Chapter 1
millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari, et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force, puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être; en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me répondre.
--Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement.
--Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez combien ma demande est modeste.
Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de leur entretien, elle continua:
--Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop malheureux?
Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon, la salle à manger, même le cabinet de toilette:
--Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.
Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable.
Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un contre l'autre, les yeux dans les yeux.
--À quoi donc pensez-vous? demanda-t-elle avec câlinerie.
--Je pense que si j'étais le père de Léon, je vous étranglerais là sur ce sopha comme une bête malfaisante.
Elle se releva d'un bond, puis se mettant bientôt à rire:
--Évidemment ce serait économique, mais ça ne se fait plus ces choses-là: au revoir cher monsieur; je prends votre boutade pour un compliment.
XX
Un million!
Ce fut le mot que Byasson se répéta en allant de la rue Auber à la rue Royale, pour raconter à M. et à madame Haupois-Daguillon son entrevue avec Cara.
Byasson, qui avait gagné lui-même ce qu'il possédait, sou à sou d'abord, franc à franc ensuite, et seulement après plusieurs années de travail acharné par billets de mille francs, savait ce que valait un million, et ce que cette somme, dont tant de gens parlent souvent sans en avoir une idée bien exacte, représentait d'efforts, de peines et de combinaisons même pour les heureux de ce monde.
Un million! Elle avait bon appétit mademoiselle Hortense Binoche, et elle s'estimait à haut prix.
Quand M. et madame Haupois-Daguillon entendirent parler d'un million, ils faillirent être suffoqués tout d'abord par la surprise et ensuite par l'indignation.
--Assurément vous avez raison de pousser de hauts cris, dit Byasson, et cependant je vous conseillerais de donner ce million, si j'étais bien convaincu qu'il vous débarrassera à jamais de cette femme.
--Y pensez-vous!
--J'y pense d'autant mieux que maintenant je la connais; je l'ai vue de près et je sais de quoi elle est capable: or elle est capable, parfaitement capable, de se faire épouser par Léon.
--Mon fils!
Si Cara n'avait demandé qu'une somme peu importante, on aurait pu entrer en arrangement avec elle; mais quel arrangement tenter en prenant un million pour base des conditions de la paix? cent mille francs, on les aurait donnés; un million ce serait folie de le risquer en ayant si peu de chances de réussir.
Et cependant il fallait faire quelque chose; plus que tout autre, Byasson qui avait vu Cara en sentait la nécessité, et il avait fait partager ses craintes à madame Haupois-Daguillon.
Alors il se passa ce qui arrive bien souvent dans les cas désespérés: tandis que madame Haupois-Daguillon, qui était pieuse, demandait un miracle à Dieu, à la Vierge et à tous les saints du paradis, Byasson qui n'avait pas la même confiance dans les moyens surnaturels se décidait à risquer une tentative pour voir s'il ne pourrait pas obtenir aide et assistance auprès de l'autorité. Ancien juge au tribunal de commerce, membre de plusieurs commissions permanentes du ministère de l'agriculture et du commerce, il avait des relations dans le monde officiel dont il pouvait user et même abuser, et il n'hésita pas a recourir à leur influence plus ou moins légitime pour arracher Léon des mains de Cara. Il lui était resté dans la mémoire des histoires de femmes appartenant au monde de Cara qui avaient été expulsées de Paris ou qu'on avait fait enfermer; pourquoi ne lui accorderait-on pas une mesure de ce genre? Si on la lui refusait, peut-être lui procurerait-on, peut-être lui suggérerait-on un autre moyen d'arriver à ses fins: ce n'était pas dans des circonstances aussi graves qu'on pouvait se permettre de rien négliger; le possible, l'impossible devaient être tentés.
Il connaissait à la préfecture de police un haut fonctionnaire sous la direction duquel se trouvaient les arrestations et les expulsions, ainsi que le service des moeurs. Il l'alla trouver, accompagné de M. Haupois-Daguillon, et il lui exposa son cas: le fils de son meilleur ami, Léon Haupois-Daguillon, était l'amant d'une femme connue sous le nom de Cara dans le monde de la galanterie, et cette femme menaçait de se faire épouser si on ne lui payait pas la somme d'un million; dans ces conditions, que faire? Le jeune homme était si aveuglé, si fasciné qu'il se pouvait très-bien qu'il se laissât entraîner à ce honteux mariage.
M. Haupois ne put pas laisser passer cette parole sans dire que pour lui il ne croyait pas ce mariage possible; mais, bien que, jusqu'à un certain point, rassuré de ce côté, il n'en désirait pas moins voir finir une liaison déshonorante qui faisait son désespoir et celui de toute sa famille.
--Et qui vous fait espérer que ce mariage n'est pas possible? demanda le fonctionnaire de la préfecture.
--Les idées d'honneur et de respect dans lesquelles mon fils a été élevé.
--Vous êtes heureux, monsieur, d'avoir vécu dans un monde où l'on croit à la toute-puissance de l'honneur et du respect, et d'être arrivé à votre âge sans avoir reçu de l'expérience de cruelles leçons. Pour nous, nos fonctions ne nous laissent pas ces illusions consolantes; nous voyons chaque jour à quels abîmes les passions peuvent entraîner les hommes, même ceux qui ont reçu les plus pures leçons d'honneur et de vertu; aussi ne disons-nous jamais à l'avance qu'une chose est impossible, par cela seul qu'elle a les probabilités les plus sérieuses contre elle: au contraire, nous savons que tout est possible, même l'impossible, alors surtout qu'il s'agit de passion.
--La passion n'est pas la folie, s'écria M. Haupois-Daguillon. Assurément, le fou n'a pas la conscience de ses actions, et l'homme passionné a cette conscience; le fou agit au hasard, sans savoir s'il fait le bien ou le mal, et l'homme passionné agit en sachant ce qu'il fait mais trop souvent il n'y a plus ni bien ni mal pour lui, il n'y a que satisfaction de sa passion; on a dit: «l'homme s'agite et Dieu le mène», mais il faut dire aussi: «l'homme s'agite et ses passions le mènent.» Où la passion dont monsieur votre fils est possédé le conduira-t-elle? Je n'en sais rien. Je veux espérer avec vous que ce ne sera pas à ce mariage dont M. Byasson se montre effrayé. Cependant, je dois vous dire que, si cette femme veut se faire épouser, elle est parfaitement capable d'arriver à ses fins. Je la connais, et je l'ai eue dans ce cabinet, à cette place même où vous êtes assis en ce moment, monsieur,--il adressa ces paroles à M. Haupois-Daguillon--à l'époque où elle était la maîtresse du duc de Carami. Effrayée, elle aussi, de voir son fils au mains de cette femme qui se faisait alors appeler Hortense de Lignon, madame la duchesse de Carami vint me trouver comme vous en ce moment, messieurs; elle me demanda de sauver son fils, car il arrive bien souvent, trop souvent, hélas! que des familles éperdues, qui n'ont plus de secours à attendre de personne, s'adressent à nous comme à la Providence, ou plus justement comme au diable. Je ne connaissais pas alors cette Hortense, ou tout au moins je ne savais d'elle que fort peu de chose, enfin je ne l'avais vue! Je fis prendre des renseignement sur elle, et ceux que j'obtins furent d'une telle nature que je m'imaginai,--j'étais, bien entendu, plus jeune que je ne suis,--je m'imaginai que si le duc connaissait ces notes, il quitterait immédiatement sa maîtresse, si grand que pût être l'amour qu'il ressentait pour elle.
--Et vous avez toujours ces notes? demanda M. Haupois-Daguillon.
--Je les ai. Vous comprenez que je n'eus pas la naïveté de les lui communiquer tout simplement. Des rapports de police! on ne croit que ceux qui parlent de nos ennemis; comment un amant épris aurait-il ajouté foi à ceux qui parlaient de sa maîtresse? Il fallait quelque chose de plus précis. Je fis cacher le duc derrière ce rideau, cela ne fut pas très-facile; mais enfin j'en vins à bout, et lorsque mademoiselle de Lignon,--c'est Cara que je veux dire,--arriva, je racontai à celle-ci sa vie entière, avec pièce à l'appui de chaque fait allégué; de telle sorte qu'elle ne put nier aucune de mes accusations. Vous sentez que c'était pour le duc que je racontais, et comme sa maîtresse était contrainte par les preuves que lui mettais sous les yeux de passer condamnation à chaque fait, il était à croire, n'est-ce pas, que M. de Carami serait édifié quand j'arriverais au bout de mon récit. Je n'y arrivai pas. À un certain moment, Cara dont les soupçons avaient été éveillés par le ton dont je lui parlais et aussi probablement par quelque regard maladroitement lancé du côté du rideau, se leva vivement et courut à ce rideau qu'elle souleva. Une explication suivit ce coup de théâtre, et alors je pus parler plus fortement que je ne l'avais fait jusqu'à ce moment. Quel fut selon vous le résultat de cette explication? Cara manoeuvra si bien que le duc lui offrit son bras et qu'ils sortirent de mon cabinet plus fortement liés l'un à l'autre que lorsqu'ils étaient entrés. Désolée de cette faiblesse, madame la duchesse de Carami obtint que Cara serait mise à Saint-Lazare. Elle y resta deux jours. Le troisième, je reçus l'ordre de la faire mettre en liberté; et il n'y avait pas à discuter cet ordre, qui avait été obtenu grâce aux toutes-puissantes protections dont dispose sa soeur dans un certain monde. Une fille avait eu plus de pouvoir que la duchesse de Carami, car cette soeur de Cara n'est rien autre chose qu'une fille, comme Cara elle-même d'ailleurs; ces deux femmes, au lieu de se faire concurrence, ont eu la sagesse de se partager les rôles, l'une a travaillé dans le monde officiel, l'autre dans le monde de l'argent; elles se sont aidées, elles ne se sont pas contrariées. Aujourd'hui, par considération pour vous, messieurs, et sur votre demande, je puis encore envoyer Cara à Saint-Lazare, mais je vous préviens d'avance qu'elle n'y restera pas longtemps. Je ne puis donc rien pour vous, et j'en suis désolé. Mais, hélas! il n'y a plus de pouvoir qui protége les familles; nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait expédier Manon Lescaut à la Louisiane. Nous ne sommes même plus au temps où, par la contrainte par corps, on pouvait, en coffrant les jeunes gens à Clichy, les séparer de leurs maîtresses: M. Léon Haupois a fait pour deux cent mille francs de billets, m'avez-vous dit, nous aurions eu une arme excellente; une fois à Clichy, il aurait eu le temps de se déshabituer de sa maîtresse, et la force de l'accoutumance, si puissante en amour, brisée, vous auriez eu bien des chances pour rompre définitivement cette liaison. Je me sens si incapable, et vous,--il se tourna vers M. Haupois,--et vous, monsieur, je vous vois si faible en présence du danger qui vous menace que j'en viens à vous dire: souhaitez que votre fils manque à cet honneur que vous invoquiez si haut il y a quelques instants; qu'il se fasse condamner, et nous l'arrachons à cette femme: il serait en prison, il serait à la Nouvelle-Calédonie, je vous le rendrais et il reviendrait, j'en suis sûr, un honnête homme; il est dans la chambre de Cara, je ne puis rien sur lui, rien pour lui; et je ne sais pas ce qu'il deviendra.
XXI
Bien que la parole du fonctionnaire de la préfecture de police eût produit une profonde impression sur M. Haupois-Daguillon, elle ne l'avait cependant pas convaincu que Léon pût jamais en venir à prendre Cara pour femme.
--Assurément, dit-il à Byasson en sortant, il y a de l'exagération. Le spectacle continuel du mal conduit à un pessimisme désolant: la passion, la passion, grand mot, mais le plus souvent petite, très-petite chose; enfin nous verrons, nous aviserons; en réalité, il n'y a pas urgence à agir dès demain; certes, j'ai grande hâte de voir cette liaison rompue, et j'ai grande hâte aussi de voir l'enfant prodigue revenir à la maison paternelle, mais enfin il ne faut rien compromettre.
Cependant M. Haupois-Daguillon ne put pas prendre le temps de réfléchir et d'aviser lentement, prudemment, sans rien compromettre, comme il l'avait espéré, car une lettre du curé de Noiseau vint à quelques jours de là lui signifier brutalement qu'il y avait au contraire urgence à agir pour empêcher Cara de poursuivre ses projets de mariage. On a déjà dit que c'était à Noiseau que M. et madame Haupois-Daguillon avaient leur maison de campagne, et comme cette terre appartenait à la famille Daguillon depuis plus de cinquante ans, les héritiers de cette famille étaient les seigneurs de ce pauvre petit village de la Brie, qui ne compte guère plus de cent cinquante habitants: maire, curé, conseillers, instituteur, garde champêtre, tout le monde dépendait, à un titre quelconque, du château et des fermes, et par conséquent s'intéressait à ce qui pouvait arriver de bon ou de mauvais aux propriétaires actuels ou futurs de ce château et de ses terres.
C'était à Noiseau que madame Haupois-Daguillon s'était mariée; c'était dans le cimetière de Noiseau que ses pères étaient enterrés; enfin c'était sur les registres de Noiseau qu'avaient été inscrits les actes de naissance et de baptême de Camille et de Léon, nés l'un et l'autre au château.
Dans sa lettre d'un style vraiment ecclésiastique, c'est-à-dire aussi peu clair et aussi peu précis que possible, le curé de Noiseau croyait devoir prévenir «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» qu'une personne fort élégante de toilette, et tout à fait bien dans sa tenue, était ventre lui demander l'extrait de naissance de M. Léon Haupois-Daguillon. Il savait d'une façon indirecte, mais certaine cependant, qu'à la mairie la même personne avait aussi demandé une copie légalisée de l'acte de naissance de M. Léon. Il ne lui appartenait pas de scruter les intentions de cette personne, qui d'ailleurs lui avait laissé une offrande pour les pauvres de la paroisse et pour l'entretien de la chapelle de la très sainte Vierge, mais il croyait néanmoins de son devoir de porter cette demande à la connaissance «de sa bonne dame madame Haupois-Daguillon», afin que celle-ci prît les mesures que la prudence conseillerait, si toutefois il y avait des mesures à prendre, ce que lui ignorait et ne cherchait même pas à savoir. Il regrettait bien de ne pouvoir donner ni le nom, ni l'adresse de la personne en question; mais cette personne, qui avait quelque chose de mystérieux dans les allures, était venue elle-même commander et prendre ces actes, de sorte qu'il avait été impossible, malgré certaines avances faites à ce sujet, d'obtenir d'elle ce nom et cette adresse: c'était même la réserve dont elle avait paru vouloir s'envelopper qui avait donné à penser au curé de Noiseau que «sa bonne dame madame Haupois-Daguillon» devait être avertie.
Il n'avait pas fallu de grands efforts d'imagination à M. et à madame Haupois Daguillon pour comprendre que «cette personne fort élégante de toilette, tout à fait bien dans sa tenue et qui paraissait vouloir s'envelopper dans une réserve mystérieuse,» n'était autre que Cara et ils avaient compris aussi que le moment était venu d'agir énergiquement et de se défendre: si l'on se trompait une première fois, on recommencerait une seconde, une troisième, toujours, tant qu'on n'aurait pas réussi.
Souffrante depuis une quinzaine de jours, madame Haupois-Daguillon avait agité dans la solitude et dans la fièvre cent projets qui, tous, n'avaient eu qu'un but: sauver son fils. Et parmi ces projets, les uns fous, elle le reconnaissait elle-même, les autres sensés, au moins elle les jugeait tels, il y en avait un auquel elle était toujours revenue, et qui précisément par cela lui inspirait une certaine confiance. Au moyen de Rouspineau et de Brazier, on rendait le séjour de Paria désagréable et pénible à Léon, qui, elle le savait mieux que personne, avait l'horreur des réclamations d'argent; quand ces deux créanciers, dont ils étaient maîtres, l'auraient bien harcelé, on lui ferait proposer d'une façon quelconque (cela était à chercher) de quitter Paris, d'entreprendre un voyage seul, où il voudrait, et à son retour, après trois mois, après deux mois d'absence, il trouverait toutes ses dettes payées.
Décidée à agir, madame Haupois-Daguillon imposa ce projet à son mari, et tout de suite on lança en avant Rouspineau et Brazier qui, trop heureux d'avoir la certitude d'être intégralement payés sans rabais et sans procès, se prêtèrent avec empressement au rôle qu'on exigeait deux; pendant un mois Léon ne put point faire un pas sans être exposé à leurs réclamations; chez lui, en public, partout ils le poursuivirent de leurs demandes d'argent, tantôt poliment, «ils savaient bien que paralysé par son conseil judiciaire il ne pouvait pas les payer totalement, mais ce l'était pas la totalité de leurs créances qu'ils demandaient, c'était un simple à-compte»; tantôt au contraire grossièrement: «Quand on avait assez d'argent pour vivre à ne rien faire, on devait être juste envers ceux qui s'étaient ruinés pour vous.» Et les choses avaient pris une telle tournure qu'un jour Rouspineau était venu annoncer a madame Haupois-Daguillon que si elle le voulait bien il n'attendrait plus M. son fils sur le palier de celui-ci, parce qu'il avait peur d'être jeté du haut en bas de l'escalier.
Ce jour-là, madame Haupois-Daguillon avait jugé que le moment était arrivé d'intervenir personnellement; elle était, il est vrai, malade et obligée de garder le lit; mais, loin d'être une condition mauvaise, cela pouvait servir son dessein au contraire; elle n'avait pas à chercher le moyen de faire faire sa proposition à son fils, elle la lui adresserait elle-même directement, car elle n'admettait pas que Léon, la sachant malade, refusât de venir la voir.
Elle n'avait donc qu'à le prévenir de cette maladie.
Mais, voulant mettre toutes les chances de son côté, elle pria son mari de quitter Paris, et d'aller passer quelques jours à leur maison de Madrid: par cette absence, il n'était pour rien dans sa tentative, ce qui devait dérouter les calculs de Cara; et d'autre part, si Léon craignait des reproches, il serait rassuré, sachant son père en Espagne.
Ce fut le coeur ému et les mains tremblantes que madame Haupois Daguillon se décida à écrire à son fils après le départ de son mari:
«Mon cher enfant, je suis malade au lit depuis six jours; je suis seule à Paris, ton père étant retenu à Madrid; je voudrais te voir; toi, ne voudras-tu pas embrasser ta mère qui t'aime et que ton baiser guérira peut-être?»
Il fallait avoir la certitude que cette lettre arriverait dans les mains de Léon, et pour cela il n'était pas prudent de la confier à la poste; elle fit venir son vieux valet de chambre, en qui elle avait toute confiance, et elle lui dit d'aller se mettre en faction devant le n° 9 de la rue Auber.
--Quand mon fils sortira seul, vous lui donnerez cette lettre en lui disant que je suis malade; s'il est accompagné, vous ne lui remettrez et ne lui direz rien; vous attendrez.
Le vieux Jacques resta devant la porte de la rue Auber depuis midi jusqu'à cinq heures du soir, et ce fut seulement à ce moment qu'il put remettre sa lettre à Léon qui rentrait seul.
Tout d'abord Léon, qui avait reconnu l'écriture de l'adresse, voulut repousser cette lettre, mais le vieux Jacques prononça alors les paroles que, depuis qu'il avait commencé sa faction, il se répétait machinalement:
--Madame, malade, m'a dit de remettre cette lettre à monsieur.
Vivement il ouvrit la lettre et, sans dire un seul mot, à pas rapides il se dirigea du côté de la rue de Rivoli.
Le temps de l'attente avait été terriblement long pour madame Haupois-Daguillon de deux heures à cinq; enfin, un coup de sonnette retentit, qui la fit sauter sur son lit; c'était lui! elle ne se trompait pas, elle ne pouvait pas se tromper; seule la main agitée d'un fils inquiet sonne ainsi.
La porte de la chambre s'ouvrit; sans prononcer une seule parole, elle lui tendit les bras et ils s'embrassèrent.
Elle avait fait préparer une chaise près de son lit, elle le fit asseoir, et elle l'eut en face d'elle, après être restée si longtemps sans le voir, l'attendant, le pleurant.
Comme il était changé! Il avait pâli; ses traits étaient fatigués, des plis coupaient son front.
Mais elle se garda bien de lui faire part des tristes réflexions que cet examen provoquait en elle; elle ne l'eût pu qu'en les accompagnant de reproches, et ce n'était point pour lui adresser des reproches qu'elle lui avait écrit et qu'elle l'avait appelé près d'elle.
D'ailleurs, au lieu d'interroger, elle devait pour le moment répondre, car elle, aussi avait changé sous l'influence du chagrin d'abord, de la maladie ensuite, et Léon lui posait question sur question pour savoir depuis quand elle était souffrante, ce qu'elle éprouvait, ce que le médecin disait.
Ils s'entretinrent ainsi longuement, sur un ton également affectueux chez la mère aussi bien que chez le fils, et sans que rien dans leurs paroles, dans leur accent ou dans leur regard fit allusion à ce qui s'était passé de grave entre eux.
Il s'informa de la santé de son père, de celle de sa soeur, de celle de quelques vieux amis, mais il ne parla pas de son beau-frère, prenant ainsi la responsabilité de la plaidoirie de Nicolas.
Le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience, et, comme la demie après six heures sonnait, la femme de chambre entra portant dans ses bras une nappe, des assiettes et un verre, puis elle se mit à dresser le couvert sur une petite table.
--Tu manges donc? demanda Léon.
--Oui, depuis deux jours, mais jusqu'à présent, j'ai mangé du bout des dents, le pain avait un goût de plâtre, il me semble aujourd'hui que j'ai presque faim, tu me guéris.
La femme de chambre, qui n'avait pu apporter tout ce qui était nécessaire en une seule fois, était sortie.
--Si j'osais? dit madame Haupois.
--Quoi donc, maman?
--Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais là en face de moi, me servant.
Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures, il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes? comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester, si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se fâcher.
Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à son irrésolution et à ses raisonnements.
--Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.
--Oh! mon cher enfant!
Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.
--Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.
On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et qui rappellent si doucement les années d'enfance.
Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle venait d'obtenir.
--Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours, mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te verrai-je demain?
--Tu le demandes?
--Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.
Elle lui serra la main.
--Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,--je dis nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de responsabilité de cette mesure,--quand nous avons recouru au conseil judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es éloigné davantage.
--Mais....
--Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.
--Très malheureux, cela est vrai.
--Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris, et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain, plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui, embrasse-moi.
Ils s'embrassèrent, émus tous deux.
--Viens quand tu voudras, dit-elle, puisque toute la journée je n'ai qu'à t'attendre. À demain.
XXII
Si Léon n'avait pas été en retard, il se serait assurément abandonné, en sortant de la chambre de sa mère, aux douces émotions qui emplissait son coeur; mais, malgré lui, la pensée d'Hortense s'imposa impérieusement à son esprit.
Dans quel état allait-il la trouver? C'était la première fois qu'il la faisait attendre. Qu'avait-elle pu croire? Qu'allait-elle dire? Ce fut quatre à quatre qu'il monta les marches de son escalier.
Comme il allait, courbé en avant, la tête basse, il fut tout surpris, un peu avant d'arriver à son palier, de se trouver brusquement arrêté; en même temps deux bras se jetèrent autour de son cou:
--Enfin, te voilà!
C'était Hortense, haletante, éperdue.
Ils achevèrent de gravir l'escalier dans les bras l'un de l'autre, et ce fût seulement à la porte du salon close qu'Hortense, après l'avoir passionnément embrassé à plusieurs reprises, put trouver des paroles pour l'interroger:
--Où as-tu été? Qu'as-tu fait? Que t'est-t-il arrivé? Qui t'a retardé? Comment n'as-tu pas pu me prévenir? Ah! si tu savais quelles ont été mes angoisses! Je t'ai cru mort! J'ai cru que tu m'abandonnais! Parle donc; tu es là et tu ne dis rien. Si tu ne m'aimes plus, avoue-le franchement, loyalement. Mais non, je suis folle. Tu m'aimes, je le vois, je le sais.
Elle voulait qu'il parlât, et elle ne lui laissait pas le temps d'ouvrir les lèvres.
Enfin, sans desserrer les bras, elle se tut, et ce ne fut plus que par les yeux qu'elle l'interrogea, le pressant, le suppliant.
Mais, au moment où il allait parler, Louise ouvrit la porte pour dire que le dîner était servi:
--Ah! c'est vrai, s'écria Cara, j'oubliais, tu dois être mort de faim, viens dîner, à table tu me raconteras tout.
--Mais j'ai dîné.
--Ah! tu as dîné; et moi, pendant que tu dînais tranquillement, joyeusement, je souffrais le martyre. Et avec qui as-tu dîné?
--Avec ma mère.
Cara était ordinairement maîtresse de ses impressions, elle ne put pas cependant retenir un mouvement de stupéfaction:
--Ta mère!
Alors il voulut commencer son récit; mais, après l'avoir si vivement pressé de parler, elle ne le laissa pas prendre la parole:
--Je n'ai pas dîné, dit-elle, car j'étais trop tourmentée pour manger, mais maintenant que je vois que j'ai été comme toujours beaucoup trop naïve, je vais me mettre à table si tu veux bien le permettre; tu me conteras ton affaire ce soir, rien ne presse, n'est-ce pas?
Elle se mit à table, mais après le potage il lui fut impossible de manger.
--Non, dit-elle, cela m'étouffe; je sens qu'il se passe quelque chose de grave; allons dans notre chambre, et dis-moi tout, absolument tout.
Elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre une contenance, elle écouta donc Léon sans l'interrompre.
Il lui dit comment, au moment où il rentrait, Jacques, le valet de chambre de ses parents, lui avait remis une lettre de sa mère; comment en apprenant que sa mère était malade il avait couru rue de Rivoli, sans penser à rien autre chose qu'à cette nouvelle inquiétante; comment il avait trouvé sa mère alitée, souffrant de douleurs rhumatismales fort pénibles; comment celle-ci, au moment de dîner, lui avait demandé de partager son dîner de malade; comment il n'avait pu refuser; enfin comment, malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pu trouver personne pour apporter, rue Auber, un mot expliquant son retard.
Elle l'avait écouté les yeux dans les yeux, debout devant lui; lorsqu'il se tut, elle s'avança de deux pas et, lui prenant la tête entre les mains en se penchant doucement, de manière à l'effleurer de son souffle:
--Comme c'est bien toi! dit-elle d'une voix caressante; comme c'est bien ta bonté, ta générosité, ta tendresse; ta mère, s'associant à ton père, t'a mis en dehors de la famille; tu apprends qu'elle est malade, tu oublies l'injure, la blessure qu'elle t'a faite; tu n'as plus qu'une pensée: l'embrasser; et tu cours à elle les bras ouverts. Oh! mon cher Léon, comme je t'aime et que je suis fière de toi! Oh! le brave garçon, le bon coeur!
Et, lui passant un bras autour du cou, elle s'assit sur ses genoux, puis, avec effusion passionnée, elle l'embrassa encore:
--Et pourtant, reprit-elle, je t'en veux de n'avoir pas pensé à moi.
--Je te jure....
--Tu me jures que quand ta mère t'a gardé à dîner tu as été peiné de ne pouvoir me prévenir, je le crois; mais ce n'est pas cela que je veux dire. Je t'en veux de n'avoir pas eu l'idée de monter ici quand ton vieux Jacques t'a remis la lettre de ta mère, car cela ne t'aurait pris que quelques minutes à peine, et tu ne m'aurais pas laissé dans l'angoisse; niais ce n'est pas la question du temps qui t'a retenu; c'en est une autre: tu as eu peur que je te garde.
--Je t'assure que non.
--Sois franc. Eh bien, tu as eu tort de penser que je pouvais t'empêcher d'aller voir ta mère malade, car la vérité est qu'il y a longtemps que je t'aurais envoyé près d'elle, même alors qu'elle était en bonne santé, si je l'avais osé. Est-ce que je n'ai pas tout intérêt, grand enfant, à ce que tu sois bien avec ta famille? Au début, oui, j'aurais pu craindre que ta famille te séparât de moi. Mais maintenant il faudrait que je fusse une femme sans coeur et même sans intelligence pour avoir cette crainte. Est-ce que je ne sais pas, est-ce que je ne sens pas que tu m'aimes comme je t'aime et que rien ne nous séparera? Cette crainte écartée, combien d'avantages j'aurais à une réconciliation! Je ne parle pas d'avantages matériels, ceux-là sont de peu d'importance pour moi. Mais si jamais ma suprême espérance se réalise, si jamais tu me prends publiquement, légitimement pour ta vraie femme, ce ne sera qu'avec l'assentiment de ta famille et non malgré elle. C'est donc d'elle que j'ai besoin, c'est son appui qu'il me faut. Ne sens-tu pas combien j'aurais été heureuse que ta mère pût apprendre que c'était moi qui t'envoyais près d'elle? Elle m'aurait su gré de ce commencement de réconciliation, et elle aurait compris que je n'étais pas la femme qu'elle s'imagine d'après de faux rapports. Tu vois donc que, loin de te retenir, j'aurais été la première à te dire d'aller l'embrasser.
--Quand Jacques m'a dit que ma mère était malade, je n'ai pensé qu'à cette maladie, et je suis parti sans autre réflexion; mais, quand elle m'a demandé de dîner avec elle, la pensée m'est venue alors que si tu pouvais me parler tu me dirais: «Reste».
--Oh! pour cela il faut que je t'embrasse.
Ce n'était pas la première fois que Cara parlait de son mariage, c'était peut-être la centième; mais toujours elle avait eu grand soin de le faire d'une façon incidente, en passant, tout d'abord comme d'une idée folle, puis comme d'un rêve irréalisable, puis peu à peu en précisant, mais de telle sorte cependant que Léon ne pût pas lui répondre d'une façon catégorique: cette réponse eût dû être un oui, elle l'eût bravement provoquée; mais comme à l'embarras de Léon, lorsqu'elle abordait ce sujet, il était évident que ce oui n'était pas prêt à venir, elle n'avait jamais voulu brusquer un dénoûment qui ne s'annonçait pas comme devant s'accorder avec ses désirs. Il fallait attendre, patienter, cheminer lentement sous terre, tendre les fils de la toile qui devait le lui livrer sans défense, et encore n'était-il pas du tout certain que cette heure sonnât jamais. Elle n'insista donc pas plus dans cette occasion sur cette idée de mariage qu'elle ne l'avait fait jusqu'à présent, et comme si elle n'en avait parlé que par hasard, elle passa à un autre sujet.
Que lui avait dit sa mère dans cette longue entrevue? Tout leur temps n'avait pas été employé à manger. Une réconciliation était-elle probable, était-elle prochaine?
Il hésita assez longtemps, mais elle le connaissait trop bien pour ne pas savoir lui arracher gracieusement et sans le faire crier ce qu'il voulait cacher.
--Cette réconciliation à laquelle tu pousses toi-même, dit-il enfin, serait possible si je voulais, si je pouvait accepter l'arrangement qu'on me propose.
--Quel qu'il soit, il faut le subir.
--Même s'il doit nous séparer?
--Mon Dieu!
--Oh! pour deux mois seulement.
Alors il raconta la proposition de sa mère, très-franchement et telle qu'elle lui avait été faite.
--Et qu'as-tu répondu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
--Je n'ai pas répondu.
--Que répondras-tu?
--Je ne répondrai pas pour ne point peiner ma mère, et elle ne tardera pas à comprendre que je ne peux pas me séparer de toi, je ne dis pas pour trois mois, mais pour un mois, mais pour huit jours.
--Pas pour une heure.
Ce récit donna à réfléchir à Cara, et pour elle la nuit entière se passa dans ces réflexions.
Il était évident que la famille de Léon, qui pendant assez longtemps avait laissé aller les choses, comptant sans doute sur la lassitude, la satiété ou toute autre cause de rupture, voulait maintenant se défendre vigoureusement: de là cette feinte maladie de la mère qui était inventée pour attendrir le fils; de là cette proposition de payer les billets Rouspineau et Brazier à condition que Léon quitterait Paris pendant deux mois; pendant cette absence on agirait sur lui, on le circonviendrait, on l'entraînerait.
Si Brazier et Rouspineau avaient été si menaçants en ces derniers temps, n'était-ce pas précisément pour rendre le séjour de Paris insupportable à Léon?
Déjà Cara avait eu des soupçons à ce sujet, et il lui avait semblé que les réclamations de ces deux créanciers, que leurs poursuites et que leurs criailleries devaient avoir une autre cause que le désir d'être payés par Léon.
La proposition de madame Haupois-Daguillon, arrivant juste après la période la plus violente de réclamations, persuada Cara que ses soupçons étaient fondés.
Réclamations insolentes des créanciers, maladie et proposition amicale de la mère, tout cela s'enchaînait et tendait à un même but: éloigner Léon, et ensuite ne le laisser revenir que quand il serait guéri de son amour.
Bien que cela parût logique à Cara, elle ne voulut pas s'en tenir à des présomptions si bien fondées qu'elles pussent être, il lui fallait une certitude, une preuve, et pour cela elle n'avait qu'à interroger Rouspineau et Brazier.
Sur Brazier elle n'avait pas de moyens d'action, et d'ailleurs le patriarche anglais était assez retors pour ne dire que ce qu'il voulait bien dire.
Mais avec Rouspineau il pouvait en être tout autrement: si Rouspineau avait en affaires les finasseries d'un paysan, elle aussi était paysanne d'origine, et la vie de Paris avait singulièrement aiguisé chez elle la finesse qu'elle avait reçue de la nature; et puis d'ailleurs elle avait sur Rouspineau, qu'elle connaissait depuis quinze ans, des moyens d'intimidation qui le feraient parler quand même il voudrait se taire.
Ce serait donc à lui qu'elle s'adresserait, et ce serait lui qui dirait le rôle que madame Haupois avait joué dans les tracasseries qui en ces derniers temps avaient rendu Léon si malheureux.
Que dirait Léon lorsqu'il verrait sa mère, sa mère malade, sa bonne mère poussant en avant les gens qui l'avaient harcelé et exaspéré?
XXIII
Le lendemain matin, tandis qu'il dormait encore, elle se rendit chez le marchand de fourrages de la rue de Suresnes.
Rouspineau était occupé à rentrer une voiture de paille; mais quand il aperçut sa cliente, il voulut bien passer sa fourche à l'un de ses garçons pour se rendre dans son bureau, où Cara l'attendait le visage sévère et dans l'attitude d'une personne indignée:
--Rouspineau, dit elle en coupant court aux politesses dont il l'accablait avec l'obséquiosité et la platitude d'un homme qui n'a pas la conscience sûre, il y a quinze ans que nous nous connaissons, et je puis dire, n'est-ce pas, que je vous ai fait gagner une bonne partie de ce que vous possédez.
--Ça c'est vrai, c'est bien vrai, et je ne l'oublierai jamais.
--Vous ne l'oubliez pas, mais dans la pratique de la vie cela ne vous engage à rien envers moi.
--Si l'on peut dire, pour vous je sauterais dans le feu, je....
--Écoutez-moi. Quand je suis venue vous demander de ne pas harceler M. Léon Haupois de vos réclamations d'argent, vous m'avez dit que vous étiez gêné, que vous étiez menacé de la faillite, enfin vous avez si bien joué votre jeu, que je vous ai presque cru. Vous vous êtes moqué de moi. Vous n'avez tourmenté M. Léon Haupois que parce que vous aviez intérêt à le faire.
--Si l'on peut dire!
--Nous savons tout, n'essayez donc pas de me tromper encore, ou cela vous coûtera cher.
Le moyen employé par Cara était celui qui réussit si souvent dans les querelles d'amant et de maîtresse: «je sais tout», c'est-à-dire l'affirmation de la probabilité; avec Rouspineau, il devait être infaillible si le fameux «tout» était bien dit avec l'assurance de la certitude.
Il produisit l'effet attendu; Rouspineau se troubla; dès lors, bien certaine d'avoir touché juste, Cara n'eut plus qu'à jouer sa scène de manière à arriver à des aveux. Rouspineau se défendit; il ne savait pas ce que tout cela voulait dire, il était innocent comme l'enfant qui vient de naître; s'il avait demandé de l'argent à M. Haupois fils, c'était parce qu'il en avait besoin; et, à l'appui de cette dernière assertion, il voulut montrer des factures; mais Cara tint bon, se renfermant étroitement dans son «tout», si bien qu'après plus d'une heure de discussion, Rouspineau dut reconnaître qu'il n'avait pas pu faire autrement que d'accepter le rôle qu'on lui avait imposé; son coeur saignait toutes les fois qu'il demandait de l'argent à M. Haupois fils, un si brave jeune homme; mais il le fallait, madame Haupois-Daguillon, qui était une maîtresse femme, ne voulant payer les billets qu'à cette condition.
--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite, demanda Cara.
--Parce que le paiement des billets ne devait se faire que si nous gardions le secret Tom et moi; j'ai encore deux billets qui ne sont pas payés.
Pour arracher cet aveu, Cara n'avait pas seulement employé l'adresse, elle avait eu recours aussi aux menaces, sans lesquelles Rouspineau n'eût jamais parlé: sous le coup d'une dénonciation au parquet pour usure qu'elle ne ferait pas directement, mais qu'elle ferait faire, et qui conduirait Rouspineau en police correctionnelle d'abord et, peut-être ensuite, en prison pour un ou deux ans si les juges admettaient l'escroquerie, il avait bien fallu qu'il fit le récit qu'elle exigeait de lui le couteau sur la gorge. Elle poursuivit son avantage:
--Maintenant que vous voilà raisonnable, dit-elle, vous allez m'écrire tout ce que vous venez de me conter.
--Oh! cela jamais.
--Écoutez-moi donc et ne dites pas de niaiseries. Si vous ne voulez pas me faire cette lettre, c'est parce que vous avez peur que madame Haupois-Daguillon ne vous paye pas vos deux derniers billets.
--Oh! juste; et pour cela seulement, bien sûr; songez donc, vingt mille francs, nous ne gagnons pas notre argent comme vous, nous autres pauvres diables.
--Je sais bien que vingt mille francs c'est une somme, même pour tous ceux qui ne sont pas des pauvres diables; mais il ne faut pas oublier que, si vous aviez l'ennui de passer en police correctionnelle, le moins qui pourrait vous arriver, ce serait d'être condamné à restituer l'excédant de ce qui vous était dû légitimement, et de plus, à payer une amende s'élevant à la moitié de ce que vous avez prêté; rappelez-vous Sichard, Ledanois, Adam et autres que vous connaissez mieux que moi, et voyez si le total de tout cela n'excéderait pas les vingt mille francs pour lesquels vous criez si fort.
--Vous ne ferez pas cela.
--Je ne le ferais que si vous refusiez d'écrire la lettre que je vous demande, laquelle ne sera pas montrée à madame Haupois-Daguillon, je vous en donne ma parole. Au contraire, si vous l'écrivez, je vais prendre l'engagement de vous payer moi-même vos deux billets dans le cas où madame Haupois-Daguillon les refuserait.
--Que ne disiez-vous cela tout de suite! s'écria Rouspineau. Dictez-moi ce que vous voulez que j'écrive; dès lors que vous vous engagez à payer si madame Haupois-Daguillon ne paye pas, je sais bien que je n'ai pas à craindre que vous fassiez un mauvais usage de cet écrit.
Cara dicta et Rouspineau écrivit:
«Je soussigné, reconnais: 1° que c'est par ordre de madame Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison Haupois-Daguillon; et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.
«ROUSPINEAU.»
Cela fait, Cara écrivit elle-même l'engagement de payer les vingt mille francs restant dus, si les billets n'étaient pas acquittés par M. et madame Haupois-Daguillon; puis elle quitta Rouspineau, qui en fin de compte ne se plaignait pas trop de la conclusion de cette affaire; de vrai, elle aurait pu plus mal tourner; elle avait bec et ongles, madame Cara, et il valait mieux être de ses amis que de ses ennemis.
En sortant de chez Rouspineau, Cara ne rentra point chez elle, mais elle se rendit rue du Helder, chez son ami et conseil, l'avocat Riolle.
Comme le jour où elle était venue demander à Riolle ce que valait la maison Haupois-Daguillon, elle entra par la petite porte dans le cabinet de l'avocat, et, comme ce jour-là encore, elle trouva Riolle penché sur ses dossiers et travaillant.
Mais au lieu d'aller l'embrasser dans le cou, comme elle l'avait fait alors, elle ferma la porte avec bruit, de façon à s'annoncer.
Riolle leva la tête pour voir qui venait le déranger.
--En voilà une surprise; on ne te vois plus: tu négliges tes amis, et quand ils vont chez toi tu n'y es jamais pour eux. On n'a jamais vu bourgeoise plus rangée.
--J'aime.
--Il me semble que ce n'est pas la première fois, et quand cette indisposition te prenait, elle ne t'empêchait pas d'être convenable avec tes amis.
--Maintenant c'est autre chose.
--Je m'en aperçois.
--Ce n'est pas pour toi que je parle, c'est pour moi.
--Tu t'imagines peut-être que tu aimes pour la première fois?
--Justement; au moins, c'est la première fois que j'aime ainsi; il est vrai que chaque fois que j'ai aimé je me suis dit: Celui-là, c'est le bon, c'est le vrai, ce n'est pas comme le dernier.
--Et tu as toujours trouvé au nouveau des mérites que l'ancien n'avait pas ou plus justement n'avait plus.
--Enfin, je t'assure que cette fois, c'est la bonne: tu ne connais pas Léon, c'est le meilleur garçon du monde, bon enfant, simple, tendre, affectueux, n'ayant pas d'autre souci, d'autre préoccupation, d'autre passion que d'aimer. Quand je pense qu'il y a des femmes assez bêtes pour prendre comme amants des gens qui ne pensent qu'aux idées ou qu'aux affaires qu'ils ont dans la cervelle. Pour une femme intelligente, il n'y a qu'un amant possible: c'est un homme jeune, beau garçon, tendre, sensible, solide, qui n'ait d'autre affaire en ce monde que d'aimer;--et voilà précisément Léon.
--Mes compliments. Mais alors puisqu'il en est ainsi, me diras-tu ce qui me vaut ... ce n'est pas plaisir qu'il faut dire maintenant,--me diras-tu ce qui me vaut l'honneur de ta visite?
--Un conseil à te demander.
--Alors, il n'est pas complet, le jeune, le tendre, le sensible Léon.
--Heureusement, car ce qu'il aurait d'un côté, il le perdrait de l'autre.
--C'est aimable.
--Laisse donc, tu sais bien que tu n'as jamais été qu'une tête, drôle il est vrai, mais une simple tête; c'est à cette tête que je m'adresse aujourd'hui: que penses-tu d'un mariage entre deux Français contracté à l'étranger sans le consentement des parents et sans publication?
--Ton mariage n'en est pas un, ça n'est rien, ça n'existe pas aux yeux de la loi.
--De votre loi.
--Il n'y en a qu'une en France, c'est celle qui est contenue dans le Code, au titre cinquième «Du mariage».
--Es-tu assez avocat avec ton Code! tu sais bien pourtant qu'à côté de votre loi contenue dans votre Code au titre cinquième, sixième ou vingtième, il y en a une autre qui s'appelle la loi religieuse: tu me dis qu'aux yeux de votre Code un mariage fait comme je viens de te l'expliquer ne vaut rien, mais que vaut-il pour la loi religieuse?
--Pourquoi t'adresses-tu à moi pour une chose qui n'est pas de ma spécialité? tu n'as donc pas dans le clergé du diocèse de Paris un conseil pour tes affaires religieuses, comme tu en as un au barreau de la cour de Paris pour tes affaires civiles?
--Tu sais que je n'ai jamais toléré la plaisanterie sur ce sujet, assez donc, je te prie, et si tu le veux bien, réponds plutôt à ma question, que je précise: le mariage religieux de deux Français célébré à l'étranger dans les conditions dont nous parlons est-il nul comme le mariage civil?
--Je n'ai pas dans les affaires religieuses la même compétence que dans les affaires civiles; je ne puis donc te répondre que des à-peu-près: un mariage célébré religieusement, selon les lois de l'Église, est valable aux yeux de l'Église, et n'est attaquable pour elle que si une des prescriptions qu'elle exige n'a pas été observée.
--Je te propose un exemple: je me marie à l'étranger avec Léon devant un prêtre catholique en observant toutes les règles du mariage catholique, et je reviens ensuite en France, suis-je mariée?
--Non, pour la loi.
--Mais, pour l'Église?
--Oui sans doute.
--C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne puis pas me marier à l'église une seconde fois et que mon mari ne peut pas se marier non plus?
--À la mairie vous pouvez vous marier l'un et l'autre, à l'église vous ne pouvez vous marier ni l'un ni l'autre avant que votre premier mariage soit dissous soit par la mort naturelle de l'un de vous, soit par l'autorité ecclésiastique au cas où les formalités exigées n'auraient pas été toutes observées.
--C'est bien ce que je pensais, je te remercie.
--Il n'y a pas de quoi, ma pauvre fille, car un pareil mariage ne signifie rien.
--Tu raisonnes comme un simple avocat, que tu es, et, ce qui est pire, comme un incrédule; mais tu oublies qu'il y a des familles, et elles sont nombreuses, qui, même sans pratiquer la dévotion, considèrent le mariage religieux comme un vrai mariage; enfin tu oublies encore qu'il n'y a pas beaucoup de jeunes filles qui consentiraient à prendre un mari qui ne pourrait pas faire consacrer leur mariage par l'Église; tu vois donc que ce mariage religieux signifie quelque chose au contraire, et même qu'il signifie beaucoup. En tout cas, ce que tu m'as dit me suffit, et je t'en remercie.
--Veux-tu me payer mes honoraires?
--C'est selon.
--Avec une réponse.
--Oh! alors volontiers.
--À quand ce mariage?
--La date n'est pas fixée, mais ce sera peut-être pour bientôt; au revoir, cher ami, et encore une fois merci.
--Oh! Cara, devais-tu finir ainsi: _Lugete veneres cupidinesque_.
--Cela veut dire?
--_De profundis_.
XXIV
Lorsque Cara revint chez elle, elle trouva Léon qui l'attendait avec une impatience au moins égale à celle qu'elle avait eue elle-même la veille:
--Enfin, te voilà? D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
--Voilà que tes paroles sont justement celles que je t'adressais hier; tu vois comme l'on souffre lorsque l'on attend; mais sois assuré que ce n'était point pour te faire connaître mes angoisses que je suis sortie ce matin. Tu as bien dormi toi; moi je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.
--Malade?
--Non, inquiète, tourmentée: j'ai réfléchi à ce que tu m'as dit à propos de ce voyage que ta mère te voudrait voir entreprendre.
--Pourquoi te tourmenter puisque je t'ai dit que ce voyage ne se ferait pas?
--Et c'est justement pour cela que je me tourmente.
--Ne m'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais pas que nous nous séparions?
--Pas pour une heure, ai-je dit, je m'en souviens, mais cette parole a été le cri de l'égoïsme et de la passion: je n'ai pensé qu'à moi, qu'à mon amour, qu'à mon bonheur; je n'ai pensé ni à ton repos, ni à la santé de ta mère. Et cependant ce sont choses qu'il ne faut pas oublier. Toute la nuit j'ai donc réfléchi à ce cri qui m'avait échappé, et j'ai fait mon examen de conscience, me disant que quand, de ton côté, toi aussi tu réfléchirais, tu me condamnerais pour cette pensée égoïste.
--Te condamner serait me condamner moi-même.
--Toi, tu as le droit de disposer de ton repos, et, jusqu'à un certain point, de celui de ta mère. Moi, je ne l'ai pas. J'ai senti cela. Mais je n'ai pas voulu m'en tenir aux réflexions d'une nuit de fièvre, ce matin j'ai voulu demander un conseil sûr.
--Et à qui demandes-tu conseil quand il s'agit de nous?
--À quelqu'un de qui tu ne peux pas être jaloux, car si bon que tu sois, il est encore meilleur que toi; si sensé, si ferme que tu sois, il est encore plus sensé et plus ferme que toi,--au bon Dieu. Je viens de la Madeleine. J'ai été bien longtemps, cela est possible, mais j'ai prié jusqu'à ce que la lumière se fasse dans mon esprit troublé et me montre la route à suivre.
--Et de quelle route parles-tu? demanda Léon, qui était fort peu religieux de nature et d'éducation.
--De celle que nous devons prendre au sujet de la proposition de ta mère: il faut que tu acceptes cette proposition.
--Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me donnes un pareil conseil?
--Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce cri.
--De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me conseiller de partir.
--Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non, n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain, tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée, oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi. Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille et satisfaite, ce qui est quelque chose.
Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur.
Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.
Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que jamais, qu'il se rendit chez sa mère.
Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie. C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses émotions.
--Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement.
--Avant huit jours je serai guérie.
Madame Haupois-Daguillon se demanda si elle ne devait pas rappeler son mari, pour qu'il vît Léon avant le départ de celui-ci, mais elle crut qu'il était plus sage d'éviter une rencontre dans laquelle pourraient s'échanger des reproches réciproques, et, au lieu de lui écrire de revenir, elle le pria de prolonger son absence.
Ç'avait été une question longuement débattue de savoir où Léon voyagerait, et comme madame Haupois-Daguillon laissait, bien entendu, le choix du pays à son fils, Cara avait fait adopter l'Amérique.
--Ne fais pas les choses à demi, lui avait-elle dit, et pour que tes parents soient bien certains que nous ne nous verrons pas, va-t'en aux États-Unis; c'est d'ailleurs un voyage qui t'intéressera, et puis, comme la dépense sera grosse, les économies que tu feras seront grosses aussi.
Pendant les jours qui précédèrent son départ, Léon alla chaque matin passer deux heures avec sa mère, et le reste de son temps il le donna à Hortense: jamais elle n'avait été plus tendre pour lui; jamais elle ne l'avait aimé plus passionnément.
Il devait s'embarquer à Liverpool, et comme Byasson, par un bienheureux hasard (arrangé il est vrai avec madame Haupois-Daguillon), avait des affaires qui l'appelaient à Manchester, il avait été convenu qu'il accompagnerait son jeune ami jusqu'à bord du paquebot. Comme cela on aurait la certitude que Cara n'était pas du voyage, au moins pour sa première partie.
Ce fut donc seulement jusqu'à la gare du Nord que Cara put conduire son amant, et ce fut dans la voiture qui les avait amenés qu'ils se séparèrent: que de baisers que d'étreintes, que de promesses, que de serments! Tu ne m'oublieras pas; tu ne me tromperas pas; tu le jures; jure encore. Cara était affolée; Léon était plus calme, mais cependant très-ému, très-attendri.
Cependant, lorsque la portière de la voiture eut été refermée, et lorsque Léon eut disparu, Cara se remit assez vite; en rentrant dans son appartement, elle était tout à fait calme.
Elle trouva Louise en train d'entasser dans deux grandes malles du linge et des robes; les malles étaient bientôt pleines.
--Tu vas les faire porter rue Legendre, dit Cara, puis ce soir tu iras les reprendre et tu iras les déposer à la gare de l'Ouest, bureau de la consigne; prenons toutes nos précautions, et si la mère me fait surveiller, ce qui me paraît probable, elle en sera pour ses frais. Tu diras à la concierge que je suis malade et que je garde le lit.
Léon devait s'embarquer le samedi à Liverpool; à midi, madame Haupois-Daguillon reçut une dépêche de Byasson:
«Liverpool, 11 heures.
«Ai quitté Léon sur le _Pacific_. Le vapeur prend la mer, beau temps.»
Deux heures après, on remit à madame Haupois-Daguillon une lettre qu'un exprès venait d'apporter:
«La personne que nous avions mission de surveiller n'était point malade comme elle le prétendait; elle n'est point chez elle, et nous avons tout lieu de croire qu'elle est sortie hier soir un peu avant minuit; faut-il rechercher où elle a pu aller?»
Avant de répondre, madame Haupois-Daguillon étudia l'indicateur des chemins de fer pour voir combien de temps au juste il fallait pour aller de Paris à Liverpool; cet examen la rassura; si Cara était partie le vendredi soir, un peu avant minuit, elle n'avait pas pu arriver à Liverpool avant le départ du _Pacific_.
Alors elle répondit un seul mot à cette lettre: «Cherchez.»
Ce fut le lundi seulement qu'elle apprit le résultat de cette recherche: le samedi matin, la personne qu'on avait mission de surveiller s'était embarquée au Havre sur le _Labrador_, en route pour New-York.
XXV
Les deux vapeurs le _Pacific_ et le _Labrador_ courent à toute vitesse sur l'Océan; l'un est sorti du canal de Saint-Georges, l'autre de la Manche; les mêmes eaux les portent, et, dans l'air frais et pur qu'aucunes souillures terrestres ne ternissent, leurs fumées noires tracent la ligne qu'ils suivent.
Sur le pont du _Labrador_ une femme à la toilette élégante, une Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs partis d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route.
Sur le pont du _Pacific_, Léon regarde aussi la mer, mais il ne cherche rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est en rêvant mélancoliquement.
Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberté; il avait été si bien pris, si étroitement enveloppé par Cara, qu'il avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui appartenir à elle, n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui fussent propres ou personnels, tous lui étaient suggérés par elle, ou tout au moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage pas facilement d'une pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne par l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisément, tout aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et la monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? L'oreille qui l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui répondre.
Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme mélancolique du voyage, la monotonie même des choses qui l'entouraient le pénétra, la répétition régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer celles qui avaient été si brusquement rompues par son départ.
D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité pour l'équipage et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas pendant les premières journées où l'on s'éloignait de l'Europe; on approchait de Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours le moment critique de la traversée.
La température s'était refroidie, l'air s'était obscurci, et l'on avait rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en venaient fondre dans les eaux chaudes du _Gulf Stream_; plusieurs fois le vapeur avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas aller donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppé le navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents, avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.
--Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coulés par eux?
De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans leurs caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion.
Quand Léon débarqua à New York, son état moral ne ressemblait en rien à celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était arraché des bras de Cara à la gare du Nord.
Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de police étaient en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance était considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journées de voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait détruite. Alors, que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle était réellement?
Avant son départ de Paris il avait été convenu qu'il descendrait au grand hôtel de la cinquième avenue, et c'était là qu'on devait lui envoyer des dépêches, s'il était besoin qu'on lui en envoyât; en tout cas, c'était là qu'on devait lui adresser ses lettres.
De dépêches, il n'en attendait point; loin de s'aggraver l'état de sa mère avait dû s'améliorer, et il n'y avait pas à craindre qu'Hortense fût malade; triste, oui, ennuyée, mais non malade. Ce ne fut donc que par une sorte d'acquit de conscience qu'il demanda s'il n'y avait pas de dépêche à son nom.
Grande fut sa surprise, profonde fut son angoisse lorsqu'on lui en remit une, et sa main trembla en l'ouvrant:
«Arriverai par _Labrador_ peu après toi; n'écris à personne, ne télégraphie pas sans nous être vus.
«HORTENSE.»
Il resta stupéfait.
Que se passait-il? Pourquoi cette dépêche? Pourquoi ce voyage? Pourquoi ne devait-il pas écrire? Pourquoi ne devait-il pas télégraphier?
Toutes ces questions se pressaient dans sa tête troublée sans qu'il leur trouvât une réponse satisfaisante ou raisonnable.
Cette dépêche, en plus de l'inquiétude qu'elle lui causa, n'eut qu'un résultat, qui fut de lui imposer le souvenir de Cara; il ne vit plus qu'elle, il ne pensa plus qu'à elle, il fut à elle comme s'il était encore à Paris et comme s'il venait de la quitter.
Pourquoi arrivait-elle?
Était-elle jalouse?
Il n'y avait guère que cette explication qui parût sensée, et encore avait-elle un côté absurde: une femme jalouse n'envoie pas une dépêche à celui qu'elle soupçonne.
Il se rendit au bureau de la compagnie transatlantique française pour savoir quand devait arriver le _Labrador_; on lui répondit que, parti du Havre le samedi, il était attendu d'un moment à l'autre.
Ainsi Hortense avait quitté le Havre le jour où lui-même s'embarquait à Liverpool: c'était là un fait qui rendait ce mystère de plus en plus inextricable.
Le mieux était donc d'attendre sans chercher à comprendre ce qui échappait à des conjectures raisonnables.
Et, en attendant, il se fit conduire chez le banquier où sa mère lui avait ouvert un crédit; cela occuperait son temps et calmerait son impatience, cela le distrairait de voir Wallstreet, le quartier de la finance.
Il fit passer sa carte à ce banquier qui, depuis longtemps, était en relation d'affaires avec la maison Haupois-Daguillon. Celui-ci le reçut plus que froidement. Alors Léon parla de son crédit.
Sans répondre, le banquier prit une dépêche dans un tiroir et la lui présenta; elle était en français et ne contenait que quelques mots:
«Considérez lettre du 5 courant comme non avenue et ouverture de crédit annulée.
«Haupois-Daguillon.»
C'était marcher de surprise en surprise; mais, si la première était stupéfiante, celle-là en plus était outrageante.
C'était sa mère qui annulait, par une dépêche adressée à son banquier et non à lui-même, le crédit qu'elle lui avait ouvert avant son départ, gracieusement, généreusement, sans même qu'il le demandât, et d'une façon beaucoup plus large qu'il ne paraissait nécessaire.
Évidemment c'était quand sa mère avait appris le départ d'Hortense, qu'elle avait envoyé une dépêche; mais alors, pourquoi l'avoir adressée au banquier et non à lui? il y avait là une marque de méfiance qui lui causa une profonde blessure, aussi cruelle que l'avait été celle faite par la demande de conseil judiciaire.
Qu'elle crût qu'il l'avait trompée en se faisant accompagner par Hortense dans ce voyage, cela il l'admettait et il ne pouvait pas trop se fâcher de cette absence de confiance; mais qu'elle le supposât capable de s'approprier indélicatement un argent qu'on lui refusait, cela malgré ses efforts pour se calmer, l'exaspérait et lui donnait la fièvre.
Ce fut dans ces dispositions qu'il attendit que le _Labrador_ arrivé, mais retenu à la quarantaine, pût débarquer ses passagers.
Si Hortense ne pouvait pas lui apprendre ce qui avait inspiré la dépêche au banquier, au moins elle lui expliquerait ce qui avait nécessité son voyage; il n'aurait plus à aller d'une interrogation à une autre, les brouillant, les enchevêtrant et n'arrivant à rien.
De loin il l'aperçut, appuyée sur le bastingage, lui faisant des signes avec son mouchoir.
Enfin elle mit le pied sur le pont volant et, se faufilant au milieu des passagers qui ne se hâtaient point, n'étant attendus par personne, elle arriva à Léon, et émue, palpitante, elle se jeta dans ses bras.
XXVI
Ils montèrent en voiture pour se rendre à l'hôtel, et aussitôt Léon voulut interroger Cara.
Mais, sans répondre, elle le regarda en le pressant dans ses bras:
--Laisse-moi te regarder, t'embrasser, dit-elle, enfin je suis près de toi; je te tiens; on ne nous séparera plus; oh! ces douze jours! j'ai vieilli de dix ans. M'aimes-tu?
--Tu le demandes?
--Oui, et il faut que tu le dises, il faut que tu le jures; il faut que je voie, que je sente que tu n'es pour rien dans ce qui arrive.
--Mais qu'arrive-t-il?
--Tu ne le sais pas?
Disant cela, elle plongea dans ses yeux.
--Non, continua-t-elle, tu ne le sais pas; ce regard limpide, ces yeux honnêtes ne peuvent pas mentir; je savais bien que je n'aurais qu'à te voir pour être rassurée.
--Mais encore....
--On a préparé une terrible machination pour nous séparer.
--Qui?
--Tes parents, ta mère: j'en ai la preuve que je t'apporte; quand tu auras vu, quand tu auras lu, tu comprendras que nous avons été trompés, dupés.
Elle le regarda du coin de l'oeil; elle fut surprise de voir qu'il ne bronchait pas, qu'il ne se révoltait pas,--et cela était un point d'une importance décisive qu'il écoutât les accusations contre sa mère, sans même tenter de les arrêter.
--Que dois-je lire?
--À l'hôtel; jusque-là laisse-moi tout à la joie de te voir; puisque nous sommes réunis nous pourrons parler, nous expliquer, car il faut que nous nous expliquions franchement, loyalement, sans arrière-pensée, et que nous sachions à quoi nous en tenir, non-seulement pour l'heure présente, mais pour l'avenir.
Il voulut insister, elle lui ferma les lèvres avec un baiser.
--Laisse-moi jouir de ces minutes du retour qui passent trop vite; je t'ai, je te tiens, je n'écouterai qu'un mot si tu veux bien me le dire: m'aimes-tu?
Ils arrivèrent à l'hôtel et alors il voulut la prendre dans ses bras, mais elle se dégagea et le tint à distance.
--Maintenant, dit-elle, l'heure des explications décisives a sonné; j'ai voulu, pendant ce trajet, n'être qu'à la tendresse et à l'amour; maintenant c'est notre vie qui va se décider.
De son carnet elle tira un papier plié en quatre et le lui tendit:
--Lis, dit-elle.
Il voulut la tenir dans son bras pendant que de l'autre il prenait ce papier, mais doucement elle recula et se tint debout devant lui, tandis qu'il restait assis.
--Je veux te voir, dit-elle, c'est ton regard qui m'apprendra ce que je dois faire.
Ayant ouvert ce papier il courut à la signature; mais, après avoir lu le nom de Rouspineau, il regarda Hortense avec surprise, comme pour lui dire qu'il jugeait inutile de continuer:
--Lis, dit-elle d'une voix saccadée, ne vois-tu pas que tu me fais mourir?
Il lut:
«Je soussigné reconnais: 1° que c'est par ordre de madame Haupois-Daguillon que j'ai fait des démarches pour être payé par M. Léon Haupois de ce qu'il me doit; 2° que les quatre premiers billets souscrits par M. Léon Haupois ont été payés à l'échéance par la maison Haupois-Daguillon et qu'ils n'ont été protestés que pour la forme.»
Comme il restait immobile, accablé, elle dit:
--Tu connais l'écriture de Rouspineau, tu connais sa signature, tu ne les connais que trop par toutes les lettres dont il t'a poursuivi, tu vois donc que cette reconnaissance est bien écrite par lui.
Il ne répondit pas.
--Tu vois aussi quel a été le rôle de Rouspineau, et comment on s'est servi de lui comme on s'est servi de Brazier pour te forcer à quitter Paris, où l'on t'a, par toutes ces humiliations, rendu la vie insupportable. Rouspineau et Brazier, pour gagner leur argent, ont joué le rôle qui leur était imposé, et ta mère elle-même a joué le sien dans la comédie de la maladie; enfin, on s'est moqué de toi.
C'était lentement qu'elle parlait, en le regardant, surtout en attendant que chaque mot eût produit son effet, de façon à n'arriver que progressivement à sa conclusion.
Tout à coup Léon releva la tête, et la regardant en face:
--As-tu vu ma mère? dit-il.
--Non.
--As-tu vu quelqu'un envoyé par elle?
--Personne.
--Lui as-tu écrit?
--Tu es fou.
Comme elle ne connaissait pas la dépêche envoyée au banquier, elle se demandait ce que signifiaient ces étranges questions; mais son plan étant tracé à l'avance, elle ne voulut pas s'en écarter:
--Ce que tu veux savoir, n'est-ce pas, dit-elle, c'est comment j'ai appris le rôle joué par Rouspineau en cette affaire. Tout simplement en l'interrogeant. J'avais, je l'avoue, été bien surprise par les demandes insolentes de Brazier et de Rouspineau. L'insistance de ces gens à te poursuivre me paraissait étrange et jusqu'à un certain point inexplicable. Tu n'es pas la premier fils de famille à qui ils ont prêté de l'argent: tu étais le premier à qui ils le réclamaient de cette façon. Le vendredi, veille de ton départ, Rouspineau, depuis longtemps déjà pressé par moi, se décida à parler. D'aveu en aveu, je lui arrachai ce que tu viens de lire, et, contre l'engagement que je pris de lui payer les deux billets que tu dois encore, il consentit à m'écrire ce papier. Ceci se passait le vendredi soir; tu devais t'embarquer le samedi matin à Liverpool. Que faire? Il m'était impossible de te rejoindre; et, d'autre part, je n'osais t'envoyer une dépêche, craignant qu'elle fût interceptée par ton ami Byasson, qui, tu dois le comprendre maintenant, ne t'avait accompagné que pour te surveiller et t'expédier comme un colis, sans crainte de retour. Ah! toutes les précautions étaient bien prises. Alors je résolus de te rejoindre ici. J'eus le temps de rentrer chez moi, de faire mes malles à la hâte, avec l'aide de Louise, et de prendre le train du Havre, qui part à minuit dix minutes. Arrivée au Havre, j'allai au télégraphe pour t'envoyer ma dépêche, puis je m'embarquai sur le _Labrador_; et me voici. Dans quelle situation morale je fis la traversée, tu peux l'imaginer: je voyais tout le monde conjuré pour te séparer de moi et je me demandais si tu n'étais pas d'accord avec tes parents.
--Moi!
--Cela était absurde et encore plus injuste, j'en conviens, mais toi aussi tu conviendras qu'il était bien difficile d'admettre que ta mère qui, tu l'as toujours dit, t'aime et ne veut que ton bonheur, il était bien difficile d'admettre que ta mère avait pu toute seule machiner un pareil plan. J'ai quitté Paris décidée, je te l'avoue, à pousser les choses à l'extrême, pour trancher notre situation dans un sens ou dans un autre: ou nous nous séparerons franchement, ou je deviens ta femme; tu as vingt-cinq ans accomplis, tu peux te marier malgré ton père et ta mère, à la condition de leur faire des sommations; si tu m'aimes comme je t'aime, si tu comprends que je suis tout pour toi, qu'il n'y a que près de moi que tu peux trouver de l'affection et de la tendresse, si tu vois enfin ce qu'est pour toi cette famille qui t'a donné un conseil judiciaire, qui t'as déshonoré en te livrant aux moqueries des usuriers, qui s'est jouée de ton bonheur, de ton honneur, dans le seul intérêt de son argent; si tu comprends tout cela, tu n'hésites pas à me donner ton nom dont je suis digne par l'amour que je t'ai toujours témoigné; si tu hésites, retenu par je ne sais quelles lâches considérations mondaines, je n'hésite pas, moi, à me séparer d'un homme qui n'est pas digne d'être aimé.
Elle avait prononcé ce discours, évidemment préparé à l'avance, en détachant chaque mot, et les yeux dans les yeux de Léon; c'était en arrivant seulement à son projet de mariage qu'elle avait pressé son débit, de manière à n'être pas interrompue. Ayant dit ce qu'elle avait à dire, elle attendit, suivant sur le visage de son amant les divers mouvements qui l'agitaient, et lisant en lui comme dans un livre.
Or, ce qu'elle lisait n'était pas pour la satisfaire: tout d'abord la surprise, puis l'embarras, puis enfin la répulsion.
Mais elle n'était pas femme à se fâcher et encore moins à se décourager en voyant l'accueil fait à son projet.
À vrai dire, elle l'avait prévu cet accueil. Elle connaissait trop bien Léon pour s'imaginer, alors que dans les longues heures de la traversée elle préparait ce discours, qu'il allait lui répondre en lui sautant au cou et en écrivant à un notaire de Paris pour que celui-ci procédât aux sommations respectueuses. Cette hardiesse de résolution n'était pas dans le caractère de Léon. Si monté qu'il pût être contre ses parents,--et de ce côté elle l'avait trouvé dans les dispositions les plus favorables à ses desseins,--si exaspéré qu'il fût, il avait trop le sentiment de la famille, il était trop petit garçon, il était trop dominé par le respect humain pour risquer aussi franchement une déclaration de guerre à visage découvert. Si elle l'avait cru capable d'un pareil coup de tête, elle n'aurait pas entrepris ce voyage d'Amérique, et à Paris même elle se fût fait épouser. Si, malgré ses prévisions, elle avait cependant parlé de ce mariage précédé de sommations, c'est parce qu'il était dans ses principes de ne jamais rien négliger de ce qui avait une chance, si faible qu'elle fût, de réussir. Or, comme il se pouvait que Léon, en se voyant en butte aux tracasseries de sa famille, entrât dans un accès d'exaspération qui lui ferait accepter cette idée de mariage, elle avait cru devoir la mettre en avant, quitte à se replier sur une autre, si celle-là était repoussée. Et, en conséquence, elle avait préparé cette autre idée dont la réalisation, pour lui donner des avantages moins complets que la première, n'en serait pas moins cependant pour elle un superbe succès qui couronnerait ses efforts.
L'exaspération ne s'étant pas produite chez Léon au point de l'entraîner aux dernières extrémités, Cara ne commit point la maladresse de lui faire une scène de reproches, qui n'aurait abouti à rien de pratique. Elle était indignée de voir son embarras et son trouble, et c'eût été avec une véritable jouissance qu'elle lui eût reproché sa lâcheté en l'accablant de son mépris. Mais on ne fait pas ce qu'on veut en ce monde, et elle n'avait pas traversé l'Océan pour s'offrir des jouissances purement platoniques. Plus tard elle se vengerait de ces hésitations enfantines; pour le moment, elle avait mieux à faire; plus tard, elle lui dirait ce qu'elle pensait de lui; pour le moment elle ne devait lui dire que ce qui était utile.
Jusqu'alors elle avait parlé debout devant Léon en le tenant sous son regard; mais, si cette position était bonne pour l'observer et le dominer, elle était mauvaise pour le toucher et dans un mouvement de trouble passionné lui faire perdre la tête.
Elle vint donc se placer près de lui sur le canapé où il était assis:
--Voilà dans quelles dispositions j'ai quitté Paris, dit-elle, décidée à t'obliger à la rupture ou au mariage, à la rupture si tu étais le complice de ta famille, ou au mariage si tu en étais la victime. Et ma résolution était si bien arrêtée que j'ai eu soin de prendre avec moi tous les papiers nécessaires à ce mariage: tes actes de naissance et de baptême, ainsi que les miens. Tu vas me dire que ce n'est pas en quelques minutes qu'on obtient ces actes. Cela est juste, et je ne veux pas qu'à cet égard il s'élève un doute dans ton esprit: j'avais ces actes depuis quelque temps déjà, bien avant que ton voyage fût décidé, les légalisations qui sont sur les actes de naissance en feront foi par leur date.
Pourquoi avait-elle levé ces actes bien avant que le voyage de Léon fût décidé? Ce fut ce qu'elle n'expliqua pas; il suffisait au succès de son plan que Léon ne pût pas croire qu'elle avait eu le temps de les obtenir entre le moment où Rouspineau avait parlé et celui où elle était partie, et la date de la légalisation était une réponse suffisante à cette question si Léon se la posait.
Elle continua:
--Pendant les premiers jours de la traversée, je m'affermis dans ma résolution: rupture ou mariage; il n'y avait que cela de possible, il n'y avait que cela de digne.
--Comment as-tu pu admettre de sang-froid que je te trompais?
--Remarque que j'étais dans une situation terrible: si je n'admettais pas que tu me trompais, je devais admettre que c'était ta mère qui te trompait, et, malgré tout, je n'osais porter une pareille accusation contre celle qui était ta mère, tant jusqu'à ce jour je m'étais habituée à la respecter. Enfin je passai quelques jours dans une angoisse affreuse, malade en plus, horriblement malade par la mer. Pendant ces jours de douleur, je n'ai pas quitté ma cabine. Cependant, cet état de maladie et de faiblesse a eu cela de bon qu'il a calmé la fièvre et la colère qui me dévoraient quand j'ai quitté Paris. Une nuit que tout le monde dormait dans le navire et que le silence n'était troublé que par le ronflement de la machine et le gémissement du vent dans la mâture, j'ai eu une vision. Je dis une vision et non un rêve, car je ne dormais pas. Écoute-moi sérieusement.
--Je t'écoute.
--Sans douter de la réalité de cette vision, malgré ton irréligion. J'ai vu, j'ai entendu mon ange gardien. Avec tes idées, je sais que cela doit te paraître insensé; cependant cela est ainsi. Il me parle, et voici ses paroles: «Tu serais coupable de pousser ton ami à peiner ses parents. Mais tu serais coupable aussi de persévérer plus longtemps dans la vie qui est la vôtre.» Puis la vision disparut, et je restai livrée à mes pensées, m'efforçant de m'expliquer ces paroles qui m'avaient bouleversée. Le premier avertissement me parut assez facile à comprendre, il voulait dire que je ne devais pas exiger de toi les sommations respectueuses à tes parents, qui seraient une si cruelle blessure pour leur vanité et leur orgueil; donc je devais renoncer à mon projet de mariage tel que je l'avais arrangé dans ma tête pendant ces si longues journées. Je ne suis pas femme à désobéir à la volonté de Dieu; je renonçai donc à ce mariage.
Elle baissa les yeux comme si elle était profondément émue, mais elle avait été douée par la nature d'une qualité que l'usage avait singulièrement perfectionnée, celle de voir sans paraître regarder; elle remarqua que le visage de Léon, jusqu'alors douloureusement contracté, se détendit.
Après un moment donné à l'émotion, elle poursuivit:
--Le second avertissement était moins clair: comment ne pas persévérer dans la vie qui était la nôtre? La première idée qu'il s'offrit à mon esprit fut celle de la rupture: je devais me séparer de toi. S'il m'avait été cruel de renoncer à ce projet de mariage qui assurait mon bonheur pour l'éternité, combien plus cruelle encore me fut la pensée de la séparation! J'avais pu, après bien des combats, abandonner l'espérance d'être ta femme; mais je ne pouvais pas t'abandonner toi-même, renoncer à notre amour, à mon bonheur, à la vie. Je me dis qu'il était impossible que telle fût la volonté de Dieu, et je cherchai un autre sens à ces paroles. C'est hier seulement que j'ai trouvé, et de ce moment j'ai abandonné ma cabine, guérie, pour monter sur le pont comme si j'étais insensible au mal de mer; voilà pourquoi je ne suis pas trop défaite; ah! si tu avais pu me voir il y a deux ou trois jours, je n'étais qu'un spectre: comment suis-je?
Elle resta un moment assez long à le regarder dans les yeux, en face de lui, et si près, que de son souffle elle lui faisait trembler la barbe.
Il voulut encore la prendre dans ses bras, mais doucement elle lui abaissa les mains qu'elle prit dans les siennes et qu'elle embrassa tendrement.
--Écoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi avec toute ton âme, sans distraction, sans pensée étrangère à ce qui nous occupe, car c'est ma vie que tu vas décider par un oui ou par un non; écoute-moi.
Et de nouveau, se penchant en avant, elle lui baisa les mains, mais cette fois fiévreusement, passionnément.
--Ce qui m'avait trompé, dit-elle, c'était la pensée que je devais renoncer à devenir ta femme. Ta femme par un mariage légal avec consentement de tes parents et publications, oui, à cela je dois renoncer. Mais ta femme par un mariage religieux, sans consentement de tes parents, sans publications; ta femme pour toi seul et pour Dieu; oui, voilà ce que je dois poursuivre, voilà ce que Dieu exige, voilà ce que je te demande, voilà ce que tu m'accorderas, si tu m'aimes, voilà ce que je vais exiger de toi et ce qui amènerait notre séparation si tu me le refusais. Je t'ai demandé de m'écouter tout à l'heure, je te répète ma prière à tes genoux; avant de parler, avant de répondre, avant de prononcer le oui ou non qui va décider notre vie à tous deux, notre bonheur ou notre malheur, comme tu voudras, écoute-moi jusqu'au bout.
Elle se laissa glisser à terre, et, jetant les bras autour de Léon, elle resta serrée contre lui, la tête levée, le regardant ardemment:
--Et ce que je te demande ce n'est rien qu'une marque d'amour, la plus grande, la plus haute que tu puisses me donner. C'est pourquoi tu me vois à tes genoux te priant, te suppliant à mains jointes comme si je m'adressais à Dieu. J'aurais persisté dans ma première idée d'exiger de toi un vrai mariage, je ne serais pas dans cette position. Je t'aurais dit simplement ce que je désirais et j'aurais attendu la réponse sans appuyer ma demande par un mot ou par un geste, car un vrai mariage légal m'aurait donné des droits que celui que j'implore ne me donnera jamais. Par un mariage légal je me serais trouvée ta femme aux yeux de la loi, c'est-à-dire que j'aurais partagé ta fortune, celle que tu recueilleras un jour dans la succession de tes parents, j'aurais porté ton nom, j'aurais été ton héritière pour le cas où tu serais mort avant moi. Cela eût compliqué ma demande de questions d'argent et d'intérêts qui m'eussent imposé une grande réserve. Dieu merci, cette réserve n'existe pas maintenant, et je n'ai pas à me renfermer dans une froide dignité. Je peux te prier, te supplier, faire appel à ta tendresse, à l'amour, à nos souvenirs de bonheur, sans qu'on puisse m'accuser de calcul et sans craindre de mêler l'argent au sentiment, car ce mariage purement religieux, ne me donnera aucuns droits à ta fortune, je ne serai pas ta femme pour la loi, je ne porterai pas ton nom, pour tous notre union sera nulle, elle n'existera que pour nous ... et que pour Dieu. Voilà pourquoi j'insiste, pourquoi je te presse: que m'importe la loi des hommes, je n'ai souci que de celle de Dieu.
Ce n'était pas seulement par la parole qu'elle le pressait, c'était encore par le regard, par la voix, par l'accent, par le geste, se serrant contre lui, l'enveloppant, l'étreignant, le fascinant: s'il y avait de l'habileté dans ce qu'elle disait, combien plus encore y en avait-il dans la façon dont elle le disait: ce discoure eût pu laisser calme un indifférent, mais ce n'était pas à un indifférent qu'elle s'adressait, c'était à un homme qui l'aimait, qui était séparé d'elle depuis quinze jours, qu'elle avait depuis longtemps étudié dans son fort aussi bien que dans son faible, et qu'elle connaissait comme la pianiste connaît son clavier. Pendant toute la traversée, elle avait soigneusement travaillé les airs qu'elle jouerait sur ce clavier, et, dans ce qu'elle disait, dans ce qu'elle faisait, rien n'était livré aux hasards dangereux de l'improvisation.
Que n'eût-elle pas espéré si elle avait pu savoir que celui sur qui elle exerçait déjà tant de puissance venait d'être frappé au coeur par un coup qui lui enlevait toute force de résistance! Connaissant la dépêche au banquier, ce n'eût peut-être pas été le seul mariage religieux qu'elle eût poursuivi.
Elle reprit:
--Pour être sincère, je dois dire que ce n'est pas seulement le repos de ma conscience que je te demande, c'est encore celui de ma vie entière, celui de la tienne. Il est bien certain que, par tous les moyens, tes parents poursuivront notre séparation; le passé nous annonce l'avenir; ils ne reculeront devant rien. Qui sait s'ils ne réussiront pas? On est bien fort quand on est prêt à tout. Ce mariage nous défendra contre eux, et il me donnera la sécurité sans laquelle je ne peux plus vivre. Tu leur diras la vérité, et alors ils seront bien forcés de renoncer à la guerre. Qui sait même si ce ne sera pas la paix qui se fera quand ils auront compris que la guerre est impossible et inutile? Tu leur diras aussi comment les choses se sont passées, comment je n'ai voulu, comment je n'ai demandé que le mariage religieux quand je pouvais exiger l'autre, et cela leur montrera qui je suis; ils apprendront par là à me connaître et, je l'espère, à m'estimer: Qui sait ce que deviendront alors leurs sentiments pour moi: nous vois-tu tous réunis?
Elle se tut pendant quelques secondes voulant laisser à la réflexion le temps de sonder cet avenir qu'elle n'avait voulu qu'indiquer.
Puis, après avoir étreint Léon une dernière fois et lui avoir baisé les mains longuement en les mouillant de ses larmes brûlantes, elle se releva:
--J'ai tout dit. À toi maintenant de prononcer. Jamais nous n'avons traversé une crise plus grave. C'est notre vie ou notre mort que tu vas choisir. Tu dis oui et je me jette dans tes bras pour y rester à jamais, n'ayant d'autre souci que de me consacrer à toi tout entière et de te rendre heureux en t'aimant, en t'adorant comme jamais homme n'a été adoré. Tu dis non, et je m'éloigne pour ne te revoir jamais, car mon amour ne résisterait pas au mépris que tu me témoignerais en me refusant une juste satisfaction qui te coûtera si peu. Réduite aux termes dans laquelle je la pose, la question que tu as à trancher en ce moment consiste simplement à savoir si tu m'aimes ou si tu ne m'aimes pas. Tu m'aimes, je reste; tu ne m'aimes plus, je pars. C'est donc là le mot, le seul que tu as à dire: je t'aime. Tes lèvres l'ont prononcé bien souvent, le diront-elles encore, ou ne le diront-elles point?
Parlant ainsi, elle avait fièvreusement remis son chapeau et son manteau, puis, à chaque mot, elle avait avancé peu à peu vers la porte qu'elle touchait.
Léon l'avait suivie.
Elle posa la main sur le bouton de la serrure, puis elle plongea ses yeux dans ceux de son amant.
Ils restèrent ainsi longtemps; enfin il ouvrit les bras, et elle s'abattit sur sa poitrine.
Qu'avait-elle à demander de plus?--Il l'avait retenue.
XXVII
Elle n'était pas femme à s'endormir dans le succès et à attendre patiemment que Léon fût disposé à réaliser l'engagement tacite qu'elle avait eu tant de peine à lui arracher.
Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur cet engagement.
D'autre part il y avait à craindre que ses parents n'intervinssent auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes d'Amérique, soit en faisant agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à changer sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on pût avoir pleine confiance en elle.
Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre une minute et de faire célébrer aussi promptement que possible le mariage religieux.
Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que l'acte de naissance et l'acte de baptême étaient les seules pièces qu'on exigeait; cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les délais entre la demande et la célébration étaient insignifiants? Elle voulait mieux que des on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui fallait.
Le lendemain matin, alors que Léon était encore au lit, elle sortit «pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et elle revenait».
Ce fut en effet à l'église catholique la plus rapprochée qu'elle se fit conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à la sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre qui fût Français ou qui entendît le français. À ces mots, un prêtre qui arrangeait des surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent étranger très-prononcé qu'il était à sa disposition.
Il se préparait à entrer dans l'église, croyant qu'il s'agissait d'une confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui raconta l'histoire qu'elle avait préparée.
Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et ils étaient pressés de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir leur union par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs délais; car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils seraient obligés de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du mariage, ce qui serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: elle désirait donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; elle était disposée à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus à faire à la chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné au service qu'on lui aurait rendu.
L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât avant leur départ pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses espérances, car le prêtre consentit à les marier à l'instant même, s'ils avaient les pièces exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le prêtre l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le prêtre, après l'avoir patiemment écoutée, lui répéta ce qu'il lui avait déjà dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; mais le prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. Elle pouvait donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; ce jour même, le lendemain, et après s'être l'un et l'autre confessés, ils seraient mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, on leur en fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.
Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle eût cru qu'on se moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment sérieuses; il ne lui restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle allait revenir bientôt avec son fiancé.
Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un bijoutier et elle acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage.
Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta à la chambre de Léon; il était en train de s'habiller.
--Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.
--Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus à mon aise.
--Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.
--Nous marier! s'écria-t-il en riant.
Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils étaient attendus; elle avait promis de revenir avant une demi-heure.
Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire, simple et sévère.
--Eh bien? dit-elle.
--Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut rien.
--Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu reviens sur ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison précisément pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; s'il ne l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu aujourd'hui quand tu l'as accepté hier?
Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y avait trop de choses à répondre.
La cérémonie fut bâclée en peu de temps; ils signèrent sur un registre, un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre qui avait célébré la messe signa à son tour;--ils étaient mariés.
Dans un rêve, les événements n'auraient pas marché plus vite.
Était-ce possible?
Précisément parce que la validité d'un mariage conclu dans ces conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut faire quelque chose de positif et de solide pour Hortense.
Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il lui indiqua.
--Où allons-nous? demanda-t-elle.
--Tu vas le voir.
Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et là, tout aussi promptement qu'à l'église Léon conclut une assurance en vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à madame Hortense Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son décès la somme de cinquante mille dollars.
Quand Léon eut payé la première prime, il montra son portefeuille à Hortense, il ne lui restait que quelques billets.
--Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement.
Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait été ouvert avait été presque aussitôt supprimé.
--Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons, et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout à fait à sec, nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en Suisse ou en Italie.
Trois jours après le départ de Léon et de Cara, madame Haupois-Daguillon débarquait à New-York et descendait à l'hôtel que son fils venait de quitter.
Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le sauver, mais elle arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, pour l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à courir après lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à cette femme?
Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas complétement inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et intelligent avec qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour l'Europe, que Léon s'était marié à l'église Saint-François devant l'abbé O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.
Marié! Lui, son fils!
Marié avec cette femme, une fille!
Léon et Cara employèrent trois mois à visiter la région des grands lacs et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage de noces; jamais on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait des heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; quant à la femme, elle était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, l'enchantait.
Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, et ce fut seulement après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que celle du Canada, qu'il rentrèrent à Paris.
Une surprise,--cruelle pour Cara,--les y attendait; le concierge de la rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers timbrés.
De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et madame Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité d'un prétendu mariage conclu par leur fils, Léon Haupois-Daguillon, avec une demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église de Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel mariage n'avait été précédé d'aucune publication, et avait été fait sans le consentement des père et mère du marié; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux demandeurs de ne pas laisser écouler le délai prévu par l'article 183 du même Code pour porter leur action en nullité devant la justice.
Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il était inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans de semblables conditions: une seule chose était possible, c'était d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après les délais légaux et les formalités en usage, de précéder à un nouveau mariage.
--Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.
Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame ressemblait d'une façon frappante à sa mère: même tournure, même taille, même démarche, c'était à croire que c'était elle.
Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt présentée à son esprit qu'il la chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision intérieure qu'il voyait; sa mère n'était pas en deuil.
De qui serait-elle en deuil?
Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le passage à cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la tête du côté de Léon.
C'était-elle! le doute n'était pas possible, c'était bien elle; mais alors que signifiait ce deuil?
Instinctivement et sans réfléchir il traversa le boulevard en courant.
Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les premières marches de l'escalier.
--Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée.
Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle recula.
--En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?
Elle le regarda un moment.
--De mon fils, dit-elle.
Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant écrasé, suffoqué.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
TROISIÈME PARTIE
I
Le théâtre de l'Opéra annonçait _Hamlet_, pour les débuts de mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie.
C'était la première fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les journaux de théâtres, était celui d'une jeune chanteuse, Française d'origine, mais dont la réputation s'était faite en Italie à la Scala, à la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé des succès qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose à faire que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et toute réputation qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas pour lui.
Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, l'annonce de ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans le public: aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas celle d'une représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait un service et surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur soirée ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil d'orchestre était vide.
Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils: il n'y avait pas de première représentation ce soir-là, et, ne sachant que faire, il était venu à l'Opéra plutôt pour ne pas se coucher trop tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes qui, par le bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.
Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se mit à examiner la salle, allant de loge en loge.
Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos à la scène lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur le théâtre: une voix qu'il avait déjà entendue venait de réciter les premiers mots du rôle d'Ophélie:
Hélas! votre âme, en proie A d'éternels regrets, condamne votre joie! Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux!
Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait déjà entendue; celle qui chantait, il l'avait déjà vue aussi!
Madeleine!
Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de la rampe change les traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir.
Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait être en ce moment le jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait son esprit.
Cependant la ressemblance était véritablement merveilleuse: c'était elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa figure douce et pensive.
Mais n'était-ce point Ophélie qui précisément ressemblait à Madeleine? quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de Madeleine n'était-il pas celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique?
Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement à Hamlet, mais encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le public, indifférent pour elle, avait été gagné et charmé.
Byasson avait été trop occupé à regarder mademoiselle Harol pour avoir pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la voix était belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait entendue, était loin d'avoir cette étendue et cette sûreté.
Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de trois ans, cette voix avait pu se développer par le travail.
Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu travailler?
On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après avoir quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que Madeleine avait été: cela expliquait que les recherches entreprises à Paris et à Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.
C'était donc la passion du théâtre qui l'avait fait abandonner la maison de sans oncle.
Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon n'eussent permis à leur nièce de se faire comédienne: en se sauvant, elle avait obéi à une irrésistible vocation.
Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection très-vive et très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était pas trompé dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.
C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des officiers qu'il réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa place sans troubler ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût.
Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, après avoir fait quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui venait de traverser son esprit.
Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle fût toujours Madeleine, la Madeleine d'autrefois.
Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était devenue l'honnête et pure jeune fille après trois années de vie théâtrale, seule, sans affection, sans appui autour d'elle?
Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche auprès d'elle, il importait donc de savoir quelle femme il trouverait.
Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la salle et chercher quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui pût lui donner ces renseignements.
Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un jeune musicien qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait être en situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui.
--Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous notre nouvelle chanteuse?
--Charmante.
--C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il dépasse ce que je j'avais espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. Voici une jeune femme qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir; croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec cette rapidité, si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.
--Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de son jeune ami et en l'accaparant.
--Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. Elle est élève de Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais formé une femme de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle a débuté avec assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle a pour cornac un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien l'être le plus insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec lui.
Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.
--Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga, l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu la moindre médisance sur son compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à dire, car sa vie a été passée au crible, soyez-en sûr. Mais rentrons, le deuxième acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je vous recommande son air: «Adieu, ayez foi!»
Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot «Orléans»; se tenant bien, élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne pouvait être qu'elle; Orléans ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les recherches; il n'était pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol.
Ah! la chère et charmante fille! elle était restée la Madeleine d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des mains de Cara.
Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter l'air d'Ophélie; mais les applaudissements lui apprirent comment il avait été chanté; c'était un triomphe.
À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à l'envie d'aller voir Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que Madeleine; sans doute le moment n'était guère favorable à une visite, et la pauvre petite devait être toute à l'émotion de son début, mais il ne lui dirait qu'un mot.
La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la porter sans retard.
Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, gras, souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où était M. Byasson.
Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire près de Madeleine.
--_Z'est_ donc vous qui désirez voir la signora, dit le petit homme, _z'est oune_ impossibilité en ce moment, nous n'avons pas _oune minoute_. Vous _comprénez_, pas _oune minoute_. Désolation; _zé souis zargé dé_ vous _lé_ dire _dé_ la part _dé_ la signora, _ma_ demain elle vous _récévra_ avec satisfaction, _roue_ Châteaudun _noumero quarante-huit_, si vous _lé_ voulez bien. _Escousez, ze souis_ obligé _dé_ vous _qouitter_; vous savez _lé_ jour _d'oun débout_, pas _oune minoute_ à soi.
C'était-là assurément le vieux sapajou nommé Sciazziga dont on avait parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.
Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait _débouté_ lui-même, il n'aurait certes pas été plus affairé, plus ému; mais, en réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine débutait?
II
Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux qui tous étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant succès obtenu la veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le rôle d'Ophélie, Byasson se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.
Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon était déjà au travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver, parcourait les journaux du matin.
--J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, en leur serrant la main joyeusement.
--Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne nouvelle, et j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la communiquer. L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous apprendre hier soir qu'il avait la certitude que Léon était trompé. Il paraît que cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après s'être imposé la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le carême était trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va une fois par semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice pour Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon que c'est à peine si elle prend des précautions pour lui cacher cette double intrigue.
--De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre homme?
--De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves matérielles de ce qu'il a découvert, mais il espère les avoir bientôt, et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces preuves sous les yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il connaîtra cette femme et comprendra comment il a été abusé, entraîné, comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas à se réunir à nous pour demander à la cour la confirmation du jugement qui déclare nul son prétendu mariage; de même il se réunira à nous encore pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était le seul bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, cela était fatal, il n'y avait qu'à attendre ce jour.
--Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas à son ruisseau, répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que vous m'apprenez ne me surprend pas.
--Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas vous causer la même satisfaction qu'à nous.
--C'est que je ne puis pas partager vos espérances.
--Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit M. Haupois avec humeur.
--Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop optimiste.
--Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame Haupois-Daguillon.
--Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je rappelle que j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne vouliez pas l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne me trompe pas encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, on ne les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis disposé à croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les accusations de façon à abuser Léon, la seule chose importante pour elle. Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles convainquissent Léon, qui est trop complétement aveuglé pour voir clair en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se réunisse à vous pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus que celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre lui, comme le tribunal de première instance l'a prononcée. Mais, pour le mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la cour de Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même ne la demande pas, et, s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous l'obteniez. Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats que vous espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles seraient éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses sommations respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains de Cara; n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et qu'un mois après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, et légitimement.
Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colère; pour madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson.
Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole.
--Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez pitié de nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous annoncer; qu'est-ce? je vous en prie, parlez.
--Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule que Léon peut être arraché des mains de Cara, une femme seule sera assez forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence salutaire détruira l'influence néfaste.
--Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé cette coquine.
--Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demandé à l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue séparation, sans avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si elle vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour où Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra; j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de Léon, quand il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour se consoler, mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle qu'il aimait toujours.
M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement.
--Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.
Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à cette question, et c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté sur l'influence décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que Léon éprouvait pour sa cousine.
Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût été maladroit de vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la difficulté.
--Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au départ de Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née artiste, elle voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté votre maison; c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier à l'Opéra avec un succès que les journaux sont unanimes ce matin à constater: une grande artiste nous est née.
--Comédienne!
--Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous répondrai que Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de Cara: chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à une femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant Ophélie avec le succès que je viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a été d'aller à elle pour lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me suis arrêté en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine était toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle que je la pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si vous étiez disposés à accepter son concours et à le payer du prix qu'il mérite au cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, prendre l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; puis-je loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez à rien de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister dans la voie où Cara le pousse?
--Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment suffoqué.
Une fois encore la mère coupa la parole au père, la femme au mari:
--Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon les sentiments que vous croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore?
--Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner à un sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; enfin je crois que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu rester honnête comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été gardée par ce sentiment. Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce sentiment n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec Cara par un mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclésiastiques ne pourront rompre. La question présentement se réduit à ceci: Qui préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Décidez. Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous ai déjà dit. Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez merveille que si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez son mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est résultée pour moi la conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres roses aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême facilité, et de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un autre côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait. Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt de votre fils et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.
--Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.
Mais madame Haupois intervint de nouveau.
--Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi je suis accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui nous aura rendu notre fils..., si elle est digne de lui.
III
Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame Haupois-Daguillon, c'était un point capital d'avoir obtenu qu'ils accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur fils; il s'était attendu à des luttes; et celle qu'il avait dû soutenir avait été beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idée lui était venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer à Cara.
Cependant, pour avoir réussi de ce côté, tout n'était pas dit: maintenant il fallait voir ce que Madeleine répondrait; accepterait-elle le rôle qu'il lui destinait? Aimait-elle Léon? Voudrait-elle pour mari d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle à abandonner le théâtre?
Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se rendait de la rue Royale à la rue de Châteaudun, et il était obligé de reconnaître qu'elles étaient graves, très-graves.
Au _nouméro qouarante-houit_, comme disait Sciazziga, le concierge à qui il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui répondit de monter au troisième étage; là, une femme de chambre à l'air discret et honnête lui ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon très-convenable, qui n'avait que le défaut d'être beaucoup trop encombré; en le meublant, Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gérer sa maison de commerce, avait profité de cette occasion pour vendre très-cher à son élève une quantité de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin.
Byasson n'eut pas longtemps à attendre: presque aussitôt Madeleine parut et vint à lui les deux mains tendues:
--Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma réponse?
--Ce serait moi, ma chère enfant, qui devrait vous demander si vous me pardonnez ma visite.
--J'étais si émue que je n'ai pu ajouter à cette émotion celle que votre visite m'aurait donnée; j'avais besoin de calme, il me fallait aller jusqu'au bout sans défaillance, et j'avais peur de moi; c'est chose si terrible de paraître devant ce public indifférent qui, en quelques minutes, peut vous condamner à une mort honteuse; mais ne parlons pas de cela.
--Votre triomphe a été splendide.
--J'ai été heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon oncle, comment se porte ma tante?
--Ils vont bien, quoique depuis votre départ ils aient été cruellement éprouvés; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fièrement les Champs-Élysées, et votre tante n'a plus son activité d'autrefois; mais vous ne me demandez pas de nouvelles de Léon?
Parlant ainsi, il l'avait regardée en face; il vit qu'elle pâlissait.
--J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.
--Ah! vous savez?
--Je sais ce que les journaux ont rapporté de ce procès, qui, je le comprends, a dû causer de terribles chagrins à mon oncle et à ma tante. Et lui ... je veux dire Léon, comment a-t-il supporté cette crise?
--Nous n'avons pas vu Léon depuis longtemps; il a rompu toutes relations avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.
--Ah! pauvre Léon!
--Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.
--Il est malheureux?
--Très-malheureux, le plus malheureux homme du monde.
--Mon Dieu!
De nouveau il la regarda, elle paraissait profondément émue et troublée, et cependant elle n'était plus une enfant qui s'abandonne sans résistance à ses impressions; de grands changements s'était faits en elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberté et de l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermeté, son geste de l'ampleur, la jeune fille était devenue une jeune femme.
--Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être sincère avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous l'influence d'une femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a été promptement dominé, sa volonté a été annihilée, et si complétement, que dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. Comment cette folie a-t-elle été provoquée? c'est là le point intéressant, et je vous demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous accorderiez à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami dévoué, qui a toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son coeur.
Sans répondre, elle lui serra la main dans une étreinte émue.
--C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore de vous, c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. Le sujet est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. Léon n'a pas pu vous voir sans vous aimer....
--Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la tête.
--Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre indulgence; laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Léon est revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à son père et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous prendre pour femme. M. et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement à ce mariage, par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, pour eux, à cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoyé Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a voulu vous faire épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la maison de votre oncle, entraînée par votre vocation pour le théâtre, et dominée plus encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ... qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors l'état de votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement désespéré. Il vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à Saint-Aubin, et, de retour à Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les mots mêmes dont il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés: «Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle auprès de laquelle j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, que j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la folie et la honte. Je vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je vous ai dit que ses parents avaient demandé la nullité de ce mariage, laquelle a été prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, affolé, a fait faire des sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, si d'ici là rien ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage cette fois indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le sauver?
--Moi!
--Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents réduits au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus misérable créature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le répète, il vous aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement à devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont pas voulu de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a refusé ce mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement humilié; ils ont pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui c'est en leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre mari? Je vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le répéter, c'est son honneur qui est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.
Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne balbutia que quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il reprit:
--Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant de me répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux justifiées que les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; ce n'est pas le oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et pour le moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, sachant à l'avance le danger qu'il court et comment il peut être sauvé, puis ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon enfant.
--Mais je ne suis pas libre.
Ce mot abattit instantanément toutes les combinaisons de Byasson.
--Votre coeur ... dit-il.
--Ce n'est pas de mon coeur que je parle, répondit-elle avec un sourire désolé, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf années encore, est à celui qui a payé mon éducation musicale.
Byasson respira.
--Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce souci; ce contrat qui vous lie à votre entrepreneur se déliera avec de l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par l'argent.
--Mais j'appartiens au théâtre. Si lorsque j'ai embrassé cette carrière je n'étais pas poussée par une irrésistible vocation, cette vocation est venue, je suis une artiste, j'aime mon art.
--Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens pas vous éblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-là seul et non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Léon, ce n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitié de lui, ma chère fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont seule vous êtes capable; sauvez-le.
Madeleine resta pendant quelques minutes sans répondre, suivant sa pensée intérieure, le coeur serré, ne respirant pas; tout à coup elle se leva et passa dans la pièce d'où elle était sortie quand Byasson avait été introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle reparut, elle avait un chapeau sur la tête et un manteau sur les épaules.
--Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.
IV
Byasson offrit son bras à Madeleine, et ils se dirigèrent vers la rue Royale; tout en marchent, il l'interrogea sur ses études, sur ses débuts, sur sa vie de théâtre, et elle lui raconta combien les commencements de cette existence si nouvelle pour elle lui avaient été durs; elle lui fit aussi le récit de ses visites à Maraval et à Lozès.
--J'ai eu bien des défaillances; j'ai eu aussi bien des dégoûts, dont le plus amer s'est trouvé dans l'existence en commun, une existence étroite, intime avec ceux à qui j'appartiens présentement, M. et madame Sciazziga. Au fond, ce ne sont point de méchantes gens, mais nos goûts, nos idées ne sont pas les mêmes, nous n'avons pas été élevés de la même façon, nous n'envisageons pas les choses au même point de vue. Depuis trois ans madame Sciazziga ne m'avait pas quittée d'une minute, je suis un capital pour eux et ils me gardent avec des précautions dont ils ne soupçonnent même pas l'inconvenance révoltante. C'est seulement lorsqu'il a été question de venir à Paris que j'ai stipulé une certaine liberté: pouvais-je consentir à paraître devant les personnes qui ont connu mon père ou qui connaissent ma famille, avec madame Sciazziga à mes côtés comme une duègne du théâtre espagnol? C'est la peur que je ne consente pas à venir à Paris, qui a arraché cette concession à Sciazziga. Aussi, depuis mon arrivée, le mari et la femme vivent-ils dans des transes continuelles; et, tout à l'heure, quand nous sommes sortis, si vous les aviez connus, vous auriez vu le mari et la femme nous observant; je ne suis pas bien certaine que le mari ou la femme ne nous suive pas. Si j'allais me marier? Si j'allais quitter le théâtre? C'est là leur grande crainte. Quand Sciazziga m'a fait signer l'engagement qui me lie à lui, il a stipulé un dédit de 200,000 francs au cas où je quitterais le théâtre avant l'expiration de cet engagement. À ce moment 200,000 francs c'était une grosse somme; mais maintenant je vaux mieux que cela, et je leur gagnerai plus de 200,000 francs en continuant de partager mes appointements avec eux.
Ils arrivaient devant la porte de la maison Haupois-Daguillon.
En montant l'escalier, Byasson sentit le bras de Madeleine trembler sous le sien.
Il s'arrêta, et se penchant vers elle en parlant à mi-voix:
--N'oubliez pas, chère enfant, que dans cette maison désolée vous allez remplir le rôle de la Providence.
La première personne qu'ils trouvèrent en entrant dans les magasins fut Saffroy, qui, lorsqu'il aperçut Madeleine au bras de Byasson, resta immobile comme s'il était pétrifié.
En ces derniers temps, sa situation dans la maison avait pris une importance de plus en plus prépondérante; les chagrins, les préoccupations, les voyages avaient paralysé M. et madame Haupois-Daguillon, et chaque fois qu'ils avaient dû abandonner une part de leur autorité, c'était Saffroy qui s'en était emparé pour ne plus la céder. Il voyait le jour proche où il prendrait en main la direction entière de la maison. Léon marié par un vrai mariage avec Cara, M. et madame Haupois-Daguillon accablés, ne pourraient pas rester à Paris; ils se retireraient sans aucun doute dans le calme de la campagne, à Noiseau; alors qui hériterait de cette maison si ce n'est lui? Qui se dévouerait si ce n'est lui? Que venait faire Madeleine? Que voulait-elle? Qu'avait-il à craindre d'elle?
Ces questions s'étaient à peine présentées à son esprit que Madeleine, ayant passé devant lui avec une courte inclination de tête, était entrée dans le bureau de M. et de madame Haupois-Daguillon.
--Voici mademoiselle Madeleine, dit Byasson, je lui ai fait part de vos désirs, et elle a voulu vous apporter elle-même sa réponse à vos propositions.
Puis, pendant que Madeleine embrassait son oncle et sa tante,--celle-ci la serrant avec effusion dans ses bras,--Byasson sortit en ayant soin de bien refermer la porte.
Après le premier moment donné aux embrassements, il y eut un temps d'embarras pour tous, qui, bien que court en réalité, leur parut long et pénible: ils ne disaient rien; ils évitaient même de se regarder.
Ce fut M. Haupois qui rompit ce silence: il s'appuya le dos à la cheminée, et, mettant sa main dans son gilet comme s'il voulait prononcer un discours, il se tourna à demi vers Madeleine:
--Ma chère enfant, dit-il, je n'ai pas à revenir sur les propositions que notre ami Byasson a bien voulu te porter en notre nom: nous souhaitons que tu deviennes notre fille en acceptant de prendre Léon pour ton mari. Ceci bien entendu, je dois t'expliquer pourquoi nous n'avons pas cru devoir accueillir cette idée de mariage lorsque Léon nous en a parlé pour la première fois. D'abord il faut que tu saches qu'à ce moment Léon ne nous a pas dit qu'il éprouvait pour toi une passion toute-puissante, il n'a alors parlé que d'un sentiment de vive tendresse, d'estime, de sympathie, d'affection, et c'est seulement après ton départ qu'il nous a avoué cet amour. Cette explication préalable était indispensable, car elle te fait comprendre notre réponse. En principe, nous voulions pour notre fils une femme qui lui apportât une fortune égale à la sienne. Tu n'avais pas cette fortune, il s'en fallait de beaucoup, il s'en fallait de tout. Nous ne pouvions donc consentir à un mariage entre ton cousin et toi. Ce manque de fortune était le seul reproche que nous eussions à t'adresser, mais, avec nos idées, il était décisif. Et il l'était d'autant plus que nous ne savions pas, je viens de te le dire, quelle était la nature du sentiment que Léon éprouvait pour toi; nous croyions à une simple inclination, à une affection entre cousins; c'était un amour, un amour réel, profond. Aujourd'hui, ma chère Madeleine, les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient alors, et ce que nous demandons à celle que nous choisissons pour bru, c'est qu'elle nous ramène notre fils, c'est qu'elle nous le rende, c'est qu'elle le sauve, lui et son honneur. Cela dit, je dois ajouter que nous ne renonçons pas entièrement à nos idées de fortune pour Léon. Nous les modifions, voilà tout.
Jusqu'à ce moment, M. Haupois avait parlé avec une certaine gêne; mais, arrivé à ce point de son discours, car c'était bien un discours, il reprit toute son aisance. Évidemment il se sentait sûr de lui, et maintenant il avait confiance dans sa parole:
--Ce que nous voulons, c'est que Léon soit dans une belle position; il a été élevé pour cette position, il doit l'occuper, et puisque sa femme ne peut pas lui donner la dot sur laquelle nous comptions, c'est à nous de fournir ce qu'elle n'apporte pas. Tu es notre nièce, il est tout naturel que nous te dotions. Nous donnerons donc une part de notre maison de commerce à notre fils le jour de son mariage, et à toi notre nièce et sa femme, nous donnerons un million.
C'est un gros chiffre qu'un million, mais dans la bouche de M. Haupois il devenait beaucoup plus gros et beaucoup plus prestigieux encore que dans la réalité. Un million de dot!
Il trouva habile de rester sur l'effet que ce mot avait dû produire.
--Je suis obligé de sortir pour quelques instants, dit-il, je te laisse avec ta tante, j'espère te retrouver.
Ce ne fut point la langue des affaires que madame Haupois-Daguillon fit entendre à Madeleine; elle ne chercha point à l'éblouir en faisant miroiter des millions devant ses yeux; elle ne lui parla que d'affection, que de tendresse, que de famille.
Et ce que Byasson avait dit elle le répéta, mais en mère qui cherche à sauver son fils.
Madeleine fut beaucoup plus sensible à ce langage qu'elle ne l'avait été à celui de son oncle, qui plus d'une fois l'avait blessée.
Ce fameux million qu'on lui offrait, elle avait la conscience de pouvoir le gagner. Si elle acceptait de devenir la femme de Léon, ce ne serait point pour un million, ni pour deux, ni pour dix, ce serait par amour ... si, comme on le lui disait, il l'aimait encore; ce serait par un sentiment de dévouement.
Sa tante, en s'adressant à ce sentiment, produisit donc sur elle un tout autre effet que le million.
L'émotion de la mère, sa tendresse, ses angoisses passèrent en elle, et quand elle vit sa tante, naguère si haute et si fière, se mettre à ses genoux pour la prier, pour la supplier de sauver Léon, elle la releva en la serrant dans ses bras:
--Je verrai Léon, dit-elle.
--Mais il t'aime, chère enfant, il n'a jamais cessé de t'aimer, c'est pour t'oublier qu'il s'est jeté dans les bras de cette femme.
--Qui sait si elle n'a pas réussi? avant que je vous réponde, permettez-moi donc de m'entretenir avec Léon, et soyez certaine que si je trouve dans son coeur le sentiment dont vous parlez, auquel vous voulez croire....
--Auquel nous croyons tous.
--Soyez certaine que je ne penserai qu'à ce sentiment. Je n'ai pas le droit, chère tante, de me montrer bien rigoureuse, bien exigeante. Moi aussi j'ai besoin d'indulgence. Moi aussi j'ai à me faire pardonner.
Sa tante la regarda avec une anxieuse curiosité:
--Et quoi donc? demanda-t-elle.
--Ma profession. Ce n'est plus Madeleine Haupois que vous donnez pour femme à votre fils, c'est Madeleine Harol. Je suis comédienne, et, quoique ma conscience me permette de me tenir la tête haute partout et devant tous, il n'en est pas moins vrai qu'aux yeux du monde il y a une tache sur mon front.
À ce moment, M. Haupois rentra dans le bureau.
--Nous avons causé; Madeleine est la meilleure des filles, la plus tendre, la plus généreuse, nous nous entendrons.
Madeleine remarqua que son oncle avait fait toilette, et elle se rappela que pour lui c'était l'heure de sa promenade habituelle.
--Est-ce que vous voulez bien que je vous accompagne aux Champs-Élysées? dit-elle.
V
Comment faire savoir à Léon que Madeleine était à Paris?
Ce fut la question qu'on agita.
Comme on avait rompu toutes relations avec lui, on ne pouvait pas lui écrire; d'ailleurs, se décidât-on à employer ce moyen, il était à peu près certain que Cara recevait elle-même toutes les lettres qu'on adressait à Léon, et qu'elle ne les lui remettait qu'après un examen préalable; elle garderait donc celle où l'on parlerait de Madeleine.
Byasson fut d'avis que le mieux était de procéder ouvertement, publiquement: tous les journaux s'occupaient de Madeleine; il raconterait à un journaliste l'histoire vraie de celle-ci, c'est-à-dire l'histoire de son origine et de sa vocation, et le surlendemain dans tous les journaux de Paris on lirait cette histoire, arrangée avec la seule préoccupation de cacher plus ou moins habilement la source où on l'avait puisée.
Si Cara exerçait son contrôle sur les lettres, elle ne pouvait pas se défier des journaux. Léon serait donc sûrement informé de la présence de Madeleine à Paris; il est vrai que le public apprendrait aussi que mademoiselle Harol n'était autre que mademoiselle Madeleine Haupois, fille d'un ancien magistrat, et nièce de M. Haupois-Daguillon, le célèbre orfèvre de la rue Royale; mais c'était là un secret qui devait éclater tôt ou tard, et mieux valait le révéler utilement que de laisser cette révélation au hasard, qui n'en tirerait pas profit.
Les choses s'arrangèrent ainsi, et grande fut la surprise de Léon lorsqu'en parcourant son journal d'un oeil distrait il fut frappé par son nom. En ces derniers temps, il avait eu le désagrément de voir son nom assez souvent imprimé dans les journaux, pour le reconnaître à première vue, même lorsqu'il était noyé au milieu d'un article. Cette fois ce n'était pas à la rubrique des tribunaux que ce nom se montrait, c'était à celle des théâtres.
Madeleine à Paris! Madeleine était cette chanteuse qui venait de débuter à l'Opéra avec un succès que tous les journaux célébraient!
Justement Cara était absente; il n'eut point d'explication à donner, point de prétexte à inventer, il courut à l'Opéra et de l'Opéra rue Châteaudun.
--Qui dois-je annoncer? demanda la femme de chambre, lorsqu'il se présenta.
Il dit son nom; et ce fut en marchant fiévreusement en long et en large, les mains contractées, les lèvres frémissantes, qu'il attendit dans le salon où on l'avait fait entrer, ne voyant rien, ne remarquant rien de ce qui l'entourait.
Une porte s'ouvrit:--c'était elle.
Il s'avança les bras ouverts.
Elle s'arrêta.
De part et d'autre, il y eut un moment d'embarras et d'hésitation.
Elle lui tendit la main.
Il ne la prit point, mais il ouvrit les bras.
Autrefois ils ne se donnaient pas la main, ils s'embrassaient: c'était donc avec les sentiments d'autrefois, c'est-à-dire ceux de l'affection familiale, qu'il l'abordait.
Elle l'embrassa comme lui-même l'embrassait.
--Chère Madeleine, dit-il en s'asseyant près d'elle, te voilà, te voilà donc enfin!
Sa voix était haletante, saccadée, ses mains tremblaient, évidemment il était sous l'influence d'une émotion profonde.
Il la regarda longuement; puis avec un sourire:
--Tu as embelli, dit-il, oui certainement tu as embelli; comme tes yeux ont de l'éclat sans avoir rien perdu de leur douceur, comme ta physionomie a pris de la noblesse! Et c'est toi, mademoiselle Harol?
--Mais oui.
Elle-même était profondément troublée, cette émotion l'avait gagnée; elle voulut réagir et ne pas s'abandonner:
--Tu crois donc, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton enjoué, qu'une comédienne ne peut pas avoir de la noblesse et que ses yeux ne peuvent pas être doux?
--En lisant un journal ce matin, je n'ai rien cru, rien imaginé, j'ai été bouleversé, et dans mon trouble de joie je suis parti pour venir