Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine
Part 3
--Eh quoi, murmura-t-il d'une voix rauque et entrecoupée, une marche de nuit, à travers la campagne, par ce temps horrible?
Le missionnaire sourit doucement de sa victoire.
--Oui, commandant, dit-il doucement, il le faut; un prêtre est l'esclave du devoir; pour lui la nuit n'a pas de ténèbres; l'ouragan, malgré sa fureur, n'est pas assez fort pour le retenir; lorsque Dieu lui dit: Marche! il va. Faites-moi donc, je vous prie, connaître les motifs de votre visite sans tarder davantage.
En ce moment l'inconnu qui, jusque-là, était demeuré spectateur silencieux et impassible de toute cette scène, fit quelques pas en avant, ôta son chapeau, écarta les plis de son manteau et, saluant le missionnaire:
--Señor padre, lui dit-il respectueusement, ces motifs, c'est moi qui vous les ferai connaître. Et d'abord je m'excuserai d'avoir, à mon insu, été cause d'une scène que je regrette, mais dans laquelle, bien qu'étranger, j'étais prêt à intervenir, s'il l'eût fallu, pour vous défendre.
--Vous voyez, monsieur, que toute intervention a été inutile et que le commandant Edward's a reconnu de lui-même les torts qu'il a eus envers moi.
--Oui, oui, by! grommela le commandant du ton d'un dogue qui se révolte contre la muselière, je les reconnais, hum! Je me suis conduit comme une brute d'Irlandais et non comme un loyal Américain.
Nous devons dire à la louange du digne commandant que, s'il était Yankee de pied en cape, c'est-à-dire ignare, grossier, brutal, intolérant et ivrogne, il possédait cependant quelques bonnes qualités; son cœur était bon, il était loyal, et, en demeurant, lorsqu'on savait le prendre, il devenait le meilleur fils du monde.
--Je vous écoute, monsieur, continua le missionnaire.
--Señor padre, reprit l'étranger, je suis arrivé, il y a deux heures, de Galveston; je suis chargé pour vous de lettres importantes que je désirais vous remettre en vous priant en même temps de m'accorder un entretien; je désire causer avec vous d'affaires excessivement sérieuses qui me regardent seul, et pour lesquelles je vous demanderai votre aide et votre conseil; voilà pourquoi señor padre, malgré l'heure avancée, je me suis hasardé à prier le commandant Edward's Strum de me conduire ici et d'être mon introducteur auprès de vous. Je regrette vivement, soyez-en convaincu, ce qui s'est passé, et, si j'avais supposé un instant devoir être témoin d'une scène aussi scandaleuse, j'aurais attendu à demain, et je me serais présenté moi-même, et seul.
--Hum, hum, pouh, pouh! grommela le commandant, on ne frappe pas un homme à terre: j'ai eu tort, j'en suis convenu; j'ai avoué que je m'étais conduit comme une brute d'Irlandais; monsieur l'abbé ne peut pas en exiger davantage.
--C'est bien, commandant, c'est bien! dit doucement le missionnaire; ne parlons plus de cela, c'est une affaire terminée.
--J'attends, señor padre, reprit l'inconnu, que vous me fassiez l'honneur de me répondre.
--Je regrette vivement, monsieur, de ne pouvoir à l'instant même satisfaire le désir que vous me manifestez d'avoir un entretien avec moi; mais, je vous le répète, j'allais partir au moment où vous êtes entré, et si vous me le permettez, je me mettrai en route sans tarder davantage.
--Oui, oui, partez, l'abbé... hum, pouh! By! Du diable si c'est moi qui vous en empêche; vous êtes un brave homme, après tout, quoique vous ayez une rude poigne. Je suppose que vous allez encore faire quelque bonne action, et je calcule, hum, pouh, by, que vous valez mieux dans votre petit doigt que moi dans tout mon gros corps.
--Monsieur, reprit en souriant le missionnaire, je serai de retour, je l'espère, demain dans la matinée, et je me tiendrai à vos ordres.
--Je vous remercie mille fois, monsieur, reprit l'inconnu en saluant.
--Voilà qui est parfait; allons-nous-en, hum, pouh! dit le commandant; je le répète, vous êtes un brave homme; mais c'est égal, vous m'avez joué un tour... je ne vous croyais pas si fort. Hum, pouh! By! Du diable si je ne me venge pas!
--Vous voulez vous venger de moi, commandant? répondit en souriant le jeune prêtre.
--Oui, oui, vous verrez... Hum, hum! Bonsoir, l'abbé... Hum! By! Bonsoir! Hum, hum, pouh!
IV
Le Cœur-Bouillant entre en scène.
Le défrichement dont était propriétaire don Melchior de Bartas était, ainsi que nous l'avons dit, situé à deux lieues tout au plus de l'immense territoire, ou plutôt du vaste désert, propriété exclusive des Indiens comanches et apaches qui le parcouraient dans tous les sens, et y chassaient, et s'y battaient en toute liberté, sans craindre d'être inquiétés par d'autres blancs que les quelques chasseurs, Canadiens ou Américains du Nord, qui y tendaient leurs trappes, et avec lesquels parfois ils avaient maille à partir.
Le domaine du Mexicain était très vaste. Il s'étendait sur les bords du Río Nueces, sur une étendue de plusieurs lieues.
Cette plantation était coupée par plusieurs forêts, des chaparrales ou maquis mêlés à de verdoyantes prairies couvertes d'une herbe drue haute de six à huit pieds, arrosées par de nombreux cours d'eau, et dans lesquelles paissaient en liberté, sous la surveillance de quelques peones et vaqueros, une quantité innombrable de chevaux et de taureaux presque sauvages.
Çà et là s'élevaient, abrités par la pente des collines ou des chaos de rochers, quelques ranchos et jacales servant d'habitation aux serviteurs du planteur; puis on apercevait de grands défrichements de cafés, de cannes à sucre, de _sandías_ ou melons d'eau, de patates douces, de longs bois de cotonniers, et au milieu de cette nature exubérante, de cette admirable végétation, on voyait incessamment bondir et se jouer, comme à plaisir, des _assathas_ ou longues-cornes, des daims, des bigornes, des antilopes, puis aussi des bisons, des coyotes ou loups rouges des prairies, des jaguars, des panthères et même des ours; des myriades d'oiseaux aux plumes diaprées de mille couleurs voltigeaient et chantaient sur toutes les branches des arbres, au milieu des opossums, des écureuils gris et des singes de toute sorte et de toute espèce, qui sautaient et gambadaient gaiement en se poursuivant, du pied au sommet des arbres.
Sur les bords fangeux des marais et des rivières on voyait, vautrés dans la vase et étendus au soleil, de hideux caïmans, qui semblaient contempler, d'un air mélancolique, les magnifiques cygnes noirs qui se laissaient nonchalamment aller au courant de l'eau, tandis qu'au plus haut des airs les gypaètes, les urubus et les condors formaient d'immenses cercles, en poussant des cris saccadés et discordants.
Ce défrichement, plus grand qu'un de nos départements de France, était la propriété d'un homme qui, cependant, dans ce pays où les fortunes sont si considérables, ne passait pas pour riche.
La surveillance de tout ce territoire était confiée, ainsi que nous l'avons dit, malgré son jeune âge, à Cardenio, qui avait sous ses ordres deux majordomes, véritables _jinetes, hombres de caballo_ s'il en fut, dont la vie se passait à cheval, qui mangeaient, buvaient et dormaient sur la selle; qu'il était presque impossible de voir à pied, et qui étaient presque aussi sauvages que les hommes et les animaux qu'ils étaient chargés de surveiller.
L'habitation principale, le domaine de la famille de Bartas, s'élevait à l'angle formé par le confluent du Río Nueces et d'une rivière dédaignée ou plutôt ignorée par les géographes, et à laquelle les habitants de ces contrées, à cause de la couleur de ses eaux, avaient donné le nom de _Río Bermejo_.
Cette habitation était grande, construite à la mode du pays, c'est-à-dire en double clayonnage en roseaux tressés très fin, recouvert à l'intérieur de toiles fortement tendues, de façon à laisser la libre circulation de l'air, tout en empêchant la vue et arrêtant les insectes, dont les myriades innombrables bourdonnaient sans cesse alentour.
Une partie des appartements, ceux dans lesquels on habitait pendant le jour, c'est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, étaient construits en sous-sol; il fallait descendre vingt-cinq marches pour y parvenir. Les chambres à coucher se trouvaient, au contraire, à l'entresol. Le toit se terminait en terrasse à l'italienne; à droite et à gauche de l'habitation principale, et en formant pour ainsi dire, les ailes rentrantes, se trouvaient d'autres corps de bâtiment, construis à peu près sur le même modèle, mais plus simples et sans ornements. Ces bâtiments servaient, ceux de droite de logement aux serviteurs attachés plus particulièrement au service de la famille et de magasins pour les provisions d'hiver; ceux de gauche contenaient une raffinerie, des ateliers, des étables pour les vaches laitières et des corrales pour les chevaux et les mules, ainsi que des hangars renfermant les chariots et les wagons.
A l'angle même du confluent s'élevait une tour de vingt-cinq mètres de circonférence sur quarante de haut; cette tour était construite en troncs d'arbres équarris, empilés les uns sur les autres, retenus entre eux par des crampons de fer. Elle avait deux étages souterrains, dont le plus bas communiquait par un couloir à la rivière; trois étages au-dessus du sol, éclairés par des meurtrières et garnis de pierriers et d'espingoles de la force de huit balles à la livre. Sur la plate-forme crénelée, une caronade de quatre, montée sur affût à pivot, était en batterie.
Cette tour était la forteresse de l'habitation, et servait de refuge aux colons en cas d'attaque des Indiens; ses appartements étaient meublés; elle renfermait toutes les munitions de guerre et des vivres pour un mois.
A droite et à gauche de la tour, et appuyés contre elle, s'élevaient, sur le bord même de la rivière, des retranchements en troncs d'arbres, hauts de douze pieds, fortement retenus entre eux par des crampons de fer et assurés par un double revêtement en terre. Ces retranchements enclavaient complètement l'habitation et enfermaient même le jardin ou _huerta_, dans une circonférence de plus de huit mille mètres.
A trois portées de fusil de l'habitation, il n'y avait ni un arbre ni un buisson qui pût servir d'abri ou d'embuscade à l'ennemi.
Chaque nuit des sentinelles étaient placées aux retranchements, et un factionnaire veillait au sommet de la tour, prêt à sonner la cloche d'alarme à la première apparence de danger.
Telle était la propriété nommée on ne sait pourquoi, l'Étang-aux-Coyotes, et appartenant à don Melchior de Bartas.
Le jour où commence cette histoire, vers sept heures et demie du soir, au moment où l'orage commençait à se déchaîner avec sa plus grande fureur, trois personnes étaient réunies dans une chambre à coucher de cette habitation.
Ces trois personnes étaient: don Melchior de Bartas, sa femme et, étendue tout habillée sur un lit, une jeune enfant de treize ans, leur fille.
Don Melchior avait, à cette époque, un peu moins de soixante ans; c'était un homme encore vert, de haute talle, à la physionomie altière, aux traits ascétiques, pâles et émaciés par la souffrance morale plutôt que par l'âge et les privations; ses cheveux, et sa barbe qu'il portait entière, et tombant en éventail sur sa poitrine, étaient d'une blancheur de neige.
Il se promenait de long en large, avec agitation, dans la pièce; parfois il s'arrêtait, jetait un regard douloureux sur sa fille, puis il poussait un soupir, baissait la tête et reprenait sa marche saccadée.
Doña Juana de Bartas, beaucoup plus jeune que son mari, car elle atteignait à peine la quarantaine, conservait encore les restes d'une beauté qui quinze ans auparavant, avait dû être sans rivale. Assise au chevet de sa fille, dont elle tenait une des mains dans les siennes, son regard fixé sur le visage de la malade semblait épier chacune de ses souffrances; des larmes coulaient sur ses joues pâlies, sans qu'elle songeât à les essuyer.
Flora de Bartas avait treize ans à peine. En France ou dans n'importe lequel de nos pays du Nord, ce n'eût été qu'une enfant; dans ces contrées équatoriales, où la sève est si puissante, la nature si précoce, c'était une jeune fille.
Elle était grande, admirablement faite; chacune de ses formes était dessinée avec une perfection exquise; jamais le Titien, les Carrache, le divin Anzio lui-même, n'ont rêvé pour leurs madones un modèle aussi parfait. C'était la femme tout entière, avec ses lignes un peu heurtées, sévères et légères à la fois, droites, et cependant brisées, s'harmoniant pourtant pour compléter un tout presque idéal, diaphane pour ainsi dire, et d'une perfection telle que Dieu seul pouvait le concevoir et l'exécuter. On aurait dit un de ses anges oubliés sur la terre et qui se souviennent encore des ailes qu'ils ont laissées au ciel. Ses yeux alanguis par la douleur, demi-clos, se fixaient avec une expression d'affection rêveuse sur ceux de sa mère. Sa bouche, entr'ouverte, gardait les traces d'un dernier sourire.
Un silence de mort régnait dans cette salle.
Tout à coup le tintement lointain d'une cloche résonna deux fois.
--Qu'est-ce cela? murmura don Melchior en tressaillant.
Doña Juana ne fit pas un mouvement, ne leva pas les yeux; tout son être était concentré sur sa fille; hors d'elle, elle ne voyait, n'entendait rien.
Une porte s'entr'ouvrit doucement; une tête brune aux traits énergiques et profondément accentués, passa dans l'entrebâillement.
--Qu'y a-t-il, don Ramón? demanda le planteur.
--Venez, répondit à demi-voix l'homme auquel on avait donné ce nom, et qui était un des majordomes de l'habitation.
Don Melchior posa un baiser sur le front moite de Flora.
--Merci, père, répondit doucement l'enfant d'une voix suave et harmonieuse comme le chant du _centzontle_, le rossignol mexicain, tandis qu'un charmant sourire s'épanouissait sur ses lèvres pâlies.
Don Melchior quitta la chambre et referma sans bruit la porte derrière lui.
Don Ramón l'attendait dans une grande pièce à côté, servant de salon ou, comme disent les Américains, de _parlour_.
Don Ramón avait trente-deux ou trente-trois ans à peine; il était né dans la famille de Bartas, pour laquelle il professait un dévouement à toute épreuve. Bien que sa taille fût à peine au-dessus de la moyenne, ses formes trapues, la grosseur de ses membres, sur lesquels saillaient des muscles d'acier, la largeur presque difforme de ses épaules, dénotaient une vigueur extraordinaire; il avait les jambes arquées, comme tous les hommes dont la vie se passe à cheval; il portait suspendu au côté gauche un machette, dont la lame était passée nue dans un anneau de fer; le manche de corne d'un long couteau sortait de l'extrémité supérieure de sa botte droite.
--Qu'y a-t-il, don Ramón? Pourquoi ce double coup de cloche? demanda le planteur.
--Il y a, mi amo, répondit le majordome, que des étrangers demandent l'hospitalité à l'habitation; ils attendent votre réponse à la barrière.
--Pourquoi ne les a-t-on pas introduits aussitôt? Par un temps comme celui-ci, l'hospitalité me serait demandée par mon ennemi le plus cruel, que je ne me reconnaîtrais par le droit de la lui refuser.
--C'est que, mi amo... répondit le majordome avec embarras.
--C'est que... quoi? fît le planteur avec une nuance d'impatience.
--Eh bien, mi amo, ces voyageurs sont des Indiens.
--Qu'importe que ce soient des Indiens? Ne sont-ils pas des hommes? Doivent-ils plus que d'autres rester exposés aux fureurs de l'ouragan?
--C'est vrai, mi amo, vous avez raison; mais l'homme qui vous demande l'hospitalité est un de vos ennemis les plus acharnés, un chef apache; quatre guerriers l'accompagnent; en un mot, c'est le Cœur-Bouillant.
--Le Cœur-Bouillant! murmura le planteur d'une voix profonde.
Puis il reprit au bout d'un instant:
--Que vient-il faire ici? Qu'importe, après tout? Les lois de l'hospitalité ne sauraient être méconnues. Amenez ici le Cœur-Bouillant; faites conduire les quatre guerriers dans le logement des hôtes; que tout ce qu'ils demanderont leur soit donné. N'oubliez pas surtout d'user envers ces hommes, qui sont vos hôtes, de la plus grande courtoisie! Allez! J'attendrai dans cette pièce. Dites à Pedrillo d'apporter les rafraîchissements nécessaires.
Le majordome salua et quitta le parlour.
--Cette visite cache, sans doute, quelque projet hostile, murmura don Melchior dès qu'il fut seul; une trahison, peut-être; cependant le Cœur-Bouillant passe pour un homme loyal. Attendons!
Pedrillo entra en ce moment, portant sur un plateau des rafraîchissements de toutes sortes, liqueurs, fruits, quartiers de venaison, tortillas de maïs, qu'il disposa sur une table. Puis il alluma deux lampes et sortit.
Presque aussitôt la porte se rouvrit, et le majordome parut, précédant le chef apache.
Le planteur fit un signe; don Ramón se retira. Les deux hommes restèrent en présence.
Le Cœur-Bouillant était un homme d'une taille presque gigantesque; il avait plus de six pieds deux pouces anglais; ses formes étaient admirablement modelées et proportionnées; sa peau avait la teinte du bronze florentin; son front était large, découvert; ses yeux grands, noirs, perçants, relevés vers les tempes; son nez légèrement aquilin, ses pommettes saillantes; sa bouche, grande, aux lèvres charnues, d'un rouge vif, était garnie de dents larges, aigües, d'une blancheur de perle; son menton saillant était presque carré; le lobe de ses oreilles tombait presque sur ses épaules: dans un trou percé au milieu étaient passés des plumes et quelques menus objets; sa tête, excepté sur le milieu, était complètement rasée; les cheveux, qu'il conservait d'une longueur extraordinaire, pétris avec une terre rouge mêlée de graisse d'ours qui n'en laissait plus apercevoir la couleur primitive, étaient relevés en forme de chenille de casque sur son front; à droite était fichée une plume d'aigle, à gauche un couteau en bois teint en vert; son visage, peint de quatre couleurs: noir, blanc, bleu et rouge, avait une expression de hauteur, d'audace et de férocité singulières. Un colliers de griffes d'ours gris entourait son cou, au-dessus d'un double _Wampum_ ou collier de verroteries auquel était attaché une médaille d'argent, sur laquelle se trouvait le portrait de Washington; sa poitrine nue portait, dessinés en bleu vif, les nombreux _coups_ ou blessures qu'il avait reçus. Des _mitasses_ ou pantalons, en deux parties, faites en peau de daim à demi-tannée, étaient serrées aux hanches par une large ceinture en cuir fauve, supportant une poire à poudre en corne de bison, un sac à balles, un couteau à scalper, une hache-calumet et, retenu par une chaîne, un _iskotchotah_ ou sifflet de guerre, fait d'un tibia humain.
Les mitasses se perdaient dans des mocassins élégamment brodés et garnis de verroteries de toutes couleurs. Derrière ces mocassins étaient attachées de longues queues de loup, signes honorifiques que les grands _braves_ seuls ont le droit de porter.
Une robe de bison blanc, le poil en dedans et historiée de hiéroglyphes de toutes sortes, était négligemment jetée sur son épaule gauche; une longue aigrette de plumes de toutes couleurs, attachée à la base de la nuque, retombait par derrière en forme de crinière.
Les bras du chef étaient entourés, au-dessus de la saignée et du poignet, de bracelets d'or et d'argent massifs. Une gibecière en parchemin, nommée _sac à la médecine_, était passée en bandoulière de son épaule droite à son flanc gauche. Il tenait un long fusil américain de la main droite, un fouet à manche court de la main gauche, et un éventail, fait d'une seule aile d'aigle, pendant au poignet de la même main.
Ainsi vêtu, le regard fier, la démarche imposante, ce chef apache, âgé de trente ans à peine, avait en lui quelque chose de redoutable et qui imprimait le respect.
En pénétrant dans le _parlour_, le chef plaça son fusil, son fouet et son éventail sur un meuble, puis il étendit le bras vers le planteur, la main ouverte et la paume en dehors, en s'inclinant avec courtoisie.
--Mon frère, le Cœur-Bouillant, voyageait avec ses jeunes hommes lorsqu'il a été surpris par l'orage; je le remercie de s'être souvenu que la hutte d'un ami était proche et d'être venu y frapper, dit le planteur.
--Mon père, la Tête-Blanche est un sage, répondit le sachem d'une voix gutturale. Beaucoup d'hivers ont neigé sur sa tête; il sait que le Cœur-Bouillant est son ennemi, et cependant il lui a ouvert la porte de sa demeure. Le Cœur-Bouillant dit merci; il se souviendra.
--Asseyez-vous et rafraîchissez-vous, sachem; voici à boire, voici à manger; l'hospitalité a des droits imprescriptibles: il y a trêve entre nous.
--Le Cœur-Bouillant n'a point la langue fourchue; les paroles que souffle sa poitrine sont franches et loyales. Il essaiera de reconnaître l'hospitalité de la Tête-Blanche. La trêve existera entre eux tout le temps que le même toit les abritera. Mais avant de quitter la demeure de la Tête-Blanche, le sachem apache laissera tomber derrière lui les flèches sanglantes enveloppées d'une peau de cascabelle.
--Je suis, vous le savez, chef, prêt à la guerre comme à la paix; vous prétendez, sans raison, que le territoire que j'occupe vous appartient; vous voulez la guerre; soit, je l'accepte; je saurai défendre ma propriété; mais, quant à présent, je ne me souviens que d'une chose: c'est que vous êtes mon hôte. Asseyez-vous, et mangez.
--Mon père a bien parlé; j'accepte son offre aussi franchement qu'elle m'est faite.
Les deux hommes s'assirent alors en face l'un de l'autre et attaquèrent les plats posés devant eux. Le chef mangeait parce qu'il avait faim, le planteur parce que la politesse le lui ordonnait.
Les Apaches sont grands mangeurs et surtout grands buveurs. Cependant le sachem mangeait, non gloutonnement comme le font généralement les Peaux-Rouges, mais avec une certaine retenue.
--J'espère, dit le sachem, que le Wacondah continue à protéger la famille de mon père. C'est un homme juste; la protection du Grand Esprit doit s'étendre sur lui.
--Hélas! murmura tristement le planteur, mon frère a pénétré à une mauvaise heure dans ma maison: un grand chagrin nous accable.
--Que veut dire mon père?
--Si vous voyez des larmes dans mes yeux, chef, c'est que mon enfant chéri, ma fille bien-aimée, va mourir.
--Mourir! la fleur de Súchil, la Gazelle de la savane! Que me dit donc là mon père? s'écria le sachem avec une expression de tristesse véritable.
--Je ne vous dis que la vérité, chef; la pauvre enfant va mourir.
--Mais comment cela lui est-il arrivé? Comment ce mal lui est-il venu?
--Bien fatalement, chef. Ce matin, la pauvre enfant était gaie, joyeuse, souriante; elle jouait et gambadait dans le jardin comme un jeune faon; soudain, elle poussa un cri déchirant et s'évanouit: elle avait été piquée à la cheville par une _víbora-ciega_.
--Ah! fit le chef d'un air rêveur. Quel remède avez-vous fait?
--La piqûre a été débridée par une forte incision cruciale; j'ai sucé le sang et j'ai recouvert la plaie avec un cataplasme de feuilles de _huaco_ pilées dans un mortier, et dont le suc avait été d'abord exprimé sur la plaie vive.
--Mon père a bien agi. Qu'a-t-il fait ensuite?
--Rien.
--Depuis combien de temps la jeune fille pâle a-t-elle été piquée par la víbora-ciega?
--Depuis six heures environ, chef.
--Et depuis ce temps, comment est-elle?
--Elle ne souffre aucune douleur; mais elle est dans un état complet d'anéantissement et en proie à une somnolence invincible.
Le chef demeura pendant quelques instants plongé dans de profondes méditations; puis il redressa la tête, et regardant fixement le planteur.
--Que mon père me conduise à l'instant même auprès de la Gazelle, dit-il; les guerriers Peaux-Rouges sont aimés du Wacondah; ils possèdent des secrets que les visages pâles ignorent.
--Eh quoi! Vous voulez, chef? dit le planteur avec hésitation.
--C'est un ami qui parle; que la Tête-Blanche prenne garde; peut-être y va-t-il de la vie de sa fille.
--Oh! Venez, venez, chef! s'écria don Melchior en se levant précipitamment.