Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine

Part 13

Chapter 133,738 wordsPublic domain

Sa bonne action lui porta bonheur, ce qui arrive quelquefois, quoi qu'en disent les pessimistes. Loïck comprit en grandissant les énormes sacrifices et les rudes privations que son bienfaiteur s'imposait pour lui, et comme c'était une nature d'élite, douée des meilleures qualités du cœur et de l'intelligence, il se promit intérieurement de récompenser son père adoptif de son abnégation et de son dévouement.

Le jeune homme, devenu beau et fort avec l'âge, redoubla de zèle et d'application, afin d'apprendre son rude métier de marin.

Avec un caractère aussi ferme et aussi énergique que celui de Loïck, vouloir et pouvoir étaient un. Aussi, tout arriva-t-il comme il l'avait décidé.

A vingt-cinq ans, il passait avec éclat son examen de capitaine au long cours, et il se faisait recevoir à l'unanimité.

A trente ans, il faisait, du produit de ses économies, construire à Saint-Malo un brick sur lequel maître Pécou, rayonnant d'orgueil et de bonheur, s'embarquait sous ses ordres en qualité de second.

Depuis trois ans déjà, les deux hommes couraient joyeusement la mer sur leur navire, le jour où nous les trouvons, par une belle matinée du mois de mai 1854, sur le point de doubler le cap Saint-Lucas, pour entrer dans le golfe de Californie.

--Dites donc, lieutenant, sans vous commander, reprit le timonier, où donc que nous allons comme ça?

--Est-ce que tu tiens beaucoup à le savoir? dit maître Pécou avec un feint intérêt.

--Dam, lieutenant! fit l'autre en tournant sa chique dans sa bouche et en lançant à trois pas de lui un jet de salive noirâtre, j'avoue que cela me flatterait.

--Vrai? Eh bien, mon gars! répondit le lieutenant avec un rire narquois, si par hasard on te le demande, tu répondras que tu n'en sais rien. De cette façon, tu seras certain de ne pas te tromper.

Puis il ajouta:

--Pique huit, garçon; voilà le soleil qui se lève, et nous allons appeler au quart.

Sans répondre, le timonier saisit la corde attachée au battant de la cloche et frappa quatre coups doubles.

A ce signal, les hommes couchés sur le gaillard d'avant se levèrent en tumulte et se précipitèrent dans l'entrepont en criant à tue-tête:

--Debout au quart, tribordais, debout! Debout! Debout! As-tu entendu, les tribordais! Debout! Debout! Debout!

Et comme réellement le soleil se levait, ainsi que l'avait dit maître Pécou, celui-ci fit monter un homme en vigie sur les barres du petit perroquet et reprit sa promenade.

--Hum! grommelait-il à part lui; où nous allons? Il serait bien aimable, lui, s'il me le disait. Est-ce que je le sais, moi? Nous étions bien tranquilles à San Francisco, lorsqu'il y a cinq jours Loïck reçoit un chiffon de papier d'un coureur indien qui venait de je ne sais où. Voilà mon Loïck qui rougit, qui pâlit et qui vient tout courant me trouver à mon auberge, en m'ordonnant de réunir l'équipage et de me rendre à bord; puis il arrive comme un coup de vent, et sans dire ni bonjour ni bonsoir, nous dérapons. Hum! Tout ça n'est pas clair! Attrape à laver le pont! commanda-t-il à haute voix.

Immédiatement l'équipage se mit à faire la toilette du navire.

Maître Pécou, de plus en plus plongé dans ses réflexions, n'attachait qu'une médiocre importance à ce qui se passait autour de lui.

Tout à coup, il sentit qu'on lui frappait amicalement sur l'épaule.

--Bonjour, père, lui dit une voix joyeuse. Maître Pécou se retourna le visage épanoui.

--Bonjour, garçon! répondit-il; as-tu bien dormi?

--Très bien, merci, père, fit le capitaine Legoff, car c'était lui. Eh bien! Qu'avons-nous de nouveau?

A cette question, si simple en apparence, le lieutenant se redressa, porta la main à son chapeau, et répondit avec déférence:

--Capitaine, il n'y a rien de nouveau à bord depuis cette nuit.

Pour tout ce qui regardait le service, maître Pécou, malgré les observations de son fils adoptif, avait toujours conservé le ton et les manières respectueuses d'un subordonné devant son supérieur.

Loïck, voyant que c'était un parti pris par le vieux marin, avait fini par n'y plus faire attention, et il le laissait libre de lui parler à sa guise.

--Ah ça! capitaine, nous approchons de la passe: est-ce que vous avez l'intention de donner dans le golfe?

--Juste.

--Alors, nous allons nous faire couler.

--Pas si bêtes!

--Hum! Comment ferons-nous?

--Navire! cria la vigie.

--Voilà ce que j'attendais, dit le capitaine.

--Pour virer de bord? demanda maître Pécou.

--Au contraire, pour passer sans coup férir.

--Je ne comprends pas.

--Laisse-moi faire, et tu comprendras bientôt.

Et s'adressant à la vigie:

--Dans quelle direction, le navire? cria-t-il.

--Par la hanche de bâbord, capitaine. Il sort d'une crique et court sur nous.

--Très bien, répondit Legoff. Vois-tu, continua-t-il en s'adressant à maître Pécou, ce navire nous donne la chasse: nous allons l'amuser toute la journée, et, tout en louvoyant bord sur bord, nous doublerons la batterie du cap San Lucas sans crainte, et surtout sans avaries. Et cela, pour deux raisons: d'abord, parce que les soldats mexicains, certains que nous ne pouvons pas échapper à leur croiseur, ne se donneront pas la peine de tirer sur nous; ensuite que, même s'ils tiraient, ils sont tellement maladroits qu'ils ne nous atteindraient pas.

Et laissant son lieutenant ébahi de ce singulier raisonnement, auquel il ne comprenait goutte, le capitaine Legoff saisit une longue-vue, monta sur le banc de quart et commença à suivre attentivement tous les mouvements du navire signalé.

Plusieurs heures se passèrent sans amener aucun changement notable.

A bord du brick, les matelots étaient armés et rangés auprès des manœuvres courantes, prêts à obéir au premier commandement. Mais les deux navires, presque aussi fins voiliers l'un que l'autre, se suivaient, sans que la distance diminuât sensiblement entre eux.

Il était évident cependant que le capitaine Legoff n'avait pas l'intention de s'éloigner hors de vue du croiseur, car son navire était loin de porter toute la voile qu'il aurait pu larguer.

Le brick se rapprochait du cap San Lucas, que le capitaine, pour des raisons connues de lui seul, voulait ranger presque à portée de canon. Obligé de côtoyer un récif dont le gisement ne lui était pas bien connu, Loïck avait fait carguer les perroquets et les basses voiles, ne conservant que ses huniers, son grand foc et sa brigantine, et s'avançait la sonde à la main.

Le croiseur, au contraire, s'était littéralement couvert de toile, et, se rapprochant de plus en plus, prenait les imposantes proportions d'une corvette de premier rang.

On distinguait parfaitement sa coque noire, coupée dans toute sa longueur par une bande blanche percée de quinze sabords, qui laissaient passer les bouches de ses canons à la Paixhans.

Tout à coup un léger nuage de fumée s'éleva de l'avant de la corvette; un coup de canon retentit sourdement et le pavillon mexicain flotta à sa corne d'artimon.

--Ah, ah! dit le capitaine Legoff en ricanant et en mâchant machinalement le bout de cigare qu'il tenait entre ses lèvres; elle se décide donc enfin à nous dire qui elle est! Allons, lieutenant, politesse pour politesse; montrons-lui nos couleurs; que diable! Elles en valent bien la peine.

Deux secondes plus tard, un large pavillon tricolore se déployait majestueusement à l'arrière de L'_Épervier_. Tel était le nom du brick.

A l'apparition des couleurs françaises, un hurrah de colère fut poussé à bord de la corvette mexicaine, hurrah auquel répondirent par des cris et des hurlements féroces une foule d'individus rassemblés à l'extrémité du cap, et qui, de là, suivaient les péripéties de la course engagée entre les deux navires.

Déjà le soleil décroissait à l'horizon. Contre les prévisions de maître Pécou, le brick, habilement manœuvré par son capitaine en personne, avait sans coup férir doublé le cap et se rapprochait de la baie de San José.

La brise, qui tout le jour avait été assez fraîche, se calmait aux premières heures du soir; il fallait en finir, et cela d'autant plus, que la corvette mexicaine, confiante dans sa force et presque arrivée à portée de canon, n'allait pas tarder à ouvrir le feu contre le navire français.

Le capitaine Legoff se pencha vers maître Pécou, auquel il dit quelques mots bas à l'oreille.

--Eh, eh! répondit le lieutenant avec un gros rire, c'est une idée cela. Pour lors, nous allons nous amuser.

Prenant alors la longue-vue, il remonta sur le banc de quart, tandis que le capitaine se dirigea vers la pièce à pivot, dans laquelle il fit mettre un boulet et une grappe de raisin. Puis il prit en main le cordon de la batterie et fit un signe au lieutenant, qui, du banc de quart, épiait ses mouvements.

--Attention! s'écria-t-il; des hommes aux bras partout!

Il y eut une minute d'attente suprême.

--Sommes-nous parés? demanda le capitaine.

--Oui, répondit le lieutenant.

--Allez, reprit le capitaine.

--Pare à virer! commanda maître Pécou. La barre dessous! File l'écoute, de foc, change derrière, change devant, borde les huniers et les perroquets, armure et borde les basses voiles.

Les matelots se précipitèrent sur les manœuvres, et après quelques secondes d'hésitation, le navire, obéissant à l'impulsion nouvelle qui lui était donnée, tourna gracieusement sur lui-même.

A l'instant où le brick faisait son abattée et présentait son avant par le travers de la corvette, le capitaine Legoff se pencha vivement sur la pièce de canon auprès de laquelle il était resté, la pointa rapidement et fit feu.

Les Mexicains confondus de cette agression subite de la part d'un ennemi si faible en apparence, ripostèrent avec furie, et un ouragan de fer et de plomb vint s'abattre avec un fracas horrible sur le pont et dans la mâture du navire français, qu'il enveloppa de fumée.

Le Capitaine Legoff ne se donna pas la peine de répondre.

--Oriente au plus près, commanda-t-il. Hâle les boulines! C'est assez nous amuser, garçon.

Et le brick continua sa route.

Lorsque la fumée se fut dissipée, on aperçut la corvette mexicaine. Elle était dans un pitoyable état.

Le coup de canon tiré par le capitaine français lui avait coupé son beaupré au ras de la poulaine, ce qui avait entraîné la chute du mât de misaine.

La pauvre corvette, ainsi désemparée et mise dans l'impossibilité de poursuivre plus longtemps son audacieux adversaire, s'occupait tristement à réparer les avaries majeures qu'elle venait d'éprouver.

A bord de l'_Épervier_, on n'avait eu que deux hommes tués, dont un coupé en deux, et cinq légèrement blessés. Quant aux avaries, elles étaient insignifiantes: quelques manœuvres coupées, voilà tout.

--Maintenant, dit le capitaine à maître Pécou, dès que nous serons en vue de Macapula, nous mettrons sur le mât; tu pareras la chaloupe, et tu m'avertiras.

--Comment, ne put s'empêcher de demander le lieutenant, est-ce que vous voulez descendre à terre?

--Pardieu, reprit Loïck, je ne viens ici que pour cela. Seulement, ajouta-t-il, tu embarqueras les dix matelots les plus résolus dans la chaloupe, avec haches, sabres, fusils et revolvers. Pendant que je serai à terre, tu tireras des bordées en vue de la côte. J'emporterai des fusées pour faire des signaux; mais si au point du jour je n'étais pas de retour à bord, tu remettrais immédiatement le cap sur San Francisco, et cela, tu m'entends, sans m'attendre sous aucun prétexte, parce qu'alors ce serait que mon expédition aurait manqué et que je serais prisonnier des Mexicains. Tu m'as compris, n'est-ce pas?

Le lieutenant s'inclina sans répondre.

Le capitaine descendit dans sa chambre.

La corvette mexicaine n'apparaissait plus que vaguement dans le lointain, ses contours se fondant peu à peu dans les plis de l'horizon que les ombres du soir commençaient à envahir.

--Méfie-toi-z'en murmura maître Pécou dès qu'il fut seul, méfie-toi-z'en, garçon que je te laisserai aller comme ça tout seul te faire casser la figure à terre par ces gueux de sauvages.

Et sans plus tarder, il s'occupa activement des préparatifs de l'expédition projetée.

II

Monsieur Milher

Nous sommes forcés d'interrompre un instant notre récit, afin de faire connaître au lecteur quelle était la raison qui amenait dans le golfe de Californie le brick de commerce l'_Épervier_, commandé par le capitaine Legoff, et comment il lui fallait braver des dangers sans nombre dans des parages d'ordinaire si tranquilles.

Disons-le tout de suite, car, à la description du navire, le lecteur intelligent l'a sans doute deviné: l'_Épervier_ justifiait sous tous les rapports le nom qu'il portait.

C'était un véritable navire de proie, faisant un commerce passablement interlope, et s'occupant, bien entendu avec toute la loyauté requise, plutôt de contrebande que d'autre chose.

Or, à l'époque où se place notre récit, et à cause de l'impulsion donnée à l'émigration européenne par la découverte de l'or en Californie, le Mexique et toutes les républiques espagnoles du littoral se trouvaient non seulement exposés, mais encore menacés dans leur existence par les incursions des expéditions filibustières qui s'abattaient comme des vols de vautours sur ces rivages presque sans défense.

Le Mexique se débattait en ce moment même contre la plus terrible expédition dont jusqu'alors les filibustiers l'eussent rendu victime; nous parlerons de la tentative du comte du Raousset-Boulbon, le plus audacieux coup de main des temps modernes.

En effet, à la tête de deux cent cinquante hommes résolus, le comte de Raousset avait débarqué à Guaymas, avait conquis deux provinces entières de la confédération mexicaine,--le Sinaloa et la Sonora,--et ses succès prodigieux, augmentés par l'affermissement apparent de son pouvoir, créaient de graves embarras au gouvernement mexicain.

Aussi, celui-ci était-il pour un instant sorti de son inertie et de sa somnolence habituelles. Il avait formidablement armé ses côtes, qu'il protégeait en sus par des croiseurs ayant l'ordre de poursuivre et de couler sans pitié tous les bâtiments d'apparence filibustière, et surtout ceux qui portaient le pavillon français.

Ceci dit, nous reprenons.

Un soir du mois de mars 1852, c'est-à-dire deux ans avant l'époque où commence notre histoire, le capitaine Legoff, arrivé le jour même à Mazatlán, se dirigeait du côté du port pour rentrer à son brick, lorsqu'il fut arrêté par des cris de détresse que poussaient un vieillard et une jeune fille, gravement insultés par trois ou quatre officiers mexicains.

Poussé par sa générosité naturelle, il vola bravement à leur secours et tomba résolument à coup de canne sur les agresseurs, qui prirent la fuite.

Après avoir ainsi délivré le vieillard, Loïck allait se retirer, lorsque celui-ci, qui dans le jeune capitaine avait reconnu un compatriote, le pria de l'aider à transporter chez lui sa fille, que la frayeur et l'émotion avaient fait évanouir.

Loïck accepta avec empressement, el il ne regagna son bord qu'après avoir vu se refermer sur les personnes qu'il avait protégées la porte de leur maison.

Le vieillard, reconnaissant du service que le capitaine lui avait rendu, lui apprit qu'il était Français, qu'il se nommait Milher et ajouta qu'il espérait bientôt recevoir sa visite.

Loïck Legoff n'eut garde d'oublier l'invitation qui lui avait été faite, d'autant plus que, par une singulière coïncidence, le chargement de son navire se trouvait être consigné à ce même M. Milher.

Aussi, le lendemain malin, se présenta-t-il à la porte du négociant.

On comprend facilement que des relations nouées ainsi ne pouvaient, entre compatriotes, manquer de devenir intimes.

Loïck était au bout de peu de temps un des commensaux les plus assidus de la maison, dans laquelle il avait fini par passer ses journées presque tout entières. Le noble caractère du capitaine avait de prime abord séduit le négociant, qui ne tarda pas à lui témoigner la plus grande bienveillance.

De son côté, Loïck n'avait pu voir la jeune fille de M. Milher sans en tomber éperdument amoureux.

C'était en effet la plus enchanteresse créature que l'on pût rêver, que cette enfant de seize ans à peine, réunissant dans sa personne les grâces mutines de la Française et la nonchalante langueur des femmes du Nord; capricieux et bizarre assemblage de deux beautés si différentes, et qui, pourtant réunies, ont un attrait indéfinissable et irrésistible.

Frédérique ou Frédérica, selon un dénominatif familier à la langue allemande, tenait de sa mère, qui était Prussienne, une peau d'une blancheur et d'une finesse remarquables, sur laquelle tranchaient admirablement les réseaux bleuâtres de ses veines.

Son teint était d'une blancheur éclatante. Elle avait, comme son père, de grands yeux bleus pensifs ornés de longs cils et couronnés de sourcils noirs comme l'ébène.

Ses cheveux étaient de la même nuance mate, et leurs épais bandeaux encadraient son gracieux visage, d'un ovale parfait; son nez légèrement courbé, sa bouche mignonne aux lèvres roses, laissant voir en s'entr'ouvrant le chapelet de perles de ses dents, tout cela réuni lui formait la plus saisissante beauté qui se puisse imaginer.

Et puis, comme tous les enfants de son âge, elle était folle, rieuse, fantasque, bizarre, capricieuse.

Douée d'une sensibilité exquise, elle avait un tact parfait et par-dessus toute une âme aimante.

M. Milher avait trop d'expérience de la vie pour ne pas s'être aperçu, dès le premier moment, de l'impression profonde que la jeune fille avait produite sur Loïck Legoff; mais renfermant ses observations au fond de son cœur, il suivait silencieusement les péripéties de cet amour, qu'il voyait grandir; et, loin d'y mettre obstacle, il semblait au contraire le protéger tacitement.

Frédérique, elle aussi, avait deviné l'amour de Loïck.

La jeune fille la plus naïve et la plus pure possède à cet égard une espèce de prescience inexpliquée qui l'avertit par intuition et ne la trompe jamais.

Le cœur de la jeune fille avait doucement battu de plaisir à l'hommage timide et respectueux du capitaine, et peu à peu, à son insu, sans qu'elle-même devinât comment cela était arrivé, elle se surprit à l'aimer, elle aussi.

Loïck avait prolongé le plus possible son séjour à Mazatlán, trouvant chaque jour un prétexte plus ou moins plausible pour retarder son départ.

Cependant le moment arriva où il fallut prendre congé de M. Milher et de sa fille. Doué de sentiments trop délicats pour chercher à séduire une enfant qui, dans sa naïve franchise, semblait pour ainsi dire s'abandonner sans défense à sa passion naissante; trop amoureux pour avoir le courage de s'éloigner de celle qu'il aimait sans chercher à connaître son sort et à savoir si tout espoir d'être heureux un jour lui était ôté, il résolut de faire auprès de M. Milher une démarche décisive, dût cette démarche briser son cœur et le rendre malheureux à jamais.

C'était là que l'attendait le veillard.

M. Milher, arrivé jeune en Amérique, s'était d'abord établi dans une colonie allemande fondée, depuis quelques années déjà, sur le territoire de Sinaloa par des émigrants prussiens pour la plupart.

Bien reçu par ces colons, en sa qualité d'Européen, bien qu'ils eussent accepté la naturalisation mexicaine, M. Milher avait épousé une jeune fille dont le père occupait le rang de capitaine dans l'armée de la République.

Né à Strasbourg, M. Milher, Français par conséquent, ne s'était que difficilement entendu avec ses nouveaux parents et amis, qui étaient tous Prussiens.

Aussi avait-il saisi avec empressement l'occasion qui lui était offerte d'un établissement avantageux.

Mais le temps avait marché. M. Milher avait soixante ans. Il voyait avec effroi le moment où il lui faudrait quitter la terre en abandonnant sans protecteur sa fille chérie dans un pays étranger.

L'horizon politique se rembrunissait de plus en plus, et s'il succombait à ses infirmités ou à une maladie subite, que deviendrait, si loin de son pays et des parents de son père, cette frêle et innocente enfant livrée sans défense à des collatéraux avides, qui s'abattraient comme une nuée d'oiseaux de proie sur l'immense fortune qu'il laisserait après lui?

Il connaissait à fond le caractère rapace, fourbe et vil des Prussiens, et il savait que pour dépouiller l'orpheline, rien n'arrêterait la barbarie de ceux dont elle pourrait, par sa présence, contrarier l'ardente avarice, l'immense cupidité. Aussi, M. Milher avait-il étudié avec soin son jeune compatriote, que, dans sa sollicitude paternelle, il souhaitait de donner pour époux à sa fille.

Persuadé qu'il l'avait bien jugé et que c'était l'homme qu'il cherchait, certain que celui-ci rendrait sa fille heureuse, il reçut avec un sourire d'encouragement la demande que le capitaine lui adressa d'une voix tremblante et étranglée par l'émotion.

Loïck n'osait croire à tant de bonheur, et il crut faire un rêve lorsque le vieillard lui répondit, en lui serrant la main amicalement, qu'il lui accordait sa demande.

Frédérique, appelée par son père, confirma ses paroles avec un doux sourire et un regard enchanteur.

Seulement, le mariage ne pouvait immédiatement se conclure. Il fallait d'abord que le capitaine réglât les affaires qu'il avait avec des négociants de différents pays pour le compte desquels il naviguait. De son côté, M. Milher, voulant quitter le commerce avant le mariage de sa fille, avait à liquider les intérêts de sa maison, ce qui devait entraîner des longueurs.

Il fut donc convenu que Loïck partirait immédiatement, que, pendant son voyage, M. Milher réaliserait sa fortune. De cette façon, le mariage aurait lieu dans un an ou dix-huit mois au plus tard.

Ceci convenu, le digne négociant confia à son futur gendre, pour la placer sur la Banque de France, une somme de neuf cent mille piastres, que depuis longtemps il avait mise de côté pour sa fille.

Loïck, au comble de ses vœux, embrassa tendrement le vieillard; puis il se tourna vers Frédérique, sur le front de laquelle il déposa un chaste baiser.

--Partez, Loïck, lui dit-elle avec un accent qui le charma; vous avez ma foi et le consentement de mon père. Quoiqu'il arrive, je ne serai jamais à un autre qu'à vous.

Deux heures plus tard, le capitaine mit à la voile, se dirigeant sur Marseille.

Mais bientôt la tempête, qui depuis longtemps grondait au Mexique, se déchaîna avec fracas.

Les expéditions filibustières avaient commencé.

La terreur régnait sur tout le littoral mexicain dans le Pacifique.

Cette terrible nouvelle fut un coup de foudre pour Loïck: il pensa devenir fou.

Lorsque, après avoir réglé toutes ses affaires, il revenait en France, il apprit qu'une expédition était sur le point de mettre à la voile pour le Mexique.

Que faire? Que devenir? Toutes ses espérances étaient évanouies, ses projets déçus. Comment rejoindre celle qu'il aimait et sans laquelle il sentait qu'il ne pouvait vivre?

Un instant le courage lui avait manqué.

Mais, luttant avec énergie contre le découragement, qui grandissait pour ainsi dire avec l'adversité, il parvint à surmonter sa douleur et résolut de faire les plus grands efforts pour avoir des nouvelles des êtres qui lui étaient si chers.

Les directeurs des expéditions filibustières, installés à San Francisco, cherchaient des navires pour transporter les vivres et les munitions qu'ils envoyaient incessamment à leurs audacieux soldats.

Loïck fit noliser son brick et partit pour Guaymas; là, à quelques centaines de lieues à peine de celle qu'il aimait, il se reprit à espérer.

L'hiver s'écoula dans des allées et venues continuelles, sans que rien vint apporter quelque soulagement à la douleur du jeune homme.

Le hasard, sur lequel il avait compté, s'obstinait à ne pas lui offrir les moyens de voir celle qu'il aimait.