Capitaines Courageux: Une histoire du banc de Terre-Neuve

Part 3

Chapter 33,992 wordsPublic domain

--Il y prend autant de goût qu'un canard à l'eau, dit Long Jack, un homme du Galway à menton grisonnant dont la lèvre supérieure avançait, en faisant aller et venir le torse exactement comme Manuel avait fait.»

On entendait par l'écoutille Disko grogner dans la cabine, et le bruit qu'il faisait en suçant son crayon parvenait jusqu'à eux.

«Cent quarante-neuf et demi... que Dieu te damne, Discobolus! dit Long Jack. Je me tue à remplir tes poches. Cela ne fait rien, c'est une fichue pêche. Le Portugais m'a enfoncé.»

Un glissement sourd. Et c'était un autre doris qui accostait et encore du poisson qui tombait dans le parc.

«Deux cent trois. Voyons le passager!»

Celui qui parlait était encore plus fort que l'homme du Galway, et son visage présentait la particularité d'être barré en biais, de l'oeil gauche au coin droit de la bouche, par une balafre pourpre.

Ne voyant pas autre chose à faire, Harvey nettoyait avec son faubert chaque doris à mesure qu'il descendait, enlevait les bancs et les couchait au fond du bateau.

«Il a vite attrapé le mouvement, dit l'homme à la balafre, lequel était Tom Platt, en le considérant avec attention. Il y a deux façons de faire les choses. L'une, à la mode des pêcheurs... n'importe par quel bout d'abord et un noeud de voilier pour couronner le tout... et l'autre...

--Comme nous faisions sur le vieil _Ohio_! interrompit Dan, en traversant rapidement le groupe des hommes avec une longue planche pourvue de pieds. Ôtez-vous de là, Tom Platt, et laissez-moi fixer les tables.»

Il pressa l'une des extrémités de la planche entre deux coches dans les bordages, chassa le montant d'un coup de pied, et baissa la tête juste à temps pour éviter la tape que lui envoyait l'homme du vaisseau.

«Et voilà aussi ce qu'on faisait sur l'_Ohio_, Danny. Tu vois? dit Tom Platt, en riant.

--J'imagine alors qu'ils louchaient, car elle n'est pas arrivée à son adresse, et je sais bien qui est-ce qui va trouver ses bottes sur la pomme du grand mât s'il ne nous laisse pas tranquilles. Halez de l'avant! Je suis pressé, est-ce que vous ne voyez pas?

--Danny, tu passes ta journée à dormir couché sur le câble, dit Long Jack. Tu es le comble même de l'impudence, et je suis persuadé qu'en une semaine tu vas corrompre notre subrécargue.

--Il s'appelle Harvey, dit Dan, en brandissant deux couteaux de forme étrange, et il vaudra cinq de n'importe quels chercheurs de clovisses de South Boston avant qu'il soit longtemps.»

Il disposa les couteaux avec grâce sur la table, pencha la tête et en admira l'effet.

«Je crois, moi, que cela fait quarante-deux, dit une voix grêle de l'autre côté du bord.»

Tout le monde partit à rire, tandis qu'une autre voix répondait:

«Alors pour une fois ma chance a tourné, car j'en ai quarante-cinq, quoique je sois piqué à ne savoir où me mettre.

--Quarante-deux _ou_ quarante-cinq. J'ai perdu le compte exact, dit la voix grêle.

--C'est Pen et l'oncle Salters qui comptent leur pêche. Regardez-les donc.

--Venez, venez! rugit Long Jack. Il fait mouillé là-bas dehors, mes enfants.

--Quarante-deux,» dis-tu.

C'était l'oncle Salters.

«Je vais recompter, alors,» répliqua la voix avec douceur.

Les deux doris se balançaient côte à côte et venaient cogner contre le flanc de la goélette.

«Patience de Jérusalem! jura l'oncle Salters, en reculant dans l'eau qui clapota avec bruit. Qu'est-ce qui prend à un cultivateur comme toi d'aller fiche le pied dans un bateau, je me le demande! Tu m'as presque défoncé d'un bout à l'autre.

--J'en suis fâché, monsieur Salters. Je suis venu à la mer pour cause de dyspepsie nerveuse. Vous m'avez conseillé, je crois.

--Allez vous noyer dans le Trou de Baleine, toi et ta dyspepsie nerveuse! rugit l'oncle Salters, un gros petit pot à tabac. Tu marches encore sur mes brisées. As-tu dit quarante-deux ou quarante-cinq?

--J'ai oublié, monsieur Salters. Comptons.

--Je ne vois pas comment cela pourrait faire quarante-cinq.

--C'est moi qui en ai quarante-cinq, dit l'oncle Salters. Compte avec soin, Pen.»

Disko Troop sortit de la cabine.

«Salters, maintenant jette ton poisson tout de suite, dit-il d'un ton d'autorité.

--Ne gâtez pas la pêche, papa, murmura Dan. Ils ne font tous les deux que commencer.

--Mère de Délice! Il les enfourche un à un, hurla Long Jack, comme l'oncle Salters se mettait laborieusement au travail, et que dans l'autre doris le petit homme comptait une rangée de coches sur le plat-bord.

--C'est la pêche de l'autre semaine,» dit-il, en levant un regard plaintif et l'index resté où il en était.

Manuel poussa Dan du coude. Celui-ci s'élança sur le palan, et, se penchant aux trois quarts par-dessus bord, glissa le crochet dans la patte arrière tandis que Manuel maintenait solidement le doris par l'avant.

Les autres tirèrent gentiment et amenèrent le bateau, homme, poisson, et tout.

«Un, deux, quatre, neuf, dit Tom Platt, en faisant le compte d'un oeil exercé. Quarante-sept. Pen, c'est à toi!»

Dan laissa filer le palan et fit glisser l'homme de son bateau sur le pont parmi le torrent de son poisson.

«Tiens bon! rugit l'oncle Salters en train de tournoyer contre le bord. Tiens bon, je me suis embrouillé un brin dans mon compte.»

Il n'eut pas le temps de protester, fut hissé à bord et traité comme «Pensylvania».

«Quarante et un, dit Tom Platt. Battu par un cultivateur, Salters. Toi encore, un marin pareil!

--Le compte n'est pas juste, dit-il, en dégringolant hors du parc; et je suis cousu de piqûres.»

Ses grosses mains étaient enflées et marbrées de rouge et de blanc.

«Il y a, je crois bien, des gens qui iraient trouver des fonds de fraises, même s'il leur fallait plonger pour ça, dit Dan, en s'adressant à la lune qui venait de se lever.

--Il y en a d'autres, dit l'oncle Salters, qui se nourrissent du suc de la terre en dormant, et qui blaguent leur propre sang.

--A table! A table!» cria du gaillard d'avant une voix que Harvey n'avait pas encore entendue.

Disko Troop, Tom Platt, Long Jack et Salters, sur ce mot, gagnèrent l'avant. Little Pen se pencha sur son tourniquet carré de haute mer et sur les lignes à morue embrouillées. Manuel se coucha de tout son long sur le pont, et Dan disparut dans la cale où Harvey l'entendit taper sur des barils avec un marteau.

«C'est le sel, dit-il en revenant. Aussitôt que nous aurons soupé, nous nous mettrons à la toilette du poisson. Tu jetteras à papa. Tom Platt et lui arriment ensemble, et tu vas les entendre discuter. Nous sommes la seconde bordée, toi, moi, Manuel et Pen... la jeunesse et la beauté du bateau.

--En voilà un avantage, dit Harvey. J'ai faim.

--Ils auront fini dans une minute. Hum? Ça sent bon ce soir. Papa embarque un bon cuisinier, même si cela doit lui causer de l'ennui avec son frère. Il y a bonne pêche aujourd'hui, hein? (Il désigna du doigt les parcs où les morues montaient en hautes piles.) Manuel, combien avais-tu d'eau?

--Vingt-cinq brasses, répondit le Portugais d'une voix endormie. Elles mordent bien et vite. Un de ces jours je vous montrerai, Harvey.».

La lune entreprit sa course sur la mer tranquille avant que les aînés fussent revenus à l'arrière. Le cuisinier n'eut pas besoin de crier: «Seconde bordée!» Dan et Manuel furent en bas de l'écoutille et à table avant que Tom Platt, le dernier et le plus circonspect des aînés en question, eût fini de s'essuyer la bouche du revers de sa main. Harvey suivit Pen, et s'assit devant une gamelle de fer-blanc, remplie de langues et de vessies de morue, mélangées de morceaux de lard et de pommes de terre frites, une tranche de pain chaud et du café noir et fort. Tout affamés qu'ils fussent, ils attendirent que «Pensylvania» eût dit d'un ton solennel le bénédicité. Puis ils s'enfournèrent la nourriture en silence jusqu'au moment où Dan reprenant haleine sur sa tasse d'étain demanda à Harvey comment ça allait.

«Je suis bourré, mais il y a encore tout juste place pour un autre morceau.»

Le cuisinier était un nègre énorme, d'un noir de jais; et, différent de tous ceux que Harvey avait rencontrés, ne parlait pas, se contentant de sourire et d'inviter d'un geste muet à y revenir.

«Tu vois, Harvey, dit Dan, en tapant avec sa fourchette sur la table, c'est bien comme je te l'ai dit. Les jeunes et beaux garçons... comme moi, Pensy, toi et Manuel... nous sommes la seconde bordée, et nous mangeons quand la première bordée a fini. Eux, c'est le vieux poisson; tous rapiats et grincheux; aussi ont-ils besoin de se réconforter le ventre; c'est pour cela qu'ils viennent les premiers, ce qu'ils ne méritent pas. Est-ce vrai docteur?»

Le cuisinier fit signe que oui.

«Est-ce qu'il ne peut pas parler? demanda tout bas Harvey.

--Assez pour s'en tirer. Pas beaucoup des choses de notre métier. Sa langue maternelle est plutôt drôle... Il vient de l'intérieur du Cap Breton, oui, là où les cultivateurs parlent l'écossais du cru. Cap Breton est plein de nègres dont les parents s'y sont réfugiés durant notre guerre, et ils parlent comme les cultivateurs... tout en charabia.

--Ce n'est pas de l'écossais, dit Pensylvania. C'est du gaëlique. D'après ce que j'ai lu dans un livre.

--Pen lit des flottes. Presque tout ce qu'il dit est comme ça... sauf quand il s'agit de compter le poisson... hein?

--Est-ce que ton père les laisse ainsi dire combien ils ont pris de poisson... sans vérifier? demanda Harvey.

--Pourquoi? Mais oui. Qu'est-ce que ça signifierait d'aller mentir pour quelques misérables morues.»

Always more and never less, Every time we come to dress[8]

rugit Long Jack par l'écoutille.

[8]

Toujours plus et jamais moins, Chaque fois que nous venons faire la toilette.

Et la seconde bordée se rua en haut sur-le-champ.

L'ombre des mâts et du gréement, avec la voile de cape qu'on ne ferlait jamais, roulait de droite et de gauche dans le clair de lune sur le pont que soulevait la vague; et le poisson empilé à l'arrière luisait comme un monceau d'argent fluide. On entendait des piétinements et des roulements sourds dans la cale où Disko et Tom Platt se démenaient parmi les coffres à sel. Dan passa une fourche à Harvey et le conduisit au bout intérieur de la table primitive, où l'oncle Salters jouait impatiemment du tambour avec le manche d'un couteau. Un baquet d'eau salée reposait à ses pieds.

«Tu jetteras à papa et à Tom Platt par le panneau, et tu prendras garde que l'oncle Salters ne te fasse sauter l'oeil, dit Dan, en disparaissant à bout de bras dans la cale. Je passerai le sel d'en bas.»

Pen et Manuel se tenaient enfoncés jusqu'aux genoux parmi la morue dans le parc, brandissant des couteaux ouverts. Long Jack, un panier à ses pieds, des mitaines aux mains, était en face de l'oncle Salters à la table, et Harvey contemplait la fourche et le baquet.

«Hi!» cria Manuel, en se baissant sur le poisson et en ramenant une morue un doigt passé sous son ouïe et l'autre dans son oeil.

Il l'étendit sur le rebord du casier; la lame du couteau jeta un éclair accompagné d'un bruit de déchirement, et le poisson fendu de la gorge à la queue, avec une entaille de chaque côté du cou, tomba aux pieds de Long Jack.

«Hi!» dit Long Jack, en faisant de sa main recouverte d'une mitaine une sorte de cuiller.

Le foie de la morue tomba dans le panier. Une autre torsion et la main de nouveau en cuiller envoyèrent au diable tête et issues, et le poisson vidé glissa aux mains de l'oncle Salters qui renifla d'un air farouche. Un nouveau déchirement, la grande arête vola par-dessus le pavois, et le poisson, sans tête, sans boyaux, grand ouvert, tomba dans le baquet avec un «flop», en envoyant de l'eau salée jusque dans la bouche de Harvey, béante d'étonnement. Après le premier cri, les hommes gardèrent le silence. Les morues se promenaient comme si elles eussent été encore en vie, et longtemps avant que Harvey fût revenu de son étonnement devant la merveilleuse dextérité du tout, son baquet était plein.

«Jette!» grogna l'oncle Salters, sans tourner la tête.

Et Harvey lança le poisson par deux et trois à la fois en bas de l'écoutille.

«Hi! Lance-les à la brassée, cria Dan. Ne les éparpille pas comme cela. L'oncle Salters est le meilleur fendeur de toute la flottille. Regarde si l'on ne dirait pas qu'il feuillette un livre.»

De fait, on eût presque dit que le brave oncle était en train de couper les pages d'une revue pour tuer le temps. Le corps de Manuel, le buste tout courbaturé, gardait l'immobilité d'une statue dont seuls les bras se refermaient sans discontinuer sur le poisson. Little Pen s'escrimait vaillamment, mais il n'était pas difficile de voir qu'il manquait de force. Une fois ou deux Manuel trouva le temps de l'aider sans rompre la chaîne du travail. Une autre fois le même Manuel poussa un hurlement: il s'était accroché le doigt à l'hameçon d'un Français. Ces hameçons sont fabriqués avec un métal mou qui permet de les recourber de nouveau lorsqu'ils ont servi; mais il arrive très souvent que la morue se sauve avec pour se faire prendre ailleurs, et c'est un des nombreux motifs pour lesquels les bateaux de Gloucester détestent les Français.

En bas, le râpement du sel brut dont on frottait la chair crue, résonnait comme le grincement d'une meule,--accompagnement soutenu au «clik-nik» des couteaux dans le parc, au «crac» et au «plouf» des têtes arrachées, des foies tombant et des issues dispersées, au «caraaah» du couteau de l'oncle Salters retirant l'arête, et au «flop» des corps tombant, grands ouverts et encore humides, dans le baquet.

Au bout d'une heure, Harvey aurait donné tout au monde pour se reposer; car la morue fraîche et humide pèse plus lourd qu'on ne pense, et le dos lui faisait mal à force de jeter, de jeter sans repos. Mais il sentait pour la première fois de sa vie qu'il faisait partie d'une équipe d'hommes au travail, en tirait de l'orgueil et s'obstinait à poursuivre la tâche.

«Un couteau, holà!» finit par crier l'oncle Salters.

Pen se plia en deux, prêt à rendre l'âme parmi le poisson; Manuel se courba en arrière et en avant pour s'assouplir, et Long Jack s'appuya sur le bordage. Le cuisinier apparut, sans plus de bruit qu'une ombre noire, ramassa un tas d'arêtes et de têtes, et se retira.

«Des issues pour déjeuner et de la soupe de têtes, dit Long Jack avec un claquement de lèvres.

--Un couteau, holà! répéta l'oncle Salters en brandissant l'arme plate et recourbée du fendeur.

--Regarde à tes pieds, Harvey!» cria Dan d'en bas.

Harvey vit une demi-douzaine de couteaux fichés sur un taquet dans la bordure du panneau. Il les distribua à la ronde en reprenant ceux qui étaient émoussés.

«De l'eau! dit Disko Troop.

--Le charnier[9] est à l'avant et l'écuelle à côté. Vite, Harvey,» dit Dan.

[9] On appelle «charnier», à bord des bateaux de Terre-Neuve, le baril qui sert de réservoir à eau, sur le pont, et que l'on approvisionne à la citerne du bord.

Un instant après il était de retour avec une pleine écuelle d'eau éventée et brunâtre, un vrai nectar, qui délia la langue à Disko et à Tom Platt.

«C'est de la morue, dit Disko. Ce ne sont pas des figues de Damas, Tom Platt, encore moins de l'argent en barre. Je n'ai pas manqué de te le dire chaque fois depuis que nous naviguons ensemble.

--Quelque chose comme sept campagnes, répliqua Tom Platt tranquillement. N'empêche qu'un bon arrimage est un bon arrimage, et il y a bonne et mauvaise manière d'arrimer, même du lest. Si tu avais jamais vu quatre cents tonnes de fer rangées dans l'...

--Hi!»

Sur un hurlement de Manuel, le travail reprit et ne s'arrêta plus jusqu'à ce que le parc fût vide. Dès que le dernier poisson fut en bas, Disko Troop gagna la cabine avec son frère en louvoyant vers l'arrière; Manuel et Long Jack se dirigèrent vers l'avant; Tom Platt seul attendit le temps qu'il fallait pour reglisser le panneau en place avant de disparaître à son tour. Une demi-minute après, Harvey entendait la cabine retentir de ronflements sonores, et bouche bée il ouvrait de grands yeux sur Dan et sur Pen.

«Cela a marché un peu mieux cette fois, Danny, dit Pen, les paupières lourdes de sommeil. Mais je crois qu'il est de mon devoir d'aider au nettoyage.

--Je ne voudrais pas pour mille quintaux de poisson avoir ta conscience, dit Dan. Rentre, Pen. Ce n'est pas à toi à faire l'ouvrage d'un mousse. Tire un seau d'eau, Harvey. Eh! Pen, avant d'aller dormir, jette cela dans la fascière. Peux-tu rester éveillé jusque-là?»

Pen souleva le lourd panier de foies de poisson qu'il vida dans un tonneau dont le couvercle à charnières était amarré au gaillard d'arrière; puis lui aussi disparut dans la cabine.

«Après la toilette, ce sont les mousses qui font le nettoyage, sur le _We're Here_ et qui prennent le premier quart en temps de calme.»

Dan inonda énergiquement le parc, démonta la table, la dressa pour la faire sécher au clair de lune, passa les lames ensanglantées des couteaux au travers d'un bouchon d'étoupe, et se mit à les aiguiser sur une toute petite meule, tandis que Harvey, sur ses indications, jetait par-dessus bord issues et arêtes.

Au premier «plouf», une ombre d'un blanc d'argent se leva droit comme une flèche sur l'eau d'huile, et poussa un soupir sifflant et prophétique. Harvey recula d'horreur en poussant un cri, tandis que Dan se contentait de rire.

«C'est un épaulard, dit-il. Il demande des têtes de poisson. Ils se dressent comme ça sur le bout de leur queue quand ils ont faim. N'est-ce pas que son haleine sent le sépulcre?»

Une horrible puanteur de poisson pourri remplit l'air comme la colonne de blancheur s'enfonçait, et l'eau s'agita en gros bouillons huileux.

«Est-ce que tu n'avais jamais encore vu d'épaulard debout sur sa queue? Tu en verras par centaines avant d'avoir fini. Dis donc, c'est bon d'avoir encore un mousse à bord. Otto était trop vieux, et de plus c'était un Suédois. Lui et moi nous nous battions énormément. Cela m'aurait été égal si du moins il avait eu dans la tête un langage de chrétien. Tu as sommeil?

--Je dors tout debout, dit Harvey en laissant tomber sa tête en avant.

--On ne doit pas dormir quand on fait le quart. Réveille-toi et va voir si notre feu de mouillage brille et s'il éclaire bien. Tu es de quart à l'heure qu'il est, Harvey.

--Peuh! Qu'est-ce qui pourrait nous arriver? Il fait clair comme en plein jour. Ou-ouf!

--Juste comme cela que les choses arrivent, dit papa. Beau temps, bon sommeil, et avant de savoir comment ça se fait, vous voilà coupé en deux par un paquebot, et dix-sept officiers, dorés sur toutes les coutures, tous des messieurs, lèvent la main pour jurer que vos feux étaient éteints et qu'il y avait un épais brouillard. Harvey, je t'ai plutôt pris en goût, mais si ta tête tombe encore une fois, je te tape dessus avec un bout de corde.»

La lune, qui assiste sur le Banc à tant de choses étranges, vit alors de là-haut un jeune garçon, svelte de tournure, en knickerbockers et en jersey rouge, qui faisait en chancelant le tour du pont en désordre d'une goélette de soixante-dix tonneaux, tandis que derrière lui, brandissant une corde à noeuds, marchait, à la manière d'un tortionnaire, un gamin qui bâillait et laissait tomber sa tête entre les coups qu'il donnait.

La roue amarrée geignait et ruait doucement, la voile de cape claquait un peu dans les sautes de la brise légère, le cabestan craquait, et c'était toujours la même promenade lamentable. Harvey réclamait, menaçait, pleurnichait, et finit par pleurer pour de bon, pendant que Dan, les mots s'empâtant sur sa langue, vantait la beauté de la vigilance, faisait résonner de tous les côtés son bout de corde, et sévissait contre les doris aussi souvent qu'il atteignait Harvey. A la fin, l'horloge de la cabine sonna dix heures, et au dixième coup, Little Pen grimpa sur le pont. Il trouva deux garçons, ou plutôt deux paquets, culbutés côte à côte sur le grand panneau, si profondément endormis qu'il les roula littéralement jusqu'à leurs couchettes.

III

Ce fut le sommeil de plomb qui vous éclaircit l'âme, l'oeil et le coeur, et vous met mourant de faim devant la soupe. Ils vidèrent un grand plat d'étain plein de morceaux de poisson tout juteux, les résidus que le cuisinier avait ramassés le soir précédent. Ils nettoyèrent les plats et les casseroles de la bordée des aînés partis à la pêche, taillèrent des tranches de lard pour le repas de midi, passèrent au faubert le gaillard d'avant, remplirent les lampes, tirèrent du charbon et de l'eau pour le cuisinier, et passèrent l'inspection de l'avant-cale où s'empilaient les provisions du bateau. Ce fut une autre belle journée, tranquille, douce, claire, et Harvey s'emplit d'air jusqu'au fin fond des poumons.

D'autres goélettes avaient monté pendant la nuit, et les longues houles bleues étaient couvertes de voiles et de doris. Au loin sur l'horizon, la fumée de quelque paquebot dont la coque restait invisible, barbouillait l'azur, et du côté de l'est les voiles de perroquet d'un gros navire, lesquelles commençaient à se gonfler, y faisaient une entaille carrée. Disko Troop fumait, appuyé contre le toit de la cabine, un oeil sur les bateaux à l'entour, et l'autre sur la petite flamme de girouette à la pomme du grand mât.

«Quand papa fait cette tête-là, dit Dan tout bas, c'est qu'il médite quelque chose de fameux pour tout le monde. Je parierais mon gage et ma part que nous allons mouiller bientôt. Papa connaît la morue, et la flottille sait bien que papa la connaît. Les vois-tu arriver un à un, sans avoir l'air de rien, cela va sans dire, mais en tournant tout le temps autour de nous? Voici le _Prince Leboo_; c'est un bateau de Chatham. Il est monté de la nuit dernière. Et vois-tu ce gros-là avec une pièce dans sa voile de misaine et un foc neuf? C'est le _Carrie Pitman_ de West Chatham. Il ne va pas garder sa toile longtemps, à moins que son sort n'ait changé depuis l'autre saison. Il ne fait guère que dériver. Il n'y a pas d'ancre qui puisse le retenir... Quand la fumée s'élève comme ça en petits anneaux, c'est que papa est en train d'étudier le poisson. Si nous lui parlions en ce moment, il serait furieux. La dernière fois que cela m'est arrivé, il a pris une botte et me l'a flanquée à la tête.»

Disko Troop regardait à l'avant, la pipe aux dents, avec des yeux qui semblaient ne rien voir. Comme le disait son fils, il étudiait le poisson, mettant sa connaissance et son expérience du Banc aux prises avec la morue en train de s'ébattre dans ses propres eaux. Il admettait la présence des goélettes à l'oeil inquisiteur comme un hommage à sa supériorité, mais maintenant que cet hommage était rendu, il voulait se retirer et s'en aller faire son mouillage seul jusqu'au moment de remonter vers la Vierge pour pêcher dans les rues de cette ville qui gronde sous les eaux. C'est ainsi que Disko Troop pensa au temps qu'il venait de faire, aux tempêtes, aux courants, aux ressources alimentaires et autres arrangements domestiques, en se plaçant au point de vue d'une morue de vingt livres; il devint lui-même, en fait, l'espace d'une heure, une morue, et en prit l'apparence d'une façon étonnante. Puis il retira la pipe d'entre ses dents.

«Papa, dit Dan, nous avons fini notre besogne. Est-ce que nous pouvons sortir un brin? C'est un bon temps pour la pêche.

--Pas dans cet accoutrement cerise ni ces souliers couleur de pain brûlé. Donne-lui des vêtements qui aient du sens commun.

--Papa est content... en voilà la preuve, dit Dan ravi, en entraînant Harvey dans la cabine, tandis que Troop lançait une clef en bas des marches. Papa garde mes vêtements de réserve dans un endroit où il puisse y donner un coup d'oeil, à cause que maman prétend que je suis sans soin.»