Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine
Part 4
Ils entrèrent dans la chambre à coucher; rien n'était changé: la jeune fille était toujours pâle, immobile, les yeux demi-clos; la mère continuait à pleurer, silencieuse et désolée, comme la Niobé antique.
Le sachem considéra un instant ce touchant tableau avec émotion, puis un sourire pâle éclaira son visage. Il ouvrit sa gibecière, en retira deux pierres ressemblant à s'y méprendre à des cailloux nommés en France pierres à fusil; il les frotta vigoureusement pendant quelques minutes l'une contre l'autre; puis, se penchant vivement vers la jeune fille, il lui en plaça une sous les narines et l'autre devant la bouche.
L'anxiété de don Melchior et de doña Juana était inexprimable. Ils se tenaient immobiles, osant à peine respirer, les mains jointes et les yeux levés au ciel.
Tout à coup un frémissement convulsif agita tout le corps de la malade une rougeur fébrile envahit son visage; elle tressaillit à deux ou trois reprises, et, se redressant sur son séant comme frappée d'un choc électrique, elle joignit les mains et s'écria avec une expression de bonheur ineffable:
--Mon Dieu, soyez béni! Je ne mourrai pas; mon père, ma mère, je vous suis rendue!
Elle était sauvée.
--Chef, s'écria don Melchior avec effusion, chef, vous m'avez rendu mon enfant!
--Oh! Soyez béni, vous à qui je dois ma fille, dit doña Juana avec âme.
Le Cœur-Bouillant sourit.
--Remerciez le Wacondah. C'est lui seul qui a permis que je m'acquitte de la généreuse hospitalité que vous m'avez accordée, dit-il.
V
Quel fut l'entretien de deux anciens ennemis.
Les premiers instants furent tous donnés à la joie causée par la résurrection miraculeuse de la jeune fille, qui avait été littéralement rappelée des portes du tombeau à la vie par le chef apache.
La jeune fille, s'arrachant un instant aux embrassements affolés de sa mère, saisit avec effusion, entre ses deux mains mignonnes, la main calleuse et nerveuse du sachem, et lui dit avec une expression de reconnaissance impossible à rendre:
--Le Cœur-Bouillant est le premier sachem de sa tribu; il a sauvé la vie de Flora, qu'il nomme la Gazelle blanche des savanes; il est maintenant le frère de celle qu'il a rendue à la vie; le sachem ne veut-il pas embrasser sa sœur?
Le Cœur-Bouillant, malgré cette impassibilité de commande dont les Indiens se font une gloire, ne put réprimer l'émotion qu'il éprouvait; il la laissa éclater sur son visage.
Il se pencha sur la jeune fille, imprima un respectueux baiser sur son front, puis il se redressa, enleva un des bracelets d'or qui cerclaient son poignet, et, le présentant à la jeune fille:
--La Gazelle blanche est la sœur d'un chef, dit-il. Que nul ne l'attaque, car il saura la défendre. Que ma sœur garde le bracelet; il sera un signe entre elle et le Cœur-Bouillant; si quelque jour un ennemi attaque ma sœur, le Cœur-Bouillant viendra.
L'enfant détacha un collier de perles qu'elle portait au cou, et le présentant au guerrier:
--Frère, lui dit-elle, voici le signe de votre sœur.
--Vous n'avez ici que des amis, chef, lui dit doucement doña Juana.
--Pourrait-il en être autrement? répondit le chef avec courtoisie.
Il s'inclina alors et sortit de la chambre à coucher, suivi par don Melchior.
Avec son instinct inné des convenances, le sachem avait compris que la mère et la fille devaient rester seules, pour se livrer sans contrainte à leurs épanchements.
Dès qu'ils furent de retour dans le parlour, les deux hommes reprirent place en face l'un de l'autre. Il y eut entre eux quelques minutes de silence. Ce silence, ce fut le planteur qui le rompit:
--Écoutez, chef, dit-il à son hôte en remplissant son verre et le sien; ce qui s'est passé tout à l'heure entre nous a, vous le comprenez, complètement modifié nos positions respectives. La guerre n'est plus possible entre nous; j'ai contracté envers vous une dette de reconnaissance qu'il est de mon devoir d'acquitter. Je ne puis ni ne veux discuter ici les droits plus ou moins réels que vous prétendez avoir sur le territoire que j'occupe. Ces droits, je les admets maintenant, je les reconnais pour bons. Écoutez bien mes paroles, chef, afin qu'il n'existe plus à l'avenir aucun malentendu entre nous.
--Les paroles de mon père sont douces à mon oreille; qu'il parle; les oreilles d'un chef sont ouvertes.
En prononçant ces mots, il retira son calumet de sa ceinture, le bourra de _moriché_ ou tabac sacré, l'alluma et commença à fumer gravement, preuve évidente des bonnes intentions qui l'animaient, car, s'il en eût été autrement, jamais il n'aurait consenti à fumer en présence d'un ennemi.
--J'ignore quelle peut être la valeur de ces terrains, reprit le planteur; fixez-la vous-même, chef; quel que soit le prix que vous fixiez, je vous engage ma parole d'honnête homme et de chrétien que ce prix je vous le donnerai, dussé-je, pour compléter la somme, demeurer aussi pauvre qu'un Indien chassé de sa tribu.
Il y eut une courte pause.
Enfin le chef releva la tête, et, prenant la parole à son tour:
--Mon père n'a-t-il rien à ajouter? demanda-t-il.
--Si, reprit vivement le planteur; j'ai à ajouter, chef, qu'après vous avoir compté cette somme je ne me reconnaîtrai pas encore libre envers vous. Un père ne s'acquitte jamais envers l'homme qui lui a rendu son enfant, sinon en demeurant pendant sa vie entière son ami dévoué, son père. Pour cette fois, chef, c'est bien tout ce que j'avais à vous dire.
Le sachem s'inclina gracieusement.
--Mon père a bien parlé, dit-il; les paroles que souffle sa poitrine sont nobles et belles; il ne reste maintenant aucune peau sur son cœur; le nuage qui s'étendait entre lui et le sachem a été emporté par le dernier souffle de l'ouragan, qui déjà s'enfuit dans d'autres régions lointaines. Le Cœur-Bouillant est le frère de la Gazelle; un frère ne dépouille pas sa sœur. Ce qu'il m'était permis d'exiger lorsque je n'étais qu'un étranger pour mon père, je n'ai plus le droit d'y prétendre maintenant que je fais partie de sa famille: la Tête-Blanche ne me doit rien.
--Un si noble langage ne m'étonne pas de votre part, sachem; depuis longtemps je vous connais; j'ai pu apprécier ce qu'il y a de grandeur dans votre caractère. Je ne vous dois rien, dites-vous, soit! Je ne vous ferai pas l'injure de discuter avec vous cette question; seulement, maintenant que vous m'avez dit quelles sont vos intentions, je vous ferai, moi, connaître les miennes; entre nous désormais toute question d'amour-propre doit être mise de côté: vous êtes le frère de ma fille; donc, et ceci est la conséquence de vos paroles, je suis, ou du moins je dois être pour vous un père adoptif. Si un père ne doit rien à ses enfants, il lui est permis, en revanche, sans qu'ils puissent s'y opposer, de leur faire des cadeaux.
--Mon père est le maître; tout cadeau fait par lui sera le bienvenu, et accepté avec reconnaissance par le sachem.
--J'ai ici plusieurs choses qui me sont inutiles, et seront d'une grande utilité à mon fils. Voici ce que le sachem emportera, et, je le répète, ce n'est rien en comparaison de ce que plus tard j'espère être à même de lui donner: cent cinquante fusils pour armer ses jeunes hommes; trente douzaines de couteaux à scalper; deux cents livres de poudre; cent livres de plomb pour faire des balles; quatre-vingts couvertures en laine. Mon fils fera charger ces objets par les jeunes hommes qui l'accompagnent sur des mules que je lui prêterai; il retournera dans sa tribu, et dira aux guerriers de sa nation que tous les visages pâles n'ont pas la langue fourchue, qu'ils savent être reconnaissants des services qui leur sont rendus.
--Mon père fera cela pour le Cœur-Bouillant? s'écria l'Apache avec un frémissement de joie.
--Enfant, murmura le planteur avec un sourire, n'ai-je pas promis?
Il frappa sur un gong.
Au bout d'un instant Pedrillo parut.
--Le majordome, dit don Melchior.
Presque aussitôt don Ramón se présenta.
Le planteur répéta mot pour mot au majordome les paroles qu'il avait dites au sachem, puis il termina en disant:
--Que tous ces objets soient immédiatement retirés des magasins et mis à la disposition de mon fils, le Cœur-Bouillant. Lorsqu'il lui plaira de quitter la demeure de son père, douze mules de charge lui seront prêtées pour conduire ces marchandises à son village. Maintenant, allez; que les ordres que je vous donne soient exécutés sans retard.
Le Cœur-Bouillant arrêta d'un geste don Ramón.
--Mon fils demande autre chose? lui dit don Melchior.
--Une seule, mon père.
--Que mon fils parle; quelle qu'elle soit, cette chose lui est d'avance accordée.
--Que mon père regarde: le ciel est d'un azur profond; il est plaqué d'un semis d'étoiles brillantes; la lune nage dans l'éther; l'ouragan a fui loin de nous. Les guerriers apaches ne sont pas des femmes qui craignent les pâles fantômes des nuits, ils voyagent aussi bien sur leurs chevaux indomptés à la blonde et rêveuse clarté qui tombe des étoiles qu'aux rayons brûlants et resplendissants du soleil. Si mon père le permet, le Cœur-Bouillant n'abusera point plus longtemps de son hospitalité; dans une heure il quittera l'habitation de son père. Que la Tête-Blanche donne donc l'ordre à son serviteur de faire charger les mules; que tout soit prêt pour le départ.
--Eh quoi, mon fils, vous voulez déjà partir?
--Je le désire répondit le sachem en posant l'index de sa main droite sur sa bouche.
--Soit, reprit don Melchior; ma porte est ouverte pour entrer comme pour sortir; mon fils est libre de partir quand cela lui plaira.
--Je partirai dans une heure.
--Vous entendez, don Ramón, que tout soit prêt; allez!
--Vos ordres seront exécutés, mi amo, répondit le majordome en s'inclinant respectueusement.
Puis il sortit.
--Je n'ai pas insisté pour vous retenir, reprit don Melchior, parce que j'ai compris, au signe que vous m'avez fait, que vous avez de sérieuses raisons pour presser votre départ.
--Mon père est sage; le Cœur-Bouillant lui donnera l'explication de sa conduite. La tribu des Sioux-Bisons est l'ennemie de mon père.
--C'est vrai, chef; je ne sais quelle fatalité attache après moi; mais, malgré tous mes efforts, il m'est impossible de vivre en bonne intelligence avec mes voisins Peaux-Rouges. Dieu sait, cependant, quelles concessions je leur ai faites pour qu'ils soient mes amis.
--Justice doit être rendue à mon père. Les Sioux-Bisons ont tort; mais mon père est riche en troupeaux, en couvertures, en armes; les Peaux-Rouges manquent de tout cela; ils en ont besoin. L'Oiseau-Noir, le sachem des Sioux-Bisons, est un grand brave; il est ambitieux; il déteste les visages pâles.
--J'ai souvent eu maille à partir avec l'Oiseau-Noir; je le connais, mon fils.
--J'enlèverai la peau de mon cœur pour parler à mon père; ma langue sera droite; les paroles que soufflera ma poitrine seront claires et loyales. Malgré les anciens dissentiments qui existaient entre mon père et moi, je n'en serais peut-être jamais venu à une rupture complète avec lui sans les suggestions et les insinuations de l'Oiseau-Noir. C'est lui qui m'a poussé, à déterrer la hache contre mon père et à tenter la démarche que j'ai faite aujourd'hui. Une alliance était presque conclue entre; l'Oiseau-Noir et moi. Cette nuit même, après le coucher de la lune, je devais assister, avec les principaux chefs de ma tribu, à un grand _Conseil-médecine_, où toutes les conditions de cette alliance auraient été débattues et finalement ratifiées. Je me rendrai cette nuit à ce Conseil-médecine; mais, après ce qui s'est passé entre mon père et moi, les conditions seront tout autres. Donc, que mon père fasse bien attention à ce qu'il va entendre.
--Je vous écoute, chef. Soyez tranquille, je ne perds pas une seule de vos paroles.
--Mon père a raison, car ce que j'ai à lui dire est de la plus haute importance. L'Oiseau-Noir se propose d'attaquer à improviste et de surprendre, s'il est possible, l'habitation de l'Étang-aux-Coyotes La tribu de l'Oiseau-Noir est nombreuse; elle compte plus de cinq cents guerriers, qui tous sont de grands braves, et dont la plupart sont armés d'_erupahs_--fusils--dont ils savent très bien se servir. Avec la tribu des Apaches-Antilopes, le nombre de ces guerriers serait monté à plus de mille; mais le Cœur-Bouillant ne joindra plus maintenant son _totem_ à celui de l'Oiseau-Noir; il est rallié de mon père la Tête-Blanche; ses guerriers défendront les visages pâles.
--Je vous remercie, chef; j'ai reçu, il y a huit jours déjà, les flèches sanglantes de l'Oiseau-Noir; malheureusement, j'ignore quand je serai attaqué.
--Je ne puis renseigner positivement mon père à ce sujet; j'ignore moi-même le jour fixé par l'Oiseau-Noir pour franchir la frontière; seulement, ce que je puis affirmer à mon père, c'est que s'il n'est pas attaqué cette nuit, ce qui, à cause du Conseil-médecine, n'est pas probable, il le sera demain ou au plus tard la nuit prochaine. Que mon père se prépare donc à résister à ses ennemis, car l'Oiseau-Noir a fait serment sur le Wacondah de ne laisser que des ruines informes de l'habitation de la Tête-Blanche.
--Ces renseignements sont précieux; je remercie mon fils de me les avoir donnés; je ferai de mon mieux à la tête de mes serviteurs. Dieu, je l'espère, me viendra en aide.
--Mon père ne compte-t-il donc sur aucun autre secours?
--Hélas! mon fils, reprit le planteur en hochant tristement la tête, je suis trop isolé pour espérer que qui que ce soit puisse me venir en aide.
--Mon père se trompe, dit le sachem avec force.
--Moi! comment cela, mon fils? Ignorez-vous donc que je suis seul sur cette frontière? qu'à plus de vingt lieues à la ronde il n'y a pas un seul homme de ma couleur?
--Mon père se trompe, reprit le chef avec un redoublement d'énergie. Mon père a-t-il déjà oublié que le Cœur-Bouillant est son fils? Si le chef veut partir aussi promptement, renoncer à la généreuse hospitalité de la Tête-Blanche, c'est qu'il lui faut rejoindre au plus vite les guerriers de sa tribu, afin de frapper de la hache l'arbre de la guerre, et revenir avec la rapidité d'un vol de vautour au secours de mon père.
--Ah! s'écria le vieillard avec émotion, je pressentais qu'il en serait ainsi; mon cœur ne m'avait pas trompé; je vous remercie, chef, vous êtes une vaillante et loyale nature.
--Pourquoi me remercier? reprit le sachem avec simplicité; je ne fais que mon devoir. Un service engage autant celui qui le rend que celui qui le reçoit. Maintenant, je suis engagé envers vous. Si je ne vous secourais pas dans le danger qui vous menace, je commettrais une mauvaise action; d'ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire d'une douceur extrême, je ne veux pas qu'il arrive malheur à ma sœur la Gazelle blanche des savanes. Que mon père assemble donc ses serviteurs, qu'il veille bien attentivement; il ne tardera pas à voir arriver et se ranger près de lui les Apaches-Antilopes.
En ce moment la porte s'ouvrit.
Flora, la charmante enfant, pâle encore, mais déjà souriante, parut sur le seuil, soutenue par sa mère.
--J'ai entendu vos paroles, mon frère, dit-elle de sa voix harmonieuse; je n'ai pas voulu vous laisser partir de la demeure de mon père sans vous dire encore une fois merci. Vous êtes bon, chef; je vous confonds dans mon cœur dans la même amitié que j'éprouve pour mon autre frère Cardenio.
--Cardenio! s'écria don Melchior en se frappant le front; je l'avais oublié. Où est-il?
--Hélas! père chéri, répondit tristement la jeune fille, le pauvre cher mignon, en me voyant si terriblement malade, s'est lancé, fou de douleur, au milieu du tourbillon de l'ouragan qui faisait rage autour de lui, pour chercher des secours à Castroville, et amener ici le bon abbé Miguel.
--Mon Dieu! Que lui sera-t-il arrivé, seul dans la savane, au milieu de cette tempête horrible? Oh! me faut-il donc trembler maintenant pour mon autre enfant?
Et il laissa tomber avec désespoir sa tête dans ses mains.
Le chef apache s'était levé.
--Que mon père dise un mot, s'écria-t-il; le Cœur-Bouillant se mettra avec ses guerriers à la recherche de son frère Cardenio.
--Non, chef, dit la charmante enfant, avec un sourire de reconnaissance; ce serait vous engager inutilement dans de grands périls. Réservez-vous pour l'attaque dont nous sommes menacés; alors vous nous serez d'un grand secours; mais cette nuit, il suffira que mon père donne l'ordre à don Ramón et à quelques-uns de ses serviteurs de monter à cheval et de se répandre, armés de torches, dans la campagne; je ne doute pas que bientôt ils réussissent à retrouver mon frère, et à le ramener sain et sauf à l'habitation.
--Oui, c'est cela, s'écria don Melchior en se levant précipitamment; merci, mignonne, de ce que tu as dit: je vais à l'instant donner l'ordre à don Ramón.
--Je sors avec vous, mon père, dit le Cœur-Bouillant; l'heure de mon départ est venue.
--Vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas, mon frère? lui demanda la jeune fille.
--Avant vingt-quatre heures je serai de retour, ma sœur.
Il s'approcha alors des deux dames, les salua avec courtoisie, et après avoir respectueusement baisé les mains qu'elles lui tendaient:
--Que le Wacondah veille sur vous! dit-il de sa voix pénétrante; qu'il vous protège pendant l'absence du Cœur-Bouillant. Au revoir! Le chef apache vous aime; il ne vous oubliera pas.
Après avoir prononcé ces paroles, il s'inclina une dernière fois, reprit ses armes qu'il avait, en arrivant, déposées sur un meuble, et sortit précédé de don Melchior.
Le sachem avait dit vrai: l'orage avait complètement balayé le ciel, la nuit était magnifique; l'atmosphère, d'une transparence inouïe, permettait de distinguer les objets à une grande distance; la lune, pâle et triste, déversait à profusion ses froids rayons sur les divers accidents du paysage qu'elle teintait de nuances fantastiques; d'acres senteurs s'élevaient de la terre et embaumaient l'air; un frisson mystérieux courait sur le sommet des arbres; tout était calme, reposé dans cette splendide nature, quelques heures auparavant bouleversée par les efforts d'un ouragan furieux.
Douze mules chargées étaient gardées dans la cour par les quatre guerriers du Cœur-Bouillant, déjà à cheval et n'attendant plus que leur sachem pour se mettre en marche.
Le chef prit une dernière fois affectueusement congé de don Melchior, puis il bondit en selle et se mit à la tête de sa troupe.
Sur un signe du planteur, une porte fut ouverte; les mules sortirent de l'habitation, franchirent à gué, la rivière, atteignirent l'autre bord. Bientôt la troupe voyageuse se confondit avec les ténèbres et s'effaça complètement dans la nuit.
Don Melchior appela alors don Ramón, qui était le majordome de l'habitation, don Seguro, le second majordome, résidant, lui, presque toujours au dehors, car il était plus particulièrement chargé du bétail.
Le planteur donna ses ordres à don Ramón en quelques mots.
Un quart d'heure plus tard, une vingtaine de serviteurs de don Melchior quittaient à leur tour l'habitation; armés de torches flamboyantes, ils s'élançaient à fond de train dans la campagne, et s'éparpillaient dans toutes les directions.
Ils allaient à la recherche de Cardenio et de l'abbé Paul-Michel.
De longues heures s'écoulèrent, heures d'angoisses et de désespoir pour le planteur, pendant lesquelles il demeura immobile, debout sur le seuil de la porte, explorant la savane d'un œil anxieux, cherchant, mais vainement, à percer les ténèbres.
Déjà l'aube commençait à rayer l'horizon de larges bandes nacrées; aucun serviteur n'était encore de retour.
Soudain, des lueurs éparses commencèrent à briller au loin comme des étoiles, devenant de plus en plus distinctes et se rapprochant rapidement de l'habitation.
Les serviteurs revenaient.
Avaient-ils retrouvé ceux à la recherche desquels ils s'étaient mis?
L'anxiété de don Melchior redoubla; un voile s'étendit sur ses yeux; il fut sur le point de s'évanouir.
--Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria-t-il avec ferveur en levant les yeux vers le ciel, mon Dieu, rendez-moi mon fils!
En ce moment suprême, il fut contraint de s'appuyer contre le retranchement pour ne pas rouler sur le sol, tant il se sentait faible!
VI
Ce que peut être une course de nuit dans les savanes du Texas.
La distance de Castroville à l'habitation de don Melchior de Bartas était au plus de quatre lieues et demie à cinq lieues, distance qui, en toute autre circonstance que celle où se trouvait le missionnaire et son jeune guide, pouvait facilement être franchie en moins d'une heure et demie, surtout avec de bons chevaux, et ceux de Cardenio étaient excellents.
Mais ici ce n'était pas le cas.
Il était impossible de n'établir aucun calcul approximatif.
L'ouragan, qui, depuis une heure à peine, avait cessé, devait avoir causé des ravages énormes, fait déborder les rivières et les torrents, enlevé les troncs d'arbres servant de pont, effacé tous les vestiges de route.
Il fallait donc marcher lentement et avec précaution à travers des sentiers presque impraticables, en se fiant beaucoup plus à l'instinct des animaux que l'on montait, pour ne pas s'égarer, que sur des connaissances acquises et qui pouvaient être mises en défaut à chaque pas par des accidents imprévus.
Il était près de dix heures du soir lorsque le père Paul-Michel et Cardenio, en croupe duquel était monté Frasquito, quittèrent le presbytère et sortirent de Castroville.
A deux ou trois portées de fusil de la ville, après avoir traversé quelques prairies plus ou moins bien mises en culture par des Indiens civilisés ou «mansos» qui forment le plus clair de la population de Castroville et connaissent à peine les premières et plus grossières notions d'agriculture, s'étend une immense savane appelée la «Leona».
La «Leona», coupée par une foule de ruisseaux dont quelques-uns sont assez larges et assez profonds, dont le cours est généralement très accidenté et forme des méandres infinis, est de plus semée de bois taillis épais, couverte en partie par un immense chaparral, qui est, à juste titre, l'effroi des habitants.
Bien des colons, venus dans ce chaparral pour y ramasser de la «pacane» ou du bois mort, s'étaient égarés et n'avaient point reparu. Quelque temps après, leurs ossements blanchis avaient été trouvés au pied des arbres, auprès de leurs sacs encore pleins.
Les Sioux, les Apaches, les Comanches, les Lipans, les Delawares sillonnaient la Leona dans tous les sens et massacraient sans pitié, avec des raffinements de cruautés inouïs, les malheureux blancs que leur mauvais destin ne jetait que trop souvent sur leur passage.
Nous ne parlons ici que pour mémoire de myriades de serpents horribles, aux morsures mortelles, des jaguars, des panthères et des coyotes qui semblaient y tenir un éternel sanhédrin.
C'était ce lieu de plaisance que nos trois voyageurs devaient traverser dans une partie de sa longueur, au milieu des ténèbres, en suivant en file indienne les courbes interminables d'une route texienne, c'est-à-dire un sentier primitivement tracé par le pied des bêtes fauves, indiqué à peine par des fortes entailles, faites à la hache, sur le tronc des arbres; où parfois, comme il eut été trop long sans doute d'enlever les arbres qui tout d'un coup venaient barrer le passage, on s'était contenté de les couper à un pied du sol, de façon à procurer des cahots sans nombre aux charrettes contraintes de s'engager dans ces effroyables sentiers, et qui souvent faisaient culbuter les chevaux des cavaliers imprudents qui se hasardaient à prendre une allure trop rapide.
Dans les premiers moments de leur voyage, à part quelques accidents sans importance, nos voyageurs se tirèrent assez bien des difficultés qu'ils rencontraient sur leurs pas.
Ils se trouvaient alors en rase campagne; la nuit était claire; la lune leur donnait une lueur suffisante pour se conduire.
Ils atteignirent ainsi une espèce de pont fait de deux pièces de bois à peine équarries, et de branches mal jointes, jeté entre deux monticules qui enserrent un cours d'eau assez large et profond nommé le _Buffalo_.