Cara

Chapter 2

Chapter 28,678 wordsPublic domain

revenu et que j'ai, sans avoir bien conscience de ce que je faisais, comparé celle que je voyais, que je revoyais après l'avoir crue perdue, à celle dont j'avais gardé l'image dans mon coeur.

Tout cela était bien tendre, bien passionné, et tel que Madeleine devait croire que Byasson ne s'était pas trompé en disant que Léon l'aimait toujours; mais comment l'aimait-il? En cousin? en amant? d'amitié? d'amour?

Lorsqu'elle avait pensé à la visite de Léon, elle s'était dit qu'elle devait garder son sang-froid et s'appliquer à l'écouter avec un esprit calme, à l'examiner, à le juger pour savoir ce qui se passait en lui et quels étaient présentement ses sentiments; mais voilà qu'elle n'était plus maîtresse de sa volonté, voilà qu'elle l'écoutait avec un coeur palpitant et troublé, voilà qu'au lieu de voir ce qui se passait en lui, elle voyait ce qui se passait en elle et se trouvait irrésistiblement entraînée par un sentiment dont elle ne pouvait se cacher ni l'étendue ni la force,--elle l'aimait, malgré tout, malgré sa liaison, malgré son mariage avec cette femme, elle l'aimait comme dans la nuit où, faisant son examen de conscience, elle avait dû s'avouer cet amour, et même plus passionnément, puisque depuis elle avait souffert pour lui, elle avait souffert par lui.

--Mais comment t'es-tu décidée à entrer au théâtre, dit-il, quand tu m'avais promis de m'écrire?

--Je t'ai écrit.

--Pour me dire que tu quittais la maison de mon père; c'était avant de prendre cette résolution que tu devais m'écrire. Que ne l'as-tu fait!

Il prononça ces derniers mots avec un accent qui la remua jusqu'au plus profond de son coeur. Que de choses dans ces quelques paroles, que de regrets, que de reproches, que de douleurs!

--Tu ne pouvais venir à mon secours qu'en te mettant en opposition avec tes parents, et je n'ai pas voulu être la cause d'une rupture entre vous.

--Que n'est-elle survenue alors cette rupture, et à ton occasion!

Il s'arrêta brusquement; puis, ayant passé sa main sur son front, il continua:

--Mais ce n'est pas de cela, ce n'est pas de nous qu'il s'agit; il ne convient plus de parler de nous, c'est de toi, de toi seule; dis-moi donc ce que tu as fait, où tu as été, où tu t'es cachée? Ta lettre reçue, je suis accouru à Paris pour te chercher, j'ai été à Rouen, à Saint-Aubin. Revenu à Paris, j'ai même fait faire des recherches par la police, car je voulais te retrouver non-seulement pour toi, mais pour....

Il allait dire: «pour moi», il se retint et reprit:

--Je voulais te retrouver; tu n'avais donc point pensé au chagrin, au désespoir que tu me causerais, oui, Madeleine, au désespoir, le mot n'est pas trop fort appliqué au sentiment ... à l'affection que j'éprouvais pour toi. Mais voilà que je me laisse entraîner, ce n'est pas à moi de parler; c'est à toi.

Alors elle lui fit le récit qu'elle avait déjà fait à Byasson, mais plus longuement, avec plus de détails, de manière à ce qu'il la suivît dans son existence à Paris, en Italie, à ce qu'il vît et connût ceux qui l'avaient entourée, particulièrement Sciazziga.

Au moment où l'on parlait de lui, Sciazziga, annoncé par la femme de chambre, entra dans le salon; il savait qu'un jeune homme était chez Madeleine, et il venait voir quel était ce jeune homme. Bien entendu il avait un prétexte, un bon prétexte bien arrangé, pour se présenter et interrompre, malgré _loui_, la signora _oune_ raison _impériouse_; mais Madeleine, qui ne se laissa pas prendre à cette raison _impériouse_, lui répondit qu'elle ne pouvait rien entendre en ce moment, qu'elle avait à causer d'affaires sérieuses avec son cousin,--ce fut toute la présentation,--et que plus tard elle l'entendrait.

--Tu vois que mon cornac fait bonne garde autour de moi, dit-elle en riant lorsque Sciazziga fut sorti; au reste, je ne suis qu'à moitié fâchée de cette visite, elle te montre, au moins pour un côté, quelle a été ma vie depuis que j'ai quitté la rue de Rivoli: il y a un mois, Sciazziga ne serait pas parti; il se serait arrangé pour assister à notre entretien.

Puis elle acheva son récit.

--Tu vois, dit-elle en le terminant, que je n'ai pas été trop malheureuse; les commencements, il est vrai, ont été durs, mais enfin j'ai été favorisée par la chance; maintenant que j'ai vu de près les dangers auxquels je m'exposais, je comprends combien je dois me trouver heureuse. Mais c'est assez parler de moi, et toi?

Il ne répondit pas tout de suite, et ce fut après quelques secondes d'embarras qu'il la regarda:

--Tu as vu mes parents? demanda-t-il.

--Oui; M. Byasson est venu me prendre pour me conduire chez eux.

--Alors, je n'ai rien à t'apprendre.

--Ce n'était pas cela que je voulais te demander, puisque, tu le devines bien, tes parents m'ont parlé de toi; je te disais que je me trouvais assez heureuse dans ma position, et je te demandais tout naturellement, affectueusement: et toi?

Il lui tendit la main:

--Oui, dit-il, tu as raison; je dois te répondre franchement, car c'est l'amitié qui inspire ta question.

Cependant, bien qu'il annonçât qu'il voulait répondre, il resta pendant assez longtemps silencieux, la tête basse:

--Eh bien! non, dit-il enfin, non, ma chère Madeleine, je ne suis pas heureux. Le bonheur pour moi aurait été dans la vie de famille, avec la femme aimée, avec des enfants qui auraient été ceux de mon père et de ma mère. C'était là le rêve que j'avais fait quand j'étais jeune ... il y a trois ans. La fatalité a voulu qu'il ne se réalisât point. Je n'ai pas d'enfants. Je n'aurai pas de famille. Mais je dois accepter sans me plaindre la vie que je me suis faite.

Il se leva brusquement, comme s'il avait peur de se laisser entraîner à en dire davantage.

--Je te verrai bientôt, dit-il.

--Quand tu voudras; tous les jours, tu peux venir le matin avant que je sois prise par le théâtre. Et quand veux-tu m'entendre? Faut-il dire que je serais heureuse de chanter pour toi?

--Tu chantes ce soir?

--Oui.

--Eh bien! j'irai t'applaudir ce soir.

--Si j'osais, dit-elle, je te demanderais de rester à dîner avec moi: tu ferais un mauvais dîner, car je mange peu quand je dois chanter, mais nous remplacerions le festin manquant par un dialogue vif et animé; et après dîner tu me conduirais au théâtre; tu aurais ainsi le plaisir de faire la connaissance de madame Sciazziga, mon chaperon femelle, qui tous les soirs marche dans mon ombre et ne dédaigne pas de remplacer mon habilleuse pour porter la queue de ma robe.

Il eut un moment très-court, un éclair d'hésitation.

Pour Madeleine, cette hésitation fut cruelle.

--Qui va-t-il préférer? se demanda-t-elle avec angoisse.

Elle voulut cacher son émotion sous un sourire:

--Eh bien! petit cousin, ne feras-tu pas la dînette avec ta cousine?

--Avec bonheur!

VI

Léon fut obligé d'inventer une histoire bien compliquée pour expliquer et justifier son absence, car il ne crut pas pouvoir avouer tout simplement qu'il était resté à dîner avec sa cousine Madeleine et qu'après dîner il avait passé sa soirée à l'Opéra. Qu'eût dit Cara qui, pour un retard de dix minutes, lui faisait d'interminables scènes de jalousie? Combien souvent l'avait-elle interrogé curieusement sur cette cousine, lui demandant toujours et cherchant de toutes les manières à savoir s'il l'avait aimée! Ne serait-elle pas malheureuse de ce dîner et de cette soirée? Pourquoi lui imposer cette souffrance par un aveu inutile? Pourquoi éveiller ses soupçons? Pourquoi la faire souffrir dans le présent et la tourmenter dans l'avenir? Il les connaissait, les souffrances de la jalousie, et il tenait à les épargner à celle envers qui il se sentait des torts.

Mais si cette histoire fut acceptée sans éveiller les défiances de Cara, celles qu'il dut inventer le lendemain et le surlendemain pour expliquer ses absences, ne le furent point de la même manière: jusqu'alors il sortait peu; pourquoi maintenant sortait-il ainsi?

Il ne suffit pas de vouloir, pour mentir, il faut savoir; et l'art du mensonge ne s'acquiert pas facilement; à des dispositions naturelles, il faut en effet joindre un talent qu'on n'obtient que par le travail et par le métier: inventer est peu de chose; se souvenir de ce qu'on a invité de manière à le répéter la vingtième fois à l'improviste, comme on l'a dit la première après une savante préparation, voilà ce qui exige des qualités de mémoire et d'assurance qui sont rares. Ces qualités, Léon ne les possédait pas; non-seulement il n'avait pas le don de l'invention, mais encore il manquait de métier; ses histoires, qu'il cherchait laborieusement quand il revenait de chez Madeleine, il les disait tout simplement, mollement, et sans leur donner le coup de pouce de l'artiste, le tour qui seuls eussent pu leur imprimer un caractère de vraisemblance et d'autorité.

S'il avait prudemment confisqué le journal où il avait lu le nom de Madeleine, Cara n'en avait pas moins bien vite appris que mademoiselle Harol, dont tout Paris parlait, était la cousine de Léon, et de là à conclure que c'était pour voir cette cousine que Léon s'absentait, il n'y avait qu'un pas, qu'elle avait bien vite aussi franchi.

--Pourquoi ne me dis-tu pas que tu viens de voir ta cousine, mademoiselle Harol? lui avait-elle demandé le lendemain du jour où elle avait su qui était mademoiselle Harol.

Il fut obligé de dire et de soutenir malgré l'évidence qu'il ne l'avait point vue encore.

--Pourquoi ne la vois-tu pas?

--Parce que je ne vois plus personne de ma famille.

--Oh! une comédienne ne doit pas, il me semble, avoir la bégueulerie de tes parents bourgeois. En tout cas, moi, j'ai envie de la voir, ma cousine; nous irons ce soir à l'Opéra.

--Tu iras si tu veux; moi, je n'irai pas.

--Parce que?

--Parce que je ne veux pas m'exposer à rencontrer mon père ou ma mère qui doivent suivre les représentations de leur nièce.

C'était la première fois que Cara rencontrait une résistance sérieuse chez son amant, ou, comme elle disait, chez son mari, et, ce qui fut bien caractéristique, quoi qu'elle fît, elle ne parvint point à la briser. Elle alla à l'Opéra, mais Léon ne l'accompagna point, au moins dans la salle, car il profita de sa liberté pour aller rendre visite à Madeleine dans sa loge et passer trois entr'actes avec elle.

Si Cara avait appris ces visites, elle eût vu tous les dangers de sa situation; mais n'ayant pas pris de précautions pour surveiller Léon, elle ignora où il avait passé sa soirée.

--Je me suis promené, dit-il, quand elle lui demanda comment il avait employé son temps.

Mais bientôt un fait beaucoup plus grave que son refus d'aller à l'Opéra vint jeter sur cette situation une éblouissante lumière.

Le moment était venu pour Léon d'adresser à ses parents le troisième acte respectueux après lequel, selon le langage de la loi, il pourrait passer outre à la célébration de son mariage. Deux jours avant l'expiration du délai dans lequel cet acte pouvait être signifié, il reçut une lettre de son notaire, par laquelle celui-ci le priait de passer à son étude. Bien entendu, ce fut à Cara qu'on la remit; mais en voyant la griffe de Me de la Branche, elle n'eut garde de retenir ou de décacheter une lettre dont elle croyait connaître le contenu. C'était par Riolle que lui avait été recommandé le notaire de la Branche comme un homme capable de donner un peu de la considération dont il jouissait à ses clients, et elle avait toute confiance dans les recommandations de son ami Riolle.

Léon se rendit donc à l'invitation de son notaire; celui-ci le reçut avec une figure grave et un air recueilli:

--Monsieur, lui dit-il, le moment arrive où, selon vos instructions, je dois notifier à M. votre père et à madame votre mère le troisième et dernier acte prescrit par l'article 152 du Code; avant de procéder à cet acte, j'ai cru devoir vous demander si vos intentions n'avaient pas changé. De tous les actes de notre ministère, celui-là est peut-être le plus grave, et c'est chose tellement sérieuse qu'un mariage contracté en opposition avec la volonté de nos parents, que je croirais manquer aux devoirs de ma profession si, avant d'instrumenter, je ne provoquais une nouvelle et dernière affirmation de votre volonté calme et réfléchie. Il ne m'appartient pas de vous conseiller, je sortirais de mon rôle, puisque je ne suis pas votre conseil, mais je dois vous avertir, et c'est ce que je fais en vous demandant de ne me répondre qu'après vous être recueilli.

Léon se leva, mais le notaire le pria d'un geste de lui prêter encore quelques instants d'attention:

--En tout état de cause, dit-il, je vous aurais fait entendre ces observations, qui pour moi, je vous le répète, sont affaire de conscience; mais je dois vous dire, pour ne rien vous cacher, que j'ai reçu une visite qui enlève à mon intervention tout caractère de spontanéité, celle d'un de vos anciens amis, d'un ami de votre famille, M. Byasson. Il m'a apporté des documents dont il m'a, jusqu'à un certain point, obligé à prendre connaissance, lesquels documents portent contre la personne que vous vous proposez d'épouser, des accusations de la plus haute gravité. M. Byasson voulait que je m'en chargeasse pour vous les communiquer. Je n'ai pas cru pouvoir accepter cette mission; mais j'ai pris l'engagement de vous avertir et en tous cas de ne pas procéder à la dernière sommation avant que vous m'ayez dit que vous avez vu M. Byasson.

Léon aimait peu qu'on lui donnât des leçons; cette façon de disposer de lui l'exaspéra.

--Il me semblait, dit-il, que vous étiez mon notaire et non celui de M. Byasson ou de ma famille.

M. de la Branche, bien que jeune encore, avait cette qualité rare de ne pas se fâcher et de ne jamais se laisser emporter:

--Parfaitement, dit-il, de son ton calme; aussi est-ce comme votre notaire, c'est-à-dire, en prenant à coeur ce que je crois vos intérêts, que j'agis en tout ceci, selon ma conscience; et je vous adjure, monsieur, d'écouter la vôtre plutôt que votre susceptibilité qui, j'en conviens, peut en ce moment se trouver blessée. Mais réfléchissez, surtout voyez M. Byasson, et, après avoir fait acte d'homme raisonnable qui ne ferme point de parti pris les yeux à la lumière, nous reprendrons cet entretien. D'aujourd'hui en huit, à pareille heure, si vous le voulez bien, je serai à votre disposition.

Léon resta pendant cinq jours sans aller chez Byasson, fâché contre celui-ci, irrité contre son père et sa mère, furieux contre Cara qui ne l'avait jamais vu de pareille humeur, exaspéré contre lui-même et changeant d'avis dix fois par heure sur la question de savoir s'il suivrait ou ne suivrait pas l'avis du notaire. Comme pendant ces cinq jours il ne vit point Madeleine, il s'enfonça de plus en plus dans sa colère. Enfin, se disant qu'il ne devait point paraître avoir peur des révélations qu'on lui annonçait, il arriva un matin chez Byasson.

Celui-ci, qui ne l'avait pas vu depuis leur voyage à Liverpool, le reçut sans un mot de reproches, doucement, affectueusement:

--Je t'attendais, lui dit-il en lui serrant la main; si j'avais pu pénétrer jusqu'à toi, je t'aurais évité la peine de venir jusqu'ici, ce qui te fera peut-être gronder, et je t'aurais porté certains renseignements que tu dois connaître.

--Ces renseignements sont des accusations, m'a dit M. de la Branche.

--Ce n'est pas notre faute si l'homme qui a été chargé par tes parents de surveiller Cara....

--Vous voulez dire ma femme, sans doute.

--Je ne pourrai jamais lui donner ce titre. Enfin n'argumentons point là-dessus, je te prie. Tes parents ont donc chargé un homme de surveiller celle dont nous parlons, et ce n'est point de notre faute s'il a dressé contre elle un acte d'accusation au lieu d'écrire un panégyrique en sa faveur. Il a dit ce qu'il avait vu, tout simplement, sans phrases, avec des faits, rien que des faits. C'est cet acte d'accusation que je veux te remettre et que tu serais un enfant de ne pas lire. Tu penses bien que tes parents n'ont point eu la naïveté de vouloir te convaincre par de belles phrases que celle dont tu veux faire ta femme était ... était indigne de toi. Il n'y a donc dans ces pièces que des faits dont tu pourras contrôler l'exactitude. Quand tu auras lu, tu seras fixé. Ne sachant pas si tu suivrais le conseil de M. de la Branche, et me trouvant assez embarrassé pour te faire parvenir ces pièces, j'ai pensé un moment à charger Madeleine de te les remettre.

--Vous n'auriez pas fait cela!

--Voilà un mot qui est une cruelle condamnation. Je n'ai rien à ajouter. Prends ces pièces, tu les liras seul.

Il hésita.

--Prends-les; si tu ne veux pas les lire, tu les brûleras.

Il ne les brûla point.

La plus longue de ces pièces était la copie des rapports de police dressés au moment où la duchesse Carami avait voulu arracher son fils des mains de Cara, et ils racontaient la vie de celle-ci jusqu'à cette époque: les noms, les dates, les chiffres, rien n'était omis.

Les autres pièces étaient les rapports de l'agent gui, depuis que Cara était revenue d'Amérique, l'avait surveillée jour par jour. Ils relataient les visites à Salzondo et à Otto dont M. Haupois avait parlé à Byasson; mais bien que détaillés et amplement circonstanciés avec ce soin méticuleux des gens de la police, pour qui la chose la plus insignifiante a de l'importance, ils ne s'appuyaient sur aucune preuve matérielle. C'étaient des allégations qui avaient tous les caractères de la vraisemblance; mais étaient-elles fondées?

Il fallait les contrôler.

VII

Le temps n'était plus où le soupçon ne pouvait pas s'élever jusqu'à la zone sereine et pure dans laquelle Hortense planait immaculée; elle était descendue de ce trône et n'était plus qu'une simple mortelle.

Pourquoi après tout?

Pourquoi croire aveuglément qu'elle valait mieux que les autres?

Terrible question que celle-là, et, à l'heure où elle se pose devant un amant, il y a déjà bien des chances pour qu'il admette que la femme qu'il a aimée et qu'il veut aimer encore pour telle ou telle raison, vaut moins que les autres,-et surtout moins qu'une autre.

Fatalement elle conduisait à une seconde: pourquoi tant d'accusations contre Cara (elle était Cara maintenant), et pas une seule contre Madeleine? pour celle-ci, l'unanimité dans l'éloge, pour celle-là l'unanimité dans le blâme.

Il saisirait la première occasion qui se présenterait, pour faire ce contrôle, et si les rapports étaient vrais, elle ne tarderait pas à se présenter, ils indiquaient le jeudi pour la visite à Salzondo; il verrait le jeudi suivant; et pour Otto, qui n'avait pas de jour, il verrait plus tard.

Mais le jeudi suivant, qui justement était le lendemain, cette occasion ne se présenta pas. Cara ne sortit point: le vendredi elle ne sortit pas davantage.

Se savait-elle surveillée, ou bien ces rapports étaient-ils faux?

En réalité elle se tenait sur ses gardes.

Tant qu'elle avait été sûre de Léon, elle avait agi librement, sans gêne et selon ses fantaisies: pourquoi eût-elle pris des précautions inutiles pour un homme qui ne voyait que ce qu'elle voulait bien qu'il regardât, qui n'entendait que ce qu'elle voulait bien qu'il écoutât? Pourquoi se cacher d'un aveugle et d'un sourd!

Mais du jour où elle avait remarqué des changements chez Léon et où elle s'était sentie menacée dans la toute-puissance de son influence, Salzondo et Otto lui-même l'avaient attendue inutilement; ce n'était pas le moment de faire des imprudences; peu de mois restaient à courir avant le mariage, il fallait les consacrer à la raison et à la prudence; Pâques arriverait après ce temps de carême.

Et, comme elle voulait que ce carême fût aussi court que possible, elle veillait avec soin à ce que les délais imposés par la loi pour les sommations respectueuses fussent rigoureusement observés. Grande fût sa surprise lorsqu'elle apprit que le notaire de la Branche n'avait point notifié à M. et madame Haupois-Daguillon le troisième et dernier acte.

Que pouvait signifier un pareil retard? Était-il le fait du notaire ou de Léon?

Elle s'en expliqua avec celui-ci:

--Qui t'a dit que cette sommation n'avait pas été faite? demanda Léon.

--Riolle.

--Riolle se mêle de ce qui ne le regarde pas: c'est à moi de demander la notification de cet acte, et non à d'autres.

Et tu ne l'as pas demandée?

--Elle est inutile en ce moment; il vaut mieux attendre l'arrêt de la cour; si la cour infirme le jugement du tribunal qui déclare notre mariage nul, nous n'avons pas besoin de procéder à un nouveau mariage, et dès lors les actes respectueux sont inutiles; si au contraire elle le confirme, il sera temps à ce moment-là de recourir au dernier acte respectueux.

--Tu sais bien qu'elle le confirmera. Si tu étais franc, tu dirais que tu espères qu'elle le confirmera, et c'est parce que tu as cette espérance que tu ne veux pas que cette dernière sommation soit notifiée.

--Je ne veux pas qu'elle le soit, parce qu'il ne me convient pas en ce moment de pousser les choses à l'extrémité; mon père et ma mère sont malades de chagrin, il ne me convient pas de les tuer.

--C'était lors de la première sommation qu'il fallait faire ces touchantes réflexions.

--Lors de la première sommation, j'étais exaspéré par le procès en nullité de mariage, et tu as su mettre cette exaspération à profit pour m'arracher l'ordre de faire cette sommation; aujourd'hui je ne suis plus sous ce coup immédiat de la colère, je me suis calmé.

--Dis que tu as réfléchi.

--Si tu le veux: j'ai réfléchi et j'ai compris; j'ai senti que j'avais des devoirs envers mes parents.

--N'en as-tu pas envers moi?

--Il me semble que je les ai remplis; tu as voulu ce mariage pour calmer ta conscience qui s'éveillait; je l'ai accepté, bien qu'il ne me parût pas sérieux....

--Parce qu'il ne te paraissait pas sérieux plutôt.

--Tu cherches une querelle; je ne suis point d'humeur à en supporter une; au revoir.

Elle se jeta sur lui pour le retenir:

--Léon, je t'en conjure, si tu m'aimes encore, par pitié....

Il se dégagea assez brusquement, descendit l'escalier quatre à quatre, et, courant toujours, il se rendit de la rue Auber à la rue de Châteaudun.

Il était furieux en sortant de chez Cara, il entra souriant chez Madeleine.

Il resta trois heures rue Châteaudun à écouter Madeleine travailler: jamais il n'avait entendu chanter avec tant d'âme et tant de charme; il était ravi, émerveillé, transporté.

Cependant il fallut quitter Madeleine pour retourner près de Cara.

--Quand te verrai-je? demanda Madeleine.

--Bientôt.

--Sais-tu que tu as été cinq jours sans venir.

--Pardonne-moi, j'ai été très-occupé ... et surtout très-préoccupé, très-peiné.

--Raison de plus pour venir; si je ne t'avais pas consolé, au moins j'aurais essayé de te distraire.

--À bientôt.

--Quand tu pourras, quand tu voudras.

S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en subir une à son retour.

Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se promener?

S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et dîner avec elle.

De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne; dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était vide: sur l'étiquette blanche, il lut: _Laudanum de Sydenham_. Il revint à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout sur ses pieds.

Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.

Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement.

Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les caresses de l'un et les bousculades de l'autre!

Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots.

Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.

Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui la première rompit ce silence:

--Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.

--Parce que tu ne voulais pas mourir.

--Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?

--Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide fût vrai, je devais te soigner.

--Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable!

--Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.

--Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce vieil Italien est son amant: il est payé en nature.

D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit; il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible, l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.

VIII

En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et dans sa tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmât l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement.

Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans savoir où il était pendant près de deux heures. Puis, se trouvant sur la place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait par Madeleine que son ancien appartement était dans l'état où il l'avait quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara. S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette idée; mais, à la pensée d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette clef à Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas ainsi qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.

Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, mais à cette heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un employé. Arrivé devant la maison de son père, il vit une faible lumière à une fenêtre, celle du bureau de ses parents; sa mère était là penchée sur ses livres, travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le serra à la gorge.

Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et là il se souvint qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et dit au garçon de lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prêt.

Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne revoir jamais Cara.

À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du Havre.

Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra l'idée d'aller au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un billet de cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, c'était plus qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.

Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il était trop agité, trop fiévreux, et puis il soufflait au dehors un vent de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire qu'elles allaient se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, éclairés par la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres.

À Motteville, il aperçut une rangée d'énormes sapins couchés dans le champ les racines en l'air.

En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put aller beaucoup plus loin que le musée.

--Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant ces quelques mots dans l'oreille de Léon.

Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et contre la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en temps un oeil pour regarder la mer.

Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et là dans ce mur noir s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, mais, aussi loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense nappe d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne fût pas encore haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée.

Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, puis l'idée lui vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prêt à sortir: ce temps était à souhait pour son état moral.

Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser pousser par le vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait à Caen. Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût ce qu'il ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus longue, et cela ne pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot à qui il s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une vareuse et un _surouet_ imperméables, et ainsi équipé, il resta pendant toute la traversée appuyé contre le mât d'artimon, secoué par la mer, bousculé par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant intérieurement un sentiment d'apaisement.

Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il à y faire? Il s'en alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le pays où ils avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village était désert, ou tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient closes; il semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les habitants avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de la _Belle au bois dormant_. Il trouva cependant un hôtel où l'on voulut bien le recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine, une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, dîna dans une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrêtant de place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui disparaissaient souvent dans des embruns.

Comme cette nuit ressemblait à celle où il était venu avec Madeleine et les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre de son oncle! cette lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.

Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, à Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle ne serait pas devenue chanteuse, et lui....

Il voulut chasser la pensée qui se présenta à son esprit, mais il n'y parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine.

Ah! comme il l'aimait!

Et c'était là justement le malheur de sa situation: il aimait une femme qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle à laquelle il était lié.

Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le croyait, il devait être un objet de risée ou de mépris pour ceux qui le connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il était déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à une femme perdue, on ne lui donne pas son nom.

Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où il dormit peu, réveillé qu'il était à chaque instant par le hurlement de la tempête, le tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les secousses qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le balancement de la maison, cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, l'hallucina. Quand il s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idées tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.

Quand il se leva le lendemain matin, le vent était calmé et la pluie tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, il resta au coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps s'éclaircit. Il put alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, il remonta dans le village pour aller au cimetière, à la tombe de son oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant cette tombe une femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la prière: bien qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, cette femme ressemblait à Madeleine.

Il avança vivement: c'était elle.

Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre humide, soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne tourna pas la tête; alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il s'arrêta et resta silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé.

Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à coup, elle eut un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même temps un sourire se montra sur son visage baigné de larmes.

--Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains.

Il les prit et les serra longuement.

--Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un ton heureux et avec l'accent de la gratitude.

--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais malheureux, et je suis venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à toi et de revoir le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours.

Il dit ces dernières paroles comme si elles lui étaient arrachées par une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, mettant le bras de Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière.

Ils se dirigèrent du côté de la mer, et jusqu'à ce qu'ils fussent descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que de choses insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait abordé dans le cimetière:

--Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour moi? dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris.

--Tu veux ne pas revenir à Paris?

--Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus follement encore je me suis laissé entraîné à un mariage, qui, pour être nul légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. Cette liaison, je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a poussé à cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer à mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et à y gagner ma vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela est étrange, n'est-ce pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, c'est ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me donner ce que je demande à ton amitié, à notre parenté?

--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider à partir.

--Il faut que je parte, cependant.

--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture est irrévocable?

--Parce que ...--il hésita assez longtemps,--parce que, quand je me suis jeté dans cette liaison, ça été pour oublier une personne que ... j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car elle n'a pas de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à l'accueillir comme leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une seconde fois sans le consentement de mon père et de ma mère; et tu comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.

--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?

--Je ne pourrais pas l'avoir.

--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?

--Madeleine!...

--Si je te disais que ton père et ta mère m'ont demandé d'être ta femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?

IX

Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, et tous deux, à côté l'un de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, Léon lisant ce qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs dépêches:

«Cher oncle,

«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.

«MADELEINE.»

«Chère mère,

«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et à réparer le temps perdu,

«LÉON.»

Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils trouvèrent l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes ouvertes, et dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de blanc, ganté, prêt à annoncer les invités comme en un jour de grande fête.

Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce père et cette mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue à la maison paternelle!

Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne s'était pas prêté à cet arrangement.

--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il soit bien marqué que c'est toi qui me ramènes.

Mais ni le père ni la mère n'étaient en état de faire cette remarque: dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul l'observa:

--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule qu'est dû ce miracle.

La dépêche de Madeleine avait été exécutée à la lettre par madame Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et jamais dîner plus splendide et plus, exquis en même temps n'avait été servi chez elle; ce fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:

--Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; nous manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux dîner.

Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une étroite intimité, mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonça M. Le Genest de la Crochardière, le notaire de la famille.

Que venait-il faire?

M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette question que Léon s'était posée: il le fit avec une dignité tempérée par l'émotion.

--Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans notre maison, dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne pouvait pas être dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc prié M. le Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va te donner lecture et que nous réaliserons quand tu auras été relevé de ton conseil judiciaire. Notre Société est formée pour cinq années; elle te reconnaît une part de propriété égale à la notre; la raison sociale sera: Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy.

Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant qu'à Léon.

La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque aussi prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste de la soirée.

Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son ancien appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une affaire délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses parents.

--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associé de la maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs?

--Je te préviens que si tu veux employer cet argent à payer le dédit de Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton père prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant à l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il sera expiré avant que vous puissiez vous marier.

--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.

--On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros bénéfice.

--Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a prêté diverses sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui dois valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de m'adresser à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais pas mettre cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au contraire, l'acquitter avec mes premiers bénéfices.

--Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui est que je ne les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès demain j'irai régler cette affaire avec elle.

Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reçu avec empressement.

--Où est Léon? demanda-t-elle avec anxiété.

--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il devient l'associé: cette association est consentie en vue de son prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se célébrera quand la nullité du vôtre aura été prononcée par la cour de Rome.

Cara ne broncha pas.

--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empêcher: Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien amour qu'un nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait pas moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je prends l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici là vous nous laissez en paix.

--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validité de mon mariage?

--Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous demandons, nous ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices que vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.

Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; mais elle se raidit et, par un effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur ses lèvres frémissantes:

--Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête malfaisante, dit-elle, vous réalisez aujourd'hui votre désir.

--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les chiffons de papier qui les enveloppent.

Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui était sa seule chance de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider; d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était résigné à toucher ses deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret «_qué dé_ voir _oune_ grande artiste finir misérablement dans _oune mariaze bourzeois_.»

Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de son mariage, car il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, elle lui payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: c'était une dernière carte à jouer, et il fallait la jouer sérieusement; malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.

Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était pas du tout prouvé que Rome prononçât jamais cette nullité.

M. et madame Haupois s'étaient adressés à un personnage influent, disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la nullité d'un mariage conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce personnage, tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, et répondait toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc.

Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et, se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence d'une mère comment son fils avait été marié. Elle obtint alors qu'une enquête serait ouverte à l'archevêché de Paris, conformément à la bulle de Benoit XIV (_Dei miseratione_) et que le résultat en serait transmis à la sacrée congrégation du concile qui examinerait la validité de ce mariage.

Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine que comparurent Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré l'habileté de sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en Amérique que pour éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé O'Connor. Comme il fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec laquelle il avait célébré ce mariage, elle fut chargée de toute la responsabilité, et la nullité fut prononcée.

Aussitôt les publications légales furent faites à Noiseau et à Paris, et tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine.

Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient été imposées par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à l'église, et au pied de l'autel de se jeter entre Léon et Madeleine.

Elle était parfaitement capable de jouer cette scène mélodramatique, et le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès engagé à propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines circonstances elle pouvait très-bien préférer la vengeance à l'intérêt.

La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir l'ami qu'il avait à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la cérémonie à l'église et à la mairie, plusieurs invités à l'air martial, paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne ne connaissait.

Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le dîner, ni le bal qui eut lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du château de Noiseau.

De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette soirée; il quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il arrivait rue Auber, portant dans ses poches trois cent mille francs.

Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec un calme parfait:

--Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire à traiter: combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, d'autres fois légères, et si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois que celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.

Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main vers le paquet de lettres:

--Vous permettez? dit-il.

--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.

--Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir.

Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées dépliées les unes par-dessus les autres:

--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son examen, cela leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez à madame Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son mari. Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espère que celle des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois.

Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela cependant, car deux ans après, le lendemain du baptême de son second petit-fils, M. Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara était dans une fâcheuse situation:

«Monsieur,

«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.

«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui pour me secourir dans la position désespérée où je me trouve: je vais être expulsée de mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne paye pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue Drouot.

«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne sera plus pour tous que

«CARA».

FIN