Capitaines Courageux: Une histoire du banc de Terre-Neuve
Part 7
--C'est un «trawler», expliqua Dan à Harvey, et il rentre pour prendre de la boëtte tout le long de la côte. Oh! quant à la maison, non, jamais il n'y rentre. Il trafique le long de la côte Sud et de la côte Est par là-bas. (Il fit signe de la tête dans la direction des baies sans miséricorde de Terre-Neuve.) Papa ne me prendrait jamais à terre par là. C'est tout un ramassis d'hommes extrêmement grossiers--et Abishai est le plus grossier de tous. Tu as vu son bateau? Eh bien, il a presque soixante-dix ans d'âge, à ce qu'ils disent; c'est le dernier des vieux sabots de Marblehead. On ne fait plus de ces gaillards d'arrière-là. Ce n'est pas qu'Abishai ait encore aucun rapport avec Marblehead. On ne l'y réclame pas. Il ne fait que vagabonder tout partout, perdu de dettes, pêchant au «trawl» et hurlant des gros mots, comme tu as entendu. Pour un Jonas, il l'a été des années et des années. Il se fait donner de la liqueur par les bateaux de Fécamp parce qu'il jette des sorts, et qu'il se fait acheter tel ou tel vent et un tas de trucs pareils. Il est fou, je crois bien.
--Ce n'est pas la peine de relever le «trawl» ce soir, dit Tom Platt sur un ton de calme désespoir. Il est venu par ici tout exprès pour nous porter malheur. Je donnerais mon gage et ma part pour le voir dans les haubans du vieil _Ohio_ et qu'on n'ait pas encore renoncé au chat à neuf queues. Rien que cent coups, et Sam Mocatta les appliquant en croix.»
Le vieux sabot dansait sous le vent comme un homme ivre, et les yeux de tous le suivaient. Soudain, le cuisinier cria de sa voix de phonographe:
«C'était l'approche de sa propre mort qui lui faisait dire cela! Il sent sa fin... sa fin, c'est moi qui vous le dis! Regardez!»
La goélette naviguait dans une large tache de soleil liquide à une distance de trois ou quatre milles. La tache se ternit et s'effaça, et, en même temps que la lumière disparaissait, disparut la goélette. Elle tomba dans un creux de lames, et... l'on ne vit plus rien.
«Sombrée, par la grande Poulie-à-Croc, s'écria Disko en sautant à l'arrière. Ivres ou non, nous sommes là pour les secourir. Vire court et dérape l'ancre! Lestement!»
Harvey se trouva jeté sur le pont par le choc qui suivit la mise en place du foc et de la misaine, car ils virèrent à pic sur le câble, arrachèrent l'ancre d'une secousse sur son fond pour épargner du temps, et la hissèrent tout en s'en allant. C'est un tour de force brutal auquel on n'a guère recours que dans une question de vie ou de mort, et le petit _We're Here_ se plaignit tout comme un être humain. Ils coururent jusqu'à l'endroit où le bateau d'Abishai s'était évanoui, trouvèrent deux ou trois baquets à «trawl», une bouteille à gin, un doris défoncé... rien de plus.
«Laissez cela, dit Disko, bien que personne n'eût fait le moindre mouvement pour les repêcher. Je ne voudrais pas avoir à bord une allumette qui eût appartenu à Abishai. J'imagine que la goélette a fait le plongeon, comme cela, sans façon. Elle a dû cracher son étoupe il y a une semaine, et ils n'ont jamais pensé à pomper. C'est encore un bateau de perdu pour être parti du port avec tout son monde ivre.
--Dieu soit loué! dit Long Jack. Nous aurions été obligés de leur porter secours s'ils étaient restés à la surface de l'eau.
--C'est à quoi moi-même je pensais, dit Tom Platt.
--Il la sentait venir! Il la sentait venir! dit le cuisinier en roulant les yeux. Il a emporté sa guigne avec lui.
--C'est, je pense, une bonne nouvelle pour la flottille quand nous la verrons. Oui-da! dit Manuel. Si vous filez par là contre le vent et que le bateau vienne à ouvrir ses jointures...»
Il étendit la main dans un geste indescriptible, pendant que Pen s'asseyait sur le roufle et se contentait de sangloter d'horreur et de pitié sur tout cela. Quant à Harvey, sans pouvoir se figurer qu'il avait vu la mort sur l'infini des eaux, il se sentait très malade.
Dan monta alors aux barres de hune, et Disko gouverna de façon à les ramener en vue de leurs bouées de «trawl», juste au moment où la brume allait s'en venir encore une fois ouater la mer.
«Il ne faut pas longtemps pour que nous nous en allions de ce monde, fut tout ce qu'il dit à Harvey. Songe à cela pour t'en souvenir, jeune homme. Voilà l'effet de la boisson.»
* * * * *
Après le dîner, la mer fut assez calme pour pêcher du haut des ponts. Pen et l'oncle Salters y mirent cette fois toute leur ardeur. Et la pêche fut belle, et beau le poisson.
«Abishai a sûrement emporté sa guigne avec lui, dit Salters. Le vent n'a pas varié d'un cran. Comment se comporte le «trawl»? En tout cas, je fais fi de toute superstition.»
Tom Platt insistait pour qu'on hissât l'engin afin d'aller mouiller ailleurs, ce qui, selon lui, valait mieux. Mais le cuisinier dit:
«Le charme est rompu. Vous vous en apercevrez à la première occasion. Moi, bien savoir.»
Cela flatta tellement les idées de Long Jack que, triomphant des répugnances de Tom Platt, ils sortirent tous deux ensemble.
Relever un «trawl», cela signifie l'amener sur l'un des côtés du doris, en dégager le poisson, et reboëtter les hameçons pour les remettre à la mer--quelque chose d'assez semblable au travail qui consiste à épingler et désépingler du linge sur une corde à sécher. C'est une besogne assez longue et plutôt dangereuse, car l'interminable ligne sous le poids de laquelle penche le bateau, peut le faire chavirer dans le temps d'un éclair. Mais quand ils entendirent: _And now to thee, O Capting!_ sortir de la brume comme un grondement, l'équipage du _We're Here_ reprit coeur. Le doris bien chargé accosta vivement, tandis que Tom Platt hurlait à Manuel de leur servir de bateau de décharge.
«Cette fois, ça y est, la guigne est en deux morceaux,» dit Long Jack en plongeant sa fourchette dans le poisson.
Et Harvey restait là bouche bée devant l'adresse avec laquelle le doris, malgré ses embardées, avait échappé à la destruction.
«La première moitié était tout en courges, continua Long Jack. Tom Platt voulait hisser le «trawl» et en finir tout de suite; mais je dis: «Je parie pour le Docteur qui a la seconde vue», et l'autre moitié est montée en pliant sous le poids de gros poissons. Vite, Manuel, et apporte-nous un baquet de boëtte. Nous aurons la veine ce soir.»
Les poissons mordirent aux hameçons fraîchement regarnis, les mêmes dont on venait de détacher leurs frères. Et Tom Platt en compagnie de Long Jack, secouant méthodiquement le «trawl» de haut en bas dans toute sa longueur, faisaient se dresser l'avant du bateau sous le poids de la ligne trempée qu'ils dépouillaient des concombres-de-mer auxquels ils donnaient le nom de courges. D'une secousse contre le plat-bord ils dégageaient la morue nouvellement prise; puis ils reboëttaient, et chargeaient le doris de Manuel. Il en fut ainsi jusqu'à la tombée de la nuit.
«Je ne veux pas courir de risques, dit alors Disko, non, tant qu'il flottera si près dans le voisinage. Abishai ne s'enfoncera pas avant une semaine. Amène les doris, et nous nous mettrons à la toilette après souper.»
Ce fut une maîtresse toilette, que surveillèrent tout soufflants trois ou quatre épaulards. Elle dura jusqu'à neuf heures et on entendit à trois reprises Disko éclater de rire, pendant que Harvey lançait dans la cale le poisson fendu.
«Dis donc, sais-tu que tu mords rudement à la besogne, dit Dan, comme ils aiguisaient les couteaux, une fois les hommes partis se coucher. Il y a quelque peu de mer ce soir, et je ne t'ai pas entendu faire la moindre remarque là-dessus.
--Trop occupé, répliqua Harvey en essayant le tranchant d'une lame. Maintenant que j'y pense, elle danse tout de même joliment.»
La petite goélette s'ébattait tout autour de son ancre parmi les vagues pointées d'argent. Reculant avec un tressaillement de surprise affectée à la vue du câble qui se tendait, elle fondait ensuite sur lui comme un jeune chat, et soulevait par son plongeon l'eau qui faisait irruption dans ses écubiers avec un bruit de canon. Elle semblait dire, en branlant la tête: «Ma foi, je suis bien fâchée de ne pouvoir rester plus longtemps avec vous. Je m'en vais vers le Nord.» Et elle s'en allait tout de guingois, pour, soudain, faire halte dans le cliquetis tragique de son gréement. «Comme j'allais justement en faire la remarque...», commençait-elle, avec la gravité d'un homme ivre qui s'adresse à un bec de gaz. Le reste de la phrase (elle s'exprimait en pantomime, cela va sans dire) se perdait dans une crise d'impatience, car elle se conduisait comme un petit chien qui mâche une ficelle, une grosse femme sur une selle d'amazone trop petite, une poule dont on a tranché la tête, ou bien une vache piquée par un frelon, suivant la façon dont la prenaient les caprices de la mer.
«Regarde-la réciter son rôle. C'est Patrick Henry[28], maintenant,» dit Dan.
[28] Patrick Henry, célèbre orateur américain, né en 1736 et mort en 1799. Son discours sur la liberté se trouve tout entier dans les livres d'école des jeunes Américains, qui le récitent en l'accompagnant de gestes extravagants.
Elle balançait de côté sur une houle, et gesticulait en faisant aller son bout-dehors de foc de bâbord à tribord.
«Mais... quant... à... moi, donnez-moi la liberté... ou donnez-moi... la mort!»
Ouf! Elle s'assit dans le sillage de lune en faisant la révérence, avec des airs d'orgueil capables d'impressionner, n'eût été l'engrenage de la roue qui ricanait d'un air moqueur dans sa boîte.
Harvey se mit à rire tout haut.
«Ma foi, c'est exactement comme si elle était vivante, dit-il.
--Elle est aussi solide qu'une maison et aussi sèche qu'un hareng, dit Dan avec enthousiasme, au moment où un paquet de mer le lançait à travers le pont. Elle les tient en respect et encore et toujours. «Ne m'approchez pas de trop près», dit-elle. Regarde-la... regarde-la en ce moment. Pour l'amour de Dieu! Il faudrait que tu voies un de ces malheureux cure-dents lever l'ancre sur sa pointe par quinze brasses d'eau.
--Qu'est-ce que c'est qu'un cure-dents, Dan?
--Ce sont ces nouveaux bateaux pour la pêche du haddock et du hareng. Minces comme un yacht à l'avant, avec aussi des arrières de yacht et des beauprés en pointe, et un roufle où tiendrait notre cale. J'ai entendu dire que c'est Burgess lui-même qui a fait les modèles pour trois ou quatre d'entre eux. Papa a des préjugés contre, à cause de leur tangage et de leurs cahots, mais il y a de l'argent à gagner là-dedans. Papa sait trouver le poisson, mais il n'est en aucune façon pour le progrès... il ne marche pas avec son temps. Ils sont pleins à couler de trucs pour vous épargner le travail et ainsi de suite. Tu n'as jamais vu l'_Électeur_ de Gloucester? C'est une perle, si c'est un cure-dents.
--Combien coûtent-ils, Dan?
--Des montagnes de dollars. Quinze mille peut-être; plus aussi. Il y a de la dorure et tout ce qu'on peut imaginer.»
Puis, en lui-même et à mi-voix:
«Je crois que je l'appellerai aussi _Hattie S._
V
Ce fut le point de départ de nombreuses conversations avec Dan qui raconta à Harvey pourquoi il transférerait le nom de son doris au «haddocker[29]» de ses rêves, celui que devait construire Burgess. Harvey en entendit long sur la véritable Hattie, de Gloucester; il vit une boucle de ses cheveux,--que Dan, après avoir constaté le peu de profit des belles paroles, avait fini par «chiper», alors qu'elle était assise devant lui à l'école cet hiver,--et de plus, une photographie. Hattie avait environ quatorze ans; elle professait un affreux mépris pour les jeunes garçons et avait, durant cet hiver-là, piétiné comme à plaisir sur le coeur de Dan. Tout cela, sous le sceau d'un secret solennel, fut révélé sur les ponts enlunés, dans l'obscurité de mort ou dans la brume suffocante. Et la roue geignait derrière eux, le pont grimpait devant, et au dehors clamait la mer sans repos. Une fois, cela va sans dire, alors que les gamins commençaient à se connaître, eut lieu une bataille qui fit rage de la proue à la poupe, jusqu'à ce que Pen montât pour les séparer; il promit, du reste, de n'en pas parler à Disko, lequel trouvait qu'en temps de quart, se battre était pire que dormir. Harvey, physiquement, n'était pas l'égal de Dan, mais il faut dire, à l'éloge de sa nouvelle éducation, qu'il prit bien sa défaite et n'essaya pas des petits moyens pour disputer l'avantage à son adversaire.
[29] Bateau destiné à la pêche du «haddock».
Cela se passait au moment où il venait d'être guéri d'une série de clous entre les coudes et les poignets, à l'endroit où le jersey humide et les cirés coupent à même la chair. L'eau salée l'y cuisait de façon peu plaisante, mais, quand ils furent mûrs, Dan les traita avec le rasoir de Disko, et assura Harvey qu'il était maintenant un «fameux banquier», les furoncles étant la marque de la caste qui le réclamait.
En sa qualité de jeune garçon et de jeune garçon fort occupé, il ne se cassait par la tête à penser. Il était extrêmement affligé à l'idée du chagrin que devait avoir sa mère; souvent il aspirait à la voir et, par-dessus tout, à lui raconter cette étonnante vie nouvelle et la façon brillante dont il s'en acquittait. Autrement, il préférait ne pas trop se demander comment elle supportait la secousse de sa prétendue mort. Mais un jour, comme il se tenait sur l'échelle du gaillard d'avant, en train de taquiner le cuisinier qui les avait accusés, lui et Dan, de voler des beignets, il lui vint à l'esprit que ceci était de beaucoup préférable à l'ennui d'être réprimandé par des étrangers dans le fumoir d'un paquebot.
Il était reconnu comme faisant partie de tous les plans du _We're Here_, il avait sa place à table et parmi les couchettes, et pouvait tenir son personnage dans les longues conversations les jours de mauvais temps, lorsque les autres étaient toujours prêts à écouter ce qu'ils appelaient les «contes de fées» de sa vie à terre. Il ne lui avait pas fallu plus de deux jours pour sentir que s'il parlait de son existence passée comme étant sienne (cela semblait déjà bien loin), personne excepté Dan--et la croyance de Dan lui-même fut l'objet d'un amer essai--n'y ajouterait foi. Aussi imagina-t-il un ami, un garçon dont il avait entendu parler, qui conduisait dans Tolède (Ohio) un drag en miniature attelé de quatre poneys, commandait cinq «complets» à la fois, et menait des choses appelées «cotillons» dans des réunions où l'aînée des jeunes filles n'avait pas quinze ans révolus, mais où tous les présents étaient cousus d'or sur toutes les coutures. Salters protestait, déclarant que c'était là un boniment on ne peut plus dangereux, sinon positivement blasphématoire; mais il écoutait de toutes ses oreilles comme les autres; et leurs critiques à tous finirent par donner à Harvey des idées entièrement nouvelles en fait de «cotillons», complets, cigarettes à bouts dorés, bagues, montres, parfums, petits dîners, Champagne, jeux de cartes et commodités d'hôtel. Petit à petit, il changeait de ton quand il parlait de son «ami» que Long Jack avait baptisé «l'Agneau sans cervelle», «le Bébé doré sur tranche», «le Vanderpoop[30] en nourrice» et d'autres sobriquets; et, les pieds dans ses bottes de mer croisés sur la table, il inventait même des histoires sur certains _pyjamas_ de soie et certains plastrons importés tout exprès, pour mieux discréditer «l'ami». Harvey était quelqu'un qui savait s'adapter aux milieux et tenait autour de lui un oeil perçant et une oreille fine ouverts sur le moindre pli de visage et sur le moindre accent.
[30] On dit «Vanderpoop» en Amérique, comme l'on dit «Rothschild» en France.
Il ne fut pas longtemps sans savoir où Disko gardait le vieil octant vert-de-grisé--qu'ils appelaient le _hog yoke_--sous le traversin de sa couchette. Quand il prenait la hauteur du soleil, et que, à l'aide de l'almanach du _Vieux Fermier_, il trouvait la latitude, Harvey ne faisait qu'un bond jusqu'en bas de la cabine pour graver le calcul et la date à l'aide d'un clou sur la rouille du tuyau de poêle. Or, le mécanicien en chef d'un paquebot n'aurait pu faire plus, et nul mécanicien de trente années de services n'eût été capable de prendre, fût-ce à moitié, les airs d'ancien marinier avec lesquels Harvey, après avoir commencé à cracher soigneusement par-dessus bord, publiait la position de la goélette pour ce jour-là, et alors, seulement alors, débarrassait Disko de l'octant. Ces choses ne vont pas sans une certaine étiquette.
Ledit _hog yoke_, une carte marine d'Eldridge, l'almanach du _Fermier_, le _Pilote de la Côte_ de Blunt, et le _Navigateur_ de Bowditch, étaient tous les instruments dont Disko avait besoin pour se guider, si l'on en excepte la grande sonde, son oeil de réserve. Harvey tua presque Pen avec cet instrument la première fois que Tom Platt voulut lui apprendre à faire «voler le pigeon bleu»; et quoi qu'il ne fût pas de force à résister à un sondage soutenu dans un peu de mer, Disko l'employait volontiers sur les hauts-fonds en temps calme avec un plomb de sept livres. Comme le disait Dan:
«Ce n'est pas le sondage que papa demande. Ce sont des échantillons. Graisse-le bien, Harvey.»
Harvey enduisait de suif le creux à la base du plomb, et apportait soigneusement sable, coquille, fange, tout ce que ce pouvait être, à Disko, lequel touchait, sentait, et donnait son avis. Comme il a été dit, quand Disko pensait morue, il pensait en morue; et grâce à un mélange d'instinct et d'expérience depuis longtemps éprouvés, il promenait le _We're Here_ de mouillage en mouillage, toujours avec le poisson, comme un joueur d'échecs aux yeux bandés joue sur l'échiquier qu'il ne voit pas.
Mais l'échiquier de Disko, c'était le Grand-Banc,--un triangle de 250 mille sur chaque côté, une immensité d'eaux roulantes, empaquetée de brume humide, affligée de tempêtes, harcelée de glace à la dérive, hachée par le passage des paquebots insouciants, et que semait de ses voiles la flottille de pêche.
Des jours durant ils travaillèrent dans la brume--Harvey à la cloche--jusqu'au moment où, familiarisé avec l'opacité de l'atmosphère, le jeune garçon sortit en compagnie de Tom Platt, le coeur plutôt sur les lèvres. Si la brume ne se levait pas, le poisson mordait, et personne n'est capable de rester plongé dans l'effroi sans espoir six heures de suite. Harvey se consacra à ses lignes et à la gaffe ou fourchette, selon ce que Tom Platt réclamait; et ils regagnèrent la goélette à l'aviron, guidés par la cloche et l'instinct de Tom, tandis que la conque de Manuel résonnait près d'eux, grêle et à peine distincte. Ce fut l'expérience d'un monde qui n'était plus la terre et, pour la première fois depuis un mois, Harvey rêva de planchers d'eau mobiles et fumants tout autour du doris, de lignes qui s'égaraient dans rien du tout, et de l'atmosphère du dessus qui se fondait avec la mer du dessous à dix pieds de ses yeux tendus. Quelques jours plus tard, il se trouvait dehors avec Manuel en un endroit que l'on estimait être profond de quarante brasses, mais le câblot de l'ancre fila dans toute sa longueur, et l'ancre ne trouva rien; sur quoi Harvey se sentit pris d'un mortel effroi, celui d'avoir perdu son dernier contact avec la terre.
«Le «Trou de Baleine», prononça Manuel en ramenant l'ancre. En voilà une bonne pour Disko. Rentrons!»
Et il revint à force de rame vers la goélette pour trouver Tom Platt et les autres en train de se moquer du patron qui, pour une fois, les avait conduits au bord du stérile abîme de la Baleine, le trou vide du Grand-Banc. Ils s'en allèrent à travers la brume mouiller ailleurs et, cette fois, quand il sortit dans le doris de Manuel, Harvey sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Une blancheur évoluait dans la blancheur de la brume, avec une haleine semblable à l'haleine de la tombe, et on entendit un grondement, un plongeon et l'eau rejaillir. Ce fut sa présentation au redoutable iceberg d'été, sur le Banc, et il s'accroupit au fond du bateau sous le rire de Manuel.
Il y eut toutefois des jours clairs, paisibles et chauds, où il semblait que c'eût été péché de faire autre chose que de paresser sur les lignes à main et de gifler d'un coup d'aviron les méduses errant au ras de l'eau; et il en y eut d'autres de brises légères où Harvey apprit à conduire la goélette d'un mouillage à un autre.
Un tressaillement le parcourut la première fois que, la main sur les rayons de la roue, il sentit la quille lui répondre et glisser par-dessus les longs entre-deux des lames, pendant que la voile de misaine fauchait d'arrière en avant sur le bleu du ciel. Voilà qui vraiment était magnifique, en dépit de Disko, lequel prétendait qu'un serpent se fût brisé les reins à suivre son sillage. Mais, comme toujours, la roche Tarpéienne était près du Capitole. Ils naviguaient sous le vent, le foc déployé,--un vieux foc, par bonheur,--et Harvey remettait la goélette au vent pour montrer devant Dan à quel point de perfection il était devenu maître dans l'art. Pan! la misaine passa de l'autre côté, et la corne en alla transpercer, pourfendre le foc que le grand étai empêchait naturellement de suivre le même chemin. Le lambeau fut amené au milieu d'un silence terrible, et Harvey, les quelques jours qui suivirent, employa ses heures de loisir à apprendre, sous la direction de Tom Platt, comment on se sert d'une aiguille et d'une paumelle. Dan en poussa des cris de joie, car il avait, disait-il, fait exactement la même bévue dans les premiers temps.
Comme tous les jeunes garçons, Harvey imita chacun des hommes à tour de rôle, jusqu'au jour où il fut arrivé à combiner la façon particulière de se pencher qu'avait Disko à la roue, le tour de bras de Long Jack quand on ramenait les lignes, le coup d'aviron que Manuel donnait, dans son doris, le dos arrondi, mais qui portait si bien, et le grand pas de Tom Platt le long du pont, le pas d'un matelot de l'_Ohio_.
«C'est curieux de voir comme il s'y met, dit Long Jack, un après-midi de brume où Harvey, appuyé au cabestan, avait l'oeil au guet. Je parierais mon gage et ma part qu'il se joue à lui-même la comédie plus que de raison et qu'il se prend pour un hardi marin. Regarde son petit bout de dos en ce moment.
--C'est ainsi que nous commençons tous, dit Tom Platt. Les mousses, ça veut tout le temps se faire croire des hommes jusqu'à ce qu'ils se prennent eux-mêmes au mot, et il en est ainsi jusqu'à ce qu'ils meurent--avec des prétentions et des prétentions! J'en ai fait autant sur le vieil _Ohio_, je le sais bien. J'ai pris mon premier quart--un quart dans le port--en me croyant plus fin que Farragut[31]. Dan est aussi pétri d'une foule d'idées de ce genre. Regarde-les en ce moment en train de jouer au vieux marsouin,--du fil de caret pour cheveux, et pour sang du goudron de Norvège. (Il parla du haut de l'escalier dans la cabine.) J'imagine que pour une fois, Disko, vous vous êtes trompé dans vos jugements. Qu'est-ce qui diable a bien pu vous faire dire à nous tous ici présents que l'agneau avait l'esprit dérangé?
[31] Célèbre amiral américain.
--Il l'avait, répliqua Disko, il l'avait comme un étourneau quand il est arrivé à bord; mais j'avouerai que depuis il s'est considérablement assagi. Je l'ai guéri.
--Il nous en conte pas mal, dit Tom Platt. L'autre soir, ne nous a-t-il pas parlé d'un petit type de sa taille, qui conduisait une diablesse de petite voiture gréée de quatre poneys par les rues de Tolède, dans l'Ohio... oui, je crois que c'était bien là; et qui donnait des soupers à un tas de petits types de son espèce. Drôles de blagues, mais rudement amusantes, tout de même. Il en sait comme cela à la douzaine.
--Je crois qu'il les sort de son imagination, cria Disko de la cabine où il avait le nez plongé dans le livre de loch. Il est évident que tout cela est de sa façon. Ça ne pourrait duper personne que Dan, et il en rit lui-même. Je l'ai entendu, quand j'avais le dos tourné.