Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine

Part 15

Chapter 153,782 wordsPublic domain

Tout à coup le cri: «En avant!» fut poussé derrière les Mexicains avec une clameur terrible, accompagnée d'une décharge qui vint semer le désordre, l'épouvante et la mort dans leurs rangs.

C'était maître Pécou qui opérait sa diversion.

Les Mexicains qui se croyaient vainqueurs, furent terrifiés par cette attaque imprévue, qu'ils crurent faite par un corps considérable, à cause de la vigueur avec laquelle elle était conduite. Persuadés que les Français avaient débarqué en grand nombre, ils hésitèrent, reculèrent et finirent par se débander dans toutes les directions, saisis d'une terreur panique que leurs officiers ne purent maîtriser et qui les entraîna pour la plupart loin du champ de bataille.

Loïck, ranimé par l'arrivée providentielle du vieux marin, entoura sa jambe d'un mouchoir, se releva, et, soutenu par l'inconnu, qui, pendant l'action ne l'avait pas quitté d'un pas, il se remit en retraite vers ses embarcations en entraînant Frédérique et suivi de ses braves matelots, qui, comme des lions aux abois, se retournaient à chaque instant pour fondre à coups de hache sur les Mexicains, que le général était enfin parvenu à réunir, mais qui, cependant, n'osaient s'approcher trop près deux.

Toujours combattant, ils atteignirent enfin les canots.

Loïck fit placer dans le premier les blessés et les morts qu'il était parvenu à enlever aux Mexicains; et, montant dans le second avec les hommes valides, il parvint à quitter la côte en remorquant le canot où étaient les blessés.

Une partie de l'équipage de sa péniche faisait feu contre les ennemis qui garnissaient le rivage, tandis que les autres nageaient à force de rames dans la direction du brick.

Bientôt la côte disparut dans la brume, les cris s'éloignèrent, les coups de feu cessèrent, et tout retomba dans le silence.

--Ah! dit Loïck avec un soupir de soulagement; sans toi, père, j'étais perdu.

--Pardieu! répondit maître Pécou avec satisfaction, je me doutais bien que tu allais faire une folie; aussi, malgré tes cachotteries, je me suis méfié de quelque chose, mon gars.

Frédérique, les mains jointes et les yeux au ciel, priait avec ferveur, rendant grâces à Dieu de sa délivrance miraculeuse.

--Voilà celle que j'avais juré de sauver au péril de ma vie, dit Loïck avec amour.

--Et tu as été bien près de perdre ton enjeu, dit Maître Pécou. Après ça, ajouta-t-il avec galanterie, je comprends qu'on risque sa peau pour amariner une aussi gentille corvette. C'est égal, il faisait rudement chaud tout à l'heure.

--Nous n'avons plus rien à craindre, n'est-ce pas, Loïck, demanda la jeune fille avec un sentiment de crainte.

--Non, mon ange adoré; rassure-toi, répondit le capitaine. Nous sommes en sûreté maintenant.

--Peut-être, dit l'inconnu, qui jusqu'alors était resté silencieux, interrogeant la nuit avec inquiétude.

--Que voulez-vous dire? s'écria le capitaine.

--Voyez, répondit-il en désignant la pointe d'Altata, à l'abri de laquelle est bâtie la ville d'Otomate et devant laquelle les embarcations passaient en ce moment.

Le capitaine saisit sa longue-vue.

Une douzaine de grandes barques chargées de soldats sortaient du port et se dirigeaient vers les Français.

La mer était houleuse, la brise forte, et la chaloupe du capitaine, surchargée, n'avançait que lentement, obligée de lutter contre le vent en remorquant la seconde.

Le péril auquel on avait cru échapper renaissait sous une autre forme, et cette fois prenait des proportions réellement effrayantes. Les Mexicains se rapprochaient de plus en plus et ne devaient pas tarder de se trouver à portée de fusil.

Le brick, dont on apercevait la haute mâture, n'était, il est vrai, qu'a deux encablures au plus des chaloupes françaises; mais les quatre hommes qui étaient restés à bord ne suffisaient pas pour exécuter la manœuvre nécessaire pour qu'il se rapprochât et vint en aide à ses embarcations.

La position devenait réellement critique.

Loïck prit immédiatement son parti.

--Enfants, dit-il, que les cinq meilleurs nageurs d'entre vous se jettent à la mer et aillent avec moi chercher le navire.

--Loïck! s'écria Frédérique épouvantée, que vas-tu faire?

--Te sauver, répondit le jeune homme prêt à s'élancer.

--Je ne le souffrirai pas, garçon, dit vivement maître Pécou; tu es blessé, et tu ne...

--Silence, monsieur! répondit le capitaine avec autorité. Je commande seul à mon bord.

Le vieux marin baissa la tête en essuyant une larme.

Loïck et les cinq matelots plongèrent résolument dans la mer et s'éloignèrent.

Frédérique se laissa tomber anéantie dans le fond de la chaloupe. Maître Pécou cherchait avec la longue-vue de nuit à découvrir son fils adoptif. De grosses larmes coulaient le long de ses joues hâlées, et tous ses membres étaient agités de mouvements convulsifs.

Les Mexicains approchaient.

Déjà on pouvait facilement distinguer le nombre des embarcations. Un bateau à vapeur sortait à toute vitesse de la rade d'Otomate pour se joindre à la flottille d'abordage et assurer le succès de l'attaque.

En ce moment un cri lugubre, désespéré comme un dernier accent d'agonie, traversa l'espace et fit tressaillir d'épouvante tous ces hommes, qu'aucun danger ne pouvait émouvoir.

--A moi, à moi! criait une voix étouffée.

--Loïck! Loïck! s'écria Frédérique, se levant à demi-folle et faisant un mouvement pour s'élancer.

Maître Pécou l'arrêta par la ceinture, et malgré sa résistance et ses cris de douleur, il la remit aux mains de l'inconnu.

--Veillez sur elle, dit-il; moi, je vais sauver mon fils ou mourir avec lui.

Et à son tour il plongea dans les flots.

Loïck avait trop présumé de ses forces. A peine dans l'eau, sa blessure lui avait causé des souffrances insupportables. Sa jambe s'était engourdie. Avec cette ténacité qui le caractérisait, il avait voulu lutter contre la douleur et la vaincre; mais la nature avait été plus forte que sa volonté et son énergie. Un brouillard passa sur ses yeux; ses forces l'abandonnèrent, et il se sentit couler. Alors il poussa un cri d'appel, cri suprême, auquel son père adoptif avait répondu en volant à son secours.

Dix minutes se passèrent, dix minutes d'angoisses inexprimables pendant lesquelles les individus qui restaient à bord de la chaloupe n'osèrent pas prononcer un mot.

--Courage, les gars! cria tout à coup la voix haletante de maître Pécou; il est sauvé!

Un soupir de bonheur s'exhala de toutes les poitrines oppressées.

Les marins poussèrent une exclamation de joie, et se courbant sur les avirons, ils redoublèrent d'efforts.

Une décharge épouvantable leur répondit, et les balles vinrent s'aplatir en sifflant contre les plats-bords de la péniche et faire bouillonner la mer autour d'elle.

Les Mexicains, arrivés à portée, ouvraient un feu terrible contre les Français.

Ceux-ci ne répondirent pas, et continuèrent à ramer.

Un grondement sourd se fit entendre, suivi d'un cri de désespoir et d'imprécations, et une masse noire passa au vent de la péniche.

C'était le brick qui venait au secours de son équipage, et qui, en passant, coulait et dispersait les embarcations ennemies.

En mettant le pied sur le pont, Frédérique s'évanouit. Loïck, la prenant dans ses bras, la descendit dans sa cabine.

Au même instant un mousse, se précipitant dans la chambre, cria:

--Capitaine! Capitaine! les Mexicains, les Mexicains!

Pendant que les Français étaient occupés à transborder leurs blessés, persuadés que les barques mexicaines avaient toutes été coulées, ils n'avaient pas songé à surveiller leurs ennemis. Ceux-ci avaient habilement profité de cette négligence pour se rallier, et, se réunissant sous l'avant de l'_Épervier_, ils s'étaient audacieusement élancés à l'abordage en grimpant après les chaînes de haubans, la civadière, etc. Heureusement pour les Français, les filets d'abordage étaient tendus, et la surprise des Mexicains n'eut pas tout le succès qu'ils en attendaient.

Les Français, obéissant à la voix de leur capitaine, se précipitèrent avec furie sur les Mexicains, déjà presque maîtres de l'avant du navire.

Alors, sur un espace de quelques mètres carrés, commença un de ces combats maritimes, sans ordre et sans tactique, où la rage supplée à la science, lutte horrible, à coup de pique, de hache et de sabre, où chaque blessure est mortelle, et qui rappelle ces hideux combats à outrance du moyen âge, dans lesquels la force brutale seule faisait loi.

Le général Timpfler, furieux d'avoir laissé échapper sa proie, fou de jalousie et de luxure trompée, semblait se multiplier, s'élançant au plus épais de la mêlée, cherchant sa nièce et brûlant de tuer celui qui la lui avait si brusquement ravie.

Le hasard sembla le servir un instant, en le plaçant tout à coup en face du capitaine.

--A nous deux! s'écria-t-il en poussant un cri de joie.

Loïck leva sa hache.

--Non, non, fit l'inconnu en l'arrêtant.

Et, se plaçant devant le jeune homme, il continua en s'adressant au général:

--Me reconnais-tu, Timpfler? s'écria-t-il. Je suis Hans de Walkefield, que tu as fait dégrader de capitaine et déporter aux îles Fiji après avoir déshonoré sa sœur, Héléna de Walkefield.

--A toi la mort! répondit le général en grinçant des dents.

--C'est toi qui va mourir, misérable, reprit Walkefield; mais avant, je veux que tu saches que c'est moi qui, pour me venger, ai conduit les Français dans ta maison; c'est grâce à moi que ta nièce n'est plus en ton pouvoir.

En entendant ces paroles, qui lui révélaient le complot dont il était victime, le général se précipita avec rage sur son ennemi.

Celui-ci ne fit rien pour l'éviter, au contraire. Il le saisit dans ses bras nerveux, et, s'abandonnant complètement sur lui, il chercha à le renverser, tout en lui tailladant le corps avec la pointe de son poignard.

Ces deux hommes, les regards étincelants, les lèvres écumantes, animés d'une haine implacable, luttant l'un contre l'autre comme deux bêtes fauves, poitrine contre poitrine, visage contre visage, silencieux, cherchant chacun à tuer son adversaire, et se souciant peu de vivre, pourvu que son ennemi mourût, étaient horribles à voir.

Les Mexicains et les Français, saisit d'horreur, s'étaient arrêtés comme d'un commun accord, spectateurs muets et atterrés de ce hideux combat.

Enfin, Walkefield tomba en entraînant le général.

Celui-ci poussa un cri de triomphe, qui s'éteignit presque aussitôt dans un râle d'agonie. Son ennemi venait de lui ouvrir la poitrine et de lui percer le cœur avec son poignard; mais, en expirant, le général eut encore la force de porter à son adversaire un dernier coup qui fut mortel.

Les Mexicains, privés de leur chef, ne songèrent plus qu'à fuir, et se jetèrent en désordre dans leurs barques.

Cinq minutes plus tard, il n'en restait plus un seul à bord du brick.

--Vois, vois, s'écria Frédérique Milher, qui, revenue de son évanouissement, était montée sur le pont. Mon Dieu, mon Dieu, cette fois, nous sommes perdus!

Et elle montra à Loïck le bateau à vapeur, qui, arrivé à portée de fusil, se préparait à amariner l'_Épervier_.

--Oh! C'est trop de fatalité! s'écria Loïck avec désespoir.

--Nous sommes sauvés, dit maître Pécou; nous sommes sauvés! Voyez, il vire de bord.

L'équipage du brick poussa un hurrah de joie et de triomphe. . . . . . . . . . . . . . . .

Au premier rayon du soleil levant, une flottille, composée de quatre navires complètement armés et faisant flotter à leurs cornes le pavillon tricolore apparaissait dans la brume matinale, doublant le cap San Lucas, et manœuvrant majestueusement à deux portées de canon au plus de l'_Épervier_.

Cette flottille était montée par trois cent cinquante flibustiers de toutes les nations, qui avaient été embarqués à San Francisco sur des navires français en destination de Guaymas.

Le bâtiment mexicain fuyait à toute vapeur, se dirigeant vers Mazatlán, seul port où il pût se trouver en sûreté.

Les deux fiancés tombèrent dans les bras l'un de l'autre; leurs épreuves étaient finies.

--C'est égal, dit maître Pécou en tournant deux ou trois fois sa chique dans sa bouche; il faut avouer tout de même que nous avons bigrement de la chance, et que nous avons été bien près d'avaler notre gaffe!

FIN DE FRÉDÉRIQUE MILHER

UN CONCERT EXCENTRIQUE

J'ai mené, pendant toute ma jeunesse, une existence des plus accidentées, panachée comme à plaisir des péripéties les plus excentriques, les plus burlesques et les plus terribles, péripéties qui ont accompagné mes courses aventureuses avec la rapidité d'un _steeple-chase_.

Maintenant, je marche à grands pas vers la vieillesse.

Je ne sais pas ce que le hasard me réserve encore et comment s'écouleront mes derniers jours, mais je doute fort que la seconde partie de ma vie réponde à la première et qu'elle soit, comme celle-ci, émaillée de cette foule d'incidents extraordinaires et d'événements incroyables qui m'ont formé de si charmants souvenirs et m'aident à oublier le présent, en me réfugiant dans le passé, sans songer à l'avenir.

Vers le milieu de 1854, je revins à Paris, avec l'intention de m'y fixer définitivement; j'éprouvais le besoin de me reposer enfin de tant de courses hasardeuses à travers le monde.

Né à Paris en 1818, je l'avais quitté pour la première fois en 1827, pour me lancer à corps perdu dans l'inconnu, en qualité de mousse.

Mes pérégrinations, interrompues une première fois en 1849, avaient recommencé en 1852.

Pendant vingt-cinq ans, j'avais à plusieurs reprises parcouru le monde, du nord au sud et de l'est à l'ouest, et assisté, comme acteur ou spectateur, à une foule d'événements plus émouvants et plus singuliers les uns que les autres.

J'avais fait la pêche au hareng, la pêche à la morue, la pêche à la baleine; j'avais été abandonné sur des îlots perdus, pour tuer des phoques et des morses; j'avais été fait prisonnier des Patagons à la baie de Barbara; j'avais combattu contre Rosas à Montevideo; assisté à je ne sais plus combien de révolutions au Pérou, au Chili et au Mexique; erré dans les grandes savanes américaines, en compagnie des Comanches, des Mandans et des Dakotas, qui m'avaient adopté; pêché les perles aux îles Pomotou et à la Nouvelle-Zélande; été «tayo» (ami) avec les Taïtiens et les Nouveaux-Zélandais; servi sous les ordres de Schamyl, au Caucase.

Bref! J'avais, cent fois peut-être, risqué d'être gelé, rôti, mangé, torturé, pendu ou fusillé.

Comme on le voit, mon existence avait été bien remplie: j'avais essayé de tout.

A mon retour à Paris, en 1854, je fis mentalement mon examen de conscience, et je reconnus qu'il ne me restait plus qu'une sottise à faire: me marier!

Je me hâtai donc de compléter ma collection de folies en épousant, deux mois après mon retour, une femme charmante que sa mauvaise étoile jeta malheureusement sur mon passage, au moment où j'y pensais le moins et elle aussi, et que je crains beaucoup, bien que je l'aime autant qu'aux premiers jours de notre union, de n'avoir pas rendue aussi heureuse qu'elle le mérite.

Quelques jours après notre mariage, ma femme me prenant en laisse, car je n'y serais jamais allé de mon plein gré, m'obligea à faire avec elle une visite à sa mère, Mme G... D..., l'éminente cantatrice dont la réputation fut universelle et qui d'ici à bien longtemps ne sera pas remplacée.

Mme D..., femme essentiellement intelligente et spirituelle, était très curieuse de me connaître. Aujourd'hui je passe pour un loup; à cette époque-là je passais pour un sauvage: je crois que je suis un peu l'un et l'autre.

Mme D... fut charmante pour moi.

Naturellement, on faisait beaucoup de musique chez elle. Sa seconde fille, Marie, qui depuis a épousé M. W..., le célèbre compositeur, s'en donnait à cœur joie avec ses jeunes compagnes, commençant sur le piano cinquante morceaux sans en terminer un seul, chantant des lambeaux de grands airs et faisant des imitations parfaitement réussies de toutes les cantatrices alors en renom.

J'étais chez Mme D... depuis onze heures du matin.

Ce soi-disant concert avait commencé avant mon arrivée: à six heures on l'interrompit pour dîner.

Dès qu'on fut levé de table, il recommença; à dix heures du soir, j'étais plus qu'à demi-enragé, à cause de l'obligation dans laquelle je m'étais trouvé de me contenir durant la journée tout entière.

Je m'étais réfugié dans un angle de la cheminée où je marronnais tout seul; je ne sais quoi, entre mes dents, lorsque Mme D... s'approcha de moi et me dit doucement, avec ce sourire à la fois séduisant et railleur qu'elle seule possédait:

--Vous aimez la musique, n'est-ce pas, M. Aimard?

A cette interpellation à laquelle j'étais si loin de m'attendre, je bondis, et, la regardant en fronçant le sourcil, je lui dis avec cette brutalité qui me caractérise:

--Je l'exècre, au contraire!

--Ah! fît Mme D... de sa voix la plus sardonique, en me tournant le dos avec un léger haussement d'épaules: c'est encore un sens qui vous manque.

Le mot encore me semblait de trop.

--Ma foi, madame, lui répondis-je avec rudesse, il y a musique et musique, et celle que j'ai entendue aujourd'hui me rappelle le dernier concert auquel j'ai assisté à Tonga-Tabou, moins la chair fraîche.

A cette incroyable sortie, Mme D... me regarda avec une surprise telle qu'elle ne trouva rien à me répondre.

Je profitai de son ébahissement pour prendre mon chapeau et m'échapper avec ma femme, qui riait comme une folle, selon son habitude, chaque fois que je dis une sottise--ce qui arrive souvent.

Je ne sais pas si Mme D... m'a pardonné; quant à moi, je lui ai si bien gardé rancune, que je ne l'ai jamais revue depuis.

Quel était donc ce fameux concert de Tonga-Tabou, auquel j'avais fait allusion d'une façon si brutale?

C'est ce que je vais dire au lecteur.

L'île de Tonga-Tabou est une des perles de ce chapelet d'oasis que Dieu semble s'être plu à égrener dans l'Océan Pacifique.

La végétation y est d'une puissance extraordinaire, le paysage d'une beauté exceptionnelle; les hommes, grands, forts, bien bâtis, tatoués des pieds à la tête, ont un caractère de férocité telle qu'ils pourraient rendre des points à tous les tigres du Bengale.

Quant aux femmes, elles sont petites, mais admirablement proportionnées; et si elles n'avaient pas la malheureuse habitude de se tatouer aussi, de se placer le soleil et la lune dans des endroits peu convenables, elles seraient réellement belles.

A l'époque où se passe l'anecdote que je raconte, je commandais une petite goélette de quatre-vingt-dix tonneaux; j'avais un équipage monté de dix Kanaks et de moi.

Ma goélette se nommait la Sauteuse, nom qui lui convenait parfaitement.

J'allais avec elle échanger des perles, du corail et de la nacre dans toutes les îles de l'Archipel dangereux, puis, mon chargement fait, je me dirigeais vers Sidney, où je le vendais avec un bénéfice considérable.

Je faisais depuis dix-huit mois déjà ce commerce lucratif.

J'étais, je dois le dire, un sujet de continuel d'étonnement pour tous les Européens avec lesquels le hasard ou mes affaires me mettaient en rapport.

Chaque fois que je revenais à Sidney, le premier mot de bienvenue que je recevais était celui-ci:

--Comment! Mon cher, votre équipage ne vous a pas encore mangé?

Et l'on me serrait la main en riant.

La vérité était que mes Kanaks, braves soldats et excellents garçons, du reste, étaient tous plus ou moins entachés du défaut d'anthropophagie.

Mais comme j'avais entendu dire par plusieurs Nouveaux-Zélandais, à la baie des Iles, que les Européens n'étaient pas bons à manger parce qu'ils étaient _trop salés_, je me fiais sur cette circonstance fort avantageuse pour moi et ne m'inquiétais guère de ce qui pouvait m'arriver.

Un matin, au lever du soleil, un de mes Kanaks, qui me servait de second, m'éveilla brusquement en me criant aux oreilles:

--_Aramaï! Aramaï!_ capitaine! (Viens, viens, capitaine!)

Mon premier mouvement fut de donner un énorme coup de poing au Kanak, puis je lui demandai pour quel motif il se permettait de me secouer si rudement.

Le pauvre diable me répondit, tout en se frottant la mâchoire, que je lui avais fort endommagée, que l'on apercevait, à deux milles sous le vent à nous, une pirogue indienne qui semblait être en perdition, tant ses mouvements paraissaient extraordinaires.

Je me hâtai de monter sur le pont.

En un instant, je reconnus l'exactitude du rapport de mon Kanak.

J'aperçus une énorme pirogue de guerre, dont l'avant était presque brisé et qui semblait en effet aller au hasard, tant elle changeait rapidement de direction au gré de la lame.

Du reste, personne ne paraissait à bord.

Après quelques secondes d'hésitation je laissai «arriver» sur la pirogue, en usant de précautions extrêmes.

Je connaissais les Indiens et craignais quelque piège.

Quand je fus assez près de la pirogue pour en entrevoir l'intérieur, je l'examinai attentivement.

Plusieurs hommes étaient couchés pêle-mêle dans le fond; aucun ne donnait signe de vie.

Un spectacle affreux s'offrit à mes yeux.

Une vingtaine de Kanaks, revêtus de leur costume de guerre et littéralement couverts d'horribles blessures, formaient un monceau au milieu de l'embarcation; tous étaient déjà morts et presque en putréfaction.

A l'arrière, quatre homme étaient étendus.

Après avoir jeté un regard sur la masse informe dont j'ai parlé, je me dirigeai vers eux.

Un était mort; les trois autres respiraient encore, mais si faiblement que la vie semblait devoir les quitter au premier souffle.

Mes Kanaks chuchotaient entre eux.

De temps en temps, ils laissaient échapper des exclamations de surprise et de terreur.

Mon premier soin fut d'entrouvrir, avec la lame de mon poignard, les mâchoires serrées des blessés et de leur faire boire un peu d'eau et de rhum mélangés.

Ce remède si simple suffit pour les rappeler à la vie: les Kanaks ne sont rien moins que des petites maîtresses.

Je fis boire une seconde fois les blessés; puis, leurs estafilades pansées tant bien que mal, je les transportai à mon bord, et j'abandonnai la pirogue, dont je fis enlever les objets plus ou moins précieux.

Il était temps que j'arrivasse au secours des pauvres diables.

Vingt minutes plus tard, la pirogue tourna sur elle-même et sombra à pic.

Les trois hommes que j'avais si miraculeusement sauvés devaient, selon toute apparence, être dans leur pays des personnages importants.

Cela était facile à reconnaître à leurs tatouages formés de dessins compliqués, exécutés avec une rare perfection, et dont ils étaient complètement recouverts depuis le haut du front jusqu'à la plante des pieds.

L'un surtout, grand gaillard de six pieds deux pouces, taillé en athlète, âgé de trente ans au plus, et dont les traits, malgré les dessins qui les défiguraient, étaient fort beaux, et qui avait dans l'œil et la physionomie une expression d'indicible hauteur et de majesté suprême.

Du reste, je fus bientôt renseigné à cet égard par le respect exagéré que lui témoignaient mes Kanaks.

Ce guerrier était le Rangatira--roi--le plus puissant de l'île de Tonga-Tabou; il se nommait Akou-to-mé-ah.

Le second, presque son égal en puissance, était chef d'une tribu alliée de celle d'Akou-to-mé-ah; son nom était Tobash-Illow.

Celui-ci était un homme d'une cinquantaine d'année, aux traits durs, à la taille ordinaire et aux membres trapus; il devait être d'une vigueur et d'une agilité extraordinaires.

Le troisième était un tout jeune homme: vingt-deux ou vingt-trois ans au plus.

Ses traits fort beaux, sa physionomie douce et sympathique, son regard fier, en faisaient un type remarquable.

Son tatouage, moins complet que celui des deux autres chefs, montrait que sa puissance et sa renommée n'étaient pas aussi grandes.

Au bout de huit jours, les trois blessés étaient presque en convalescence.

Les Kanaks possèdent des remèdes à eux qui produisent des miracles, et laissent bien loin derrière eux toute la pharmacopée pédantesque des facultés de médecine de la vieille Europe.

Dès qu'il fut à peu près rétabli, Akou-to-mé-ah ne fit aucune difficulté pour répondre à mes question, et voici ce qu'il me raconta: