Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine
Part 17
En effet, en ce moment, une douzaine de personnes émergeaient du couvert de la forêt et s'avançaient vers l'endroit où Matasiete et moi nous étions arrêtés.
Le bandit tourna la tête du côté des nouveaux venus, et il grommela entre ses dents:
--Allons! Bon! Cela va être amusant! Après tout, mourir pour mourir, puisqu'il faut finir par là, autant tout de suite que plus tard. Attendons; qui sait?
Et, s'appuyant le dos contre le corps de son cheval, il fouilla dans sa poche, en retira du papier et du tabac, tordit une cigarette, battit le briquet, et commença à fumer avec un sang-froid imperturbable, après m'avoir dit en haussant les épaules:
--Vous aviez bien besoin de vous occuper de mes affaires, vous!
II
Le missionnaire et le bandit.
Les nouveaux venus formaient une petite troupe d'une dizaine d'individus environ, pour la plupart Indiens mansos, c'est-à-dire civilisés, ou à peu près. Ceux-ci trottaient au pas gymnastique, autour de quatre cavaliers revêtus de costumes de Rancheros, et semblant appartenir à la race blanche.
Parmi eux se trouvait un prêtre, ou plutôt un missionnaire.
Lorsque la petite troupe arriva à l'endroit où le bandit continuait à fumer, comme s'il eût été complètement étranger à ce qui se passait autour de lui, elle fît halte. Les peones, c'est-à-dire les serviteurs indiens, se tinrent respectueusement à l'écart; les blancs mirent pied à terre.
Le missionnaire était pâle; il semblait souffrir; il portait le bras en écharpe, et quelques gouttes de sang mouchetaient sa soutane blanche.
En m'apercevant, il mit vivement pied à terre, s'approcha de moi et, après m'avoir salué de la façon la plus amicale:
--Soyez le bienvenu dans nos parages, señor, me dit-il; que Dieu soit béni pour vous avoir envoyé à nous!
Je m'inclinai et je rendis au vieillard l'affectueux salut qu'il me faisait.
Il se tourna alors vers les Indiens, qui faisaient entendre de sourds murmures et semblaient menacer le bandit:
--Silence, mes enfants! leur dit-il d'une voix douce et harmonieuse; n'insultez pas cet homme: si grandes que soient les fautes qu'il a commises, un repentir sincère peut lui faire obtenir son pardon du Tout-Puissant. Nous ne sommes pas ses juges; nous ne pouvons qu'implorer pour lui la clémence divine. Dieu n'a-t-il pas dit: La vengeance m'appartient?
Les Indiens baissèrent la tête sans répondre.
--Voulez-vous remettre votre prisonnier entre mes mains? me demanda le religieux.
Il vous appartient, mon père, répondis-je.
Je vous remercie, fit-il avec un charmant sourire, et, se penchant vers le bandit, toujours froid et impassible en apparence: Levez-vous, Pedro Omnès, lui dit-il.
Le coureur de bois tressaillit; une ombre passa sur son visage.
Il bondit sur ses pieds avec la légèreté d'une panthère, jeta loin de lui sa cigarette à demi-consumée, croisa les bras sur la poitrine, et, s'inclinant avec un rire forcé devant le religieux, toujours calme et souriant:
--Que me voulez-vous, padre? dit-il d'une voix rude.
Celui-ci l'examina un instant avec une expression de profonde pitié, puis, après avoir hoché la tête à deux ou trois reprises différentes:
--Que vous ai-je fait, Pedro Omnès, lui demanda-t-il d'un ton de reproche, pour que vous ayez voulu m'assassiner?
--Vous assassiner, moi, padre Sebastian? s'écria le bandit en se reculant avec surprise, je n'ai jamais voulu vous assassiner, mon père, car je vous aime, je vous respecte, et je sais que vous êtes un homme de Dieu.
--Cependant, mon fils, vous avez tiré sur moi un coup de fusil et un coup de pistolet, il y a à peine une demi-heure.
--Oh, oh! Il y a pour sûr quelque diablerie là-dessous; jamais, mon père, jamais, même en rêve, la pensée ne m'est venue de vous assassiner! Et il ajouta, tout en riant d'un air cynique: Allons, bon! Voilà bien une autre histoire! Si c'était vrai, pourquoi ne le dirais-je pas? Tenez, padre Sebastian, aussi vrai que vous êtes un digne et saint homme, et moi un affreux coquin, celui que je voulais tuer, c'était Juan Cabral, ce chien couchant qui est là, tenez; il ne perdra pas pour attendre; s'il ne s'était pas caché derrière vous, son affaire serait faite.
--Il ne s'est pas caché derrière moi; c'est moi qui me suis mis devant lui. Dieu a permis que sa vie fût ainsi sauvée et que le crime que vous méditiez ne réussît pas.
--Je n'ai plus rien à dire, padre, sinon que je suis un misérable, que j'ai mérité vingt fois la mort, et que plus tôt on me la donnera, mieux ce sera. Il y a justement là de magnifiques mohaganys (acajous), qui semblent tout exprès avancer gracieusement leurs branches vers moi, comme pour vous inviter à m'y suspendre.
Le missionnaire examinait attentivement le bandit avec une expression de profonde pitié, tandis que deux larmes coulaient lentement le long de ses joues.
--Non, dit-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, ce serait un crime que de vous lancer ainsi dans l'éternité, lorsque votre cœur est encore fermé au repentir, malheureuse créature coupable; Dieu a permis, dans sa bonté, que j'aie été seul atteint; j'ai donc le droit de vous pardonner; voici un autre cheval pour remplacer celui que vous avez perdu. Allez, et repentez-vous!
Le bandit jeta un regard inquiet autour de lui; il ne comprenait pas.
--Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là? fit-il enfin d'un air de doute.
Le missionnaire sourit avec mélancolie.
--Pourquoi vous tromperais-je? répondit-il; allez en paix, et que le Seigneur soit avec vous!
--Comme vous voudrez, padre; c'est égal, vous avez tort; il valait mieux en finir tout de suite, puisque vous y étiez; quant à Juan Cabral, si je le retrouve...
--Silence, malheureux! Est-ce donc ainsi que vous m'êtes reconnaissant? interrompit vivement le missionnaire.
--C'est vrai, padre! Je vous dois la vie, je m'en souviendrai; il y a des dettes que je paie toujours. Adieu, padre!
Et tournant brusquement le dos, sans cérémonie, il commença, tout en sifflant une «samajueja», à enlever les harnais de son cheval mort.
--Pauvre malheureuse créature! murmura le missionnaire avec un accent de pitié, et, s'adressant à moi: Avant une demi-heure, nous arriverons à la mission, señor; ne me ferez-vous pas l'honneur d'y accepter l'hospitalité pour cette nuit?
--Avec joie, mon père, répondis-je, et tout l'honneur sera pour moi, soyez-en convaincu.
La petite troupe se remit alors en marche, sans plus s'occuper de Matasiete, qu'elle laissa libre de devenir ce que bon lui semblerait.
Je m'étais placé auprès du père Sebastian, et nous cheminions côte à côte, tout en nous entretenant à demi-voix.
La scène dont j'avais été témoin, et dans laquelle j'avais joué un rôle si à l'improviste, m'intriguait fort; ma curiosité était vivement excitée, et je désirais obtenir certains renseignements, quoique je fusse très embarrassé pour entamer cette question délicate.
Heureusement le père Sebastian, à la pénétration duquel rien n'échappait, s'aperçut des efforts que je faisais pour ne pas laisser paraître ma curiosité, et il vint généreusement à mon secours, au moment où je m'y attendais le moins.
--Vous désireriez, n'est-ce pas, me dit-il avec le doux et mélancolique sourire qui lui était habituel, connaître les causes qui ont amené la scène qui s'est passée devant vous?
--Je vous l'avoue humblement, mon père, répondis-je en souriant, quelque mauvaise opinion que vous deviez prendre de moi.
--Pourquoi prendrais-je une mauvaise opinion de vous, señor? me répondit le père Sebastian. Votre curiosité est naturelle; elle n'a rien qui puisse me blesser. C'est une triste histoire, et, puisque vous désirez l'entendre, écoutez-moi. J'espère avoir le temps de vous la raconter avant que nous n'arrivions à la mission.
Cette histoire, je vais la raconter à mon tour au lecteur, en le priant de me laisser substituer mon récit à celui du missionnaire.
III
Le récit.
Vers 1780, il existait à Mexico une riche et puissante famille dont les ancêtres, de pure origine espagnole, venus en Amérique à la suite de Fernand Cortez, avaient aidé le célèbre aventurier à conquérir le Mexique, et avaient été récompensés par des biens immenses que cette famille possédait encore.
Don Crestoval Nuñes de Figueroa, chef de cette famille, était demeuré veuf avec deux fils qui, à l'époque où commence cette histoire, avaient, l'aîné, don Pedro, dix-neuf ans, et son frère, don Sebastian, seize à peine.
Ainsi que cela est l'habitude dans les grandes familles, don Pedro fut envoyé en Espagne afin d'y terminer ses études et de pouvoir entrer dans l'armée.
Le cadet fut mis au séminaire.
Lorsqu'éclata la guerre de l'indépendance mexicaine, dont Hidalgo donna le signal en 1808, don Pedro, alors âgé de quarante-deux ans environ, était brigadier; quant à son frère, il avait reçu les ordres, et était parti depuis plus de dix ans pour l'Oregon, où il était devenu le chef d'une mission importante.
Bien des années s'écoulèrent sans que les deux frères entendissent parler l'un de l'autre: chacun avait embrassé une carrière différente, et ils n'espéraient probablement plus se revoir.
Le padre Sebastian avait conservé, au fond du cœur, une profonde et sincère amitié pour son frère aîné; il souffrait vivement de cette séparation et interrogeait avidement les rares voyageurs qui passaient à la mission pour obtenir des nouvelles de son frère.
Un des premiers jours du mois de février 1835, un jeune homme, nommé Juan Cabral, se présenta au padre Sebastian. Ce jeune homme était porteur d'une lettre du général don Pedro de Figueroa. Dans cette lettre, le général informait son frère qu'à la suite d'une de ces innombrables révolutions qui, sans cesse bouleversent le Mexique, le parti auquel il appartenait avait été vaincu et la plupart de ses chefs fusillés. Mis hors la loi et complètement ruiné, il avait pu, grâce à un ami fidèle, échapper à la mort, sortir de Mexico, et déjouer toutes les poursuites dirigées contre lui. Il venait, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, rejoindre son frère, près duquel il voulait passer les quelques jours qui lui restaient à vivre. Avant quinze jours, il serait à la mission.
A la lecture de cette lettre, le padre Sebastian éprouva une grande joie mêlée d'une profonde douleur; il interrogea Juan Cabral: celui-ci lui dit que le général n'avait avec lui que dix personnes, qu'il marchait à petites journées parce que sa femme était malade depuis le départ de Mexico, et que son état réclamait des soins infinis; de plus, sa fille Carmen, charmante enfant de quinze ans à peine, ne supportait qu'avec une extrême difficulté les fatigues de la route; quant au fils, don Miguel, c'était un beau et fier jeune homme de dix-sept ans, auquel on aurait pu en donner vingt, tant il était grand et fort, et dont le courage, la bonne humeur et l'intarissable gaieté soutenaient le moral de tous les membres de la petite caravane.
Le padre Sebastian se mit aussitôt à tout préparer pour l'arrivée de son frère, qu'il croyait prochaine. Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent, et le général ne parut pas.
Le padre Sebastian était en proie à une inquiétude mortelle: son frère et ceux qui l'accompagnaient avaient sans doute succombé dans le désert. Que faire? Comment obtenir des renseignements?
L'âge du missionnaire ne lui permettait pas d'aller à la recherche de la caravane. Les moyens lui manquaient complètement pour mettre un tel projet à exécution; et puis, aurait-il eu en son pouvoir les hommes, les chevaux et les armes qu'il lui fallait, de quel côté se serait-il dirigé?
Le désert est immense, inconnu; ses mystérieuses profondeurs sont insondables. Plus les jours se succédaient les uns aux autres, plus le désespoir du padre Sebastian augmentait, maintenant qu'il croyait avoir acquis la triste certitude que jamais son frère ne reparaîtrait.
Un matin, Juan Cabral se présenta au missionnaire; le brave garçon était armé et équipé comme pour un long voyage.
--Mon père, lui dit-il, donnez-moi votre bénédiction; je pars.
--Tu pars? lui demanda le padre Sebastian; où vas-tu, mon fils?
--Mon père, reprit le généreux jeune homme, je ne puis demeurer plus longtemps ici, j'ai le cœur brisé; je veux aller à la recherche du général et de sa famille. Il vous est impossible de quitter la mission; moi, je ne vous suis bon à rien; je veux me mettre sur la piste de ceux que j'aime, et, je vous jure, s'ils existent encore, je les retrouverai.
--Mon pauvre enfant, fit le missionnaire eu hochant la tête, ceux que nous pleurons sont morts, bien morts; nous ne les reverrons jamais.
--Peut-être, mon père! Mais quelque chose me dit à moi que Miguel et sa sœur existent encore; quoique je sois beaucoup plus âgé que lui, Miguel a été nourri par ma mère, nous avons sucé le même lait; où qu'il soit, je suis certain qu'il m'attend; je vais à sa rencontre.
--C'est à la mort que tu marches.
--Non, mon père; Dieu aime les bons cœurs, il me viendra en aide. Donnez-moi votre bénédiction, afin que je parte le cœur léger.
Le missionnaire serra le brave garçon sur son cœur en fondant en larmes.
--Va, mon fils, lui dit-il; et que Dieu te protège!
Une heure plus tard, Juan Cabral se mettait en route.
Juan Cabral était un garçon de vingt-deux à vingt-trois ans, grand, bien bâti, d'une adresse et d'une vigueur extraordinaires; habitué depuis son enfance à courir la frontière dans tous les sens, le désert n'avait rien d'effrayant pour lui; il savait comment y vivre, et de quelle façon s'y conduire.
Quatre jours après son départ de la mission, au moment où il se préparait à monter à cheval, un sourd rauquement se fit entendre près de lui, et un magnifique jaguar, bondissant à travers les broussailles, passa à portée de fusil de son campement. Juan Cabral était Mexicain, c'est-à-dire chasseur. Il s'élança immédiatement à la poursuite du fauve.
Le jaguar, ou tigre d'Amérique (félis unca), est un carnivore du genre chat; il est le plus grand des animaux de son genre: sa longueur est de près de deux mètres, sans compter la queue, qui a soixante centimètres de long; sa hauteur est de huit décimètres; son pelage, d'un fauve vif en dessus, est marbré à la tête, au cou et le long des flancs, de taches noires plus ou moins ocellées; le dessous du corps est blanc, parsemé de taches noires. Cet animal est très féroce; il attaque souvent l'homme, mais il fait surtout une guerre acharnée aux chevaux, aux génisses, aux taureaux. On le voit aussi courir après le gibier, se lancer dans l'eau pour saisir certains poissons dont il est très friand, et, poussé par la faim, il n'hésite pas à se mesurer avec un adversaire bien autrement redoutable, l'alligator. L'agilité du jaguar est extraordinaire; elle lui permet de monter, à l'aide de ses griffes, jusqu'à la cime des arbres, même dépouillés de leurs branches et élevés à plus de soixante pieds du sol. On comprend que la chasse d'un aussi terrible animal est un jeu assez dangereux, et combien ceux qui s'y livrent ont besoin d'adresse, de courage et surtout de sang-froid.
Tout à coup, le jaguar se vautra et sembla tomber en arrêt. Au même instant un cri d'épouvante se fit entendre: ce cri glaça d'effroi le cœur du jeune homme. Il fouetta désespérément son cheval et, épaulant son rifle, il lâcha la détente.
Le jaguar bondit sur lui-même en poussant un hurlement furieux, et retomba mort: la balle de l'intrépide chasseur lui avait fracassé le crâne. Mais Juan Cabral, sans s'occuper davantage du fauve, s'élança à corps perdu dans les buissons. Ses recherches ne furent pas longues. A quelques pas à peine sous le couvert, il aperçut une jeune fille étendue, évanouie, sur l'herbe.
--Oh! s'écria-t-il avec désespoir; Carmen! C'est Carmen! Mon cœur me l'avait dit.
C'était en effet Carmen, la fille du général de Figueroa, que le jeune homme avait retrouvée d'une façon si providentielle. La frayeur seule l'avait fait évanouir; les soins que lui prodigua le jeune homme ne tardèrent pas à la rappeler à la vie.
--C'est toi, Juanito, dit-elle en souriant aussitôt qu'elle put parler; il y a longtemps, frère, que nous t'attendons!
--Pauvre Carmen! murmura le jeune homme en la comblant de caresses; me voici, rassure-toi. Où est Miguel?
--Miguel, murmura-t-elle, il est près d'ici, il chasse.
--Mais comment se fait-il que tu sois seule ici, chère enfant?
--J'étais allée prier sur la tombe de mon père, répondit-elle en fondant en larmes.
--Le général est mort? s'écria douloureusement le jeune homme.
--Hélas! murmura-t-elle, ils sont tous morts! Miguel et moi avons seuls échappé.
Le jeune homme cacha son visage dans ses mains et pleura. Lorsque sa première émotion fut un peu calmée, la jeune fille se leva, et, s'appuyant doucement sur son bras:
--Vien! lui dit-elle. Notre cabane est près d'ici. Hâtons-nous. Si Miguel ne me retrouvait pas à la hutte, il serait inquiet. Hâtons-nous, avant qu'il ne revienne!
--Allons! dit le jeune homme.
Les deux jeunes gens se mirent lentement en route, et, après avoir marché pendant dix minutes à peine, ils atteignirent une de ces cabanes construites en branches sèches et auxquelles dans le pays on donne le nom de «jacales». Cette misérable demeure, construite un peu à l'aventure, était séparée en deux parties. A la propreté qui régnait dans l'intérieur, on reconnaissait les soins attentifs d'une femme.
--Entre, Juan Cabral, dit la jeune fille; voici notre demeure.
Et elle ajouta, avec un sourire d'une expression navrante, où perçait cependant, un certain orgueil:
--C'est moi qui suis chargée des soins du ménage.
Le jeune homme attacha son cheval à un arbre et pénétra dans le jacal.
IV
Le magnolia.
Il y avait à peine un quart d'heure que Juan Cabral était dans le jacal, lorsque tout à coup une voix joyeuse s'écria au dehors:
--Ah! Je savais bien, moi, qu'il ne nous avait pas abandonnés et qu'il reviendrait.
Au même instant, un beau et fier jeune homme de dix-sept ans à peine, aux traits mâles et énergiques, et tenant un fusil à la main, pénétra dans la hutte.
--Juan, je t'attendais, dit-il.
--Me voici, Miguel, répondit simplement le jeune homme.
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre et se tinrent embrassés.
--Oui, dit Carmen de sa voix douce et mélodieuse, il est revenu, mon frère de lait, et la première chose qu'il a faite a été de me sauver la vie.
--Te sauver la vie, chère sœur! dit Miguel en pâlissant.
--Rien de moins. N'as-tu pas vu un jaguar mort à quelques pas d'ici?
--En effet, j'avais entendu un coup de feu, et je me dirigeais en toute hâte du côté où avait résonné la détonation, lorsque je me suis trouvé face à face avec ce jaguar, une magnifique bête!
--Eh bien, mon frère, cette magnifique bête m'aurait parfaitement dévorée, car je m'étais évanouie de frayeur en l'apercevant, si Juan n'était pas arrivé à l'improviste.
--Merci, Juanito, dit le jeune homme en pressant affectueusement la main de son frère de lait. Ah! Pourquoi n'étais-je pas là? Mais je ne le regrette point, puisque tu y étais, toi, frère. Tu étais allée, n'est-ce pas, ajouta-t-il en s'adressant à sa sœur, prier sur la tombe de notre père? Il ne pouvait rien t'arriver, ma Carmen chérie, son âme veillait sur toi.
Lorsque les trois jeunes gens eurent repris un peu de sang-froid, Juan Cabral s'informa de ce qui s'était passé depuis que, sur l'ordre du général, il avait quitté la caravane pour se rendre à la mission. Miguel ne fit aucune difficulté pour tout lui dire: l'histoire était courte, mais navrante.
Deux jours après le départ du jeune homme, la caravane s'était égarée au milieu de ces plaines immenses et sans routes tracées qui forment la plus grande partie du désert. Les Mexicains errèrent quelques jours à l'aventure sans pouvoir retrouver leur chemin. Pendant ces longues courses, faites au hasard, le général, séparé un instant de ses compagnons, avait pénétré, sans trop savoir comment, au fond d'un vallon étroit, entouré de toutes parts de hautes collines, et que le hasard seul pouvait faire découvrir. Ce vallon était traversé par un maigre ruisseau qui tombait en cascade du sommet d'une montagne assez élevée. Soudain, le général eut un éblouissement. Il était enveloppé d'or; il y avait de l'or partout, amoncelé sous les pieds de son cheval, dans le lit du ruisseau. Le général se trouvait au milieu d'un de ces riches «placeres» comme les déserts mexicains en renferment tant dans leurs profondeurs inconnues.
Le général tressaillit à la vue de ces immenses richesses. Il lui serait donc permis de reconstituer un jour la fortune perdue de ses enfants. Il examina soigneusement les lieux, afin de les reconnaître, ramassa quelques lingots d'or, puis il sortit du vallon et rejoignit ses compagnons, que sa longue absence commençait à inquiéter.
Deux jours plus tard, au coucher du soleil, un voyageur se présenta au campement du général: ce voyageur était un coureur de bois mexicain, un «gambucino» ou chercheur d'or; il disait se nommer Pedro Omnès. Le général accueillit ce chasseur d'une façon cordiale, et lui demanda s'il pouvait le conduire à la mission de Sainte-Marie; ainsi se nommait l'endroit où il se rendait. Pedro Omnès ne fit aucune difficulté, moyennant rétribution, de servir de guide à la caravane. Le lendemain, on se mit en route.
Cet homme avait su inspirer une si grande confiance au général, qu'au bout de deux ou trois jours il ne fit aucune difficulté pour montrer à Pedro Omnès les lingots qu'il avait ramassés et lui révéler la découverte qu'il avait faite d'un riche placer. Cette confiance, qu'il avait témoignée un peu à la légère à un homme qu'il ne connaissait qu'à peine, devait coûter cher au général.
Pedro Omnès était un bandit de la pire espèce. La révélation qui lui avait été si imprudemment faite par le général éveilla sa cupidité, et lui suggéra l'idée de s'emparer, n'importe à quel prix, du placer. Malheureusement, la révélation n'était pas complète; le général n'avait pas dit au bandit, probablement parce que cela ne lui était pas venu à la pensée, le gisement du placer. C'était ce gisement qu'à tout prix le bandit voulait connaître. Mais ce fut vainement qu'il remit le général sur ce sujet; celui-ci, soit qu'il commençât à se méfier du chasseur, soit pour toute autre cause, s'obstina à détourner la conversation et à ne plus revenir sur ce sujet. Pedro Omnès en fut pour ses peines et ne put rien découvrir. Mais il ne se rebuta pas et il changea de batterie. Le chasseur mûrit son projet avec cette ténacité féline qui caractérise les Indiens; puis, lorsque sa résolution fut définitivement prise, il la mit à exécution sans hésiter, sans crainte comme sans remords. Il savait qu'une tribu d'Indiens pillards campait à peu de distance de la route suivie par la caravane. Rien ne lui était plus facile que de s'entendre avec ces misérables.
Un soir, lorsque tous les Mexicains furent endormis, que les sentinelles elles-mêmes, accablées de fatigue, eurent cédé au sommeil, le misérable s'évada et se rendit au camp des Apaches. Ces Indiens étaient des Apaches. Il fut reçu avec des cris de joie parmi ces sauvages, et bientôt tout fut convenu entre lui et eux. La nuit même, un peu avant le coucher du soleil, les Mexicains furent assaillis à l'improviste par une nuée d'Indiens qui se ruèrent en hurlant contre leurs retranchements. Avant même que les blancs, surpris à l'improviste, eussent eu le temps de se mettre en défense, le camp était envahi, et les Mexicains se défendaient opiniâtrement dans un combat corps à corps qui devait leur devenir fatal. Le premier coup de feu tiré par les Apaches frappa la malheureuse épouse du général, qui tomba en s'écriant avec désespoir:
--Sauve nos enfants!