Capitaines Courageux: Une histoire du banc de Terre-Neuve
Part 2
--Vrai et juste; juste et vrai. Personne ne vous demande de ne rien faire. Il y a un tas de choses que vous pouvez faire, puisque Otto a passé par-dessus bord et s'est noyé. Je soupçonne qu'il ne s'est pas assez cramponné dans un coup de vent qui nous assaillit là. En tout cas, il n'est pas revenu pour dire non. Vous, vous voilà arrivé, c'est clair et net, d'une façon providentielle pour tout le monde. Je soupçonne, toutefois, que vous ne savez pas faire grand'chose. Est-il vrai?
--Je peux vous la faire gaie pour vous et votre équipage quand nous serons à terre, dit Harvey avec un signe de tête sournois, en murmurant de vagues menaces à propos de «piraterie», auxquelles Troop sourit presque... pas tout à fait.
--Sauf causer. J'oubliais cela. On ne vous demande pas de causer plus que vous n'en avez envie à bord du _We're Here_. Tenez l'oeil ouvert, aidez Dan à faire ce qu'on lui demande, et ainsi de suite, et je vous donnerai... vous ne les valez pas, mais je les donnerai... dix dollars et demi par mois: c'est-à-dire trente-cinq dollars à la fin de la campagne. Un peu de travail vous éclaircira les idées, et vous pourrez ensuite nous dire ce que vous voudrez sur votre papa, votre maman et votre argent.
--Elle est sur le steamer, dit Harvey, ses yeux s'emplissant de larmes. Ramenez-moi tout de suite à New York.
--Pauvre femme... pauvre femme! Quand elle vous retrouvera, elle oubliera tout cependant. Nous sommes huit sur le _We're Here_, et si nous revenions maintenant... il y a plus d'un millier de milles... nous perdrions la saison. En admettant que j'y consente, les hommes ne le voudraient pas.
--Mais mon père arrangerait tout.
--Il tâcherait. Je ne doute pas qu'il tâcherait, dit Troop, mais la pêche de toute une saison, c'est le pain de huit hommes; et votre santé sera meilleure quand vous le verrez à l'automne. Allez à l'avant aider Dan. C'est dix dollars et demi par mois, comme j'ai dit, et naturellement, les vivres, comme tout le monde.
--Voulez-vous dire que je doive nettoyer les pots et les casseroles et un tas de choses? dit Harvey.
--Et d'autres choses encore. Il n'y a pas à pousser les hauts cris, mon jeune ami.
--Je ne le ferai pas. Mon père vous donnera assez pour acheter ce sale petit chaudron de pêche (Harvey frappa du pied sur le pont) et dix fois plus, si vous me ramenez sain et sauf à New York; et... et... vous avez déjà de moi cent trente dollars, en tout cas.
--Comment? dit Troop, ses traits de bronze subitement assombris.
--Comment? Vous savez bien comment, bien assez. Et pour comble, vous voulez que je me livre à un travail domestique (Harvey était très fier de cet adjectif) jusqu'à l'automne. Je vous déclare que _non_. Vous entendez?»
Troop regarda quelque temps l'extrémité du grand mât d'un air de profond intérêt, pendant que Harvey haranguait furieusement tout autour de lui.
«Silence, dit-il enfin. Je suis en train de peser dans ma tête les responsabilités. C'est affaire de jugement.»
Dan s'avança furtivement et saisit Harvey par le coude.
«N'essayez plus de vos petits moyens avec papa, dit-il. Vous l'avez appelé voleur deux ou trois fois de trop, et il n'accepte cela d'aucun vivant.
--Je ne veux pas! cria Harvey presque en hurlant, sans prendre garde à l'avis.
Tranquille, Troop méditait.
«Je vais vous paraître un homme plutôt pas commode, dit-il enfin, en abaissant son regard sur Harvey. Je ne vous blâme pas, pas le moins du monde, jeune homme, pas plus que vous ne devriez me blâmer, moi, quand vous vous faites de la bile. Êtes-vous sûr de bien me comprendre? Dix dollars et demi comme second mousse sur la goélette... et tous les vivres... pour vous apprendre le métier et en plus pour le bien de votre santé. Oui ou non?
--Non! dit Harvey. Ramenez-moi à New York, ou bien j'aurai soin que vous...»
Il ne se rappela pas d'une façon exacte ce qui suivit. Il était étendu dans les dalots, tenant son nez qui saignait, tandis que Troop le contemplait avec sérénité.
«Dan, dit celui-ci à son fils, je n'étais pas contre ce jeune homme quand je l'ai vu tout d'abord, parce qu'il faut se tenir en garde contre les jugements précipités. Ne te laisse jamais égarer par des jugements précipités, Dan. Maintenant je suis fâché pour lui, car il est clair qu'il a du trouble dans la caboche. Il n'est pas responsable des insultes qu'il m'a lancées pas plus que de ses autres histoires, pas plus que d'avoir sauté par-dessus bord, ce que je suis à moitié convaincu qu'il a fait. Sois doux avec lui, Dan, ou tu en recevras deux fois autant. Ces petites hémorragies-là éclaircissent la cervelle. Qu'on lave ça.»
Troop descendit avec gravité dans la cabine où lui et les hommes plus âgés avaient leurs couchettes, laissant Dan consoler l'infortuné héritier de trente millions de dollars.
II
Je vous avais averti, dit Dan, pendant que les gouttes se succédaient lourdes et pressées sur le plancher sombre et passé à l'huile. Papa n'est pas le moins du monde emporté, mais vous l'avez joliment mérité. Bah! est-ce qu'il y a du bon sens à prendre les choses comme ça? (Les épaules de Harvey allaient et venaient dans des spasmes de sanglots sans larmes.) Je connais cet effet-là. La première fois que papa me corrigea, ce fut aussi la dernière, c'était à ma première campagne. On se sent tout chose et tout abandonné. Je connais ça.
--Oh! oui, gémit Harvey. Cet homme a perdu la tête ou il est ivre, et... et je ne peux rien faire.
--Ne dites pas ça de papa, dit Dan tout bas. Il est l'ennemi de toute espèce d'alcool, et... eh bien! oui, il m'a dit que c'était vous le toqué. Qu'est-ce qui au monde a bien pu vous le faire traiter de voleur? C'est mon père.»
Harvey s'assit sur son séant, s'essuya le nez, et raconta l'histoire de la liasse de billets manquante.
«Je ne suis pas fou, dit-il en terminant. Seulement--votre père n'a jamais vu plus d'un billet de cinq dollars à la fois, et mon père, à moi, pourrait, une fois la semaine, sans en manquer une, acheter ce bateau sans marchander.
--Vous ne savez pas ce que vaut le _We're Here_. Votre père doit en avoir une pile d'argent. Comment l'a-t-il gagné? Papa prétend que les fous ne sont pas fichus de mettre de la suite dans leurs histoires. Allons, vas-y.
--Dans les mines d'or et autres choses dans l'Ouest.
--J'ai lu de ces machines-là. Et c'est dans l'Ouest qu'il fait ça? Voyage-t-il armé d'un pistolet sur un poney dressé, comme au cirque? On appelle ça l'Ouest sauvage, et j'ai entendu dire que leurs éperons et leurs brides étaient en argent massif.
--Vous n'êtes qu'une cruche! dit Harvey, amusé malgré lui. Mon père n'a nul besoin de poneys. Quand il veut se déplacer, il prend son car.
--Comment? Un «lobster-car»[1].
[1] _Lobster-car_, wagon particulier pour le transport des homards. Harvey voulant parler du train privé de son père, Dan n'y peut croire et pense qu'il s'agit des trains particuliers qui transportent le poisson et spécialement les homards en vie.
--Non. Son propre car privé, naturellement. Vous n'avez jamais de votre vie vu un car privé?
--Slatin Beeman en a un, dit Dan avec circonspection. Je l'ai vu au Dépôt de l'Union, à Boston, avec trois nègres en train de le gratter. (Dan voulait dire en train de nettoyer les glaces.) Mais Slatin Beeman possède presque tous les chemins de fer de Long Island, à ce qu'on dit; et on prétend qu'il a acheté presque la moitié de New Hampshire et fait courir autour une ligne de défense, et qu'il l'a remplie de lions, de tigres, d'ours, de buffles, de crocodiles, et de toutes sortes de bêtes pareilles. Slatin Beeman, c'est un millionnaire. Je l'ai vu, son car, oui.
--Eh bien! mon père est ce qu'on appelle un multimillionnaire; et il a deux cars privés. L'un s'appelle à cause de moi le «Harvey», et l'autre, à cause de ma mère, le «Constance».
--Jurez-le. Papa ne me laisse jamais jurer; mais je pense que vous, vous en avez le droit. Avant de continuer, je veux que vous me disiez que vous voulez mourir si vous mentez.
--Naturellement, dit Harvey.
--Ça ne suffit pas. Dites: «Je veux mourir si je ne dis pas la vérité.»
--Je veux mourir ici même, dit Harvey, si j'ai dit la moindre chose qui ne soit l'exacte vérité.
--Les cent trente-quatre dollars et tout? dit Dan. Je vous ai entendu parler à papa, et je m'attendais presque à vous voir avalé, tout comme Jonas.»
Harvey protesta, le rouge au visage. Dan était à sa manière un jeune personnage fort avisé, et dix minutes de questions le convainquirent que Harvey ne mentait pas... pas beaucoup. En outre, il s'était lié par le plus terrible serment qui soit à la connaissance des jeunes garçons, et il était encore là, assis plein de vie, dans les dalots, le bout du nez rougi, en train de raconter merveilles sur merveilles.
«Mâtin!» dit enfin Dan avec toute la conviction dont il était capable, quand Harvey eut terminé l'inventaire du car baptisé en son honneur.
Puis un sourire de malin plaisir s'épanouit sur sa large face.
«Je vous crois, Harvey. Papa, pour une fois dans sa vie, s'est mis dedans.
--Oh! oui, pour sûr, dit Harvey qui méditait une prompte revanche.
--Il sera furieux jusqu'au fond de l'âme. Papa déteste précisément se tromper dans ses jugements.»
Dan s'appuya en arrière en se tapant sur la cuisse.
«Oh! Harvey, ne gâtez pas, en continuant, une si belle affaire.
--Je n'ai pas envie de me voir assommé de nouveau. Et je n'entends pas être en reste avec lui, cependant.
--Je n'ai jamais entendu dire que personnne ait été quitte avec papa. Mais pour sûr il vous assommerait encore. Plus il s'est trompé, plus il le ferait. Mais des mines d'or... et des pistolets...
--Je n'ai pas dit un mot à propos de pistolets, interrompit Harvey, car il avait juré.
--C'est vrai; vous n'en avez jamais parlé. Deux cars privés, alors, un baptisé de votre nom, et l'autre, du sien à elle; et deux cents dollars d'argent de poche par mois, tout cela assommé dans les dalots pour n'avoir pas voulu travailler à dix dollars et demi par mois! C'est le plus chic coup de filet de la saison.»
Il partit en rires silencieux.
«Alors, j'avais raison? dit Harvey qui crut avoir trouvé une sympathie.
--Vous aviez tort, le plus grand de tous les torts. Tenez-vous solidement et allez-y tête baissée à côté de moi, ou vous écoperez et j'écoperai pour la peine de vous soutenir. Papa me donne toujours le double de travail parce que je suis son fils, et il déteste la race des favoris. Je pense bien que vous êtes plutôt furieux contre lui. Je l'ai été plus d'une fois. Mais papa est un homme fort juste; toute la flottille le dit.
--Ça vous paraît de la justice, ça, dites donc? Et Harvey désigna son nez outragé.
--Ce n'est rien. Ça vous tire le trop-plein du sang. Papa l'a fait pour votre santé. Mais, je ne peux pourtant pas avoir de rapports avec un homme qui pense que moi ou papa ou n'importe qui du _We're Here_ est un voleur. Nous n'avons rien de commun avec la foule qui grouille au bout du quai, quand le diable y serait. Nous sommes des pêcheurs, et nous naviguons ensemble depuis six ans et plus. Tâchez, vous, de ne pas vous tromper là-dessus. Je vous ai dit que papa ne me laissait pas jurer. Il appelle cela des serments inutiles et me flanque des taloches; mais si je pouvais dire ce que vous avez dit à propos de votre papa et de tout ce qu'il possède, je le dirais bien à propos de vos billets. Je ne sais pas ce qu'il y avait dans vos poches quand j'ai fait sécher vos frusques, car je n'ai pas été y regarder; mais je pourrais dire, en me servant exactement des mêmes mots que ceux dont vous venez de vous servir, que ni moi ni papa... et il n'y a que nous deux qui ayons touché à vous après qu'on vous a eu apporté à bord... ne savons rien à propos de l'argent. Je vous en donne ma parole. Alors?»
Le saignement de nez avait probablement éclairci les idées de Harvey, et peut-être la solitude de la mer y était-elle pour quelque chose.
«C'est bien,» dit-il.
Puis il baissa les yeux d'un air contrit.
«Il me semble que, pour un type qu'on vient de sauver de l'eau, je ne me suis pas montré plus que ça reconnaissant, Dan.
--Bah! vous étiez sens dessus dessous, et vous ne saviez plus ce que vous disiez, dit Dan. En tout cas, il n'y a eu que papa et moi à bord pour le voir. Le cuisinier, ça ne compte pas.
--J'aurais pu tout aussi bien penser que j'avais perdu les billets tout bonnement, se dit Harvey à moitié en lui-même, au lieu de traiter de voleurs tous ceux que je voyais. Où est votre père?
--Dans la cabine. Qu'est-ce que vous lui voulez encore?
--Vous allez voir,» dit Harvey.
Il se dirigea à grandes enjambées, et plutôt comme un homme ivre, car sa tête bourdonnait encore, vers l'escalier de la cabine où la petite horloge du bateau était accrochée bien en vue de la roue. Troop, dans la cabine, peinte en chocolat et jaune, était occupé autour d'un carnet et d'un énorme crayon noir qu'il suçait ferme de temps en temps.
«Je n'ai pas bien agi, dit Harvey, surpris de sa propre humilité.
--Qu'est-ce qu'il y a encore? dit le patron. Vous êtes tombé sur Dan, hein?
--Non; c'est à propos de vous.
--Je suis ici pour écouter.
--Voici, je... je suis venu pour remettre les choses au point, dit Harvey très vite. Quand on se trouve sauvé de l'eau...»
Sa gorge s'étrangla.
«Eh! eh! Vous ferez encore un homme si vous prenez ce chemin-là.
--On ne devrait pas commencer par insulter les gens.
--Juste et vrai, vrai et juste, dit Troop en esquissant un pâle sourire.
--Je suis donc venu vous dire que je suis bien fâché.»
Un autre gros étranglement.
Troop se leva lentement du coffre où il était assis et tendit une main longue de onze pouces.
«Je devinais que cela vous ferait des tas de bien, et ça montre que je ne me suis pas trop trompé dans mes jugements. (Un éclat de rire étouffé parvint du pont à son oreille.) Je me trompe rarement dans mes jugements.»
La main de onze pouces se referma sur celle de Harvey, au point de l'engourdir jusqu'au coude.
«Nous donnerons un peu plus de nerf à cela avant de vous quitter, jeune homme, et, quoi qu'il ait pu arriver, je n'en pense pas plus de mal de vous pour ça. Vous n'étiez pas tout à fait responsable. Faites bien votre affaire, et vous n'attraperez pas de mal.
--Vous voilà tout blanc, dit Dan, comme Harvey regagnait le pont.
--Je ne le sens pas, dit-il, rouge jusqu'au bout des oreilles.
--Ce n'est pas cela que je voulais dire. J'ai entendu les paroles de papa. Quand il reconnaît qu'il ne pense pas de mal d'un homme, c'est qu'il est en confiance. Il déteste aussi se tromper dans ses jugements. Oh! mais, une fois que papa s'est fait une opinion, il abaisserait plutôt ses couleurs devant un Anglais que d'en changer. Je suis content que tout soit arrangé et que ça marche bien. Papa a raison quand il dit qu'il ne peut vous ramener. C'est toute notre vie que nous gagnons ici,... à la pêche. Les hommes vont être de retour dans une demi-heure, aussi vite que des requins à la vue d'une baleine morte.
--Pour quoi faire? demanda Harvey.
--Pour souper, sans doute. Est-ce que votre estomac ne vous le dit pas? Vous avez des tas de choses à apprendre.
--Je le crois que j'en ai, dit Harvey d'un ton amer, en regardant l'embrouillement de cordages et de poulies au-dessus de sa tête.
--C'est un bijou, dit Dan avec enthousiasme, se méprenant sur la nature de son regard. Attendez voir que notre grand'voile soit tendue, et qu'elle file vers la maison, notre goélette, avec tout son sel employé. En tout cas, il y a du travail d'ici là.»
Il désigna l'ombre du grand panneau ouvert entre les deux mâts.
«Pour quoi est-ce faire? C'est tout vide, dit Harvey.
--Il faut que nous remplissions cela, vous, moi et quelques autres. C'est là que va le poisson.
--Vivant? dit Harvey.
--Mais non. Ils sont plutôt tant soit peu morts... et aplatis... et salés. Il y a trente tonnes de sel dans la soute; et nous n'avons guère fait jusqu'alors que couvrir notre fardage[2].
[2] _Fardage_: lit de fagots qu'on met à fond de cale pour garantir la marchandise de l'humidité.
--Mais où est le poisson?
--Dans la mer, dit-on; dans les bateaux, souhaite-t-on, répliqua Dan, citant un proverbe de pêcheur. Vous en aviez quarante avec vous quand vous êtes arrivé la nuit passée.»
Il désigna une sorte de parc en bois juste en face du gaillard d'arrière.
«Vous et moi il faudra que nous inondions cela à flots quand ils n'y seront plus. Dieu veuille que nous ayons les parcs pleins ce soir! A de certains jours nous sommes restés debout aux tables jusqu'à ce que nous nous entaillions nous-mêmes au lieu des morues, tant nous avions sommeil. Oui, les voilà qui reviennent.»
Dan regarda par-dessus les pavois peu élevés une demi-douzaine de doris en train de nager vers eux sur la mer luisante et soyeuse.
«Je n'ai jamais vu la mer d'aussi bas, dit Harvey. C'est superbe.»
Le soleil descendu à l'horizon couvrait l'eau de pourpre et de rose, allumait des lumières d'or au dos des longues houles, et en pommelait les creux d'ombres bleues et vertes. Il semblait que chacune des goélettes en vue tirât à elle ses doris par d'invisibles fils, et les petites figurines noires dans les bateaux minuscules se courbaient sur les avirons comme des jouets mécaniques.
«Ils ont tapé dur, dit Dan entre ses yeux à demi fermés. Manuel n'aurait pas de place pour un poisson de plus. Il rase l'eau comme une feuille de nénuphar en eau dormante, pas vrai?
--Lequel est Manuel? Je me demande comment vous pouvez les reconnaître dans le lointain, comme vous faites.
--Le dernier bateau au sud. C'est lui qui vous a trouvé la nuit passée, dit Dan en brandissant le doigt. Manuel nage à la mode des Portugais; vous ne pouvez pas manquer de le reconnaître. A l'est de lui--il vaut cent fois mieux qu'il ne nage--se trouve Pensylvanie. On dirait qu'il est chargé de «saleratus[3]». A l'est encore... regardez comme ils s'en viennent gentiment sur la même ligne; celui avec les épaules bossues, c'est Long Jack. C'est un homme du Galway[4] qui habite South Boston, où ils demeurent pour la plupart, et presque tous ces hommes du Galway sont de bonnes recrues pour un bateau. Au nord, plus loin, là-bas,... vous allez l'entendre se mettre à chanter dans un instant,... c'est Tom Platt. Il a été matelot sur le vieux vaisseau l'_Ohio_, le premier de notre flotte, dit-il, pour doubler le cap Horn. Il ne parle guère jamais d'autre chose, sauf quand il chante; mais il a une veine épatante à la pêche. Là! Qu'est-ce que je vous disais?»
[3] Le «saleratus» est une sorte de levain qu'on emploie en Amérique pour faire lever la pâte. C'est une matière fort lourde.
[4] Galway, province d'Irlande.
Un mugissement qui pouvait passer pour mélodieux s'en vint du doris au nord en glissant sur l'eau. Harvey entendit quelque chose ayant trait aux mains et aux pieds glacés de quelqu'un, et puis:
Bring forth the chart, the doleful chart, See where the mountings meet! The clouds are thick around their heads, The mists around their feet[5].
[5]
Montrez la carte, la triste carte Pour voir où ces monts se rencontrent! Les nuages sont épais autour de leurs têtes. Les brouillards autour de leurs pieds.
(Vieille chanson américaine)
«Plein bateau, dit Dan en éclatant de rire. S'il nous envoie «O Capting!», alors, c'est plein à couler.»
Le mugissement continua:
And naow to thee, O Capting! Most earnestly I pray, That they shall never bury me In church or cloister gray[6].
[6]
Maintenant, ô capitaine, Je te prie ardemment Qu'on ne m'enterre jamais Dans l'église ou le cloître gris.
«Coup double pour Tom Platt. Il vous racontera demain tout ce qui concerne le vieil _Ohio_. Vous voyez ce doris bleu derrière lui? C'est mon oncle... le propre frère de papa... et s'il y a quelque mauvais sort lâché sur le Banc, vous êtes sûr qu'il tombera sur l'oncle Salters. Regardez comme il nage en prenant garde. Je parierais mon gage et ma part qu'il est le seul homme à avoir été piqué aujourd'hui, et il l'a été solidement.
--Qu'est-ce qui a pu le piquer? dit Harvey qui commençait à s'intéresser.
--Des fraises, surtout. Parfois des citrons et des concombres[7]. Oui, il a été piqué jusqu'aux coudes. Cet homme-là a une chance vraiment renversante. Maintenant nous allons nous mettre aux palans pour les hisser à bord. C'est vrai ce que vous m'avez dit, que vous n'avez jamais fait un brin de travail de votre vie? On doit se paraître plutôt drôle, n'est-ce pas?
[7] Noms que les marins donnent à certaines plantes marines vénéneuses qui affectent l'apparence de ces fruits.
--Je vais essayer de travailler n'importe comment, répliqua bravement Harvey. Seulement tout cela est absolument nouveau.
--Attrape ce palan, alors! Derrière toi!»
Harvey empoigna un cordage et un long crochet de fer qui pendaient à l'un des étais du grand mât, tandis que Dan en tirait un autre attaché à quelque chose qu'il appelait une «balancine», au moment où Manuel accostait dans son doris chargé.
Le Portugais eut un radieux sourire, que plus tard Harvey apprit à bien connaître et, à l'aide d'une fourche à manche court, se mit à jeter le poisson dans le parc sur le pont.
«Deux cent trente en un! cria-t-il.
--Donne-lui le croc,» dit Dan.
Et Harvey passa le croc aux mains de Manuel. Celui-ci le fit glisser dans une boucle de corde à la proue du doris, saisit le palan de Dan, l'accrocha au taquet d'arrière et grimpa dans la goélette.
«Tire!» cria Dan.
Et Harvey tira, étonné de s'apercevoir de la facilité avec laquelle le doris s'enlevait.
«Tiens bon, il ne niche pas dans les barres de hune!» dit Dan en riant.
Et Harvey tint bon, car le bateau se trouvait en l'air au-dessus de sa tête.
«Amène, et de côté!» cria Dan.
Et comme Harvey amenait, Dan détourna la légère embarcation jusqu'à ce qu'elle vînt toucher doucement le pont derrière le grand mât.
«Ils ne pèsent rien à vide. Tu as assez bien enlevé ça pour un passager. Y a plus de chiendent quand y a de la mer.
--Ah! ah! dit Manuel en tendant une main brune. Ça va mieux en ce moment. A cette heure-ci, hier soir, c'était le poisson qui cherchait à vous prendre. Maintenant, c'est vous qui cherchez à prendre le poisson. Oui-da?
--Je... je vous suis à jamais reconnaissant,» balbutia Harvey.
Et sa main malencontreuse glissa encore une fois furtivement à sa poche; mais il se rappela qu'il n'avait pas d'argent à offrir. Quand il eut fait plus ample connaissance avec Manuel, rien qu'à l'idée de l'erreur qu'il aurait pu commettre, il se sentait, au fond de sa couchette, envahir par de cuisantes et pénibles rougeurs.
«Il n'y a pas de reconnaissance à m'en avoir! dit Manuel. Comment vous aurais-je laissé ainsi aller à la dérive tout autour du Banc? Maintenant, vous voilà pêcheur. Oui-da? Ouh! Auh!»
Il pencha le buste en avant, puis en arrière avec des mouvements raides pour chasser les crampes.
«Je n'ai pas nettoyé le bateau aujourd'hui. Trop à faire. Ça mordait dur. Danny, mon garçon, nettoie pour moi.»
Harvey s'avança sur-le-champ. Voilà quelque chose qu'il pouvait faire pour l'homme qui lui avait sauvé la vie.
Dan lui jeta un faubert, et il se pencha sur le doris pour en chasser les matières visqueuses, gauchement, mais plein de bonne volonté.
«Enlève les bancs, ils glissent dans leurs rainures, dit Dan. Donne-leur un coup de faubert et pose-les dans le fond. Ne laisse jamais un banc jouer. Il se peut que quelque jour tu en aies rudement besoin. Voici Long Jack.»
Un torrent étincelant de poisson passa d'un doris le long du bord dans le parc.
«Manuel, prends le palan. Je vais fixer les tables. Harvey, débarrasse-nous du bateau de Manuel. Celui de Long Jack s'emboîte dedans.»
Harvey leva les yeux de dessus son nettoyage pour apercevoir le fond d'un doris juste au-dessus de sa tête.
«Exactement comme un jeu de boîtes indien, n'est-ce pas? dit Dan, comme le bateau en question tombait dans l'autre.