Caprices d'un Bibliophile

Part 2

Chapter 23,872 wordsPublic domain

J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait.

IX

Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le crâne.

Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel bleu;--tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus réjouissant.

Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon imagination agitée!

Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les compulsai, caressant spécialement ma _Pauvre Pucelle_, et _Messire Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois_, ainsi que tous ceux que mon cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.

Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.

Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'ENFER DU BIBLIOPHILE, cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier avant que de m'assoupir.

X

Mais la petite voix de femme, me direz-vous?

Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui diable la supposer?

Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes, nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...

[Décoration]

LA GENT BOUQUINIÈRE

_Esquisse parisienne_

Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un homme; d'où il résulte que le bonheur, _c'est un bouquin_.

P. L. (bibliophile Jacob.)

O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent?

Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal.

Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs ombragés de feuilles manuscrites.

Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront, _raræ aves_, un _Alde_ ou un _Estienne_, un _Giolito_ ou un _Torrentin_.--Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.--Qu'il vente, qu'il pleuve ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont _piano, pianissimo_, toujours debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans l'âme.--Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:

_C'est la gent bouquinière!_

De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.

L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde avec _ces Messieurs_, et, si l'un de ces _Bibliophobes_ avec un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.

Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but; chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;--pour ce dernier: les _Renduel_, les _Barba_, les _Desessart_, les _Lecou_; pour d'autres: les _Barbin_, les _Courbé_, les _Guillaume de Luynes_, les _De Sercy_; pour les piocheurs: les outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du libraire, et pour les ambitieux enfin, les _éditions de Verard_, les _Molière_ de chez Jean Ribou, les _contes_ de La Fontaine, _édition dite: Des Fermiers Généraux_, et les bibles interfoliées de billets de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle Mars.

Mais, pour arriver à satisfaire ces _pia desiderata_, il leur faudra soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler _Capefigue_ sur l'_Annuaire des longitudes_, rejeter des monceaux d'_Années chrétiennes_ et de _Géographies de Malte-Brun_, retomber à chaque pas sur _l'Almanach des Muses_ ou les _Spectacles de la nature de Pluche_ et voir enfin surgir le _Manuel du parfait fumiste_ à côté de _l'Archi-Monarquéide de Gagne_, ou de l'_Histoire philosophique des deux Indes, de Raynald_.

Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus complètes de la _Revue des deux mondes_, sautent à pieds joints par-dessus les _Cours de littérature de Laharpe_, franchissent _Anquetil et son Histoire_, _Napoléon Landais et son Dictionnaire_, _Sainte-Foix et ses Essais sur Paris_, _Mably et Condillac_; ils avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.

Par contre, s'ils mettent la main, _les veinards!_ sur l'unique cheveu de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent comme Archimède lâchant son _Eureka_, et l'immense bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues passées.

Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.

«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»

* * * * *

O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent:

_C'est la gent bouquinière!_

[Décoration]

[Décoration]

LES GALANTERIES

DU SIEUR SCARRON

_A Madame la Baronne de X***_

Saint-Louis en l'Isle, Paris.

Paris, 1er janvier 1878.

La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, chère petite Baronne?

C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse.

Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.

C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.

N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants diables roses de votre mignonne cervelle?

Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les concierges disséquaient la générosité des locataires.

Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et lançant des roulades grelottantes de _brrrr_ à morfondre un rocher.--Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!

Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon attitude fut plus décente.

Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me fusse mis à _Crébillonner_ avec vous.

Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du jour de l'an.

Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un délicat service de Saxe à portée de la main.

¬´Un nuage de lait? me disiez-vous.

¬´--Mille gr√¢ces?

«--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais, tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»

Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_, ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»

Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette renversante apostrophe:

¬´Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?

«--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, Scarron _le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.»

Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:

¬´Quel est le volume de Scarron que je lisais?

¬´--_Le Roman comique_, parbleu!

¬´--Fi donc!

¬´--_Le Typhon?_

¬´--Point.

¬´--_Le Virgile travesti?_

¬´--Nenni.

¬´--_Jodelet duelliste!_

«--En aucune façon.

«--_Les Épistres chagrines?_

¬´--Pouvez-vous le penser?

¬´--_Les Nouvelles?_

«--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les _Poésies_ du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»

«--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»

Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»

Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion, j'écoutai.

A MADEMOISELLE DE LENCLOS

Estrennes

_O belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra: Non, Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne, Tant est grande l'authorité Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne, Quand avec de l'esprit elle a de la beauté. Ce premier jour de l'an nouveau, Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau De quoi vous bastir une Estrenne;_ _Contentez-vous de mes souhaits, Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits. Je souhaite donc à Ninon Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon, Force gibier tout le carême, Bon vin d'Espagne, gros marron, Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme, Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron._

Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques, quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Etrennes_! j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter--véritable magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes.

Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.

Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel gaulois.

Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le temps jadis.

Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement en cadence:

O belle et charmante Ninon...

Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs, c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_ jusqu'à ce que, la mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.

Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller l'ombre de tous nos chers poëtes.

Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler dans la pièce voisine.

L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon triste logis de célibataire.--Jamais amoureux transi ne s'en revint plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que d'un œil.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon cœur et mon esprit.

Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies, souvenez-vous-en!

Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je me présenterais chez vous--je vous trouverais seule dans votre grand salon Louis XV--seule devant un bon feu--seule sur une causeuse--mais... Mariette aurait congé--pour changer les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon _ex libris_. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être demanderiez-vous grâce;

O belle et charmante Ninon, A laquelle jamais on ne répondra non!....

[Décoration]

[Décoration]

LE QUÉMANDEUR DE LIVRES

CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA

_Periit fides et ablata est de ore eorum._

JÉRÉMIE VII.

Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.

Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori.

D'où vient-il? nul ne le sait--le plus souvent c'est un pauvre déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse incarnation de littérateur mendiant.--Ecrivain déçu ou poète infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.