Caprices d'un Bibliophile

Part 5

Chapter 53,915 wordsPublic domain

_Placide_ a tout empilé dans son cabinet, il a _le Traité du vrai mérite_ de Claville, mais il ne l'a pas lu. Le dos et les titres de ses livres seuls lui servent à l'ornementation de son intérieur, et, s'il eut osé, il aurait fait exécuter une bibliothèque en relief, dont les titres fixés sur du bois arrondi recouvert de cuir, lui en eussent dit tout autant. Ses volumes sont en parfait état, sans être néanmoins reliés à grands frais, ils sont propres et décents et n'ont certes pas le négligé et l'air brisé d'un livre trop souvent ouvert.--Dirons-nous à voix basse, que si _Placide_ ne regarde jamais les livres qu'il achète, il lit en entier et d'un bout à l'autre ceux qu'il loue furtivement au cabinet de lecture le plus proche?--Dirons-nous qu'il dévore de temps à autre un roman en vogue, gras, usé par des mains humides d'émotion; pourquoi pas? Lorsqu'il commet ce méfait, il se cache; il se voilerait la face s'il venait à être découvert, lui si grave, si austère, si distingué, lui, ce diplomate en disponibilité, il pourrait être appelé: _Bibliophile de cabinet de lecture!_ Dieu! il succomberait sous la honte, car alors on pourrait justement lui décocher cette épigramme composée jadis pour un de ses sosies:

_Ce qu'apprend ou lit Théodore N'a nul rapport à son devoir, Mais en récompense, il n'ignore Rien, que ce qu'il devrait sçavoir._

Quand, sur le tard, _Placide_ sera arrivé à la position qu'il ambitionne, lorsque le sel et le poivre pimenteront sa chevelure, lorsqu'il sourira aux fins soupers et aux passions séniles qui demandent des excitants, lorsque les ballets et les maillots roses dérideront son froid _facies_, alors le _vir bonus_ cessera d'être un Tartufe Bibliophile, un _Catalogueur par avenir_, un _Bibliolathe_ et un _Bibliotaphe_; il se débarrassera sans émotion, sans amer regret, de tout ce fatras de volumes qu'il aura amassés pour la galerie. Ses livres lui auront servi de piédestal et il leur devra une reconnaissance bien acquise. Peut-être sera-t-il ingrat, peut-être aussi reformera-t-il une Bibliothèque, mais ce sera une Bibliothèque de petit maître, une Bibliothèque clandestine. Il achètera Crébillon le fils, Restif de la Bretonne. Voisenon et d'autres auteurs plus grivois; il lira alors _l'Ecumoire_, _le Sopha_, _Grigri_, _le Pied de Fanchette_, _le Sultan Misapouf_, et il commencera à comprendre Rabelais et Boccace.--Par décorum, cet homme de glace aura installé la morale apparente chez lui dans sa jeunesse, quand les frimas blanchiront sa tête ils commenceront à fondre sur son cœur, il deviendra Bibliomane libertin, la morale qu'il aura faussement affichée se vengera, en lui offrant sa tunique à froisser.

III

L'oncle de _Damis_, honnête homme, éclairé, profondément instruit, Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les _Chroniques de Jean Froissart_, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard en quatre tomes in-folio, la _Bible de Coverdale_ (Zurich 1535); le _Rituel de l'Eglise Anglicane_ (White-church 1560), le _Martial_ de Sweynheym et Pennartz de 1473, le _Tite-Live de Spire_, les _Œuvres d'Amadis Jamyn_, puis les romans de chevalerie _Lancelot du Lac_, _Gérion le Courtois_, _Méliadus_, _le Turpin_, _le Merlin_, _le Fier à Bras_, _les Amadis_, _Regnaut de Montauban_, _le Saint Gréal et le Chevalier de la Triste Figure_.

_Damis_ se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille volumes.--En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes in-folio, in-quarto et in-12, _Damis_ jeta les hauts cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut empressé d'aller toucher la rente!

Que fit _Damis_? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères publiques; le produit de la vente atteignit près de _trois cent mille francs_.--Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense; la veille, il eut donné pour rien tous ces _Bouquins_ qui l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se révéla effréné Bibliophile.--Les livres avaient fait _Damis_ riche;--_Damis_ voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.--Avec sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, et, dans ce but, il se tint au courant de la _Bourse de la Librairie moderne_; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à autre aux soirées de la salle Silvestre.

Une fois dans cette voie, _Damis_ s'y élança avec bonheur et orgueil; il apprit à avoir _du nez_, comme on dit dans l'argot de la brocante. Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse, était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et biens.

Aujourd'hui _Damis_ est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi les _amateurs sérieux_; certains libraires lui envoient d'autorité et à compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier, la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.

Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste pièce rectangulaire exposée au levant.--_Damis_ y vient dès l'aube, non pour se délecter dans la lecture de ses livres,--il faudrait les couper et cela leur ôterait du prix,--mais pour travailler ses exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille choses qu'il case.--Il lit aussi les catalogues qu'il vient de recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, _je l'ai_.... superbe.... magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et que je trouve catalogué: Cinquante.--Il se frotte les mains et se met en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer, afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est question.--Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point cher;--le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner.

_Damis_ passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un _otium sine dignitate_, c'est un _Catalogueur Bibliopole_: on ne peut pas dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une _action_ soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le livre que parce qu'il en tripote.--Lui parlez-vous d'un volume relié?--Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin, Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant, croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé, dans l'état primordial de sa brochure.

CONCLUSION.

Les Catalogueurs sont utiles à la richesse Nationale; nous ne voulons pas les accabler, nous les plaindrons néanmoins de donner si peu de nourriture à leur cervelle. Ils ne comprendront jamais la belle réponse du duc de Vivonne à Louis XIV, lui demandant à quoi il lui servait de lire: «Sire, la lecture fait à mon esprit ce que vos perdreaux font à mes joues.»

[Décoration]

[Décoration]

SIMPLE COUP-D'ŒIL

SUR

LE ROMAN MODERNE

Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi.

JOB, XXI.

I

Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à lire,--les pieds sur les chenets,--les vigoureuses aventures d'un d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au chapitre final, où triomphait sa cause.

C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert tendre ou d'un chaud orangé,--peu importe; en deux temps, vous aviez lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle âme de lecteur,--vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin de ses peines.

Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en souvenez-vous?

Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets! Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant chapitre.--Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.

II

Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,--qui résume tout cela,--le Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires; Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et _tutti quanti_ ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur le _chemin de Damas_ de la littérature.

Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos délices.--Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un scalpel; nous _anatomisons_. Le Roman est devenu une école pratique, nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau, dans les égouts des villes.

III

Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.

Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou la _Sagesse_ du Sieur Charron.

IV

Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher _ab ovo_ les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons découvrir dans _Byron et le Byronnisme_ l'origine de la _Nouvelle Ecole_.

Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:

Nous sommes en 1830;--la littérature classique est moribonde; le Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, la ligne, la couleur, la _fooorme_. Dans l'autre, la lecture de Byron a sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.

Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et digne, regarde sans comprendre.

V

Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il était utile de le _désefféminer_, de lui montrer, en l'intéressant, la vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la société.

--«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos œuvres:»--tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et Daudet.

Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre, correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui flâne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés. Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait à glaner sur ses _timidités_, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que font aujourd'hui ses successeurs.

Les héritiers directs de l'auteur de la _Comédie humaine_ se montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau, les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.

VI

Avec Gustave Flaubert et _Madame Bovary_, se dessine dans sa véritable incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les productions remarquables si discutées aujourd'hui.

Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de faire une merveille; il a écrit _Madame Bovary_, parce qu'il avait vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,--il a vaincu,--la fameuse promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.

[1] _Madame Bovary_ fut écrit au jour le jour--nous donnons ces détails pour les Bibliophiles curieux--sur un de ces longs agendas de ménagère qui portent les quantièmes, les fêtes, les septuagésimes ou sexagésimes, les noms aimés de Sainte-Anastasie ou de Saint Cyriaque, c'est sur ces pages oblongues que Flaubert fixa son œuvre impérissable,--voilà un agenda qui vaudrait cher aujourd'hui!

Après _Madame Bovary_ on voit apparaître la _Fanny_ de Feydeau, _L'Affaire Clémenceau_ de Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres, signées des noms les plus connus.

Edmond et Jules de Goncourt _spécialisent_ le genre, dans cette admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en trace les types les mieux accusés.--_La Fortune des Rougon_, _La Curée_, _La Conquête de Plassans_, _La Faute de l'Abbé Mouret_ et _L'Assommoir_ sont des Romans typiques, forts, accentués et vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.

Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et amour. Ses _Contes du Lundi_, ses _Lettres de Mon Moulin_, _Fromont-Jeune et Risler aîné_, resteront assurément dans l'avenir, comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.

Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef d'œuvre trop peu connu: L'_Abbé Tigrane_. Nous voudrions dire quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,--au reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: _Ne, sutor, supra crepidam_.

VII

_Il faut des Romans aux peuples corrompus_, a dit J.-J. Rousseau. Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue; dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.

Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?

Comment cela?

Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens plus la force.... que ce serait beau, cependant!

Enfin, que feriez-vous?

_Un Roman par Dépêches._

[Décoration]

[Décoration]

LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS

Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre.

MONTAIGNE.

_O Rus! quando ego te aspiciam!_ s'exclamait le vieil Horace avec des perspectives de calme et de repos.--_O ubi campi!_ modulait Virgile, regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.--O campagnes! lointains paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies, quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (_si parva licet componere magnis_). Livre à grandes marges, divinement relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.

«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le retrouve au coin du feu».--Le Bibliophile sait cela, et, avant de quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures les longs _farniente_ et les molles langueurs de sa villégiature. La valise est prête.--Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement, minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et charmés, ses _Juntes_, ses _Dollet_, ses _Vascosan_, ses _Gryphes_, ses _Turnèbe_, ses _Plantin_, ses _Baskerville_ et ses _Elzéviers_; il considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte de Hoÿm.--Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là, bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et des larves, bien en dehors de tout contact humide!--Le Bibliophile a le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi, les joies poignantes de la trouvaille.--Il faut cependant partir, et faire un tri avec discernement.

Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de rossignols.--Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec inquiétude; choisirai-je Delille et ses _Jardins_, Jean-Jacques et sa _Botanique_, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?--Eh! voici, bien à propos, les _Lettres à Emilie sur la Mythologie_, par Demoustier.... Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur les attache au rivage.

Le Bibliophile est très perplexe;--choisir parmi ceux qu'on aime n'est pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne _Bibliothèque portative du voyageur_, si intelligemment publiée par T. Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.--Quelle aimable Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!--Heureusement, Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer satisfait.