Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine

Part 5

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Derrière ce pont, qu'ils traversèrent au galop, au risque d'être renversés au fond d'un précipice de cinquante mètres si les chevaux avaient malheureusement butté, commençait la _Leona_, c'est-à-dire les véritables difficultés du long trajet que les trois hommes avaient à faire.

Cependant, sous la direction de Cardenio, ils s'engagèrent résolument dans le chaparral si funeste à tant d'hommes de leur couleur.

Il régnait sous le couvert une obscurité profonde; on ne pouvait s'y diriger qu'à tâtons, instinctivement, sans être aucunement sûr de la ligne qu'on suivait.

Depuis vingt minutes à peine, ils avaient pénétré dans le chaparral, lorsque tout à coup le cheval de Cardenio eut un frisson de terreur, poussa un hennissement sourd, et s'arcbouta des quatre pieds en couchant les oreilles et en tremblant de tous ses membres.

Le jeune homme, sans autrement s'émouvoir, jeta un long regard autour de lui; alors il aperçut, à vingt-cinq pas à peine en avant, deux lueurs sinistres qui brillaient comme un lugubre phare dans les ténèbres.

Cardenio arma son fusil, qu'il portait en travers sur le devant de la selle, l'épaula, et, après avoir visé pendant deux ou trois secondes, il lâcha la détente.

Un rugissement effroyable se fit entendre: il y eut un bruit terrible de branches froissées et brisées, et ce fut tout.

--La torche! dit Cardenio à Frasquito.

Le sacristain, dont les dents claquaient de terreur, ne se fit pas répéter l'injonction du jeune homme. Une torche fut aussitôt allumée.

Alors il fut possible de reconnaître sur quel gibier avait tiré le chasseur.

Ce n'était rien moins qu'un magnifique jaguar.

Cardenio lui avait, au jugé, envoyé une balle juste entre les deux yeux, et l'avait tué raide sur le coup.

Mais, à la flamme rougeâtre de la torche, les voyageurs découvrirent autre chose encore.

Ils se trouvaient littéralement entourés de bêtes fauves. Il y en avait partout, à droite, à gauche, devant, derrière.

Le missionnaire s'expliqua alors les bruits singuliers et mystérieux que, depuis quelque temps, il entendait dans les broussailles autour de lui.

La situation était critique.

Leurs ennemis étaient des loups rouges ou chacals des prairies, animaux ressemblant assez aux loups d'Europe, mais qui les dépassent de beaucoup en force et surtout en férocité.

Ils pouvaient être environ une quarantaine; mais comme leur nombre allait toujours croissant, il était à craindre qu'avant une demi-heure ils seraient au moins cent cinquante.

Il est vrai que jusqu'à ce moment, ils n'avaient fait aucune démonstration hostile contre les voyageurs, qu'ils s'étaient contentés d'escorter en trottinant à une légère distance d'eux.

Mais cette mansuétude, peu ordinaire chez ces animaux qui, de même que le lion de l'Ecriture, couraient «quaerentes quem dévorent», ou, pour parler plus clairement, étaient à la recherche de leur souper, ne devait point, selon toute probabilité, se prolonger bien longtemps.

Il fallait prendre un parti, mais lequel?

Là était la question.

Les coyotes, effrayés par le bruit du coup de feu, éblouis par la flamme de la torche, hésitaient et semblaient se consulter entre eux; avec cet instinct inné chez les animaux qui ont l'habitude de chasser en troupe, ils comprenaient vaguement que la proie qu'ils convoitaient, tout en étant presque à portée de leurs griffes et de leurs crocs acérés, ne serait peut-être pas aussi facile à saisir qu'ils se l'étaient imaginés d'abord.

L'accident malheureux dont le jaguar avait été victime était là comme une preuve à l'appui.

Cependant, l'odeur acre du sang commençait à leur monter aux narines; leurs lèvres se relevaient d'une manière menaçante; ils poussaient quelques hurlements sourds et saccadés qui ne présageaient rien de bon; de plus, ils avaient faim; depuis longtemps le proverbe l'a dit: «Loup affamé n'a pas d'oreilles».

Il n'y avait pas à hésiter.

Au Texas, à l'époque dont nous parlons, tout le monde, qu'il fût prêtre ou citadin, homme ou enfant, marchait armé pour sa défense personnelle. Les voyageurs avaient donc trois coups de feu à leur disposition.

Mais trois coups de feu, ce n'était pas grand-chose en face d'une masse compacte de loups affamés.

--Êtes-vous bon cavalier, padre? demanda le jeune homme.

--Pas beaucoup, répondit le missionnaire; mais ne t'inquiète pas de moi, enfant; ta vie est plus précieuse que la mienne.

--Padre, je ne vous abandonnerai pas; nous mourrons ou nous nous sauverons ensemble. Je ne vous demande qu'une chose: laissez faire votre cheval. Lorsque je donnerai le signal, croisez vos bras autour de son cou, et ne vous occupez de rien.

--Ces instructions sont faciles à suivre, répondit en souriant le prêtre.

--Vous me promettez de faire ce que je vous demande, padre?

--Je vous le promets, oui, mon enfant.

--Alors, vous allez voir, nous allons bien nous amuser, reprit gaiement le jeune homme. Ne tremble donc pas comme cela, Frasquito, poltron!

--Je ne suis pas poltron; seulement j'ai peur, répondit naïvement le sacristain, et je crois qu'il y a de quoi.

--Bah! Tu vas voir; surtout ne me lâche pas!

--Pour ça, il n'y a pas de danger.

Le jeune homme prit deux torches, les alluma, les agita un instant pour aviver la flamme, puis il les jeta une à droite, l'autre à gauche, dans les broussailles, brandit la troisième au-dessus de sa tête, et se penchant sur le col de sa monture:

--Ah! Santiago! cria-t-il; Adelante! Santiago!

A cet appel bien connu de tous les chevaux mexicains, les deux mustangs s'élancèrent à fond de train; ils passèrent, avec la rapidité de deux météores, au milieu des coyotes effarés et épouvantés dont les hurlements de terreur et de colère excitaient encore la vélocité des deux coureurs.

Les chevaux volaient dans l'espace avec une rapidité vertigineuse: fossés, ruisseaux, ravins semblaient fondre sous leurs pas; il y avait quelque chose de saisissant dans l'aspect de cette course affolée au milieu des ténèbres que rayait d'une longue ligne de feu la flamme rougeâtre de la torche tenue par le jeune homme.

--Hurrah! Les morts vont vite!

--Plus vite encore ceux qui veulent vivre.

La course effrénée du cheval, fantastique de la ballade de Burger était dépassée.

On voyait au loin, en arrière, une grande lueur à l'horizon: c'était le chaparral qui brûlait.

Les hurlements des loups éclataient comme des rires de démons, et l'on entendait au loin leurs pas pressés qui se rapprochaient rapidement.

--En avant, en avant! répétait sans cesse le jeune homme.

Et les chevaux, pressés sous l'aiguillon de la terreur redoublaient des efforts déjà prodigieux.

--Je ne puis plus me soutenir: la respiration me manque, les forces m'abandonnent, dit tout à coup le missionnaire.

--Courage, courage! répétait le jeune homme d'une voix stridente.

--Du courage j'en ai, des forces je n'en ai plus.

--Trois minutes encore, au nom du ciel! reprit Cardenio.

Ils venaient de traverser une rivière assez large et gravissaient en ce moment les flancs abrupts d'une colline élevée.

--Halte, et pied à terre! cria vivement le jeune homme.

Le missionnaire se laissa tomber plutôt qu'il ne descendit de son cheval; il était presque évanoui.

On apercevait dans la plaine, au milieu des hautes herbes, une longue tache noire et moutonneuse. C'étaient les loups qui accouraient.

Ils n'étaient plus cinquante, maintenant; ils étaient plus de deux cents.

Sans perdre un instant le jeune homme avait lancé sa «reata» en cuir tressé par dessus la maîtresse branche d'un arbre élevé. Il avait saisi l'extrémité de la «reata» qui était tombée à terre, avait, en un tour de main, formé une chaise avec des nœuds adroitement disposés; puis, dans cette chaise, il avait solidement attaché le missionnaire, qui, inconscient et n'ayant pour ainsi dire plus la perception de ce qui s e passait autour de lui, le laissait machinalement faire.

--Hisse! dit-il à Frasquito.

Le sacristain obéit sans essayer de comprendre; ses dents claquaient comme des castagnettes.

Cardenio, lui, bien qu'un peu pâle, l'œil brillant et la lèvre railleuse, semblait ne rien avoir perdu de son assurance et de son sang-froid.

En un tour de main le missionnaire fut hissé à hauteur de la première branche de l'arbre.

Cardenio, après avoir recommandé à Frasquito de ne pas lâcher la «reata», s'accrocha des pieds, des mains, après les rameaux de lianes nommées «barbes d'Espagnols», qui enlaçaient le tronc énorme de l'arbre gigantesque; en moins d'une minute, il atteignit la branche.

Il saisit alors le missionnaire, le tira doucement à lui au milieu d'un berceau de branches, après lesquelles, pour plus de sûreté, il l'attacha; puis, après l'avoir débarrassé de la «reata», il assujettit solidement celle-ci autour de la branche, et se laissa glisser à terre.

--A ton tour, dit-il à Frasquito.

L'Indien ne se fit pas répéter l'invitation. Il exécuta son ascension avec la rapidité et l'adresse d'un singe.

Pendant ce temps, Cardenio avait enlevé les harnais des chevaux, les avait réunis en paquet, et les avait attachés à l'extrémité de la «reata».

Le jeune homme avait conservé les trois fusils.

Il s'approcha des chevaux, les caressa un instant; puis, leur appliquant une forte claque sur la croupe, il leur cria d'une voix stridente:--Arrea! Arrea! Ah Santiago!

Les animaux firent deux ou trois bonds de joie, et s'élancèrent avec la rapidité de l'éclair.

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver, murmura tristement Cardenio; maintenant, que leur instinct les guide!

Ce que nous avons mis tant de temps à raconter s'était exécuté en moins de dix minutes, tant le danger pressant avait décuplé les forces du jeune homme.

Cependant les loups approchaient; ils avaient traversé la rivière et atteignaient presque le pied de la colline.

Cardenio saisit la torche qu'il avait plantée en terre, la fit tournoyer autour de sa tête pour en raviver la flamme, et la lança à toute volée au milieu des loups.

Puis, s'armant des fusils, avec un sang-froid terrible, trois fois il visa, et trois fois un loup, frappé à mort, bondit sur lui-même avec un hurlement d'agonie.

Le jeune homme jeta alors les trois fusils en bandoulière sur son épaule, empoigna à deux mains la «reata», et, en deux secondes, il atteignit la maîtresse branche de l'arbre; puis il retira la «reata» à lui, et enleva les harnais.

--Ah! dit-il avec un soupir de soulagement, je crois que j'ai bien gagné de fumer une cigarette.

Nous sommes ici, à notre grand regret, contraint de donner le plus formel démenti au proverbe qui prétend que les loups ne se mangent pas entre eux.

Les loups, nous avons été maintes fois à même de le constater, ressemblent, en cela du moins, parfaitement aux hommes: ils se dévorent entre eux; et ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'ils le font sans nul scrupule, avec les marques évidentes de la plus grande satisfaction, toujours comme les hommes.

Le loup est essentiellement imitateur. Nous le soupçonnons fort d'avoir suivi, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, l'exemple qui lui a été si souvent donné par l'homme, ce doux et magnifique roi de la création, ainsi que le nomment les philanthropes.

En dévorant à belles dents leurs congénères, les coyotes avaient laissé à Cardenio tout le temps nécessaire pour s'installer commodément dans sa forteresse improvisée.

Il avait habilement profité des quelques minutes de répit que lui avait laissées le lunch pris par ses terribles persécuteurs.

Ainsi qu'il se l'était promis à lui-même, le jeune homme avait consciencieusement fumé sa cigarette; puis, ce devoir accompli, il s'était penché sur le missionnaire.

L'abbé Paul-Michel commençait à se remettre du rude choc qu'il avait reçu; il respirait plus facilement; sa pâleur était moins livide; ses forces revenaient.

--Que s'est-il donc passé? demanda-t-il d'une voix faible. Pardonne-moi, mon enfant; je crois que malgré ma volonté, j'ai perdu connaissance. Comment me trouvai-je sur cet arbre?

--C'est Frasquito et moi, padre, qui vous y avons transporté; et, à moins que les loups n'usent leurs grilles à déraciner ce magnifique mahogany, nous sommes parfaitement en sûreté sur ses branches. Voyez-les en bas, assis sur leur train de derrière, la gueule ouverte et les yeux écarquillés, dit-il gaîment; ils sont, je vous l'assure, tout décontenancés et surtout bien désappointés du tour que nous leur avons joué.

Ces paroles, prononcées avec gaîté, firent une forte impression sur le missionnaire, et lui rendirent presque entièrement sa liberté d'esprit.

En effet, les voyageurs étaient en sûreté, provisoirement du moins; les loups, après avoir parcouru dans tous les sens le sommet de la colline, en cherchant et en furetant, s'étaient partagés en deux troupes, dont l'une avait, après quelques instants d'hésitation, descendu au galop la colline, et s'était lancée sur la piste des chevaux, tandis que l'autre, au contraire, s'était groupée autour de l'arbre, où elle poussait sans interruption d'effrayantes clameurs.

Cependant le missionnaire était en proie à une vive inquiétude; la situation singulière dans laquelle il se trouvait menaçait, en se prolongeant, d'amener des complications assez graves.

En effet, que faire? Que devenir? Isolés, abandonnés, sans vivres, sans espoir de secours, perdus comme une épave au milieu de l'immensité du désert, cette perspective n'avait rien de rassurant.

--Mes enfants, dit le père Michel, remercions Dieu de la grâce qu'il nous a faite de nous préserver de l'atteinte de ces féroces animaux, et de la protection évidente dont il nous a couverts dans une circonstance aussi périlleuse.

Les trois hommes adressèrent alors une prière fervente au Seigneur.

Jamais peut-être accents plus convaincus ne s'échappèrent de poitrines humaines.

--«Aides-toi, le ciel t'aidera», est un des préceptes les plus sages de notre religion, reprit le missionnaire en s'adressant à Cardenio; maintenant, dis-moi, mon enfant, toi dont l'intelligence et le courage nous ont été jusqu'à présent d'un si grand secours, que penses-tu que nous devions faire?

--Padre, répondit le jeune homme, à mon avis rien n'est plus simple. Mon père sait que je suis parti pour Castroville; ma longue absence l'aura sans doute inquiété; déjà, j'en suis certain, à moins d'événements imprévus, des peones ont été envoyés à ma recherche. Avant deux heures d'ici, peut-être moins, nous ne saurions manquer de voir arriver des libérateurs. Peut-être déjà nos chevaux, qui avaient une grande avance sur les loups, ont-ils réussi à gagner la plantation et à faire connaître ainsi le danger dans lequel nous sommes.

--Ainsi, tu crois que l'on est à notre recherche?

--J'en jurerais, mon père.

--Le nom du Seigneur ne doit pas être pris en vain, mon enfant, dit un peu sévèrement le missionnaire.

--Pardonnez-moi, padre; j'ai eu tort.

--Bien; mais en admettant que tu ne te trompes pas, que les serviteurs de ton père parcourent en ce moment la savane, il leur sera, il me semble, bien difficile de nous trouver.

--Pas autant que vous le supposez, padre; voici pourquoi: il nous reste encore deux torches; ces torches, allumées l'une après l'autre, peuvent durer trois heures et demie environ; dans quatre heures, il fera jour. Frasquito prendra les deux torches et montera tout à l'extrémité du mahogany; arrivé là, il allumera une torche et l'élèvera au-dessus de sa tête en l'agitant; la flamme projetée à une grande distance sera certainement aperçue par les peones. Pendant ce temps, comme les munitions ne nous manquent pas, je tirerai, sans cesser un seul instant, sur les loups; le bruit des coups de feu, joint à la lueur de notre phare improvisé et aux clameurs assourdissantes des coyotes, suffira pour nous amener de prompts secours. Que dites-vous de mon idée, padre?

--Je dis qu'elle est très sage, que tu es un garçon d'esprit, et que par conséquent il faut mettre à exécution, le plus tôt possible, ton idée, ainsi que tu l'appelles.

--A l'instant, padre. Tu entends, Frasquito; peux-tu monter là-haut?

--Oh, oui! Cardenio, mon ami, répondit gaîment le sacristain, beaucoup plus facilement que je ne descendrais.

Ce qui avait été convenu fut fait.

Tandis que Frasquito prenait son poste sur la branche la plus élevée du mahogany, Cardenio commençait contre les loups un feu roulant, qui jetait le désordre dans leur troupe, et excitait leur fureur jusqu'au paroxysme de la rage.

Leurs clameurs et leurs hurlements acquirent bientôt une intensité de vacarme réellement assourdissant, qui devait être entendu à une distance considérable.

Au sommet du mahogany, Frasquito, tremblant de peur, agitait sa torche d'une façon désespérée.

Près d'une heure s'écoula ainsi, sans apporter de changement dans la situation de nos trois personnages.

Soudain Cardenio tressaillit, se pencha vers l'abbé Paul-Michel, et étendant le bras vers la savane:

--Regardez, padre, lui dit-il en lui montrant plusieurs lueurs brillantes qui semblaient courir effarées dans les hautes herbes, regardez!

--Eh bien? demanda le missionnaire avec anxiété.

--Voilà le secours que je vous ai promis qui nous arrive.

Presque au même instant un bruit de chevaux, semblable au roulement d'un tonnerre lointain, se fit entendre; plusieurs coups de feu éclatèrent; les loups poussèrent un long hurlement de rage et s'enfuirent dans toutes les directions.

Tout à coup une vingtaine de cavaliers apparurent, agitant des torches au-dessus de leurs têtes, et répétant à l'envi des cris joyeux d'appel.

Cette fois les voyageurs étaient bien réellement sauvés. Ces cavaliers étaient les peones que don Melchior de Bartas avait envoyés à la recherche de son fils.

VII

Quelles mesures furent prises par don Melchior de Bartas afin de recevoir convenablement la visite de l'Oiseau-Noir.

Le jour allait paraître au moment où nos trois voyageurs, après les péripéties beaucoup émouvantes d'un voyage d'à peine quelques lieues, qui cependant n'avait pas duré moins d'une nuit tout entière, arrivaient enfin à la plantation, ramenés en triomphe par leurs libérateurs.

L'entrevue du père et du fils fut des plus émouvantes.

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre en fondant en larmes, sans pouvoir prononcer une parole, et demeurèrent longtemps embrassés.

--Ma sœur, s'écria enfin le jeune homme, Flora vit-elle encore?

Le planteur tendit en souriant la main au missionnaire.

--Merci d'être venu, señor padre, lui dit-il avec émotion; vous êtes bien réellement un homme de Dieu: rien ne vous arrête dans l'accomplissement de votre mission sacrée. Cette fois, grâces soient rendues au Seigneur, bien que votre saint ministère ne soit pas inutile, vous n'aurez pas à sécher des larmes et à consoler des douleurs. Ma fille vit, elle est sauvée; Dieu a daigné en sa faveur faire un miracle.

--Que le saint nom de Dieu soit béni! dit le prêtre.

--Ma sœur est sauvée! s'écria le jeune homme avec joie. Oh! je vais...

--Arrête, enfant! lui dit son père; la nuit s'achève à peine; ta sœur repose: ne trouble pas son sommeil.

--C'est vrai! murmura le jeune homme; pauvre chère Flora! Mieux vaut qu'elle s'éveille d'elle-même. Alors je l'embrasserai tout à mon aise.

--Vous devez être brisés par l'insomnie et la fatigue, reprit don Melchior. Quelques heures de repos vous sont indispensables; laissez-moi vous conduire moi-même à la chambre des hôtes.

Le missionnaire voulut, par politesse, soulever quelques objections.

--Je n'écouterai rien, reprit vivement le planteur; je ne consentirai à rien vous dire avant que vous n'ayez, par quelques heures de sommeil, réparé vos forces épuisées; vous aussi, jeune homme, suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant à Frasquito.

Le planteur, précédant ses hôtes, les conduisit alors dans une pièce dont il ouvrit la porte, et dans laquelle se trouvaient deux châlits enveloppés de leurs moustiquaires.

--Vous voici chez vous; dormez, reposez-vous; dans quelques heures, señor padre, nous causerons.

--Mais je vous assure, mon cher don Melchior, répondit le missionnaire, que je me sens parfaitement en état de causer avec vous dès à présent.

--Non, mon père, vos yeux se ferment malgré vous; vous êtes pâle, vous ne vous soutenez qu'avec peine; les fatigues et les émotions que vous avez éprouvées ont été au-dessus de vos forces. Rien ne presse, d'ailleurs; reposez-vous donc sans crainte.

--Puisque vous l'exigez, don Melchior, et que, réellement, ainsi que vous me le dites, je ne vous suis d'aucune utilité en ce moment, je n'insisterai pas davantage. Je vous obéis; donc, à bientôt!

Les deux hommes se serrèrent la main, puis le missionnaire entra dans la chambre à coucher avec son sacristain et referma la porte derrière lui.

--Et vous, mon fils, dit le planteur en s'adressant au jeune homme, tout en se dirigeant vers son appartement, est-ce que vous n'allez pas prendre aussi quelques heures de repos?

--Si vous me le permettez, je n'en ferai rien, mon père, répondit Cardenio en souriant. Je n'éprouve aucune fatigue; vous savez qu'il m'est bien souvent arrivé de passer avec vous la nuit en chasse ou en expédition, ce qui ne m'empêchait pas le matin d'être frais et dispos. Je suis jeune et fort; ces fatigues, qui peuvent sembler extrêmes à un homme d'une santé affaiblie par l'abstinence et les privations de toutes sortes, comme le saint curé de Castroville, ne sont rien pour moi. Du reste, mon père, nous sommes à l'époque des grandes moissons; j'ai plusieurs courses importantes à faire dans les défrichements, des ordres à donner à don Seguro pour la rentrée des céréales qui, dès hier, auraient dû être transportées à l'habitation.

Tout en causant ainsi, le père et le fils étaient entrés dans le salon où, quelques heures auparavant, don Melchior avait reçu le Cœur-Bouillant, et s'étaient assis sur des fauteuils à disques.

--Dites-vous vrai, mon fils?

--Certes, mon père, vous savez que je ne mens jamais.

--En effet, Cardenio, dit en souriant don Melchior, vous êtes une nature trop loyale pour que le mensonge souille vos lèvres.

--Je vous demande seulement la permission, mon père, de manger quelques bouchées; je vous avoue que si je n'éprouve ni fatigue, ni envie de dormir, j'ai, en revanche, un furieux appétit; il paraît, ajouta-t-il en riant, que les émotions me creusent l'estomac.

--Il en est toujours ainsi à votre âge, répondit don Melchior sur le même ton; pendant que vous mangerez, mon fils, je vous apprendrai certaines choses qu'il est important que vous sachiez.

Le planteur frappa sur un gong.

Pedrillo parut.

--Servez un déjeuner, dit le planteur, et priez don Ramón de se rendre ici au plus vite.

Dix minutes plus tard, les ordres de don Melchior étaient exécutés, un plantureux déjeuner froid servi, et don Ramón faisait son entrée dans le salon en marchant sur la pointe des pieds.

Non pas que le majordome craignît de faire du bruit: le digne homme n'avait point de ces délicatesses, il ignorait ces raffinements; mais s'il entrait de cette façon excentrique, c'est tout simplement parce qu'il avait attaché à ses talons d'énormes éperons à molettes larges comme des assiettes, à pointes acérées comme des lames de poignards, qui l'empêchaient littéralement de poser le derrière du pied à terre.

--Vous alliez partir, don Ramón? lui demanda le planteur dès qu'il l'aperçut.

--Oui, señor don Melchior; je montais à cheval au moment où votre ordre m'est parvenu.

--Ce n'est pas un ordre, mais une invitation que je vous ai fait transmettre, don Ramón. Je désire que vous déjeuniez avec nous. Vous regagnerez facilement le temps que je vous fais perdre; d'ailleurs, vous partirez avec mon fils; vous faites partie de la famille. J'ai à vous communiquer, ainsi qu'à Cardenio, certaines nouvelles dont il est bon que vous soyez instruit sans retard.