Capitaines Courageux: Une histoire du banc de Terre-Neuve

Part 8

Chapter 83,920 wordsPublic domain

--Vous a-t-on jamais raconté ce que Siméon Pierre Calhoun disait quand on se mit en tête de marier sa soeur Hitty et Loring Jerauld, et que les camarades lui montèrent cette scie là-bas du côté des Georges?» dit d'une voix traînante l'oncle Salters qui dégouttait paisiblement à l'abri de la pile de doris de tribord.

Tom Platt lança une bouffée de fumée avec un dédaigneux silence: c'était un homme du Cap Cod, et il connaissait ce conte depuis pas moins de vingt ans. L'oncle Salters poursuivit en riant avec un bruit de râpe:

«Siméon Pierre Calhoun disait, et il avait bien raison, à propos de Loring: «C'est un monsieur», disait-il, «doublé d'un rude imbécile; et je me suis laissé dire qu'elle s'était mariée à un homme riche.» Siméon Pierre Calhoun n'avait pas de palais, et c'est comme ça qu'il parlait.

--Il ne parlait pas l'allemand de Pensylvanie, répliqua Tom Platt. Tu ferais mieux de laisser raconter cette histoire à un du Cap. Les Calhouns, c'étaient des bohémiens de par là-bas derrière.

--Bah! Je ne fais pas métier d'être orateur, dit Salters. J'en viens à la morale de la chose. C'est justement ce qu'est, à peu près, notre Harvey! Un monsieur doublé d'un rude imbécile; et il y a quelque apparence que c'est un homme riche. Ya!

--Vous est-il jamais venu à l'idée combien il serait amusant de naviguer avec tout un équipage de Salters? dit Long Jack. Un cultivateur doublé d'un ramasseur de bouses, ce que Calhoun ne disait pas, et qui veut se faire passer pour un pêcheur!»

Un petit rire fit le tour du pont aux dépens de Salters.

Disko restait bouche close et bûchait le livre de loch qu'il tenait dans sa main carrée, taillée à coups de hache; voici ce qu'on y lisait, en tournant les pages salies:

_«17 juillet.--Aujourd'hui, brume épaisse et peu de poisson. Mouillé nord. La journée finit de même._

_«18 juillet.--Le jour se lève avec brume épaisse. Pris un peu de poisson._

_«19 juillet.--Le jour se lève avec légère brise du nord-est et beau temps. Mouillé est. Pris beaucoup de poisson._

_«20 juillet.--Aujourd'hui, dimanche, le jour se lève avec brume et vents légers. La journée finit de même. Total du poisson pris cette semaine: 3478.»_

Ils ne travaillaient jamais le dimanche; ils se rasaient et se lavaient s'il faisait beau, et Pensylvanie chantait des hymnes. Une fois ou deux, il suggéra l'idée qu'il pourrait, si ce n'était pas se montrer trop hardi, y aller peut-être d'un petit prêche. L'oncle Salters lui sauta presque à la gorge rien que pour en avoir fait la proposition, et lui rappela qu'il n'était pas prédicateur et que ce n'étaient point là choses auxquelles il dût songer.

«Nous le verrions se rappeler Johnstown la prochaine fois, expliqua Salters, et Dieu sait ce qui arriverait.»

Ils se contentèrent donc de ses lectures à voix haute dans un livre appelé _Josèphe_. C'était un vieux bouquin relié de cuir, au relent de cent voyages, très solide et fort semblable à la Bible, mais tout vivant d'histoires de batailles et de sièges; et ils l'écoutèrent presque d'un bout à l'autre. Autrement Pen était un petit être silencieux. Il restait parfois trois jours de suite sans prononcer un mot, quoiqu'il jouât au trictrac, écoutât les chansons et rît aux histoires. Quand ils essayaient de le dégourdir, il répondait:

«Ce n'est pas que j'aie l'intention de faire le mauvais camarade, mais c'est parce que je n'ai rien à dire. Je me sens la tête complètement vide. J'ai presque oublié mon nom.»

Puis il se retournait vers l'oncle Salters avec le sourire de quelqu'un qui attend.

«Eh bien, quoi, Pensylvanie Pratt! criait Salters. Tu vas m'oublier, moi aussi, un de ces jours.

--Non, jamais, disait Pen, en refermant les lèvres d'un air décidé. Pensylvanie Pratt,... mais oui,» naturellement, répétait-il encore et encore.

Parfois c'était l'oncle Salters qui oubliait, lui disant qu'il était Haskins ou Rich ou Mac Vitty; mais Pen était toujours content... jusqu'à la prochaine fois.

Il se montrait toujours très tendre à l'égard de Harvey qu'il plaignait aussi bien comme enfant perdu que comme cerveau détraqué; et quand Salters s'aperçut que Pen aimait le gamin, il se dérida aussi. Salters était loin d'être quelqu'un d'aimable (il pensait qu'il était dans ses attributions de tenir les mousses); aussi la première fois que Harvey, tout tremblant de peur, parvint, par un jour de calme, à grimper à la pomme du grand mât (Dan se tenait derrière le jeune garçon, prêt à lui venir en aide), le gamin jugea-t-il de son devoir de pendre tout là-haut les grosses bottes de mer de Salters, en signe d'opprobre et de dérision pour la goélette la plus proche. Avec Disko, Harvey ne prenait aucune privauté, pas même lorsque le vieux, cessant de le commander, le traita, comme le reste de l'équipage, avec des: «Voudrais-tu faire ceci ou cela?» et: «Je crois que tu ferais mieux», et ainsi de suite. Il y avait sur ces lèvres rasées à blanc, dans les coins plissés de ces yeux quelque chose d'on ne peut plus calmant pour l'ardeur d'un jeune sang.

Disko lui apprit à lire la carte pleine d'empreintes de doigts et de trous d'épingle, laquelle était, disait-il, supérieure à n'importe quelle autre publication officielle; il le menait, crayon en main, de mouillage en mouillage sur tout le chapelet des bancs: le Have, Western, Banquerau, Saint-Pierre, Green, et Grand,--en parlant «morue» dans les intervalles. Il lui apprenait aussi le principe qui régissait l'usage du _hog-yoke_.

En ceci Harvey l'emportait sur Dan, car il avait hérité de son père une tête organisée pour les chiffres, et l'idée de dérober une information à l'un des faibles éclairs de ce soleil maussade du Banc, sollicitait toute sa vivacité d'esprit. En toute autre matière maritime son âge lui donnait l'infériorité. Comme disait Disko, il aurait fallu commencer à dix ans. Dan pouvait boëtter la corde ou mettre la main sur n'importe quel cordage dans l'obscurité, et au besoin, quand l'oncle Salters avait un furoncle dans la main, procéder à la toilette au simple toucher du doigt. Rien qu'à la sensation du vent sur son visage il pouvait gouverner par n'importe quel semblant de gros temps, se prêtant, juste au moment où il le fallait, aux caprices du _We're Here_. Il s'acquittait de ces choses aussi machinalement qu'il bondissait dans les agrès ou faisait son doris partie intégrante de sa volonté et de son corps. Mais il n'eût pas été capable de communiquer sa science à Harvey.

Les jours de mauvais temps, quand ils se tenaient cloîtrés dans le poste ou bien assis sur les coffres de la cabine, et que l'on entendait rouler et racler aux moments de silence pitons, plombs et anneaux de réserve, on sentait flotter dans la goélette une atmosphère assez nourrie de connaissances générales. Disko racontait des voyages à la poursuite de la baleine entre 1850 et 1860: les grandes femelles éventrées à côté de leur petit, les agonies sur les eaux noires et agitées, et les jets de sang à quarante pieds en l'air; les bateaux volant en éclats; les fusées brevetées qui partent par le mauvais bout et bombardent l'équipage tremblant; le dépeçage et la mise au chaudron; et cette terrible «morsure» de 71, quand douze cents hommes s'étaient trouvés sans abri sur la glace pendant trois jours,--histoires merveilleuses et toutes vraies. Mais plus merveilleuses encore étaient ses histoires de morues, la façon dont elles discutaient et raisonnaient leurs affaires privées tout au fond là-bas sous la quille.

Long Jack se sentait porté de préférence au surnaturel. Il les tenait sous le charme de ses histoires fantastiques. C'était les «Yo-hoes» de la baie de Monomoy, lesquels se moquent des solitaires chercheurs de clovisses; les coureurs de sable et les âmes errantes des dunes qui ne se trouvent jamais convenablement enterrées; le trésor caché dans l'île de Feu, et que gardent les esprits des hommes de Kidd[32]; les navires qui voguent dans le brouillard, droit au-dessus de l'emplacement de Truro; c'était ce port du Maine où personne autre qu'un étranger ne jettera l'ancre deux fois à certaine place, à cause des équipages morts qui rament à minuit le long du bord, leur ancre à la proue de leur bateau démodé, et sifflent--n'appellent pas, je dis «sifflent»--l'âme de l'homme qui a troublé leur repos.

[32] Kidd, célèbre pirate.

Harvey s'était toujours imaginé que la côte Est de son pays natal, depuis le sud du mont Désert, n'était guère peuplée que de gens qui, en été, emmenaient là leurs chevaux, et conversaient dans des maisons de plaisance aux parquets de marqueterie et aux portières de perles. Il rit des histoires de revenants,--pas autant qu'il l'eût fait un mois auparavant,--et finit par rester assis sans bouger, des frissons plein le dos.

Tom Platt, quand c'était son tour, s'en tirait avec son interminable voyage autour du cap Horn sur le vieil _Ohio_ au temps de la garcette; avec une marine plus disparue que le solitaire[33],--celle dont on n'entendit plus parler après la grande guerre. Il leur racontait comment on glissait dans un canon les boulets chauffés au rouge, une bourre d'argile entre eux et la gargousse: comment ils fusaient et fumaient lorsqu'ils frappaient le bois, et comment les petits mousses de la _Miss Jim Buck_ lançaient de l'eau sur eux en criant au fort de recommencer. Il racontait les histoires de blocus,--les longues semaines de balancement à l'ancre, que seuls distrayaient le départ et le retour des steamers qui avaient consommé leur charbon; les histoires de tempêtes et de froid--le froid qui tenait nuit et jour deux cents hommes à broyer, hacher la glace sur le câble, les poulies et le gréement, quand la cuisine était aussi rouge que les boulets du fort et que les hommes buvaient du cacao à même le seau. Tom Platt ne connaissait rien à la vapeur. Il avait quitté le service alors que c'était presque encore du nouveau. Il l'admettait, en temps de paix, pour une invention d'un caractère spécieux, mais il soupirait après le jour où la voile rebattrait aux mâts de frégates de dix mille tonneaux, armées de bouts-dehors longs de cent quatre-vingt-dix pieds.

[33] Espèce d'oiseau.

Quant à Manuel, son parler était lent et caressant,--et il racontait les jolies filles de Madère lavant du linge dans le lit des ruisseaux, sous le clair de lune, à l'ombre mouvante des bananiers; ou des légendes de saints, des récits de danses et des combats étranges là-bas dans les ports glacés de Terre-Neuve où l'on va faire provision de boëtte. Salters, lui, parlait principalement agriculture, car, bien qu'il lût _Josèphe_ et l'interprétât, sa mission en ce monde était de prouver la valeur des engrais verts, et spécialement du trèfle de préférence à toute espèce de phosphate. Il allait jusqu'à la diffamation quand il s'agissait des phosphates; il tirait de sa couchette des livres graisseux de «Orange Judd[34]», et les chantait en brandissant son doigt sur Harvey pour qui tout cela était du grec. Little Pen montrait un chagrin si sincère quand Harvey tournait en plaisanterie les lectures de Salters, que le gamin cessa de se moquer et supporta la chose dans un silence poli. Tout cela était très bon pour Harvey.

[34] «Orange Judd», Société d'éditions américaine, qui s'occupe spécialement de publier des ouvrages d'agriculture à bon marché.

Le cuisinier naturellement ne prenait aucune part à ces conversations. En règle générale, il ne parlait que dans les cas absolument nécessaires; mais parfois il recevait soudain comme un étrange don de la parole, et il partait, moitié en gaélique, moitié en lambeaux d'anglais, pour ne plus s'arrêter une heure durant. Il se montrait particulièrement communicatif avec les deux mousses, et ne démordait jamais de sa prophétie, qu'un jour Harvey serait le maître de Dan, et que lui-même serait témoin de la chose. Il leur parlait du transport des dépêches en hiver là-haut par la route de Cap-Breton, du convoi de chiens qui va à Coudray, et du steamer-bélier _Arctic_ qui brise la glace entre le continent et l'île du Prince-Édouard. Puis il leur racontait les histoires que lui avait racontées sa mère, sur la vie tout là-bas dans le sud où l'eau ne gèle jamais; et il disait que lorsqu'il mourrait, son âme irait s'étendre sur une chaude et blanche baie de sable ombragée de palmiers au feuillage ondoyant. Les gamins trouvaient l'idée fort drôle pour un homme qui n'avait jamais vu une feuille de palmier en sa vie. En outre, régulièrement à chaque repas, il demandait à Harvey, et à Harvey seul, si la cuisine était à son goût; et c'était chose qui faisait toujours s'esclaffer «la seconde bordée». Ils professaient cependant un grand respect pour le jugement du cuisinier, et en conséquence tenaient au fond de leurs coeurs Harvey pour une sorte de mascotte.

Et tandis que Harvey absorbait par tous les pores de nouvelles connaissances et buvait la santé avec chaque gorgée de grand air, le _We're Here_ continuait son chemin en faisant ses affaires sur le Banc, et les piles gris argent de poisson pressé montaient de plus en plus haut dans la cale. Pas une journée de travail ne sortait de l'ordinaire, mais les journées moyennes se répétaient souvent.

Il va de soi qu'un homme de la réputation de Disko était étroitement épié, «presque étouffé», comme disait Dan, par ses voisins, mais il avait un très joli chic pour les planter là dans l'amoncellement et le glissement des brumes. Disko évitait la compagnie pour deux raisons. La première, c'est qu'il voulait se livrer seul à ses expériences; la seconde, qu'il était opposé aux rassemblements si mélangés d'une flottille de toutes nations. Cette flottille se composait principalement de bateaux de Gloucester, avec par-ci par-là quelques-uns de Princetown, de Harwich, de Chatham, et d'autres des ports du Maine, mais les équipages étaient recrutés Dieu sait où. Le péril engendre l'insouciance, et quand s'y ajoute l'appât du gain, il y a belles chances pour toute espèce d'accident dans la flottille encombrée qui, pareille à un troupeau pressé de moutons, se porte autour de quelque chef non reconnu.

«Que les deux Jerauld les conduisent, dit Disko. Nous sommes obligés de rester un petit moment parmi eux sur les Bancs de l'Est, mais, si la chance tient, nous n'aurons pas à y rester longtemps. L'endroit où nous sommes maintenant, Harvey, n'est en aucune façon considéré comme un bon terrain de pêche.

--Vraiment? dit Harvey, qui était en train de tirer de l'eau (il venait d'apprendre comment on donne au seau une secousse) après une toilette exceptionnellement longue. Ça me serait égal, alors, de tâter de quelque terrain pauvre pour changer.

--Tout le terrain que je désire voir, et je ne désire pas le tâter, c'est Eastern Point, dit Dan. Dites donc, papa, ça m'a tout l'air que nous n'aurons pas plus de deux semaines à rester sur les Bancs. Tu vas rencontrer alors toute la compagnie que tu veux, Harvey. C'est le moment où l'on commence à travailler. Plus de repos à heures fixes pour personne. Un morceau sur le pouce quand on a faim, et la couchette quand il n'y a plus moyen de tenir debout. Bonne affaire qu'on ne t'ait pas cueilli un mois plus tard que tu ne l'as été, car nous n'aurions jamais pu te mettre en forme pour la Vieille Vierge.»

Harvey comprit, d'après la carte d'Eldridge, que la Vieille Vierge et tout un essaim de bancs aux noms bizarres, étaient le point tournant de la croisière et que, la chance aidant, ils finiraient d'y employer leur sel; mais en voyant la taille de la Vierge (c'était un point imperceptible), il se demanda comment Disko, même avec le hog-yoke et la sonde, pourrait la trouver. Il apprit plus tard que Disko était tout à fait de force à cela comme à toute autre besogne et pouvait même venir en aide à autrui.

Un grand tableau noir de quatre pieds sur cinq était pendu dans la cabine, et Harvey n'en comprit l'utilité que lorsque, après quelques jours de brume aveuglante, on entendit l'appel discordant d'une de ces sirènes que l'on manoeuvre avec le pied,--une machine dont la note rappelle celle d'un éléphant phtisique.

Ils faisaient alors un court mouillage, traînant l'ancre à la remorque sous eux pour épargner de la peine.

«Une voile carrée qui beugle pour qu'on lui laisse ses aises,» dit Long Jack.

Les voiles d'avant rouges et ruisselantes d'une barque sortirent en glissant du brouillard, et le _We're Here_ sonna trois fois sa cloche, selon la sténographie de la mer.

Le plus grand des deux bateaux masqua son hunier au milieu des cris et des appels.

«Un Français, dit l'oncle Salters d'un ton dédaigneux. Un bateau de Miquelon qui arrive de Saint-Malo. (Le cultivateur avait le flair d'un vieux loup de mer.) Je suis justement presque au bout de mon tabac, Disko.

--De même, ici, dit Tom Platt. Eh! _backez-vous, backez-vous! Standez awayez_, vous, espèce de cul-de-plomb! _mucho bono!_ Êtes-vous de Saint-Malo, eh?

--Ah! ah! _mucho bono!_ Oui! oui! _Clos-Poulet! Saint-Malo! Saint-Pierre-et-Miquelon_,» cria l'autre équipage, en agitant des bonnets de laine et en riant.

Puis, tous ensemble:

«_Tableau! tableau!_

--Monte le tableau, Danny. Cela me dépasse la façon dont ces Français arrivent n'importe où. Il est vrai que l'Amérique est d'une chouette largeur. Il leur suffit de savoir qu'ils sont entre le 46e et le 49e; est-ce vrai?»

Dan dessina à la craie des figures sur le tableau qu'ils pendirent dans les haubans du grand mât, tandis que la barque criait _merci_ en choeur.

«Cela me semble plutôt peu gracieux de les laisser filer comme cela, suggéra Salters en tâtant dans ses poches.

--As-tu donc appris le français depuis la dernière campagne? demanda Disko. Je n'ai plus envie de nous voir lancer des pierres de lest à la tête pour t'entendre dire des injures aux bateaux de Miquelon, comme tu le fis à la hauteur du Have.

--Harmon Rush disait que c'était le moyen de les faire monter. Le simple parler de chez nous fera l'affaire. Nous sommes tous horriblement au bout de notre tabac. Jeune homme, est-ce que, toi, tu ne parles pas français?

--Oh! oui, dit Harvey vaillamment, et il brailla: _Ohé! Dites donc! Arrêtez-vous! Attendez! Nous sommes venant pour tabac!_

--Ah! _tabac, tabac!_» crièrent-ils.

Et ils se remirent à rire.

«Cela a touché. Mettons un doris dehors, en tout cas, dit Tom Platt. Ce n'est pas que j'aie précisément des certificats de français, mais je sais un autre jargon qui, je crois, fait l'affaire. Viens, Harvey, et sers-nous d'interprète.»

Le bavardage et la confusion furent indescriptibles lorsque lui et Harvey furent hissés contre la paroi noire de la barque. La cabine était placardée tout autour d'images de la Vierge aux couleurs éclatantes,--la Vierge de Terre-Neuve, comme ils l'appelaient. Harvey s'aperçut que son français était timbré au sceau d'un Banc non reconnu, et sa conversation dut se borner à des hochements de tête et à des grimaces. Mais Tom Platt n'eut qu'à agiter les bras pour faire avancer aisément les choses. Le capitaine lui offrit un verre d'un gin ineffable, et le joyeux équipage le traita comme un frère. Alors commença le marché. Ils avaient du tabac, des quantités de tabac américain, qui n'avait jamais payé de droits en France. Ils désiraient avoir du chocolat et du biscuit. Harvey revint à force de rames pour s'arranger avec le cuisinier et Disko qui détenaient les provisions et, à son retour, les boîtes de cacao et les sacs de biscuit furent comptés à côté de la barre du français. Cela ressemblait au partage d'un butin de pirates; mais Tom Platt en sortit ceinturé de «pig-tail»[35] noir et rembourré de tablettes de tabac à chiquer et à fumer. Alors les gais marins rentrèrent en cadence dans la brume, et la dernière chose que Harvey entendit, fut un refrain en choeur:

[35] Tabac en corde.

Par derrièr' chez ma tante, Il est un bois joli, Le rossignol y chante Et le jour et la nuit. Que donneriez-vous, belle, Qui l'amèn'rait ici? Je donnerais Québec, Sorel et Saint-Denis.

«Comment ça se fait-il que mon français n'ait pas marché, alors que votre conversation par signes a fait l'affaire? demanda Harvey, quand le butin eut été distribué parmi les hommes du _We're Here_.

--Une conversation par signes! s'esclaffa Platt. Eh! oui, c'était une conversation par signes, mais un joli brin plus vieille que ton français, Harvey. Il y a une franc-maçonnerie des marins, c'est la raison.

Et l'ancien matelot du vaisseau de guerre se mit à bourrer tranquillement sa pipe.

Harvey eut dès lors à méditer sur un nouveau mystère de la mer profonde.

VI

Ce qui frappait le plus Harvey, c'était l'allure de suprême insouciance avec laquelle certains bateaux se prélassaient à travers l'immense Atlantique. Les bateaux de pêche, comme disait Dan, n'avaient naturellement qu'à s'en remettre à la courtoisie et à la sagesse de leurs voisins; mais on était en droit d'attendre mieux de la part des steamers.

Ces réflexions venaient à la suite d'une autre entrevue intéressante, alors qu'ils s'étaient vus chassés sur un parcours de trois milles par un vieux bateau gros et pesant, toituré de planches sur le pont supérieur, destiné au transport du bétail et qui puait comme mille parcs à bestiaux. A l'aide d'un porte-voix, un officier fort surexcité leur cria des injures, et le navire resta à se vautrer désespérément sur l'eau pendant que Disko faisait courir le _We're Here_ sous le vent et servait au patron quelque chose de sa façon.

«Où devriez-vous être, hein? Est-ce que vous méritez d'être quelque part? Espèces de traîneurs de basse-cour, vous vous en allez sur les hautes mers, fouillant du groin la route, sans la moindre considération pour vos voisins, et les yeux dans vos tasses à café au lieu de les avoir dans vos sottes têtes.»

Sur quoi le capitaine s'agita sur le pont, et dit quelque chose visant les propres yeux de Disko.

«Nous n'avons pas reçu une observation depuis trois jours. Croyez-vous qu'il soit facile de faire marcher le bateau alors qu'on n'y voit goutte? cria-t-il à tue-tête.

--Eh bien, moi, je peux! rétorqua Disko. Qu'est-ce donc qui est arrivé à votre sonde? L'avez-vous avalée? Est-ce que vous ne pouvez pas sentir le fond, ou est-ce le bétail qui sent trop mauvais?

--Avec quoi est-ce que vous les nourrissez? demanda l'oncle Salters, le plus sérieusement du monde, car l'odeur des porcs réveillait en lui le cultivateur. On dit qu'on en perd affreusement au cours d'un voyage. Ça ne me regarde peut-être pas, mais j'ai une vague idée que les tourteaux se trouvent brisés en petits morceaux et quelque peu saupoudrés.

--Tonnerre...! dit un bouvier en jersey rouge, qui regardait par-dessus bord. Quel est l'asile d'aliénés qui a laissé sortir Sa Majesté Barbue?

--Jeune homme commença Salters, tout debout dans les haubans de misaine, laissez-moi vous dire, avant d'aller plus loin, que j'ai...»

L'officier sur le pont ôta sa casquette avec une politesse exagérée.

«Excusez-moi, dit-il, mais j'ai demandé ma route. Si la personne de l'agriculture, celle avec le poil au menton, veut bien avoir la bonté de fermer ça, la moule à l'oeil vairon pourra peut-être condescendre à nous éclairer.

--Voilà maintenant que tu nous as donné en spectacle, Salters,» dit Disko avec colère.

Il ne pouvait pas soutenir ce genre particulier de conversation, et il lança sèchement la latitude et la longitude sans plus ample discours.

«Allons, voilà pour sûr une cargaison d'aliénés, dit le capitaine, en sonnant à la chambre des machines, et en lançant un paquet de journaux dans la goëlette.

--S'il y a de par le monde de fichus imbéciles, en te mettant à part, toi, Salters, voilà un homme et son équipage qui sont bien les plus complets que j'aie jamais vus, dit Disko, comme le _We're Here_ s'éloignait. Je suis justement en train de lui donner mon avis sur la façon de vagabonder comme un enfant perdu dans ces eaux-ci, quand il faut que tu viennes te fourrer en travers avec ton agriculture! Est-ce que tu ne sauras jamais mettre les choses à leur place?»