Caprices d'un Bibliophile

Part 4

Chapter 43,832 wordsPublic domain

Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie, l'Opéra,--que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant jeu du mariage;--sans oublier Minerve, mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais, hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint Mentor pour toujours.--L'Alpha, l'Oméga, l'Iota souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.--Mme Z. fut veuve.--Du vivant de son mari, l'étude enterra son époux.

La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.--Il me faudrait tout un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite au point pathétique.--Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: _Le contre-temps de l'amour permis_.

Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: _De Matrimonio_. Vous jugez si la situation se montrait sombre et critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: _Quem nuptiæ demonstrant_.--Or, voici ce qu'il advint:

Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture des _Philosophumena_ d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.

Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le seuil depuis si longtemps.

Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus ravissante que jamais.--de longs soupirs tendres et étouffés soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au coin.--Les rideaux de la chambre étaient tirés,--peut-être aussi les verroux.--Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.

Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.

La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur naissante.--Elle s'était rapprochée,--les plis moëlleux de sa robe, dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.--Ses lèvres rouges et humides se crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder avec rage de la vitalité de ses sens.

Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista--rigide comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.

Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il, dormez en paix..... _Je le reconnaîtrai._

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Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en le voyant passer qu'il a placé son _Ex-libris_ sur le livre d'autrui.

Entre-nous--Fit-il pas mieux que de se plaindre?

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LES QUAIS EN AOUT

_Ballade des Bouquineurs._

Le thermomètre marque 35 degrés à l'ombre. Paris est éclaboussé de soleil, le bitume se change en mastic. Adossés aux parapets des quais, les bouquinistes sont somnolents. Les passants font hâte vers leurs affaires, et, chapeau d'une main, de l'autre s'épongent le front.--Ombrelles déployées, les petites femmes, en toilettes admirablement transparentes, passent en voitures découvertes; d'énormes cohortes d'Anglais annoncent la canicule, un employé municipal inonde la chaussée de torrents d'eau qui sèche aussitôt.--C'est l'été dans toute sa cruauté.

Rien ne résiste à la température; ce ne sont que soupirs et plaintes, on fait queue aux fontaines Wallace comme jadis à une première de l'Ambigu, les Parisiens halètent comme des forgerons à l'enclume, les cerveaux cuisent au bain-marie dans leurs boîtes osseuses.

... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.

Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.

* * * * *

La chaleur fait peler le vieux veau et dévore la couleur des titres. Les feuilles se tordent sous les baisers du soleil, un lézard pétitionnerait pour obtenir un case de bouquiniste, et sur le plat brûlant d'un in-folio on ferait aisément cuire un œuf.

Eux, les bouquineurs, ils semblent de marbre, ils iraient volontiers en enfer pour bouquiner, et, comme leur nombre est plus restreint sous ce ciel de plomb, le désir les réconforte. Ils défilent lentement, majestueux et fermes sous l'alpaga de la jaquette ou le sédan de la redingote.

Un vent plus chaud que le siroco embrase l'air et saupoudre d'une fine poussière la prose de tout un passé. Le dôme de l'Institut reluit comme un casque classique, les arbres roux et grisâtres semblent asphyxiés, et sous l'azur du ciel à peine strié de nuages, chacun transpire sa vie avec des appétences de frais et de repos.

... Le long des quais, calmes, allègres, héroïques, quelques bouquineurs ambulent, munis d'un espoir réfrigérant.

Ce sont les vieux amis du livre, les énamourés de la boîte à quatre sols, et dans leur regard qui brille aucune désillusion ne se lit.

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LES CATALOGUEURS

Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède pas à tel érudit.

SÉBASTIEN MERCIER.

N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet du mot _Tannerie_, dont il s'est servi, dans son chapitre: _De la Mode_, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.

_Tannerie!_ quelle irrévérence! s'est-on écrié--_Tannerie!_ fi, le vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute remarquable d'un amateur d'Antan!--_Tannerie!_ mais, c'est horrible, monstrueux, pendable!--_Tannerie!_--ah! _Tannerie!!_

Eh! eh! _Tannerie_ n'est point déjà si mal trouvé; _Tannerie_ est bien concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.--De qui s'agit-il en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de Harlay ou d'un Lamonnoye.--Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la _Bibliotière_ d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane _ramassier_, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.

La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La _Folie du Bibliomane_, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:

_C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez, Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez, Et ne les voit jamais que par la couverture._

Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et l'on nous comprendra.

Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et Bibliophile?

Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons très volontiers:

«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les entasse.--Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou le mesure.--Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»

Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons nous-même autrement:

Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile catalogueur de femmes.--Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, non, mille fois non.

Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;--le type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et Choudard-Desforges.

M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer que non;--véritables _Don Juans de la Bibliophilie_, ce sont des _Catalogueurs de Livres_.

Le _Catalogueur_ collectionne des volumes comme d'autres réunissent des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une _Tannerie_. La Bruyère de nos jours serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;--que son ombre nous guide, car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur quelques Catalogueurs _pourtraicturés_ sur de bons patrons;--sois indulgent, ô bénévole lecteur de nos _Caprices_! si notre pinceau est parfois impuissant.

I

_Richard_ vit retiré des affaires, dans le _high-life_ parisien. Sa fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur d'afficher ses maîtresses. _Richard_ possède une loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au cœur.--_Richard_ est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.

Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui, _Richard_ s'est fait antiquaire: il raffole, dit-il, des _choses du temps_ et raconte avec emphase qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit de lui qu'il a _le flair_, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.--Il n'achète pas, il place son argent.

_Richard_ cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.

Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la reliure; il contemple de luxueuses éditions des _Baisers de Dorat_, du _Temple de Gnide_ et des _Chansons de La Borde_ et se permet de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les: _Avant la lettre_, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. _Richard_ dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne peut se passer, et le nomme cependant: «_mon bon_» avec une certaine familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.

_Richard_ se jette à bourse pleine dans sa nouvelle _passion_, il y met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats; d'immenses _desiderata_ le provoquent sans cesse, il achète, il achète toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité, à son catalogue, _à sa vente_ enfin.

_Richard_ aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: _Ite ad vendentes_.--De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.

.... _Richard_ est le _Catalogueur in-folio_, le _Catalogueur à grandes marges_; passons au _Catalogueur_ d'un rang moins élevé, avant que d'arriver au petit _Catalogueur_, le plus modeste, mais non pas le moins fou.

II

Ni gras, ni maigre, grand, élancé, droit et empesé, les favoris au vent, le lorgnon d'écaille à califourchon sur un nez d'aigle, _Placide_ est rempli de cette qualité banale et vague qu'on nomme distinction et qu'un homme d'esprit a désignée ainsi: la décoration des gens médiocres.--Sorti du collége, «fort en thême» il a pris ses inscriptions à la Faculté de droit, s'est rangé au quartier latin dans le groupe le plus à la mode des étudiants poseurs et a enfin honnêtement passé sa licence.

_Placide_ a trente-cinq ou quarante ans; avocat à la Cour d'appel, avocat sans causes et pour cause, il se meut dans une petite aisance qui lui permet tout le confortable d'une vie douce et sans cahots. Dès son début dans le monde, il s'est appliqué au grave maintien de la haute magistrature, au bon ton de la noblesse, à la rigidité austère de la Robe, au dandysme sobre et sans éclat d'un Georges Brummell. Ses paroles sont lentes et reposées, il ne dit juste que ce qu'il faut, il sait écouter avec tout le sérieux d'un audiencier, sans que le coin de ses lèvres rasées trahisse la mobilité de ses sensations intérieures. Il rit rarement et n'a jamais dû pleurer; son œil bleu est le fidèle miroir de son âme de granit et ses mains gantées n'auraient pas le moindre frémissement en palpant le premier des livres imprimés: le _Psautier_ in-folio de Mayence, donné en 1457 par Jean Fust et Pierre Schœffer.

_Placide_ est cependant un Bibliophile, un Bibliophile bien coté sur la place, mais il semble s'être approprié cette pensée de Machiavel: «le monde appartient aux esprits froids.» Il a des livres, parce que _cela fait bien_ dans son cabinet de bois noir aux tentures de nuance sombre, à côté des cartons verts veufs de dossiers. Il a des livres, parce qu'il a froidement calculé, que, si le cabriolet est plus utile au médecin que le savoir, l'étalage d'une nombreuse Bibliothèque, aux reliures jansénistes, frappe plus sûrement dans la demeure d'un avocat que toute la rhétorique de ses meilleurs arguments. Il a des livres, donc il est instruit, telle sera la logique de la veuve et de l'orphelin.--_Post hoc ergo propter hoc._

Quels sont les ouvrages que collectionne _Placide_? Sont-ce les Codes, les Formulaires, les Institutes de Justinien, les Sources du Droit Romain, les œuvres de Procédure civile, les manuels du Juge taxateur, le _Juris civilis Euchiridium_ et alia? assurément il ne saurait se passer des œuvres de jurisprudence qui doivent former le premier fonds de sa Bibliothèque, mais hélas! il ne possède même pas l'_Esprit des lois_! Dans son désir de paraître doctissime, il a réuni tous les volumes dont les titres seuls imposent le respect; voici sur les rayons vernis de ses armoires vitrées tous les latinistes édités par Burmann, Grævius et Gronovius, plus loin, les collections dites: _Variorum_ et _Ad usum Delphini_; il a même mis côte à côte les ennuyeux poëtes latins des derniers siècles; Rapin, Commire-Vanière, Santeuil, Ménage, le Père Oudin et autres; puis, arrivent par bandes serrées et bibliographiquement mal disposées, les œuvres de Philosophie, de Métaphysique, de Mathématiques, d'Histoire, de Théologie et de Morale divine.--La _Chimie de Boërhave_ heurte les _Méditations de Descartes_ et le _Traité de l'entendement humain de Locke_; les _Essais de morale de Nicole_ et les _Réflexions de Bellegarde sur la Politesse du style_, coudoient _L'Art Héraldique_ et _l'Hydrostatique ou la science du mouvement des eaux_; un volume: _De l'ambassadeur et de ses fonctions_ par Wiquefort se trouve appuyé aux _Dix Livres de Vitruve_ par Perrault et quelques _Notions d'Ostéologie_ et _d'Anatomie comparée_ fraternisent avec la: _Méthode pour étudier l'Histoire de Lenglet-Dufresnoy_.