Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine
Part 11
--Allons donc, vous êtes fou! Que vous importe la _conducta_? Soyez bon compagnon, et nous pourrons nous entendre. Sinon, il vous en cuira.
--A mon tour, je vous intime l'ordre de vous retirer. Je suis résolu à repousser la force par la force.
--Eh bien! Puisque vous le voulez, bataille! dit le colonel. En avant, _muchachos_! cria-t-il à ses hommes.
Les nouveaux venus s'élancèrent la lance couchée.
--Feu! commanda l'alférez.
Une décharge terrible éclata; les lanciers tourbillonnèrent sur eux-mêmes et revinrent à leur premier poste. Une nouvelle charge fut exécutée; mais cette fois une mêlée furieuse s'engagea à l'arme blanche. Soudain, je ne sais pourquoi, excité sans doute par l'odeur de la poudre, je me mis à crier:
--_Adelante, muchachos! Adelante!_ Ils sont pris!
Et en même temps je déchargeai ma carabine et mes pistolets au milieu du groupe le plus épais des lanciers. Alors il se passa une chose étrange.
Les assaillants, persuadés qu'un renfort arrivait effectivement à l'escorte de la _conducta_, se mirent à fuir dans toutes les directions, tandis que l'alférez, craignant sans doute un retour offensif de ses mystérieux ennemis, donnait l'ordre aux _arrieros_ de monter sur leurs mules et s'éloignait aussi rapidement que possible.
Quant à moi, je continuai ma route en riant sous cape de l'espièglerie que j'avais commise, bien que très intrigué des suites que pourrait avoir cette échauffourée, et deux heures plus tard j'arrivais à San Agostín. Je trouvai la ville illuminée, aussi vivante et aussi bruyante qu'en plein jour. La nouvelle de l'attaque de la _conducta_ s'était répandue, et chacun félicitait l'alférez de sa belle conduite: lui seul était triste et hochait la tête à chaque compliment qui lui était adressé. Le pauvre jeune homme craignait d'avoir commis une faute grave en remplissant si strictement son devoir.
Don Diego fut tout joyeux de mon arrivée, à laquelle il était loin de s'attendre, et me reçut à bras ouverts.
Au lever du soleil, un _peon_ expédié par don Juan Palacios arriva porteur d'une triste nouvelle.
Vers onze heures et demie du soir, en sortant du palais du gouvernement, le colonel avait été attaqué, sur la _plaza mayor_ même, par des voleurs dont il avait réussi à se débarrasser, il est vrai, mais non sans avoir reçu un coup de poignard dans la poitrine. Heureusement l'arme avait glissé sur les côtes et n'avait fait qu'une longue plaie ressemblant assez à un coup de sabre, mais peu profonde. Seulement cette blessure empêchait, à son grand regret, don Juan de se rendre ainsi qu'il l'avait promis à la _feria de plata_.
J'étais là lorsque le _peon_ arriva. Ce coup de poignard ressemblant à un coup de sabre me parut assez singulier, reçu surtout la nuit même où avait eu lieu l'attaque de la _conducta_.
Seulement je gardai mes réflexions pour moi, et je parus aussi affligé que don Diego lui-même.
III
Avant de nous avancer davantage dans notre récit, nous devons rappeler au lecteur que, bien que nous ayons cru, à cause de certaines considérations particulières, nécessaire de changer les noms de nos personnages et la date des événements dont nous nous sommes fait l'historien, ces événements sont rigoureusement vrais, et que le seul mérite de cette étude, si tant est qu'elle en possède un, réside essentiellement dans son exactitude.
Il ne faut donc pas s'attendre aux péripéties plus ou moins émouvantes que l'on pourrait exiger dans une nouvelle faite à plaisir et dans laquelle, par conséquent, l'imagination à la plus grande part.
Cela dit, et notre lecteur bien prévenu, nous reprenons notre récit sans plus de prolégomènes.
Lorsque, deux ou trois jours après les événements qui terminent le précédent chapitre, je revins à Mexico en compagnie de mon hôte et de sa famille, j'appris avec une véritable surprise que les assassins du consul de Hanovre avaient été découverts, arrêtés, et que leur jugement allait immédiatement commencer.
Contrairement à ses habitudes, la police mexicaine, mise du reste sérieusement en demeure par le corps diplomatique, avait, cette fois, fait à peu près son devoir.
L'instruction de cette sanglante affaire fut vigoureusement conduite et terminée en quelques jours. Enfin les accusés comparurent devant le tribunal.
Ces accusés n'étaient pas des hommes vulgaires. Tous trois ils appartenaient à la meilleure société mexicaine. Ils se présentèrent devant le tribunal avec une aisance et un cynisme qui toucha beaucoup les assistants et leur parut du meilleur goût.
A la façon dont ils causaient avec les juges, en souriant et secouant gracieusement la tête, on les eût pris, non pas pour des coupables comparaissant devant une Cour sous le poids d'une accusation capitale, mais pour des amis en visite et n'ayant aucune préoccupation personnelle.
Pendant tout le cours des débats, qui durèrent assez longtemps, j'examinai sournoisement et j'étudiai, pour ma satisfaction personnelle, l'attitude du colonel Palacios.
Il était complètement guéri de sa blessure qui, en réalité, avait été fort légère, et passait presque toutes ses journées au palais de la Présidence.
Don Juan paraissait calme, souriant, presque gai; jamais je ne lui avais vu autant de laisser-aller et de désinvolture; il semblait complètement étranger à cette affaire, et si parfois on en parlait devant lui, il répondait d'un air narquois que les juges jouaient une comédie fort habile et que tout cela finirait évidemment par s'arranger.
Cette assurance ne se démentit pas une seule fois, pas même lorsque les accusés reconnus coupables furent condamnés à mort.
Quant à ceux-ci, ils écoutèrent leur sentence le sourire sur les lèvres, saluèrent gracieusement le tribunal et rentrèrent dans leur prison en causant tranquillement entre eux.
L'exécution des condamnés devait avoir lieu le vendredi suivant, c'est-à-dire trois jours juste après le prononcé de la sentence, par le _garrote vil_, à midi précis, sur la place de Santiago.
Dieu m'est témoin que je n'aime pas les exécutions; je suis un ennemi acharné de la peine de mort, qui m'a toujours semblé être plutôt une vengeance juridique qu'un exemple. Cependant, cette fois, j'éprouvai une invincible curiosité d'assister à cette sinistre cérémonie.
L'attitude narquoise, railleuse et hautaine du colonel Palacios prenait à mes yeux toutes les proportions d'une menace, et, sans en prévenir mon hôte, je louai fort cher une fenêtre de laquelle je verrais tout à mon aise ce qui se passerait.
Un secret pressentiment me soufflait à l'oreille qu'il se passerait quelque chose.
Les condamnés étaient en _capilla_ depuis la veille dans le couvent de Santiago, où ils avaient été renfermés aussitôt après leur condamnation.
Au premier coup de midi, les portes du couvent s'ouvrirent, et le funèbre cortège parut. Nous ne le décrirons pas. On connaît l'appareil imposant que déploient les Espagnols dans ces circonstances, car les Espagnols sont grands amateurs de spectacles.
Faute d'une course de taureaux, une exécution capitale est pour eux une fête pleine de charmes. Le principal, c'est que le sang coule et que les condamnés acceptent gaillardement la mort.
La place était littéralement pavée de têtes.
Les assassins sortirent du couvent le front calme, le visage souriant, fumant leurs fines cigarettes de maïs et saluant d'un air protecteur les nombreuses personnes de connaissance qu'ils apercevaient dans la foule.
C'était charmant.
Aussi la foule enthousiasmée accueillit-elle avec les plus chaleureux bravos ces trois misérables, qui semblaient s'étudier à faire de leur ignominie un triomphe.
Ils n'étaient plus qu'à quelques pas à peine de l'échafaud, quand tout à coup la foule oscilla sous une pression puissante, mais invisible encore.
Soudain, elle se sépara brusquement au milieu des cris et des imprécations de colère et de douleur, et une centaine de cavaliers armés jusqu'aux dents et le visage caché sous des masques noirs, conduits ou plutôt guidés par une espèce de fantôme sinistre et complètement méconnaissable, se ruèrent avec une irrésistible puissance sur l'échafaud.
Il y eut alors une lutte affreuse, terrible, de deux ou trois minutes, lutte pendant laquelle il fut impossible de rien distinguer, puis les mystérieux salteadores tournèrent bride et s'éloignèrent avec une rapidité vertigineuse.
Lorsque les soldats commis à la garde des condamnés, un peu remis de leur terreur, cherchèrent ceux-ci, ils s'aperçurent avec stupeur qu'ils avaient disparu.
On ne les revit jamais.
Ce qu'ils devinrent et comment ils réussirent à échapper à toutes les recherches, ceci demeura constamment à l'état de problème.
Mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Il s'était effectivement passé quelque chose, mais non pas ce qu'on était en droit d'attendre, c'est-à-dire l'exécution des coupables.
Cet audacieux enlèvement de trois condamnés à mort, accompli ainsi en plein soleil, au milieu d'une foule de plusieurs milliers d'individus, causa une indicible émotion dans la ville.
Le gouvernement fut littéralement terrifié et contraint d'avouer son impuissance en face d'hommes aussi résolus, et qui semblaient être si vigoureusement organisés.
L'épouvante était tellement grande dans Mexico que, même pendant le jour, on n'osait plus se hasarder à sortir seul de chez soi.
Cependant, contrairement à toutes les prévisions, rien ne vint justifier cette appréhension.
Les bandits, satisfaits sans doute de l'éclatante victoire qu'ils avaient remportée, ne donnaient plus signe de vie.
Pendant plus de deux mois, il n'y eut ni un vol ni un assassinat commis à Mexico. Il est vrai qu'en revanche les provinces semblaient avoir été mises en coupe réglée et que l'on n'entendait plus parler que d'arrestations à main armée sur les grandes routes, de vols de diligences, de pillages de _ranchos_, etc., etc.
Désespérant presque de réussir à obtenir un jour le mot de cette énigme et ne voulant pas prolonger indéfiniment mon séjour à Mexico, je commençais à faire mes préparatifs de départ, lorsqu'une aventure singulière, qui se passa sur ces entrefaites, vint réveiller à l'improviste le souvenir à peine assoupi des événements que j'ai rapportés.
Ainsi que je crois l'avoir dit précédemment, le président Comonfort était non seulement un honnête homme, mais de plus un galant homme. La position élevée qu'il occupait ne l'avait nullement grisé; il était resté simple, bon et serviable comme à l'époque où chez son père il travaillait plus ou moins bien à confectionner des uniformes.
Un jour, un des parents du président, nommé, je crois, don López Sabiduría, vint lui faire une visite.
Ce don López Sabiduría possédait une hacienda aux environs de Querétaro. A tort ou à raison, il passait pour être puissamment riche. C'était un homme tout rond, de manières simples, d'un caractère jovial et qui jouissait d'une réputation méritée de probité, qui, dans un pays comme le Mexique, devait le faire regarder, ce qui était en effet, presque avec admiration.
Don López, après un séjour assez prolongé à Mexico, séjour dont il avait profité pour faire certains achats et recouvrer certaines créances arriérées, se préparait à retourner à son hacienda; mais avant de partir il venait faire ses adieux à son cousin, le président de la République, et se charger de ses commissions pour leurs communs parents de Querétaro.
La famille de Comonfort était, en effet, originaire de cette ville.
Le président reçut très bien son parent, s'entretint avec lui assez longtemps, lui parla de ses affaires, puis tout à coup lui dit:
--Mais à propos, compadre (le président était parrain d'un des enfants de don López), vous êtes riche, vous?
--Mais oui, répondit l'autre en souriant.
--Sans doute vous ne retournez pas chez vous sans emporter avec vous une assez jolie somme?
--Peuh! dit l'autre, une quarantaine de mille piastres tout au plus.
--Caray, c'est sérieux cela! Dites-moi, quand comptez-vous partir, compadre?
--Mais demain, mon cousin; pourquoi me demandez-vous cela?
--Pour vous donner une escorte de vingt dragons. Caray! Je ne me soucie pas que vous soyez volé en route. Un de mes proches parents, ce serait joli!
--Non pas, non pas, interrompit vivement l'_hacendero_.
--Comment, non pas! fit Comonfort avec surprise, vous refusez mon escorte?
--Avec acharnement, cousin. Voyez-vous, je suis un homme tout simple, moi; je ne suis pas complètement une bête; j'ai remarqué, sans pourtant jamais m'expliquer ce fait extraordinaire, que les dragons possèdent la fatale faculté d'attirer les _salteadores_, et que dès que l'on a une escorte, on peut se considérer comme dévalisé.
--Allons donc, compadre, vous voulez rire! Si vous partez ainsi tout seul, vous serez volé, c'est certain.
--Je ne crois pas, cousin, et voici pourquoi: je compte prendre pour retourner chez moi une vieille carriole qui, bien qu'étant très solide en réalité, ne semble tenir que par miracle; j'ai pratiqué moi-même dans cette carriole, et à l'insu de tout le monde, une cachette sous la banquette que je mets les voleurs au défi de découvrir.
--Eh, eh! Compadre, prenez garde! Les voleurs sont bien fins!
--C'est possible, cousin; mais soyez convaincu que si on ne leur dit pas où est la cachette, à moins de démolir complètement la voiture, ils ne la trouveront pas.
Et alors, sans plus attendre, le digne homme, fier de son invention, en expliqua tout au long avec complaisance les ingénieuses combinaisons à son cousin.
L'idée était en réalité tellement bonne, que le président de la République fut convaincu.
--Ma foi, compadre, dit-il gaîment à l'_hacendero_ en prenant congé de lui, vous avez raison: une escorte vous est inutile, et vous ne courez aucun risque à vous en passer.
Ainsi qu'il l'avait dit, le lendemain, au point du jour, don López quitta Mexico.
Mais il n'alla pas loin.
Un peu avant d'atteindre Molino del Rey où il comptait coucher, sa carriole fut tout à coup entourée par une dizaine d'hommes masqués de velours noir.
Sans répondre à ses dénégations, les bandits, qui sans doute étaient sûrs de leur affaire, sans tâtonner et sans chercher, poussèrent un ressort et s'emparèrent des quarante mille piastres; puis, comme don López criait comme un brûlé, ils le gratifièrent de trois ou quatre coups de _machete_, et le croyant mort l'abandonnèrent sur la route et s'éloignèrent au galop.
Mais bien que très grièvement blessé, grâce à Dieu le digne hacendero n'était pas mort; il avait même si peu envie de trépasser, que trois semaines plus tard il entrait en pleine convalescence.
Naturellement, la façon dont il avait été volé lui causa une vive surprise.
Il n'avait dit son secret à personne qu'au président de la République. Ce secret, c'était donc le président qui l'avait divulgué. Dans quel but? Là était la question scabreuse, puisqu'on lui avait volé quarante mille piastres. Qui était le voleur?
Don López était connu pour un honnête homme, incapable de mentir et de porter, s'il n'avait pas été sûr de son fait, une accusation aussi grave, surtout contre le président de la République.
On eut beau lui faire des observations, lui démontrer le peu de probabilité que le premier magistrat de Mexique eût pris part à une pareille affaire; l'_hacendero_ soutenait mordicus qu'il était sûr de n'avoir révélé son secret qu'au président, et comme il ne voulut pas en démordre, la chose commença à prendre une certaine importance.
On se rappela les vols et les meurtres qui avaient été si audacieusement commis depuis quelque temps; les esprits s'échauffèrent, et bientôt on dit tout bas qu'il n'était pas étonnant que l'on ne réussît point à s'emparer des malfaiteurs, que la raison en était toute simple, puisqu'ils étaient commandités par le président lui-même, qui avait centralisé à son profit toutes les _cuadrillas_ de _salteadores_ de la République.
Si absurde que fût cette supposition, surtout avec le caractère bien connu du président de la République, elle fut admise sans discussion, et cela de telle sorte que Comonfort s'en aperçut à la façon plus que peu sympathique dont l'accueillait la population lorsqu'il sortait par la ville.
Ne sachant à quoi attribuer ces manifestations hostiles, le président voulut en avoir le cœur net et savoir à quoi s'en tenir.
Ce fut le général Miramón, qui était secrètement son adversaire, qui se chargea de lui raconter toute l'histoire.
Comonfort fut atterré, non pas de l'absurdité de l'accusation elle-même, mais de son apparence de bonne foi. Il aimait son cousin dont il appréciait le caractère, et il le savait incapable d'une calomnie.
Le malheureux président, accusé presque tout haut d'être un chef de voleurs, se sentait devenir fou. Il se creusait vainement la tête pour trouver la solution de ce problème, et du matin jusqu'au soir il répétait:
--Je n'ai dit un mot à personne de ce que m'a conté mon compère, c'est vrai; j'étais seul quand il m'a parlé de cela.
Mais soudain une idée lumineuse traversa son cerveau:
--Mais non! s'écria-t-il en se frappant le front, mais non, je n'étais pas seul! Le colonel don Juan Palacios écrivait dans mon cabinet, dont la porte était demeurée ouverte; nous parlions haut; il a tout entendu! Ah caray! Quoi qu'il arrive, je tirerai cette sotte affaire au clair!
Une heure plus tard, le colonel don Juan Palacios, secrétaire intime du président de la République mexicaine était arrêté et mis au secret.
IV
La stupeur fut générale à Mexico lorsqu'on apprit l'arrestation du colonel don Juan Palacios.
D'abord on refusa d'y croire. La chose semblait tellement monstrueuse que ceux qui, les premiers, osèrent en parler furent traités de calomniateurs.
La famille du colonel était peut-être la plus respectée de la ville. Les Palacios dataient de loin; leur illustration remontait, sans mélange de sang indien, aux premiers jours de la conquête. En effet, on retrouve dans les vieilles chroniques du temps, au nombre des hardis compagnons de Fernand Cortez, un don Diego Palacios, gentilhomme andalou qui en plusieurs circonstances, est cité avec honneur. Les Palacios étaient donc, sans contredit, une des premières familles de l'Amérique; ils appartenaient à cette caste privilégiée que l'on nomme les _conquistadores_ et les _Cristianos viejos_.
Avant la révolution et depuis, ils avaient toujours joué un grand rôle dans l'histoire de leur pays et rempli avec honneur les plus hautes fonctions.
Oser accuser un descendant de cette famille, dont jusqu'alors le nom s'était conservé sans tache, était quelque chose de tellement extraordinaire que, je le répète, la population presque tout entière répondit à cet acte de vigueur du président par une protestation énergique, et l'opinion publique, qui n'avait pour ainsi dire pas hésité à admettre la culpabilité du président, loin de se modifier, crut plus que jamais à la complicité du général Comonfort dans tous les actes commis depuis cinq ou six ans par les malfaiteurs inconnus, et ne craignit pas d'attribuer l'arrestation du colonel Palacios à la découverte fortuite de secrets très compromettants, découverte faite par le colonel et que le président avait un puissant intérêt à ne pas laisser divulguer.
Par hasard, à cette époque, le gouverneur de Mexico était un certain don Melchior Céspedes, homme intègre, habile, d'une bravoure à toute épreuve, et surtout complètement dévoué au président de la République.
Don Melchior, sans se laisser intimider par les lettres anonymes qui lui arrivaient par paquets, par les menaces déguisées qu'on lui adressait presque à brûle-pourpoint et par deux tentatives d'assassinat auxquelles il réussit à échapper, poursuivit l'instruction de cette affaire avec la plus grande vigueur, soutint les _jueces de letras_, autrement dit les juges d'instruction, hommes timorés par excellence, qui redoutaient, avant tout, de se compromettre, de se faire des ennemis puissants, et qui n'auraient pas mieux demandé, moyennant finances, que d'étouffer l'affaire; bref, grâce à don Melchior Céspedes, cette affaire fut menée avec une habileté telle, que bientôt les débats commencèrent devant le tribunal.
Jusque-là aucune preuve sérieuse n'avait encore justifié les mesures de rigueur prises contre le colonel don Juan Palacios.
Vingt et quelques brigands avaient été arrêtés, interrogés de toutes les façons, mais vainement; aucun d'eux ne connaissait le colonel même de vue et n'avait eu de rapports avec lui. Et cependant, malgré cette absence de preuves contre celui que l'accusation considérait comme le chef et l'âme de cette vaste association de malfaiteurs, l'inquiétude, l'anxiété même témoignée par certaines personnes de la plus haute société mexicaine, la sollicitude acharnée que mettaient ces personnes à essayer d'assoupir l'affaire, étaient pour le gouvernement autant de certitudes morales de la culpabilité du colonel.
La terreur était tellement grande à Mexico, que c'était à peine si les juges osaient siéger.
En effet, pendant le cours de l'instruction, il s'était passé certains événements qui avaient jeté un reflet encore plus lugubre sur cette sinistre affaire.
Un _juez de letras_, plus courageux ou peut-être plus ambitieux que les autres, avait voulu faire preuve de zèle. On le trouva un matin pendu, dans la cour de sa maison, au bras d'un lampadaire. Une autre fois, un témoin à charge très important, au moment où il se préparait à parler, fut, dès ses premiers mots, saisi de convulsions horribles et tomba mort aux pieds du juge chargé de l'interroger.
D'un autre côté, la famille Palacios, croyant fermement et sincèrement à l'innocence du colonel, usait de toute son influence et remuait ciel et terre pour obtenir la mise en liberté du jeune homme.
Elle réussit, jusqu'à un certain point, à obtenir ce qu'elle désirait. La veille même du jour où les débats allaient commencer, don Melchior Céspedes fut révoqué de ses fonctions de gouverneur.
Alors une panique effrayante s'empara du barreau. Juges et avocats, ne se sentant plus soutenus, refusèrent énergiquement de siéger. Ce fut un sauve-qui-peut général.
Don Juan Palacios et ses complices présumés restèrent en prison, où ils demeurèrent à peu près oubliés.
Pendant tout le cours de cette affaire, ce qui me surprit le plus, ce fut la conduite de don Luis Gálvez. Ce jeune homme aux traits doux, presque efféminés, au parler zézayant, déploya une indomptable énergie et une activité incroyable pour servir le frère de celle qu'il aimait. Il affirmait partout l'innocence du colonel, semait l'or à pleines mains pour lui être utile, et afin de donner plus de force à ses affirmations, il demanda à don Diego Palacios la main de doña Incarnación et l'épousa à la face de tout Mexico.
Plus de deux mille personnes assistèrent à ce mariage, et, chose singulière, le colonel don Juan Palacios, libre sur parole, fut présent à la cérémonie nuptiale et signa sur le registre. Le soir il figura parmi les convives invités au repas de noce, parut au bal où il dansa plusieurs fois, et ne rentra dans sa prison qu'au soleil levant, accompagné par une foule d'amis qui ne voulurent le quitter que sur le seuil de la sinistre maison.
Avant de se séparer, les deux beaux-frères avaient eu un long et mystérieux entretien.
Dès qu'il fut marié, don Luis Gálvez vint habiter la maison de son beau-père dans la calle Tacuba.
Je savais que le jeune homme appartenait à une bonne famille de race espagnole et qu'il jouissait d'une fortune relativement assez considérable; mais à peine fut-il marié que je reconnus combien je m'étais trompé sur le chiffre de cette fortune.
Don Luis Gálvez qui, quelque temps auparavant, avait nettement refusé toute situation diplomatique, avait subitement changé d'avis aussitôt après son mariage. Il avait fait agir tant de hautes influences et avait manœuvré si habilement, qu'il réussit à se faire nommer secrétaire de la légation mexicaine à Washington.
Il est vrai qu'il avait en même temps reçu l'ordre d'être rendu à son poste au bout d'un mois.