Part 6
Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de _l'excédent_, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc des peintres de genre--_ut pictura poesis_,--François Coppée, Josephin Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?--le Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en plein air, et prendre quelques romans--pour ce, il s'appuie sur le raisonnement de S. Mercier:--«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit l'auteur du _Tableau de Paris_; reviendra-t-on sur une _éternelle_ tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France dédaigne;--on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à suivre tous ces caractères mélangés.»
[2] Mercier entend sans doute désigner ici le pédant La Harpe et son _Lycée_.
Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du spirituel Monselet, ne serait-ce que l'_Almanach des Gourmands_, un livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au contraire.
Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques, aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de corps de l'immortalité.
Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux ses _Lettres de Madame de Sévigné_ ou la poésie rectiligne de Despréaux;--on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole vénitienne en vue de La Piazzetta.
Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe dans quelques villes de province où il fouille, remue, bouleverse les rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont chauves.--Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage d'érudition.--Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.
Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers auteurs qui l'accompagnent.
Lit-il _Aline, reine de Golconde_, ce conte ravissant de Boufflers? il ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit Aline;--lit-il le _Paradis perdu_? il croit le retrouver.
Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de Béroalde de Verville;--ajoutons à cela, une femme qui travaille et des enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là?
Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: _ab uno disce omnes_,--pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux champs l'onde perfide du Léthé!--la chasse, la pêche, les courses à cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la lecture et font négliger les livres;--nous en connaissons plus d'un, qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates hivernales sans les avoir même déballées.
Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des Bibliophiles _ab hoc_ et _ab hac_.
L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec ingratitude ces amis des temps néfastes.
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LES PROJETS
D'HONORÉ DE BALZAC
Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent.
RIVAROL.
Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du microscope et du scalpel.--La poule aux œufs d'or est morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus; c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot des enfants, à y chercher la _petite bête_.--Las de filer ses feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, laissant un vide immense dans la littérature militante.--Balzac est mort. Vive Balzac!--La place est aussitôt occupée par les biographes, ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros survit et prête à la légende.
Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les portraits intimes et les croquis sans façons, _à bâtons rompus_, du romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,--après Madame de Surville, la sœur dévouée, l'_Alma Soror_, apportant un pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du _Home_, deux familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à tisonner la braise encore chaude des _Jardies_,--Lamartine, lyrique contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en essayant les souliers du géant (_errare humanum_), donna la note de son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.
Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure, largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent peu de place enfin, à de nouvelles investigations.--La correspondance qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de ses larmes.
La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.--Une _Bibliographie de Balzac_ serait cependant un ouvrage aussi utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour l'entreprendre?--Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de catalogographe, plutôt que d'érudit les _projets littéraires_ éclos dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque.
[3] Nous venons d'apprendre, avec le plus vif plaisir, qu'un savant Bibliophile belge, M. Charles de Lorenjaül (vicomte de S***), bien connu de tous les Bibliophiles pour son aimable érudition et sa bonne grâce à être utile à chacun, est parvenu à achever ce travail de bénédictin, qui doit paraître très prochainement chez l'éditeur Calman Lévy, sous le titre de: _Histoire des Œuvres de Honoré de Balzac_.
Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges idées qui se sont produites et développées sous son crâne effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée.
A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse et _Lui-Même_ pour domestique, le jeune Honoré se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le jour.--C'est d'abord _Coqsigrue_, un roman qui le hante pendant de longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer; puis, c'est un _Opéra Comique_ (?) auquel il renonce, faute de compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à son fameux _Cromwell_ enfin, dont il résume le plan détaillé dans une lettre à sa sœur Laure (1820).--Pour se délasser des fatigues que lui procure sa Tragédie, le Débutant _Croquignole_, selon son mot. _Un Petit Roman dans le Genre Antique_, fait mot à mot, pensée à pensée, avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.
Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste entreprise, ce sont _Les Trois Cardinaux_, œuvre dans laquelle il eût voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'_Eminence grise_, Mazarin et Dubois--à la même époque il prépare des Romans et des articles de Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en voici les titres: _Un Article sur le Serment_,--_Les Causeries du Soir_ (volume de nouvelles) _Le Maudit_ (article ébauché pour la _Revue_ de Buloz), _Les Amours d'une Laide_,--_Le Marquis de Carabas_, et, principalement _La Bataille d'Austerlitz_, dont Balzac parle fréquemment comme devant faire partie des _Scènes de la Vie Militaire_.
De 1833 à 1850, l'auteur du _Père Goriot_, fait plus de besogne que de projets; nous devons néanmoins citer comme tels: _20 pages sur le Salon de 1833_,--_Le Privilége_, roman qui devait suivre _Le Curé de Campagne_,--_L'Histoire d'une Idée heureuse_, dont le prologue seul a été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: _Richard Cœur d'Eponge_, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter au Théâtre des Variétés.
Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir _exécuté en entier_, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.--En 1836, il écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur: «J'ai terminé le manuscrit de _Sœur Marie des Anges_, je ne veux pas le confier à la diligence.»
_Sœur Marie des Anges_, cela est patent, n'a jamais existé que dans l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la conduira au couvent--: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet, (_Lettre à Madame Hanska_, 1838) et le malheur la ramènera au couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez content de moi.»
Hélas, de _Sœur Marie des Anges_, de ce _Livre d'Amour_, comme se plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes fugitives!
Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous occuper maintenant, c'est l'auteur de la _Grrrande Comédie humaine_, et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans son ensemble.
Dans les SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, Balzac avait projeté les romans suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:--_Les Enfants_,--_Un Pensionnat de Demoiselles_,--_Intérieur de Collége_, puis, (ici nos regrets s'accentuent),--_Gendres et Belles-Mères_.
Dans les SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE devaient prendre place: _Une Vue du Palais_,--_Entre-Savants_,--_Le Théâtre comme il est_.
Aux SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, se seraient ajoutées les œuvres suivantes: _L'Histoire et le Roman_,--_Les Deux Ambitieux_,--_L'Attaché d'Ambassade_ et... _Comment on fait un Ministère_.
Avant d'entreprendre les SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE, Balzac en avait dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: _Les Soldats de la République_ (trois épisodes), _L'Entrée en Campagne_,--_Les Vendéens_,--Pour _Les Français en Egypte_, les 2e et 3e épisodes font défaut, ce sont:--_Le Prophète_,--_Le Pacha_. Pour le reste, voici tous les titres des Œuvres militaires projetées: _L'armée Roulante_,--_La Garde Consulaire_,--_Un Combat_,--_L'Armée assiégée_,--_La Plaine de Wagram_,--_L'Aubergiste_,--_Les Anglais en Espagne_,--_Moscou_,--_La Bataille de Dresde_,--_Les Traînards_,--_Les Partisans_,--_Une Croisière_,--_Les Pontons_,--_La Campagne de France_,--_Le Dernier Champ de Bataille_,--_L'Emir_,--_La Pénissière_ et _Le Corsaire Algérien_.
Il manque deux romans aux SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE: _Le Juge de Paix_,--_Les Environs de Paris_.--AUX ETUDES PHILOSOPHIQUES, il en manque cinq: _Le Phédon d'Aujourd'hui_,--_Le Président Fritot_,--_Le Philanthrope_,--_Le Nouvel-Abeilard_,--_La Vie et les Aventures d'une Idée_.--Dans les ETUDES ANALYTIQUES, enfin, Balzac devait faire: _L'Anatomie des Corps Enseignants_, _Une Monographie de la Vertu_ et un grand _Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du XIXe siècle_.
Notre travail de catalogographe se termine ici,--nous ne chercherons pas à y ajouter un _Postface_, ni à savoir, si Balzac, qui a changé tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,--nous avons pensé pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de _Nos caprices_, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils valent, sans commentaires ni frais d'érudition,--qu'on nous tienne compte du reste.
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VARIATIONS
SUR LA RELIURE DE FANTAISIE
La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces cartonnages.
Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en _veluyeau_ sanguin, vermeil, vert ou noir; _en pel velue_, en soie blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre, frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de _fermouers_, _fermaulx_, _fermails_ ou _fermaillets_, de _pipes_ d'or ou d'argent, de _tuyaux_ du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante.
Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend, que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en _cuir en grain_.
L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.
On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,--de la reliure pour tous,--du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant des causeries intimes.
Les cartonnages, dits _à la Bradel_, sont fort appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand défaut.
On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du _papier peigne_, soit du papier marbré, maroquiné ou à _escargots_, soit du papier de couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient les bords en _gouttières_, ornent le dos de très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là, se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.
Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps sur le chemin du convenu et du ponsif.
Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque monochrome! un _Bibliotaphe_ seul peut en posséder une semblable.
Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;--le dos de chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su assembler en docte académie.--Si votre Molière est relié en veau porphyre, que _Montaigne_ le soit en veau racine, _Montesquieu_ en veau granit et _Dorat_ en veau rose, n'allez pas couvrir la _Pucelle de Voltaire_ en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à _celle_ de _Chapelain_; vêtir les _Lettres de Madame de Maintenon_ en Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux _Historiettes de Tallemant des Réaux_ une tunique vert bile, ne serait que justice.
Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière pour chaque classe de leur Bibliothèque.--Ces _Chromo-Bibliotactes_ habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de _Théologie_ et les _Saintes Ecritures_. En souvenir du printemps de la Nature, l'_Histoire naturelle_ est revêtue du vert le plus tendre; aux _Œuvres dramatiques_, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour les _Romans_, ils prennent le rose, tandis que pour les _Livres d'histoire_, de _Médecine_ ou de _Jurisprudence_, ils emploient le noir avec de minces filets d'or.--L'_Astrologie_ porte l'azur céleste, les _Œuvres Badines_ sont gratifiées du ton mauve, les _Voyages_ de bleu d'outre-mer, les _Traités du Mariage_ de jaune serin et les Opuscules _Scatologiques_ de Terre de Sienne.
Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité.--Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.
Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs; celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent individuel.--Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.