Part 7
Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à mettre en usage.--Un Livre doit être habillé avec toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à la toilette d'une femme.
La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille, de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre ses ébats.--N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de toile verte, rouge ou grise pour ce _Faublas_, pour ce _Pied de Fanchette_ ou pour ces _Contes_ grivois du charmant de _Caylus_; Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure _à la fanfare_ ou _à la rose_, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et trouvez.--Pour nous--qu'on excuse notre extravagance, si extravagance il y a,--lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui disons impérieusement: «Voici un _cartonnage Pompadour_ de notre invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées; dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est commandé et ne répliquez pas.
Ce _Cartonnage Pompadour_, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux et d'une couleur locale qui charme.--Quel plaisir de lire, sous ce costume, _Crébillon le fils_, de _La Morlière_ ou de _Cahusac_! Ce n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en réjouir.--Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous apprendre qu'il a placé dans le _Sopha_, un sachet à la Sénéchale, et un autre de poudre d'Iris, dans les _Bijoux indiscrets_, nous le jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions: Bravo.
Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa Bibliothèque: _Trésor des Remèdes de l'âme_; Jules Janin, modifiant les termes, mit sur la porte de la sienne: _Pharmacie de l'âme_.--Si nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison pour l'antidote, le _Marquis de Sade_ pour l'_Internelle Consolation_; le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée, environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin _Borgiaque_ qu'il enferme.--L'_Internelle Consolation_, au contraire, dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de suite aux yeux: «_Venite ad me afflicti mærore_». C'est encore un point à observer dans la reliure des Livres.
Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent voir.
La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps, des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien ne se heurte; toutes ces _babioles_, d'un goût si délicat et d'un prix si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou les parchemins antiques.
Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou séparément;--dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins, introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons, ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant, une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement les papiers _peigne_ ou unis, les toiles, les basanes, et tous les autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.
Voyez entre autres la _Guerre du Nizam_, de _Méry_, recouverte des dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez _Salambô_ enfermé dans un cuir byzantin, et encore les _Caprices en zigzags_, de Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos chagriné à titre d'or? Pour _Mérimée_, pour de _Nerval_, pour _Barbey-d'Aurévilly_, pour _Edgard Poë_ ou _Baudelaire_, c'est bien là ce qu'il faut.--Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces, des mosaïques, des signets et des gardes,--quelque chose dans cette manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées, gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au milieu.--Date et lieu de publication à froid au bas du dos.»
Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de demi-reliure;--qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de n'avoir pas prêché dans le désert.--Ainsi soit-il!
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RESTIF DE LA BRETONNE
ET SES BIBLIOGRAPHES
L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver; glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, quel sera son sort demain?
Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.
Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé.
[4] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.
Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes, où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans la plus profonde insouciance.
Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes infortunés.
L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de nouveau leur grande morale si variée.
Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: _ad posteros_ et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du passé.--Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix aujourd'hui.
Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce fécond littérateur[5].
[5] Quérard dans _La France littéraire_, Didot, 1835; M. Eusèbe Girault, dans _La Revue des Romans_ (2 vol. in-8º, 1839, tome II, pag. 199-204), et Pierre Leroux dans les _Lettres sur le fouriérisme_ (_Revue sociale_ de Pierre Leroux, mars 1850) avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la Bretonne.
Dans les numéros du _Constitutionnel_ des 17, 18 et 19 août 1849, le spirituel auteur _de M. de Cupidon_ consacra à Restif de longs articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il publia cinq ans plus tard[6].
[6] _Restif de la Bretonne_, sa vie et ses amours, etc., par _Charles Monselet_, avec un beau portrait gravé par Nargeot. Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.
Dans l'intervalle, en 1850, la _Revue des Deux-Mondes_ fit paraître une analyse de _M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé_[7].
[7] _Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle._--_Les Confidences de Nicolas._ (Restif de la Bretonne) par Gérard de Nerval, nos du 15 août, 1 et 5 septembre 1850.--_M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé_, fait partie des _Illuminés ou les Précurseurs du socialisme_, Récits et portraits, par Gérard de Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.
Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif, ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier mis en roman par un rare poëte.
Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes, mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à rechercher les _Restif_, on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer dans les plus fières bibliothèques.
L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de Rivarol: _L'imprimerie est l'artillerie de la pensée_; les formats même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète, tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée un moment ternie du père du _Pornographe_.
Ce fut bien vite une _Restifomanie_ parmi les collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les conditions suivantes:
«ŒUVRES DE NICOLAS-EDME RESTIF DE LA BRETONNE. Deux cent douze parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8, et in-fol.--maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et encollé.--Prix; VINGT MILLE FRANCS.»
20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8]
[8] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède aussi au grand complet et dans un très bel état, les œuvres de son grand parent.
L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE _de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne_. Cet ouvrage colossal, outre _la description raisonnée des collections originales, des réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations_, contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus curieuses et les mieux étudiées.
Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur l'écrivain du _Paysan perverti_.
M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une réimpression _d'un choix des Contemporaines_, fit une notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et l'érudition.
Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les bibliophiles et les érudits.
L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que oui.--Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux ouvrages de la collection, dans les _Nuits de Paris_, dans _Les Parisiennes_, dans _Les Françaises_, dans _Le Palais Royal_, dans les _Années des Dames Nationales_, dans _Les Posthumes_, dans les _Idées Singulières_ et _Les Veillées du Marais_, on arriverait certainement à prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne, dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la lecture aujourd'hui.
Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus, ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour que nous lui consacrions ces quelques lignes.
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LE CABINET
D'UN EROTO-BIBLIOMANE
Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
SÉNÈQUE.
Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion que l'on voit aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves, pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question», disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher cependant;--je repasserai bientôt.»
Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à part.
Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais sujet qui pourrait être son propre grand-père._»
A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles: «L'avez-vous?--Non, répondait-on;--Pensez-y, n'est-ce pas», reprenait-il avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent, l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà disparaissait au loin. C'était une vision.
J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir assisté.--De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les déesses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont ses poches étaient toujours pleines.
Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à souhait.
II
Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de Baudoin, j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans, lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse, je vis, dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu s'inquiéter de ma présence.--Je ne me demandai pas comment il était venu là, sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que l'occasion, me frôlant de son unique cheveu, je devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner; aussi, toussant légèrement pour éveiller son attention et mieux affermir ma voix:
--Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande, murmurai-je, afin d'engager la conversation.
--Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son laisser-aller de tête et de bottine.
--Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent et font passer un chaud frisson du cœur aux jambes.
--Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à lui-même;...cependant Gungl's.
--Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_ est une œuvre toute d'harmonie.
--Toute d'harmonie; oui, toute d'harmonie, me répondit-il avec laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.