, lorsque est arrivé le courrier que vous lui avez adressé. J'ai appris alors le danger qui vous menaçait et pour quel motif le señor cura serait probablement contraint de demeurer plus longtemps qu'il ne l'avait supposé absent de la ville. J'ai pensé alors, caballero, pardonnez à ma présomption, que, tout en faisant mes affaires, je pourrais peut-être faire les vôtres, que le bras d'un homme brave, dans les circonstances où vous place le hasard, ne serait peut-être pas à dédaigner pour vous; alors je me suis résolu à braver les convenances, à venir demander ici au señor cura l'entretien que je ne pouvais plus espérer avoir avec lui dans son presbytère, et à me présenter tout franchement à vous.

--Tout en vous remerciant, señor, de votre loyale explication, permettez-moi de vous faire observer qu'elle était complètement inutile, et de vous répéter une fois encore que votre présence ici ne saurait que m'être très agréable et que je m'efforcerai de vous y retenir le plus longtemps possible.

Après s'être incliné une seconde fois, avoir échangé quelques compliments de politesse avec le missionnaire et avec les autres personnes présentes, l'inconnu offrit le bras à doña Juana et la suivit dans l'intérieur de l'habitation.

Don Melchior se tourna alors vers Pedrillo:

--Tu as vu le commandant Edward's Strum? lui demanda-t-il.

--Oui, mi amo, je l'ai vu, répondit le peon.

--Eh bien, que t'a-t-il dit?

--Ah! Voilà, fit l'autre en se grattant la tête.

--Va toujours, reprit don Melchior en souriant. Je connais master Strum; explique-toi sans crainte.

--Eh bien, mi amo, aussitôt qu'il m'a aperçu, master Strum, comme vous l'appelez, il m'a dit: Qu'est-ce que tu viens faire ici, imbécile?

--Cela ne m'étonne pas, fit en souriant le planteur; ensuite?

--Ensuite, je lui ai donné la lettre. Il l'a lue, puis il m'a dit: Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Qu'il s'arrange comme il voudra! Est-ce qu'il croit par hasard, ce vieil idiot, que je vais me déranger pour aller à son secours? Je ne sais pas de qui il parlait en disant cela.

--Je le sais, moi; va toujours.

--By God! Hum! Hum! ... (il a l'air très enrhumé, le commandant Strum). Ah, ah! Cet imbécile de curé s'est fourré, lui aussi, dans la bagarre. Qu'ils aillent au diable de compagnie! Hum! Hum! Et toi, décampe, animal, si tu n'as pas autre chose à me dire. Je n'ai pas de temps à perdre avec un oison de ton espèce, hum, hum! Et là-dessus il m'a mis à la porte.

--Je n'attendais pas moins de la courtoisie du commandant Strum, dit en riant le planteur. Et il rentra dans l'habitation.

L'inconnu avait demandé à être conduit dans la chambre qui lui était destinée, afin de remettre un peu d'ordre dans sa toilette froissée et dérangée par la longue course qu'il venait de faire.

Au moment où le planteur pénétrait dans le salon, l'inconnu y rentrait par une autre porte.

On causa pendant quelques instants de choses indifférentes, puis la cloche du souper se fit entendre, et l'on se mit à table.

Les premiers moments d'un repas sont en général silencieux; l'appétit domine assez généralement; chacun mange tout d'abord pour satisfaire les exigences impérieuses de la bête; puis, peu à peu, au fur et à mesure que l'appétit se calme, la conversation sort des banalités, grandit, se généralise, et parfois, mais pas toujours, devient intéressante et même attrayante.

Cette fois, les événements graves qui planaient dans l'air suffisaient, et au-delà, pour animer la conversation et lui donner de l'intérêt.

Les convives étaient au nombre de huit: le planteur, ayant à sa droite l'abbé Paul-Michel, à sa gauche sa fille; en face de lui doña Juana, ayant son fils à sa gauche et l'inconnu à sa droite; puis, comme double anneau soudant les deux, partie de cette chaîne, don Ramón à l'un des bouts de la table et don Seguro à l'autre bout.

Le repas était bien servi et entendu d'une façon irréprochable.

Nous profiterons de quelques instants de répit que nous donne l'achèvement du premier service, pour tracer en quelques lignes le portrait de l'inconnu.

C'était un homme de taille haute, élégante, parfaitement proportionnée, d'un parler doux, courtois, de manières charmantes, raffinées, s'il est permis de se servir de cette expression. Tout en lui respirait non pas l'homme comme il faut ainsi que l'on dirait en France, mais le gentilhomme de race. A peine avait-il vingt-huit ans; ses traits étaient fins, droits; les arêtes en étaient modelées avec une perfection exceptionnelle; son front était large et découvert, son œil vif, son regard clair et magnétique; sa bouche un peu grande, aux lèvres charnues, avait une expression de finesse railleuse indicible; ses mains et ses pieds étaient d'une petitesse qui semblait presque ridicule chez un homme. Voilà quel était cet homme au physique. Quant au moral, jusqu'à présent nous nous abstiendrons d'en parler, et pour cause, puisque, pas plus que le lecteur, nous ne savons qui il est.

Malgré les préoccupations secrètes des convives, le repas fut cependant beaucoup plus gai que l'on n'aurait dû s'y attendre dans de telles circonstances.

La nuit était venue depuis longtemps déjà: il était environ neuf heures du soir. Au dehors, le ciel était pailleté d'étoiles. Bien que la nuit fût sans lune, elle était claire, presque transparente. Les sentinelles veillaient attentivement, postées derrière chaque meurtrière des retranchements. Dans la salle à manger, on riait, on plaisantait et on fumait.

Malgré les assurances du Cœur-Bouillant, la nuit était si calme, le désert plongé dans un silence si profond, que rien ne laissait soupçonner qu'une attaque prochaine dût avoir lieu.

Les dames se levèrent pour se retirer.

Don Ramón et don Seguro s'étaient levés à plusieurs reprises pour aller inspecter les postes, interroger la savane, puis ils étaient revenus d'un air indolent et avaient repris leur place à table, en haussant les épaules, comme des hommes convaincus qu'aucun danger imminent n'existait.

Au moment où la jeune Flora, après avoir embrassé et dit bonsoir à son père et à l'abbé Paul-Michel, s'approchait de son frère Cardenio pour l'embrasser lui aussi, tout à coup une détonation épouvantable se fît entendre, suivie immédiatement par l'horrible cri de guerre des Sioux-Bisons mêlé aux appels désespérés de «Aux armes!» poussé par les peones.

L'habitation était surprise par les Indiens. Les convives se levèrent en tumulte, saisirent leurs armes et s'élancèrent hors de la salle.

Seul, l'abbé ne les suivait pas; il veillait sur les dames, à demi-évanouies de terreur, et qu'il ne parvint qu'à grand-peine à conduire à leur chambre à coucher, où il les remit entre les mains de leurs femmes.

L'habitation était surprise.

Cependant le mal n'était pas aussi grand qu'on aurait pu le supposer d'abord.

Voici ce qui s'était passé:

Les Indiens, avec cette adresse infernale qu'ils possèdent, avaient conçu un plan audacieux, désespéré, qui, avec tout autre homme moins sur ses gardes et moins expérimenté que don Melchior de Bartas, aurait inévitablement réussi.

Tandis que quelques guerriers laissés à la garde des chevaux traversaient la rivière à gué à deux lieues environ de l'habitation, les autres, au moyen de branches sèches fortement liées ensemble par des lianes, avaient construit des radeaux sur lesquels ils avaient placé leurs fusils et leurs munitions de guerre; puis, profitant habilement de l'ombre projetée sur la rivière par l'escarpement de ses rives, ils s'étaient laissé doucement emporter au fil de l'eau et avaient passé ainsi, inaperçus et sans bruit, sous le regard anxieux des sentinelles, qui essayaient vainement de percer les ténèbres épaisses qui les enveloppaient.

Puis, arrivés à un endroit propice pour leur débarquement, ils avaient saisi leurs armes et s'étaient élancés sur la rive, en surgissant de l'eau et bondissant comme une légion de démons du milieu de l'ombre, en poussant leur cri de guerre et en faisant une décharge effroyable.

Malheureusement pour eux, les Sioux-Bisons ignoraient que leur projet d'attaque avait été révélé au planteur par le Cœur-Bouillant, et que don Melchior, mettant à profit l'avis qu'il avait reçu, avait, le jour même, renforcé ses retranchements.

Les Sioux-Bisons, à la vérité, et cet avantage pour eux était immense, avaient réussi à prendre pied sur le terrain même où s'élevait l'habitation. Mais leur position ne laissait pas, malgré cela, que d'être excessivement précaire. Ils se trouvaient sur une plage nue, exposés, sans abri d'aucune sorte, aux coups de leurs adversaires parfaitement cachés derrière leurs remparts.

L'Oiseau-Noir était un chef trop hardi, trop expérimenté, pour ne pas comprendre ce que la situation de ses guerriers avait à la fois d'avantageux et de défavorable. L'audace seule pouvait le sauver du pas difficile dans lequel il s'était jeté.

Sur un signe de lui, ses guerriers s'élancèrent résolument à l'assaut des retranchements.