Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine
Part 2
--Mon père, reprit le jeune homme, un événement bien grave et surtout bien malheureux s'est passé à la colonie: ce matin ma sœur Flora jouait dans la _huerta_, lorsqu'elle fut piquée à l'improviste, en voulant cueillir une fleur, par une _víbora-ciega_ qui dormait sous les feuilles.
--Mon Dieu! s'écria le missionnaire avec douleur, pauvre chère enfant, serait-elle réellement en danger?
--Nous le craignons, mon père. A mon arrivée de la savane, où j'avais été surveiller nos peones, c'est-à-dire vers quatre heures et demie, ma pauvre petite sœur, malgré tous les soins qui lui avaient été prodigués, me parut dans un état alarmant. Mon père, tant sa douleur était grande, semblait frappé de la foudre. Il se tenait immobile devant la chère petite créature, les bras pendants, les regards mornes, obstinément fixés sur elle, sans songer à essuyer les larmes qui, de ses yeux, coulaient sur ses joues pâlies, et murmurant sans cesse d'une voix sourde ces deux seuls mots:
--Mon Dieu! Mon Dieu!
--Ma mère embrassait convulsivement sa fille et semblait presque folle de douleur.
--Lorsque Flora m'aperçut, pauvre chère mignonne, un sourire éclaira soudain son visage pâle.
--Cardenio, mon frère chéri, me dit-elle de sa voix douce comme le soupir de la harpe éolienne, va chercher le bon padre Miguel; il est aimé du Seigneur, il me sauvera; mon père et ma mère seront consolés, car il leur aura rendu leur fille.
--Je m'élançai hors de la maison, mon père. Ces paroles me semblaient un ordre du ciel. Malgré les prières et les recommandations de nos serviteurs, car l'ouragan commençait et menaçait d'être terrible, je sautai sur mon cheval, qui était encore sellé; j'en pris un autre en bride, et je partis, me répétant tout le long de mon chemin, pour raffermir mon courage et me donner la force de braver le danger qui, à chaque pas, surgissait devant moi: «Oui, Flora a raison: le padre Miguel la sauvera; Dieu fera un miracle.» Me voici, mon père; comment suis-je arrivé dans la nuit et malgré la tempête, je l'ignore; et maintenant, ajouta-t-il en s'agenouillant et prenant dans les siennes une des mains du missionnaire et la baisant avec ferveur en l'inondant de larmes, au nom du Seigneur, sauvez mon père et ma mère du désespoir, sauvez ma sœur!
--Pauvre chère enfant, répondit le prêtre en proie à une émotion qu'il n'essayait même pas de cacher, que puis-je faire, moi infime créature? Dieu seul peut, s'il lui plaît, accomplir le miracle que tu me demandes; mais je ne faillirai pas à mon devoir; je répondrai à l'appel de la pauvre et chère mourante. Lève-toi, Cardenio, mon brave enfant; je suis prêt à te suivre.
--Hélas, mon père! que faire à cette heure? Comment oser se mettre en route lorsque l'ouragan est dans toute sa fureur?
--Qu'importe, mon fils!
--Mon père, ce n'est qu'avec des difficultés presque insurmontables que je suis parvenu à franchir l'espace qui sépare la plantation de Castroville; partout, sur mon passage, j'ai trouvé les rivières débordées, les torrents furieux inondant les ravins et roulant dans leurs eaux fangeuses les arbres que le vent déracinait ou brisait, comme des fétus de paille, dans sa rage désordonnée.
--Tu doutes, enfant; la foi te manque?
--Non, je ne doute pas, mon père; mon cœur est rempli de foi; mais prétendre à cette heure accomplir ce voyage, c'est vouloir marcher à une mort certaine, affreuse, sans espoir d'y échapper.
Le missionnaire se leva; il sembla soudain transfiguré: de ses yeux jaillirent deux traits de flamme; son pâle visage sembla subitement éclairé d'une auréole divine.
--Que viens-tu donc faire ici, dit-il d'une voix éclatante, enfant sans foi, sans courage et sans croyance? Oses-tu méconnaître la puissance de Dieu? De ton aveu même c'est un miracle que tu demandes au Seigneur. Lui est-il donc plus difficile d'en faire deux que d'accomplir celui que tu implores? Dieu peut tout; ses voies sont inconnues; s'il a permis que tu réussisses à parvenir jusqu'ici, c'est qu'il veut que ta sœur soit sauvée. Si elle meurt, sache-le bien, Cardenio, c'est toi, toi seul qui l'auras tuée!
--Oh mon père! s'écria le jeune homme avec désespoir, ne parlez pas ainsi, je vous en conjure. Tuer ma sœur! Ma Flora chérie, moi? Oh! Ne dites pas cela, mon père, vous me rendriez fou! Ayez pitié de moi; je ne suis qu'un enfant qui ne connaît pas la portée des paroles qu'il prononce. Tuer ma sœur! Non, non! Venez, mon père, venez; partons, je suis prêt à vous suivre. Oui, c'est vrai, Dieu sauvera ma sœur. Il nous conduira sains et saufs auprès d'elle. Qu'importe la tempête? Que nous fait l'ouragan, puisque le Seigneur est avec nous!
--Bien, mon enfant, dit doucement le prêtre; tu parles maintenant en homme et en chrétien. Écoute, ajouta-t-il en prêtant l'oreille: l'orage se calme, les roulements du tonnerre deviennent de plus en plus sourds; les sifflements du vent sont moins aigus, la pluie ne tombe plus avec autant de force. Dieu a entendu ta prière; nous arriverons, mon fils. Il ne nous faut plus pour cela que du courage, puisque nous avons la foi.
--Que le Seigneur soit béni, mon père! Que sa sainte volonté soit faite!
--Amen! murmura doucement le missionnaire.
Il y eut un court silence.
--Tes habits, maintenant, doivent être secs; va les revêtir; pendant ce temps, je préparerai tout pour notre voyage.
--Oui, mon père, j'y cours.
--Attends. Tu as deux chevaux?
--Deux, oui, mon père. N'est-ce donc pas assez?
--Ils suffiront si ton cheval est vigoureux.
--C'est un mustang des prairies que moi-même j'ai dressé, mon père; il est jeune, plein de feu; il pourrait facilement, à l'occasion, porter deux hommes.
--C'est précisément ce dont nous avons besoin dans la circonstance présente, surtout s'il a le pied sûr.
--Il peut galoper, sans trébucher, sur la glace. Mais pourquoi ces questions, mon père, si vous me permettez de vous interroger?
--Parce que, cher enfant, répondit doucement le prêtre, nous nous rendons, de ton avis même, auprès d'une mourante. Peut-être nous faudra-t-il, hélas, lui administrer les derniers sacrements. La présence de Frasquito, mon sacristain, nous devient, dans cette circonstance, indispensable.
--C'est vrai, mon père, murmura tristement le jeune homme; mais vous pouvez avoir toute confiance en mon cheval. Il nous portera tous les deux sans qu'il y ait de crainte à avoir, à moins de circonstances impossibles à prévoir.
--Bien, mon enfant. Va donc reprendre tes vêtements; prépare les chevaux de manière à ce que, dans dix minutes, au plus tard, nous puissions nous mettre en route. Chaque minute que nous perdons, hélas, est peut-être une heure d'existence que nous enlevons à ta pauvre chère sœur.
--O mon père! s'écria le jeune homme en fondant en larmes, que vous êtes bon et que je vous remercie de vos chères et douces paroles! Avant dix minutes, je serai prêt à vous suivre.
--Va, mon enfant.
Le jeune homme lui baisa la main et s'élança hors de la chambre en étouffant un sanglot.
Les apprêts du missionnaire n'étaient pas longs à faire; il n'avait qu'à se charger de quelques menus objets, prendre une boîte de médicaments et pas autre chose.
S'il avait congédié le jeune homme, c'est qu'il avait désiré rester quelques instants; afin de remettre un peu d'ordre dans ses idées et réfléchir à la mission difficile qu'il lui fallait remplir. Bien que depuis peu de temps à Castroville, le père Paul-Michel était assez lié avec don Melchior de Bartas. Par un hasard singulier, qui les avait mis tous deux face à face à l'improviste, le colon était devenu l'obligé du missionnaire. Tous deux s'étaient liés, et cet homme, qui jusqu'alors était obstiné à vivre seul, renfermé dans sa plantation, s'était senti pris d'une vive amitié et d'une confiance sans bornes pour ce prêtre aux manières si franches, aux paroles si loyales, au cœur si simple et si bon. A la suite de plusieurs conversations intimes avec le vieux Mexicain, l'abbé Paul-Michel avait, pour ainsi dire, pressenti que son nouvel ami, si triste et si sombre, avait au cœur une blessure cachée, mais toujours saignante; poussé, non par la curiosité, mais par le désir de faire le bien, le missionnaire s'était senti entraîné, pour ainsi dire malgré lui, vers cet homme, dont il comprenait que la douleur devait être d'autant plus forte qu'elle était muette.
Cette douleur, il voulait en connaître les causes, afin de les combattre, et ramener, s'il était possible, la paix dans cette âme presque désespérée.
Aussi, fut-ce presque avec un sentiment de joie, s'il est permis en pareil cas de se servir de cette expression, que le prêtre résolut de profiter de l'occasion que Dieu lui offrait si à l'improviste, de tarir des larmes qui coulaient, hélas, depuis si longtemps.
Soudain, la porte s'ouvrit, et Cardenio parut. Il avait repris son costume; il était frais, dispos, presque joyeux, et semblait, tant son œil brillait, prêt à aller jusqu'au bout du monde.
--Me voici, mon père, dit-il; si vous êtes prêt, nous pouvons partir.
--Qu'à cela ne tienne, mon enfant, dit doucement le prêtre; ce ne sera pas moi qui te ferai attendre. Où est mon sacristain?
--Me voici, mon père, dit Frasquito en paraissant; j'achevais de préparer tout ce qui nous est nécessaire.
--Voyez, mon père, s'écria joyeusement le jeune homme, la pluie a cessé, le vent ne souffle plus que par rafales, l'ouragan semble s'être évaporé dans l'air.
--Tu le vois bien, enfant, dit le missionnaire avec un charmant sourire, tu le vois bien que Dieu nous protège. Partons, Cardenio, et ne doute plus de la puissance du Seigneur.
--Partons, mon père.
A ces mots, ils quittèrent la chambre, éclairés par Frasquito, qui marchait devant eux, un candil à la main.
III
De quelle façon l'abbé Paul-Michel domptait les bêtes féroces.
Au moment où Frasquito se préparait à ouvrir la porte, un assez grand bruit se fit entendre au dehors.
Il y avait de tout dans ce bruit: des rires, des jurons, des pas lourds et pesants, jusqu'à des aboiements de chiens.
Les sourcils du missionnaire se froncèrent imperceptiblement.
--Chut! dit-il à Frasquito en lui posant la main sur l'épaule; retournons!
Ils rentrèrent dans la chambre.
Au même instant on frappa à coups redoublés à la porte du dehors.
--Où sont les chevaux? demanda le prêtre.
--Padre, ils sont dans le corral; je n'ai pas voulu faire sortir les bêtes à l'avance, répondit Cardenio.
--C'est bien, mon enfant; retire-toi dans le corral, toi aussi, et ne bouge sous aucun prétexte, quel que soit le bruit que tu entendes, avant que je t'appelle.
--Est-ce que vous craindriez quelque danger, padre? s'écria le fier jeune homme, dont l'œil s'éclaira.
--Je ne crains rien, mon enfant, répondit doucement le prêtre. Va, obéis-moi.
--C'est bien padre, je ferai ce que vous désirez; mais si quelque insulte vous était...
Le missionnaire l'interrompit:
--Silence, enfant! dit-il. Le soin de mon honneur me regarde seul. Va!
Cependant les coups redoublaient d'intensité au dehors; il s'y mêlait des cris et des menaces.
Cardenio fit un mouvement de colère; mais, sur un geste péremptoire du prêtre, il se contint, baissa la tête et sortit sans prononcer une parole.
--Aide-moi à remettre un peu d'ordre ici, Frasquito, dit le prêtre.
En quelques instants le couvert fut enlevé: plats, assiettes, bouteilles, etc., renfermés dans l'armoire, et chaque chose reprit sa place.
Cependant les gens, quels qu'ils fussent, qui se trouvaient au dehors, s'acharnaient contre la porte comme s'ils eussent voulu la briser.
--Va ouvrir, Frasquito, dit le missionnaire.
--Mon Dieu! que va-t-il arriver? répondit avec tristesse le sacristain.
--Rien, mon fils. Supposes-tu donc ces gens capables de nous égorger?
--Je ne dis pas cela, mon père; cependant, vous ne savez pas...
--Qu'est-ce que je ne sais pas, mon fils?
--C'est le commandant Strum qui frappe à la porte; j'ai parfaitement reconnu sa voix.
--Et moi aussi, je l'ai reconnue; qu'est-ce que cela prouve?
--Mon père, je crains...
--Ne crains rien, mon enfant; Dieu me donnera la patience. Va, Frasquito, introduis le commandant Strum. Il s'escrime de si bon cœur contre notre malheureuse porte que, si tu tardais plus longtemps à l'ouvrir, il la jetterait bas, ce qui serait très désagréable pour lui.
Tout ce qui précède avait été dit avec un si grand calme, un sang-froid si complet, que le pauvre sacristain n'y comprenait rien du tout; il regardait le prêtre avec des yeux effarés, sans savoir à quoi se résoudre. Cependant, sur un dernier geste que lui fit celui-ci, il se décida à obéir.
--A la grâce de Dieu! murmura-t-il. Que va-t-il arriver?
Et il sortit en levant les bras au ciel.
--Il faut en finir une fois pour toutes, murmura le prêtre à voix basse.
Il s'assit sur son escabeau, raviva la clarté du candil, et attendit, calme, froid, mais ferme et résolu.
Presque au même instant la porte s'ouvrit avec fracas, et un homme entra.
Ou plutôt, pour dire plus vrai, un énergumène fit irruption dans la pièce en criant, hurlant et gesticulant comme un fou.
Derrière celui-là, un second entra; lentement, posément, les ailes du feutre rabattues sur les yeux et enveloppé dans les plis d'un épais manteau.
Cet homme s'inclina respectueusement devant le prêtre, puis il se retira dans un angle de la pièce, où il demeura debout, immobile et silencieux.
Le premier des arrivants était, en effet, comme l'avait dit Frasquito, le commandant Edward's Strum, gouverneur de la ville, ou plutôt de la misérable bourgade de Castroville.
Avant de rapporter ce qui se passa entre ce personnage et le missionnaire, nous ferons, en quelques mots, le portrait de ce singulier fonctionnaire.
Le commandant Edward's Strum était un gros petit homme, le cou enfoncé dans des épaules très large, râblé comme un portefaix, qui devait être doué d'une vigueur extraordinaire. Il avait les jambes trop courtes, les bras trop longs, terminés par des mains nerveuses, velues et larges comme des épaules de mouton. Ficelé et sanglé dans son uniforme, il ne ressemblait pas mal, avec sa grosse face aux traits heurtés et contractés par une ivresse presque continuelle; ses petits yeux gris, brillants comme des charbons ardents sous ses sourcils en broussailles; son énorme bouche railleuse, aux lèvres lippues; son nez gros, court et bubeletté de rubis et sa face au teint violacé, vineux et presque apoplectique, en ce moment surtout qu'il était en proie à une violente colère; le digne commandant, disons-nous, ne ressemblait pas mal à un de ces pots à tabac gouailleurs, de fabrique allemande, auquel on aurait mis des pieds, ou, si on le préfère, à un baril de bière dans lequel on aurait enfermé le roi Gambrinus, en ne laissant dépasser que sa tête, ses bras et ses jambes.
Son entrée fut significative.
--By God! s'écria-t-il en frappant du pied avec rage, cette misérable bicoque est-elle donc une forteresse, qu'il soit si difficile d'y pénétrer?
--Commandant Strum, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, dit paisiblement le prêtre. A quel hasard dois-je l'honneur de votre visite?
--L'honneur de ma visite, hum! Pouh! By God! Est-ce que vous vous moquez de moi, mon petit monsieur?
--Nullement, répondit froidement le missionnaire; je vous demande seulement la cause de votre venue au presbytère.
--Le presbytère! Hum! Pouh! Mille tonnerres, by God! Joli presbytère, sur ma foi! Une misérable masure, dans laquelle je ne voudrais pas loger mes chevaux; hum! Pouh! ajouta-t-il en soufflant comme un bœuf.
--Quel qu'il soit, commandant, reprit le missionnaire sans rien perdre de son calme, je vous serai obligé de le respecter.
--Hein? Quoi? Qu'est-ce? Hum! Pouh! Qu'est-ce qu'il a dit? By God! Je suppose qu'il se moque de moi. Qu'avez-vous dit, l'homme? Hum! Pouh!
--Vous supposez mal, commandant; je vous demande pourquoi vous êtes venu ici, voilà tout.
--Je suis venu... je suis venu, by God, parce que cela m'a fait plaisir! Je calcule, hum! Pouh! Mille tonnerres, que moi, gouverneur de la ville de Castroville, j'ai bien le droit d'aller où il me plaît. Au nom du diable, hum! Pouh! Ne me débitez pas de sottises, by God! Je suis très mal disposé en ce moment, et je suppose que si vous n'y prenez garde, hum, pouh, les choses pourront mal tourner pour vous avant qu'il soit longtemps, hum!
--Une menace n'est pas une réponse, commandant; j'attends toujours qu'il vous plaise de vous expliquer.
--Il se moque de moi, by God! Cet homme est fou, mille diables! Hum, pouh! Je suis bon protestant, moi. Hum, hum! Je me soucie peu de toutes vos singeries catholiques... hum, pouh, spuff, spuff! Je ne veux pas que vous débauchiez mes soldats irlandais avec vos mêmeries, by God! Qu'avez-vous à faire avec ces brutes ivrognes? Hum, pouh! Pourquoi allez-vous faire vos singeries avec ces idiots de Mexicains? Hum, pouh! Au nom du diable! Si ces Indiens dégoûtants et ces idiots Irlandais, qui sont toujours ivres de whisky, ont besoin d'une religion, hum, pouh, je les ferai instruire par leur caporal, à coups de bâton, mille tonnerres! Mais vous, hum, pouh, spuff, spuff! Allez-vous-en à tous les diables, dans votre pays; je suppose, by God, que vous n'êtes pas ici chez vous. Ces diables de Français, hum, pouh, se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas! Que vous font les stupides Irlandais et ces abrutis d'Indiens? Hum, pouh! Je calcule que je saurai vous faire déguerpir, by God! Hum, hum, spuff, spuff, spuff, pouh!
Malheureusement pour le digne commandant, cette magnifique période fut nettement coupée au plus bel endroit par une toux tellement forte, qu'elle fit un instant craindre au missionnaire de voir son singulier visiteur frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante.
Les traits du commandant étaient enflammés; les yeux lui sortaient de la tête; une bave écumeuse suintait aux commissures de ses lèvres; une toux convulsive agitait tout son corps, et il trépignait sur place comme s'il eût été atteint d'épilepsie.
Le missionnaire sourit avec un mélange de tristesse et de pitié en considérant cet homme qui se laissait, par l'ivresse et la colère, ravaler presque au niveau de la brute; il se leva, remplit un verre d'eau, et, s'approchant de l'Américain, qui continuait à gesticuler, trépigner, souffler et tousser sans réussir à prononcer une seule parole.
--Buvez ce verre d'eau, master Edward's, lui dit-il doucement.
Cette offre philanthropique produisit sur l'irascible officier un effet tout contraire à celui que le missionnaire en attendait.
Le commandant, comme s'il eût été soudain frappé d'une commotion électrique, bondit littéralement sur lui-même: comme une balle élastique.
--De l'eau! s'écria-t-il en roulant des yeux furibonds, de l'eau à moi! Hum, pouh, pouh! Ah! Brigand de Français, tu veux m'empoisonner; attends, by God! Chien de _Jeannie Crapaud_! Misérable mangeur de grenouilles! Hum, pouh! Attends, by God! Attends! ajouta-t-il en brandissant sa canne; je calcule que je vais te casser les reins, brute de Français! Hum, pouh, spuff!
Le missionnaire, sans s'émouvoir, reposa lentement sur la table le verre qu'il tenait à la main; puis il marcha droit à l'officier, croisa ses bras sur la poitrine et, le regardant bien en face en le couvrant d'un rayonnant et clair regard:
--Essayez, lui dit-il.
Il y eut un moment de silence terrible.
Le commandant, frappé malgré lui de la contenance ferme et résolue du missionnaire, fit un ou deux pas de retraite, en proie à une violente émotion intérieure; il leva sa canne à plusieurs reprises, mais sans frapper.
--Essayez donc, monsieur; j'attends. C'est en effet un grand trait de bravoure que d'insulter un homme sans défense et de frapper un prêtre.
--Un prêtre catholique, by God! Qu'est-ce que cela me fait à moi?
--Assez d'insultes, commandant Edward's Strum; remerciez Dieu, qui me donne le courage et la patience d'entendre vos injures et de pardonner à votre ivresse.
--Ivre, moi! By God, hum, pouh! s'écria-t-il avec un frémissement de rage. Chien de Français...
Malgré lui l'officier s'arrêta...
Celui-ci ne recula pas d'un pouce, ne fit pas un geste pour éviter le coup qui le menaçait.
Et il bondit la canne haute sur le prêtre.
--Faites-moi des excuses, misérable brute, hum, pouh! s'écria le commandant. Faites-moi des excuses, sinon...
--Je ne vous ferai pas d'excuses, monsieur, car je ne vous ai pas insulté; c'est vous qui m'en ferez, au contraire.
--Moi, des excuses, by God! Hum, pouh!
--Oui, dit froidement le prêtre.
--Ah! s'écria l'officier avec fureur. Eh bien, by God, en attendant, attrape cela!
Cette fois l'Américain ne se connaissait plus; la canne allait retomber sur les épaules du missionnaire.
Celui-ci étendit le bras, saisit le poignet du commandant avec une vigueur que l'on aurait été loin de supposer dans un homme d'apparence si faible, et le lui tordit avec une telle force qu'il fut contraint de laisser échapper sa canne.
Puis le missionnaire repoussa dédaigneusement l'officier, qui jeta un hurlement de rage et recula, malgré lui, de quelques pas.
--Chien de Français! s'écria-t-il.
--Oui, monsieur, reprit froidement le jeune homme, je suis Français, et, en cette qualité, je saurai toujours faire respecter en moi la noble nation à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, et le Dieu que je sers et dont je suis un des plus humbles serviteurs. Un missionnaire est un soldat; si l'habit qu'il porte lui enseigne l'humilité, la patience, il l'oblige encore à faire respecter en lui le caractère sacré dont il est revêtu. Je puis supporter sans me plaindre, avec joie même, les tortures qui me seront infligées par de pauvres êtres ignorants plongés dans la barbarie, car, en me torturant, ils ne savent ce qu'ils font; mais sachez-le bien, commandant Edward's Strum, comme Français et comme prêtre, je ne me laisserai jamais insulter par un homme de ma condition, un officier qui devrait être instruit, intelligent, homme du monde, et qui, se laissant dominer et abrutir par l'excès des liqueurs fortes, pousse l'indignité jusqu'à commettre la lâcheté d'abreuver d'injures grossières un pauvre prêtre sans défense, méconnaît ses devoirs au point de persécuter et de se faire l'ennemi de celui dont il devrait, au contraire, être non seulement le protecteur, mais encore le défenseur-né.
--By...
--Silence, monsieur! Assez longtemps je vous ai écouté sans vous interrompre; laissez-moi terminer ce que j'ai à vous dire: je serai bref. Je suis ici avec l'autorisation expresse de votre gouvernement, pour y remplir une mission de paix et de charité. Cette mission, je m'en acquitte, Dieu m'en est témoin, avec tout le courage, l'abnégation et le dévouement que comportent la faiblesse et les défaillances de la nature humaine. Je secours les malheureux, je les console, je leur enseigne leurs devoirs envers leur Créateur et même envers vous; j'ai le droit à la protection générale, à la vôtre surtout, monsieur, puisque je suis le curé de la ville où vous commandez. Je n'adresserai de plaintes à personne contre les traitements indignes que vous avez prétendu me faire souffrir; mais sachez bien ceci, commandant Edward's Strum: si vous vous obstinez à me persécuter sans cause, à m'insulter sans raison, je vous jure, sur mon honneur de Français, sur ma foi de prêtre, que je saurai me faire respecter de vous; maintenant parlez, monsieur, je vous écoute; seulement hâtez-vous, je vous prie. Des devoirs impérieux, les derniers sacrements à administrer à un mourant, réclament ma présence à plusieurs lieues d'ici, et déjà depuis longtemps je devrais être au chevet de ce malheureux, dont l'âme n'attend peut-être qu'une consolation pour s'envoler vers le ciel.
Il y eut une pause de quelques secondes.
Une réaction étrange s'était opérée dans l'esprit de l'officier américain; l'émotion avait dominé l'ivresse; il comprenait maintenant toute l'indignité de sa conduite; il avait honte des épithètes grossières qu'il s'était laissé aller à prononcer.