Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine
Part 16
Dans une île éloignée de cinquante lieues environ de Tonga-Tabou, il y avait un jeune chef qui, à plusieurs reprises, était venu à l'improviste faire des descentes sur le territoire d'Akou-to-mé-ah, ne se retirant qu'après avoir emmené les femmes et les enfants qu'il avait pu surprendre.
Le grand-chef ne supportait qu'avec impatience ces agressions répétées, et il résolut d'y mettre un terme.
Quinze pirogues de guerre, montées chacune par vingt-cinq guerriers et commandées par lui, Akou-to-mé-ah, et son allié Tobash-Illow, quittèrent un matin Tonga-Tabou et se dirigèrent en bon ordre vers l'Ile dont leur ennemi était le chef.
L'expédition fut heureuse; le débarquement s'opéra sans encombre.
Les ennemis, surpris à l'improviste, éprouvèrent une défaite qui put passer pour un désastre.
Quarante prisonniers, au nombre desquels se trouvait le chef de l'île lui-même, furent embarqués sur les pirogues d'Akou-to-mé-ah.
Puis l'expédition reprit le chemin de Tonga-Tabou.
J'ai oublié de dire que les indigènes de Tonga-Tabou, de même que ceux des Iles-Marquises, de la Nouvelle-Calédonie et de tant d'autres îles de l'Archipel dangereux, sont anthropophages.
Les prisonniers étaient destinés à faire les frais de l'horrible festin que le grand-chef de Tonga-Tabou avait l'intention d'offrir à ses sujets, en réjouissance de la victoire qu'il venait de remporter.
Depuis vingt-quatre heures environ, les vainqueurs avaient repris la mer, quand, vers le soir, une heure avant le coucher du soleil, la flotte des Kanaks fut assaillie par une effroyable tempête et englobée dans un de ces cyclones qui ravagent si souvent ces parages.
Pendant trois jours entiers, la tempête sévit avec une incroyable fureur.
Bien qu'assez éloigné de la zone où elle régnait, j'avais à bord de ma goélette, senti les derniers effort de l'ouragan, et couru grand risque de me perdre, corps et biens.
Lorsque le vent fut tombé et le calme rétabli, toutes les pirogues kanaques, dispersées et entraînées bien loin de la route, avaient disparu.
Une seule, celle montée par Akou-to-mé-ah et Tobash-Illow, avait réussi tant bien que mal, à demi-brisée et complètement désemparée, à résister aux efforts de la tempête.
Quant aux autres pirogues, jamais on n'en entendit plus parler.
Sans doute elles avaient sombré pendant le cyclone.
La pirogue royale était montée par quarante hommes, au nombre desquels se trouvaient douze prisonniers.
La situation des malheureux Kanaks était des plus critiques.
Ils se trouvaient perdus sur la mer, dans un canot à moitié brisé, sans voiles, sans pagaies, et, ce qui était plus affreux encore, sans vivres et sans eau potable.
Ils ne comptaient que sur une traversée de trente-six heures.
Le peu de vivres et d'eau qu'ils avaient embarqué avait été emporté par les lames; il ne leur restait plus rien.
Alors il se passa quelque chose d'horrible à bord de cette malheureuse embarcation.
Les prisonniers furent tués les uns après les autres, et leur chair palpitante fut dévorée par ces cannibales.
Ces effroyables vivres durèrent plusieurs jours; puis, enfin, de tous les prisonniers, il ne resta plus que le jeune chef de l'île.
Les Kanaks voulurent l'égorger.
Akou-to-mé-ah s'y opposa; non pas que son cœur fût ému de pitié pour l'infortuné jeune homme, mais parce qu'il le regardait comme un trophée dont il ne voulait pas se dessaisir, et qu'il voulait le ramener vivant à Tonga-Tabou.
Les Kanaks s'insurgèrent; on se battit.
Plusieurs furent tués dans la mêlée; ils servirent de pâture aux survivants.
Les choses continuèrent jusqu'à ce qu'enfin, une heure avant que je n'aperçusse la pirogue, une lutte suprême se fût engagée entre les trois chefs et ceux des Kanaks qui vivaient encore.
On sait quel en fut le résultat, et comment je réussis à sauver les trois blessés.
Malgré les témoignages d'amitié dont m'accablait Akou-to-mé-ah, je me trouvais assez embarrassé.
Je ne me souciais pas, moi seul Européen, de m'aventurer sur la terre des Tonga-Tabou, dont la réputation sinistre me faisait frissonner malgré moi.
Cependant j'avais mis le cap sur l'île.
Mon intention était, dès que je ne serais plus qu'à deux ou trois encablures de terre, de prier mes trois passagers, maintenant parfaitement bien portants, de sauter par dessus la lisse de ma goélette et de gagner l'île à la nage.
Je n'avais trouvé que ce moyen de me débarrasser d'eux sans risquer de leur servir de beefsteak.
Mais Akou-to-mé-ah ne l'entendait pas ainsi; le digne chef s'était réellement pris d'une belle passion pour moi.
Chez toutes les natures primitives, les sentiments bons ou mauvais sont poussés à l'extrême.
Un matin, le chef se présenta à moi, accompagné d'un de mes Kanaks.
--Tu es mon frère, me dit-il, mon _tayo_; cet homme va te marquer, pour que mes enfants te reconnaissent; laisse-moi faire, et ne crains rien.
--Sacrebleu! répondis-je; je crains tout, au contraire!
Le chef n'avais lu Racine, que je parodiais si joliment; il ne fit que rire de ma réponse, me prit le bras gauche, et se tournant vers le Kanak qui se tenait près de lui:
--Va, dit-il.
J'étais trop longtemps en Amérique et surtout en Océanie, pour ne pas être au fait des mœurs indiennes; je me doutais de ce qui allait se passer.
Ma crainte, je ne sais comment, fit aussitôt place à une insouciance et à une curiosité extrêmes; bref, je me laissai faire.
A plusieurs reprises, mes amis m'ont demandé, sans que j'ai jamais voulu leur répondre, pourquoi j'avais un point noir marqué à la naissance du pouce de la main gauche, une tête de mort, deux os en croix et trois points en triangle au poignet du même bras, puis un peu plus haut une espèce de fer à cheval frangé de points noirs.
Ces divers signes me furent tatoués par ordre d'Akou-to-mé-ah, aidé du Kanak qu'il avait requis à cet effet.
Pendant tout le temps que dura l'opération, qui me fit beaucoup souffrir, le chef me tint le bras.
Quand le tatouage fut terminé, le chef frotta son nez contre le mien, et me dit avec un accent joyeux:
--Là, maintenant, tu n'es plus un visage pâle; tu es mon tayo.
Et voilà comment je fus tatoué.
Trois jours après, la goélette se trouva en vue de Tonga-Tabou.
Je me préparais à débarquer, quand le grand chef s'avança vers moi, et, avant que je pusse dire un mot, me posa la main sur l'épaule en me montrant mon tatouage:
--Tayo, me dit-il; toi, c'est moi; tu es un chef de ma nation.
Et, me quittant aussitôt, il prit la direction de la goélette.
Je le laissai faire.
Deux heures plus tard, la _Sauteuse_ disparaissait au milieu des palétuviers et mouillait bord à terre, où, dans une petite baie de l'aspect le plus ravissant, l'on voyait s'étager, sur les flancs verdoyants d'une colline qui fermait l'horizon de ce côté, une foule de cases fort gentiment construites, et distribuées de la façon la plus pittoresque.
Le rivage était couvert d'au moins mille à quinze cents individus, hommes, femmes, enfants, tous armés, riant criant, gesticulant, comme une légion de démons.
Bien que je fisse bonne contenance, je n'étais, je l'avoue, que très peu rassuré, et je maudissais intérieurement cette incurable curiosité qui me pousse toujours à me jeter la tête la première dans les guêpiers qui se présentent devant moi.
Akou-to-mé-ah souriait de son plus charmant sourire.
Il fit un signe.
Mes Kanaks établirent immédiatement une planche du bord à terre.
Définitivement, le chef avait pris le commandement de ma goélette, et je n'étais plus que passager à mon bord; mes matelots lui obéissaient avec un empressement qui me semblait de très mauvais augure pour mes relations ultérieures avec eux.
Lorsque la communication fut établie entre le rivage et le bâtiment, le chef prononça quelques mots que je n'entendis pas, mais qui furent parfaitement compris par mes Kanaks.
Ils se ruèrent immédiatement sur le jeune chef prisonnier et, en quelques secondes, le malheureux se trouva ficelé comme une carotte de tabac.
Je me sentis pâlir.
Mais, sans rien témoigner de la crainte que j'éprouvais, je glissai les mains dans les poches de mon pantalon, où j'avais eu la précaution de placer une paire de pistolets à deux coups.
Malheureusement, les revolvers n'étaient pas encore inventés à cette époque. Mais, en sentant mes pistolets, je me rassurai quelque peu; je tenais la vie de quatre hommes.
Ce n'était pas beaucoup, mais c'était assez pour ne pas mourir sans vengeance.
Au moment où j'essayais tout doucement d'armer mes garnitures de poche, pour ne pas être pris à l'improviste, le grand chef se tourna vers moi, et toujours souriant:
--Viens, tayo, me convia-t-il.
Cette invitation ressemblait parfaitement à un ordre; mais comme il n'y avait pas moyen de l'éluder, je fis de mon côté un sourire que je tâchai de rendre le plus gracieux possible, mais qui ne fut très probablement qu'une horrible grimace, et j'obéis.
En ce moment Tobash-Illow vint silencieusement se placer auprès de moi, si bien que je me trouvai marcher entre lui et mon tayo.
--Bon, murmurai-je à part moi; mon compte est réglé: me voilà comme Jésus entre les deux larrons; malheureusement, le bon n'y est pas.
--Sacredieu! ajoutai-je mentalement, une fois à terre, nous allons rire.
A peine achevai-je cette réflexion assez peu rassurante, que je me trouvai sur le rivage.
La foule s'avança vers nous en poussant de véritables hurlements de bêtes fauves, lesquels prétendaient être des cris de joie.
Akou-to-mé-ah s'arrêta, me prit par le bras gauche, qu'il éleva en l'air, et le montrant à la multitude ébahie:
--«Ameneg Tayo Tabou!» cria-t-il d'un ton de commandement.
C'est-à-dire en français: Celui-ci est mon ami; il est sacré!
Ces paroles à peine prononcées, toute la foule s'écroula comme un seul homme, la face contre terre.
Ceci fut exécuté avec une telle rapidité de changement à vue et de façon si grotesque, que je ne pus m'empêcher de rire.
Je renfonçai mes pistolets dans mes poches, et frisai ma moustache d'un air superbe.
Mon _tayo_ avait dit vrai: j'étais un autre lui-même.
A compter de ce moment, ce ne fut plus du respect que l'on me témoigna, mais de la vénération.
D'autant plus que le grand chef s'était hâté de raconter à qui avait voulu l'entendre, et cela avec une franchise que l'on rencontre rarement chez les hommes dits civilisés, quel immense service je lui avais rendu et de quelle manière je lui avais sauvé la vie.
Le chef ne se borna pas envers moi à ces stériles témoignages d'amitié.
Il donna ses ordres en conséquence, et bientôt des monceaux de nacre, de perles, de corail et de tripangues affluèrent à mon bord de toutes les parties de l'île, si bien qu'au bout de trois jours non seulement mon chargement était complet mais encore le pont de ma goélette, le poste de mes matelots et ma chambre elle-même étaient encombrés de toutes sortes et de la meilleure qualité.
Le quatrième jour au matin, je me rendis à la case royale.
Akou-to-mé-ah me reçut comme à son ordinaire, c'est-à-dire qu'il m'embrassa et me fit asseoir près de lui.
Je lui annonçai alors que je me proposais de mettre à la voile le jour même; et, comme il ne voulait accepter aucun paiement pour les marchandises et les vivres qu'il m'avait fournis, je lui offris un assez beau fusil de chasse à deux coups, qu'il avait souvent manié pendant qu'il était à bord, et qu'il semblait désirer.
--Tayo, me dit-il, je reçois ce fusil en souvenir d'un frère; ce présent me comble de joie; mais tu me rendras plus heureux encore si tu consens à retarder ton départ jusqu'à demain matin. Il y a ce soir une grande fête en réjouissance de la victoire que j'ai remportée sur mes ennemis. Cette fête ne serait pas complète si mon tayo n'y assistait pas.
Tout refus était impossible; j'acceptai donc.
--Va, ajouta-t-il, retourne à ton bord; quand il en sera temps, je te ferai prévenir.
En effet, un peu avant le coucher du soleil, un Kanak vint m'avertir que le chef m'attendait.
Près de la case royale se trouvait un immense «moraï» qui, pour la circonstance, avait été clos d'une haie.
C'était là que devait avoir lieu la fête.
Les principaux chefs de l'île et les guerriers les plus renommés se tenaient, selon la coutume kanaque, accroupis sur leurs talons autour d'un grand feu, fumant silencieusement, tandis que quelques guerriers inférieurs armés de lances contenaient la foule qui se pressait autour du «moraï».
Une centaine d'individus, munis des instruments les plus bizarres, s'étaient placés à une certaine distance du feu.
C'étaient des musiciens.
Dès que je parus, Akou-to-mé-ah fit un geste de la main, et aussitôt commença la plus horrible cacophonie que j'aie jamais entendue; les oreilles m'en saignent encore rien que d'y penser.
Les uns frappaient à coups redoublés sur des espèces de tambours faits d'une marmite sur l'ouverture de laquelle était tendue une peau.
D'autres secouaient avec fureur des courges attachées au bout d'un bâton et remplies de petites pierres.
Quelques-uns soufflaient à outrance dans des tibias humains.
Plusieurs soufflaient à s'époumoner dans des espèces de flûtes en roseaux.
Un certain nombre froissaient avec acharnement entre leurs mains des roseaux fendus en plusieurs parties.
Il y en avait enfin qui agitaient désespérément des façons de crécelles.
Ceux qui n'avaient pas d'instruments étaient les plus terribles: ils hurlaient sur tous les tons de la gamme humaine.
Mais ce n'était pas tout: une effroyable surprise m'était réservée.
Au milieu de cet horrible charivari, un grand vieillard, calme, impassible, tournait sans désemparer la manivelle d'un orgue de Barbarie, et jouait: «Partant pour la Syrie».
Les autres soi-disant musiciens avaient la prétention de l'accompagner.
Comment cet orgue était-il venu s'échouer dans ces parages? Voilà ce que je n'ai jamais pu comprendre.
Cette harmonie ultra-excentrique produisait un effet prodigieux sur les auditeurs, dont les traits étaient épanouis avec béatitude.
Je m'assis auprès de mon _tayo_.
--Hein? me dit-il.
--Fichtre! répondis-je.
Je ne trouvai rien de mieux pour exprimer mon admiration.
Cependant le concert continuait.
On apporta le «popoy», espèce de bouillie faite avec des bananes pourries, etc., etc., dont les Kanaks raffolent.
Chacun prenant sa main pour cuillère, commença à puiser dans le plat.
Hélas! Mon Dieu! Je fis comme les autres.
Et la musique allait toujours.
Et le grand vieillard impassible partait toujours pour la Syrie.
A un moment donné, le chef porta à sa bouche un sifflet de guerre, et en tira un son strident.
Presque aussitôt parurent quatre guerriers conduisant au milieu d'eux le jeune chef prisonnier.
Celui-ci était calme.
Il avait la mine hautaine, et un sourire railleur errait sur ses lèvres.
Akou-to-mé-ah fit un signe.
Les bras du prisonnier furent saisis, on l'obligea à s'agenouiller, et un guerrier l'assomma d'un coup de casse-tête sur le front.
Les deux yeux de la victime furent immédiatement arrachés et offerts au grand chef, qui les goba comme des œufs.
Puis on commença à dépecer le cadavre.
Et la musique allait toujours.
Et le grand vieillard partait de plus en plus pour la Syrie.
Il est vrai que, quand il avait fini, il recommençait.
Les morceaux les plus délicats de la victime furent apportés aux principaux chefs de la nation, qui les jetèrent sur des charbons ardents, où ils se mirent à grésiller.
Puis, ces chairs palpitantes et presque crues furent dévorées avec les témoignages de la plus grande joie.
Les morceaux appartenant aux catégories inférieures furent partagés parmi le peuple.
Alors l'enthousiasme ne connut plus de bornes.
Et, tandis que l'épouvantable musique continuait, que le grand vieillard repartait de plus belle pour la Syrie, tout en dévorant un lambeau de chair saignante, la danse commença.
Rien ne saurait rendre la frénésie grotesque et terrible à la fois de cette danse, les gestes forcenés des danseurs et les cris féroces dont ils entremêlaient leurs pas.
J'étais à moitié fou!
Je me croyais en proie à quelque cauchemar atroce.
Deux fois mon «tayo» m'avait présenté des bouchées de chair humaine, que je n'avais réussi qu'à grand-peine à éloigner de ma bouche.
Enfin, ma surexcitation devint telle, que je bondis sur moi-même, et, renversant d'un coup de poing l'horripilant vieillard qui n'avait cessé de moudre le départ pour la Syrie, je m'élançai à travers la mêlée.
Et je ne sais plus ce que je devins.
Un rayon de soleil qui pénétra dans ma cabine me retrouva endormi dans mon cadre.
Comment avais-je réussi à gagner mon bord? Je ne l'ai jamais su.
Une heure plus tard, j'étais sous voiles, et je m'éloignais pour toujours de mon «tayo».
Que le diable ait son âme!
Voilà quel effroyable concert m'avait rappelé la musique de ma belle-sœur.
FIN D'UN CONCERT EXCENTRIQUE
Carmen
I
Une rencontre dans la prairie.
Lorsque les cheveux commencent à blanchir, que l'on est assis pendant les longues soirées d'hiver au coin de la cheminée, que le feu pétille dans l'âtre, que la pluie fouette les vitres, et que le vent mugit avec de mystérieux murmures dans les sombres corridors, l'âme, attristée par les réalités souvent poignantes du présent, se reporte avec un douloureux plaisir vers les riantes années de la jeunesse, hélas, écoulées pour toujours.
La tête dans la main, le regard errant dans le vague, on écoute les accords presque indistincts d'une mélodie qui passe, emportée sur l'aile humide de la brise nocturne, et qui éveille au fond du cœur les souvenirs si chers de la première jeunesse.
Alors, s'absorbant en soi-même, oubliant le présent pour ne plus songer qu'au passé, on voit, comme à travers un prisme, se dérouler ses souvenirs dans un radieux kaléidoscope.
Peu d'hommes ont eu une existence plus accidentée que la mienne, plus mêlée d'événements de toute sorte, gais et tristes, joyeux ou terribles. Aussi, peu d'homme possèdent une aussi riche collection de souvenirs.
Parmi ces souvenirs, il en est un qui est obstinément demeuré gravé au fond de mon cœur.
Ce souvenir, le voici: c'est une histoire bien simple et bien touchante à la fois. Quoi qu'il y ait plus de trente ans que ces événements se sont passés, ils sont demeurés présents à ma mémoire comme s'ils dataient d'hier.
C'était vers la fin de 1835. Après une longue course dans l'Oregon, où je m'étais laissé entraîner plus que je n'aurais dû le faire à la poursuite des bisons, qui, je ne sais pour quel motif, cette année-là furent très rares sur les territoires de chasse des Indiens Comanches, en compagnie desquels je chassais; assez dépité de mon insuccès, je regagnais à petites journées et seul, selon ma coutume, le village indien où ordinairement je passais l'hiver, lorsqu'un soir, une heure environ avant le coucher du soleil, au moment où je me préparais à mettre pied à terre pour établir mon campement de nuit, deux coups de feu éclatèrent à une courte distance de l'endroit où je me trouvais; des cris de douleur se firent entendre; il y eut un grand bruit dans les broussailles; un cavalier émergea de la forêt et passa devant moi avec la rapidité vertigineuse d'un météore.
L'habitude de la vie du désert donne à l'homme une décision dans les actes et les idées, que l'on rencontre rarement dans la vie civilisée.
Cela est facile à comprendre: au désert, les sens sont constamment en éveil et tenus en alerte par l'instinct de la conservation qui domine tous les autres intérêts.
En voyant fuir cet homme, les traits décomposés, son fusil, fumant encore, à la main, je soupçonnai immédiatement qu'un crime avait été commis, et que cet individu était le coupable.
Sans plus réfléchir, j'épaulai mon rifle, et, au moment où l'inconnu passait devant moi, à deux cents mètres environ, je lâchai la détente.
Le cheval roula foudroyé sur le sol, entraînant dans sa chute son cavalier, qui demeura étendu sans connaissance.
Deux minutes à peine s'étaient écoulées depuis que l'inconnu avait émergé de la forêt, jusqu'au moment où ma balle avait frappé son cheval au cœur.
Après avoir rechargé mon rifle, je m'élançai au galop vers l'endroit où gisait l'homme que j'avais si brusquement, ou pour mieux dire si brutalement arrêté dans sa course.
Arrivé près de lui, je mis pied à terre, et, prenant un pistolet à ma ceinture, afin d'être prêt à tout événement, je me penchai sur le corps.
Un coup d'œil me suffit pour reconnaître dans l'individu étendu à mes pieds, et qui commençait à reprendre connaissance, un des rôdeurs les plus mal famés de la prairie, garnement de la pire espèce, d'origine mexicaine, mêlée cependant de sang indien, dont le vrai nom était Pedro Omnès, mais auquel les nombreux assassinats dont il s'était rendu coupable avaient valu deux sobriquets significatifs, qu'on lui donnait tour à tour, et auxquels il répondait avec un orgueil cynique, car il avait presque oublié son nom véritable.
Le premier de ces sobriquets était «Cuchillo», c'est-à-dire couteau; le second, plus terrible encore, le voici: «Matasiete», ce qui signifie littéralement: celui qui en a assassiné sept.
Du reste, le physique du personnage répondait parfaitement à son moral; c'était un homme de cinq pieds deux pouces au plus, trapu, vigoureusement charpenté, avec des épaules larges, des bras d'une longueur démesurée, sur lesquels saillaient des muscles durs comme des cordes; ses cheveux, plantés très bas sur le front, étaient noirs, plats, huileux, et tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux gris, ronds, enfoncés sous l'orbite, très éloignés du nez, étaient toujours en mouvement, sans jamais se fixer sur la personne à laquelle il s'adressait; il avait les pommettes saillantes, les oreilles plates, éloignées de la tête; son nez retombait en bec d'oiseau de proie sur une bouche largement fendue, sans lèvres, et armée de dents blanches et pointues; son menton était carré et proéminent; son visage imberbe, semé çà et là de quelques touffes d'un poil follet d'une teinte fauve, était blafard et verdâtre comme une carafe de limonade. Il y avait dans cet homme quelque chose de visqueux qui le faisait ressembler à un reptile, et qui causait à ceux qui rapprochaient une indéfinissable et irrésistible impression de dégoût.
Tel était l'individu que je connaissais depuis bien longtemps déjà, et en présence duquel le hasard m'avait mis d'une façon si singulière.
--Eh, señor! me dit-il en ricanant, vous avez une étrange façon de saluer les gens au passage! Pourquoi diable avez-vous tué mon cheval?
--Parce que je n'ai pas voulu vous tuer vous-même, répondis-je.
--Bon! reprit-il en faisant un mouvement pour se lever; mais cela ne se passera pas ainsi, s'il vous plaît.
--C'est ce que nous verrons plus tard; en attendant, faites-moi le plaisir de rester tranquille, si vous ne voulez pas que je vous envoie une balle dans la tête.
--Bon! Pourquoi donc cela? Nous n'avons jamais rien eu à démêler ensemble; je ne vous en veux pas.
--Peut-être. Dites-moi d'abord quels sont ces deux coups de feu que je viens d'entendre?
--Bon! reprit-il,--bon! était sa locution favorite, et il l'employait continuellement,--vous avez entendu deux coups de feu?
--Oui, et qui plus est, c'est vous qui les avez tirés.
--Qui vous a dit cela?
--Personne, mais j'en suis sûr.
--Bon! En voilà un raisonnement, par exemple; et puis après? Vous n'êtes pas chargé de faire la police de la prairie, je suppose?
--Vous vous trompez, ami Matasiete; tout honnête homme est chargé par sa conscience d'empêcher un meurtre ou un vol, n'importe dans quel lieu il se trouve.
--Bon! Vous avez de drôles d'idées, vous; vous êtes Français, don Gustavo; qu'est-ce que ça vous fait que je doive une mort de plus ou de moins? Ce sont affaires entre Mexicains; vous n'avez pas à y voir. Voulez-vous que nous nous arrangions?
--Un mot de plus, et je te brûle, coquin! Mais, assez causé; voici venir plusieurs personnes, avec lesquelles il te faudra sans doute régler un compte assez embrouillé.