# Candide, ou l'optimisme

## Part 6

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Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique? Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1]; mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés, courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis manichéen.

[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence: voyez tome XXVIII, page 435. B.

[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome XV, pages 27, 314-315. B.

Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait Martin; mais je ne le connais pas.

Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment tout fut englouti.

Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado.

Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez, dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.

Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route, et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde.

CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France, monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux et assez bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là; c’est un chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là: je le veux croire.

Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps. Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus rien d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé? Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence, car le libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.

[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme présentant la même idée que ce vers d’Ovide (_Métam_., 1, 15):

«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»

Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la mer a été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les _Mélanges_, année 1768, le chapitre XVIII des _Singularités de la nature_; et année 1777, le onzième des _Dialogues d’Evhémère_. B.

CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.

[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note, plus en bas. B.

Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton devait être rouge, et mourir de la clavelée[2].

[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en dépouiller. K.

Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup se détourner du chemin de Venise.

Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain village de la Vestphalie.

A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris.

Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode: Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on fit un procès-verbal.

Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.

Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize, répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin.

[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre à M. Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers:

Que ton exactitude à dépeindre les moeurs S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs, Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître Les pays et les temps où tu les fais renaître. Je vois avec dépit, pour ne produire rien, Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.

Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de _Hidaspe_. C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici allusion. B.

[4] Dans l’édition de 1759, on lit:

«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, répondit Candide, parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.

Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise, etc.» (Voyez page 306.)

Le texte actuel existe dès 1761. B.

Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth, dans une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer. L’abbé périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: en province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur l’abbé a raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci appellent les _honneurs de la sépulture_, c’est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l’abbé, mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de grands éclats de rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus détestables.

[5] C’est probablement _le Comte d’Essex_, tragédie de Thomas Corneille. (Note de M. Decroix.)

[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: _La Mort de mademoiselle Lecouvreur_. B.

[7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici _comme_. Je n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B.

Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de plaisir? C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin; c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide. C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.

C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru admirable.

L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans.

Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes; elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort. L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus civile, dit Candide.

Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce soit quelque milord anglais. Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à ponter au pharaon. Et les _Mélanges_ de l’archidiacre Trublet, qu’en dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres! comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre.

[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur quelques écrits de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement récompensé que s’il avait fait _L’Esprit des Lois_, et résolu le problème de la précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens. Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, des lieux communs ampoulés.

Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui demander qui était cet homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. Le grand homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.

Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes; jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une guerre éternelle.

Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce n’est donc pas leur faute, dit Martin. La plupart des pontes, qui n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du logis.

