Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)
Part 4
Ondes nuages délétères Métalliques débris qui vous rouillez partout Ô frères d'Italie vos plumes sur la tête Italie Entends crier Louvain vois Reims tordre ses bras Et ce soldat blessé toujours debout Arras
Et maintenant chantons ceux qui sont morts Ceux qui vivent Les officiers les soldats Les flingots Rosalie le canon la fusée l'hélice la pelle les chevaux Chantons les bagues pâles les casques Chantons ceux qui sont morts Chantons la terre qui bâille d'ennui Chantons et rigolons Durant des années Italie Entends braire l'âne boche Faisons la guerre à coups de fouets Faits avec les rayons du soleil Italie Chantons et rigolons Durant des années
LA TRAVERSÉE
Du joli bateau de Port-Vendres Tes yeux étaient les matelots Et comme les flots étaient tendres Dans les parages de Palos
Que de sous-marins dans mon âme Naviguent et vont l'attendant Le superbe navire où clame Le chœur de ton regard ardent.
IL Y A
Il y un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Goethe et de Cologne Il y a que je languis après une lettre qui tarde Il y a dans mon porte-carte plusieurs photos de mon amour Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Abre isolé Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confond Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T S F sur l'Atlantique Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres Il y a des croix partout de-ci de-là Il y a des figues de barbarie sur ces cactus en Algérie Il y a les longues mains souples de mon amour Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir Il y a ma selle exposée à la pluie Il y a les fleuves qui ne remontent pas leurs cours Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité
L'ESPIONNE
Pâle espionne de l'Amour Ma mémoire à peine fidèle N'eut pour observer cette belle Forteresse qu'une heure un jour
Tu te déguises À ta guise Mémoire espionne du cœur Tu ne retrouves plus l'exquise Ruse et le cœur seul est vainqueur
Mais la vois-tu cette mémoire Les yeux bandés prête à mourir Elle affirme qu'on peut l'en croire Mon cœur vaincra sans coup férir
LE CHANT D'AMOUR
Voici de quoi est fait le chant symphonique de l'amour Il y a le chant de l'amour de jadis Le bruit des baisers éperdus des amants illustres Les cris d'amour des mortelles violées par les dieux Les virilités des héros fabuleux érigées comme des pièces contre avions Le hurlement précieux de Jason Le chant mortel du cygne Et l'hymne victorieux que les premiers rayons du soleil ont fait chanter à Memnon l'immobile Il y a le cri des Sabines au moment de l'enlèvement Il y a aussi les cris d'amour des félins dans les jongles La rumeur sourde des sèves montant dans les plantes tropicales Le tonnerre des artilleries qui accomplissent le terrible amour des peuples Les vagues de la mer où naît la vie et la beauté
Il y a là le chant de tout l'amour du monde
AUSSI BIEN QUE LES CIGALES
_gens du midi_ ne savez pas M _gens du mi_ creuser que ais _di vous n'_ vous ne sa vous _avez donc_ vez pas vous savez _pas regar_ éclairer ni encore _dé les ciga_ voir Que vous boire com le jour _les que vous_ manque-t-il me les ci de gloire donc pour gales ô se voir aus gens du mi _c_ ra si bien di gens du _reusez_ ce que les soleil gens qui _voyez bu_ lui ciga devriez savoir _vez pissez_ où les creuser et voir _comme_ vous aussi bien pour le _les ciga_ sau moins aussi bien _les_ rez que les cigales creu Eh quoi! vous savez _gens du Midi il faut_ ser boire et ne savez _creuser voir boire_ pour plus pisser utile _pisser aussi bien que_ bien ment comme les _les cigales_ sor cigales LA JOIE _pour chan_ tir ADORABLE _ter com_ au DE LA PAIX _me elles_ so SOLAIRE leil
SIMULTANÉITÉS
Les canons tonnent dans la nuit On dirait des vagues tempête Des cœurs où pointe un grand ennui Ennui qui toujours se répète
Il regarde venir là-bas Les prisonniers L'heure est si douce Dans ce grand bruit ouaté très bas Très bas qui grandit sans secousse
Il tient son casque dans ses mains Pour saluer la souvenance Des lys des roses des jasmins Éclos dans les jardins de France
Et sous la cagoule masqué Il pense à des cheveux si sombres Mais qui donc l'attend sur le quai Ô vaste mer aux mauves ombres
Belles noix du vivant noyer La grand folie en vain vous gaule Brunette écoute gazouiller La mésange sur ton épaule
Notre amour est une lueur Qu'un projecteur du cœur dirige Vers l'ardeur égale du cœur Qui sur le haut Phare s'érige
Ô phare-fleur mes souvenirs Les cheveux noirs de Madeleine Les atroces lueurs des tirs Ajoutent leur clarté soudaine À tes beaux yeux ô Madeleine
Ceux qui revenaient de la mort En attendaient une pareille Et tout ce qui venait du nord Allait obscurcir le soleil
Mais que voulez-vous c'est son sort Allô la truie
C'est quand sonnera le réveil
ALLÔ LA TRUIE
La sentinelle au long regard La sentinelle au long regard Et la cagnat s'appelait
LES CÉNOBITES TRANQUILLES
La sentinelle au long regard la sentinelle au large regard Allô la truie
Tant et tant de coquelicots D'où tant de sang a-t-il coulé Qu'est-ce qu'il se met dans le coco Bon sang de bois il s'est saoulé Et sans pinard et sans tacot Avec de l'eau Allô la truie
Le silence des phonographes Mitrailleuses des cinémas Tout l'échelon là-bas piaffe Fleurs de feu des lueurs-frimas Puisque le canon avait soif Allô la truie Et les trajectoires cabrées Trébuchements de soleils-nains Sur tant de chansons déchirées
Il a l'Étoile du Bénin Mais du singe en boîtes carrées Crois-tu qu'il y aura la guerre Allô la truie Ah! s'il vous plaît Ami l'Anglais Ah! qu'il est laid Ton frère ton frère ton frère de lait
Et je mangeais du pain de Gênes En respirant leurs gaz lacrymogènes Mets du coton dans tes oreilles D'siré
Puis ce fut cette fleur sans nom À peine un souffle un souvenir Quand s'en allèrent les canons. Au tour des roues heure à courir La baleine a d'autres fanons Éclatements qui nous fanons
Mais mets du coton dans des oreilles Evidemment les fanions Des signaleurs Allô la truie
_Ici la musique militaire joue_ _Quelque chose_ _ Et chacun se souvient d'une joue_ _Rose_ _Parce que même les airs entraînants_ _Ont quelque chose de déchirant quand on les entend à_ _la guerre_
Écoute s'il pleut écoute s'il pleut
puis sol des con la é dats Flan fon pluie cou a dres dez- si tez veu à vous ten tom gles l' a dre ber per a vec la la dus go l' pluie pluie par nie ho si si mi sous ri dou ten les la zon ce dre che pluie beaux et vaux fi ê si de ne tres dou fri la in ce se pluie vi sous si si la ten bles lu dre sous ne et la li si pluie qui dou fi de ce ne
Les longs boyaux où tu chemines Adieu les cagnats d'artilleurs
Tu retrouveras La tranchée en première ligne Les éléphants des pare-éclats Une girouette maligne Et les regards des guetteurs las Qui veillent le silence insigne Ne vois-tu rien venir
au Pé ris co pe
La balle qui froisse le silence Les projectiles d'artillerie qui glissent Comme un fleuve aérien Ne mettez plus de coton dans les oreilles Ça n'en vaut plus la peine Mais appelez donc Napoléon sur la tour Allô
Le petit geste du fantassin qui se gratte au où les totos le démangent La vague Dans les caves Dans les caves
LA TÊTE ÉTOILÉE
LE DÉPART
Et leurs visages étaient pâles Et leurs sanglots s'étaient brisés
Comme la neige aux purs pétales Ou bien tes mains sur mes baisers Tombaient les feuilles automnales
LE VIGNERON CHAMPENOIS
Le régiment arrive Le village est presque endormi dans la lumière parfumée Un prêtre a le casque en tête La bouteille champenoise est-elle ou non une artillerie Les ceps de vigne comme l'hermine sur un écu Bonjour soldats Je les ai vus passer et repasser en courant Bonjour soldats bouteilles champenoises où le sang fermente Vous resterez quelques jours et puis remonterez en ligne Echelonnés ainsi que sont les ceps de vigne J'envoie mes bouteilles partout comme les obus d'une charmante artillerie
La nuit est blonde ô vin blond Un vigneron chantait courbé dans sa vigne Un vigneron sans bouche au fond de l'horizon Un vigneron qui était lui-même la bouteille vivante Un vigneron qui sait ce qu'est la guerre Un vigneron champenois qui est un artilleur
C'est maintenant le soir et l'on joue à la mouche Puis les soldats s'en iront là-haut Où l'Artillerie débouche ses bouteilles crémantes Allons Adieu messieurs tâchez de revenir Mais nul ne sait ce qui peut advenir
CARTE POSTALE
Je t'écris de dessous la tente Tandis que meurt ce jour d'été Où floraison éblouissante Dans le ciel à peine bleuté Une canonnade éclatante Se fane avant d'avoir été
SOUVENIRS
Deux lacs nègres Entre une forêt Et une chemise qui sèche
Bouche ouverte sur un harmonium C'était une voix faite d'yeux Tandis qu'il traîne de petites gens
Une toute petite vieille au nez pointu J'admire la bouillotte d'émail bleu Mais le rat pénètre dans le cadavre et y demeure
Un monsieur en bras de chemise Se rase près de la fenêtre En chantant un petit air qu'il ne sait pas très bien Ça fait tout un opéra
Toi qui te tournes vers le roi Est-ce que Dieu voudrait mourir encore
L'AVENIR
Soulevons la paille Regardons la neige Écrivons des lettres Attendons des ordres
Fumons la pipe En songeant à l'amour Les gabions sont là Regardons la rose
La fontaine n'a pas tari Pas plus que l'or de la paille ne s'est terni Regardons l'abeille Et ne songeons pas à l'avenir
Regardons nos mains Qui sont la neige La rose et l'abeille Ainsi que l'avenir
UN OISEAU CHANTE
Un oiseau chante ne sais où C'est je crois ton âme qui veille Parmi tous les soldats d'un sou Et l'oiseau charme mon oreille
Écoute il chante tendrement Je ne sais pas sur quelle branche Et partout il va me charmant Nuit et jour semaine et dimanche
Mais que dire de cet oiseau Que dire des métamorphoses De l'âme en chant dans l'arbrisseau Du cœur en ciel du ciel en roses
L'oiseau des soldats c'est l'amour Et mon amour c'est une fille La rose est moins parfaite et pour Moi seul l'oiseau bleu s'égosille
Oiseau bleu comme le cœur bleu De mon amour au cœur céleste Ton chant si doux répète-le À la mitrailleuse funeste
Qui claque à l'horizon et puis Sont-ce les astres que l'on sème Ainsi vont les jours et les nuits Amour bleu comme est le cœur même
CHEVAUX DE FRISE
Pendant le blanc et nocturne novembre Alors que les arbres déchiquetés par l'artillerie Vieillissaient encore sous la neige Et semblaient à peine des chevaux de frise Entourés de vagues de fils de fer Mon cœur renaissait comme un arbre au printemps Un arbre fruitier sur lequel s'épanouissent Les fleurs de l'amour
Pendant le blanc et nocturne novembre Tandis que chantaient épouvantablement les obus Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient Leurs mortelles odeurs Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine
La neige met de pâles fleurs sur les arbres Et toisonne d'hermine les chevaux de frise Que l'on voit partout Abandonnés et sinistres Chevaux muets
Non chevaux barbes mais barbelés Et je les anime tout soudain En troupeau de jolis chevaux pies Qui vont vers toi comme de blanches vagues Sur la Méditerranée Et t'apportent mon amour Roselys ô panthère ô colombes étoile bleue ô Madeleine Je t'aime avec délices Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches Si je pense à ta bouche les roses m'apparaissent Si je songe à tes seins le Paraclet descend Ô double colombe de ta poitrine Et vient délier ma langue de poète Pour te redire Je t'aime Ton visage est un bouquet de fleurs Aujourd'hui je te vois non Panthère Mais Toutefleur Et je te respire ô ma Toutefleur Tous les lys montent en toi comme des cantiques d'amour et d'allégresse Et ces chants qui s'envolent vers toi M'emportent à ton côté Dans ton bel Orient où les lys Se changent en palmiers qui de leurs belles mains Me font signe de venir La fusée s'épanouit fleur nocturne Quand il fait noir Et elle retombe comme une pluie de larmes amoureuses De larmes heureuses que la joie fait couler Et je t'aime comme tu m'aimes Madeleine
CHANT DE L'HONNEUR
LE POÈTE
Je me souviens ce soir de ce drame indien Le Chariot d'Enfant un voleur y survient Qui pense avant de faire un trou dans la muraille Quelle forme il convient de donner à l'entaille Afin que la beauté ne perde pas ses droits Même au moment d'un crime Et nous aurions je crois À l'instant de périr nous poètes nous hommes Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes
Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté N'est la plupart du temps que la simplicité Et combien j'en ai vu qui morts dans la tranchée Étaient restés debout et la tête penchée S'appuyant simplement contre le parapet
J'en vis quatre une fois qu'un même obus frappait Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes Avec l'aspect penché de quatre tours pisanes
Depuis dix jours au fond d'un couloir trop étroit Dans les éboulements et la boue et le froid Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture Anxieux nous gardons la route de Tahure
J'ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir
Cette nuit est si belle où la balle roucoule Tout un fleuve d'obus sur nos têtes s'écoule Parfois une fusée illumine la nuit C'est une fleur qui s'ouvre et puis s'évanouit La terre se lamente et comme une marée Monte le flot chantant dans mon abri de craie Séjour de l'insomnie incertaine maison De l'Alerte la Mort et la Démangeaison
LA TRANCHÉE
Ô jeunes gens je m'offre à vous comme une épouse Mon amour est puissant j'aime jusqu'à la mort Tapie au fond du sol je vous guette jalouse Et mon corps n'est en tout qu'un long baiser qui mord
LES BALLES
De nos ruches d'acier sortons à tire-d'aile Abeilles le butin qui sanglant emmielle Les doux rayons d'un jour qui toujours renouvelle Provient de ce jardin exquis l'humanité Aux fleurs d'intelligence à parfum de beauté
LE POÈTE
Le Christ n'est donc venu qu'en vain parmi les hommes Si des fleuves de sang limitent les royaumes Et même de l'Amour on sait la cruauté C'est pourquoi faut au moins penser à la Beauté Seule chose ici-bas qui jamais n'est mauvaise Elle porte cent noms dans la langue française Grâce Vertu Courage Honneur et ce n'est là Que la même Beauté
LA FRANCE
Poète honore-la Souci de la Beauté non souci de la Gloire Mais la Perfection n'est-ce pas la Victoire
LE POÈTE
Ô poètes des temps à venir ô chanteurs Je chante la beauté de toutes nos douleurs J'en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux Donner un sens sublime aux gestes glorieux Et fixer la grandeur de ces trépas pieux
L'un qui détend son corps en jetant des grenades L'autre ardent à tirer nourrit les fusillades L'autre les bras ballants porte des seaux de vin Et le prêtre-soldat dit le secret divin
J'interprète pour tous la douceur des trois notes Que lance un loriot canon quand tu sanglotes
Oui donc saura jamais que de fois j'ai pleuré Ma génération sur ton trépas sacré
Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude Chantez ce que je chante un chant pur le prélude Des chants sacrés que la beauté de notre temps Saura vous inspirer plus purs plus éclatants Que ceux que je m'efforce à moduler ce soir En l'honneur de l'Honneur la beauté du Devoir
17 décembre 1915
CHEF DE SECTION
Ma bouche aura des ardeur de géhenne Ma bouche te sera un enfer de douceur et de séduction Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur Les soldats de ma bouche te prendront d'assaut Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté Ton âme s'agitera comme une région pendant un tremblement de terre Tes yeux seront alors chargés de tout l'amour qui s'est amassé dans les regards de l'humanité depuis qu'elle existe Ma bouche sera une armée contre toi une armée pleine de disparates Variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses L'orchestre et les chœurs de ma bouche te diront mon amour Elle te le murmure de loin Tandis que les yeux fixés sur la montre j'attends la minute prescrite pour l'assaut
TRISTESSE D'UNE ÉTOILE
Une belle Minerve est l'enfant de ma tête Une étoile de sang me couronne à jamais La raison est au fond et le ciel est au faîte Du chef où dès longtemps Déesse tu t'armais
C'est pourquoi de mes maux ce n'était pas le pire Ce trou presque mortel et qui s'est étoilé Mais le secret malheur qui nourrit mon délire Est bien plus grand qu'aucun âme ait jamais celé
Et je porte avec moi cette ardente souffrance Comme le ver luisant tient son corps enflammé Comme au cœur du soldat il palpite la France Et comme au cœur du lys le pollen parfumé
LA VICTOIRE
Un coq chante je rêve et les feuillards agitent Leurs feuilles qui ressemblent à de pauvres marins
Ailés et tournoyants comme Icare le faux Des aveugles gesticulant comme des fourmis Se miraient sous la pluie aux reflets du trottoir
Leurs rires amassés en grappes de raisin
Ne sors plus de chez moi diamant qui parlais Dors doucement tu es chez toi tout t'appartient Mon lit ma lampe et mon casque troué
Regards précieux saphirs taillés aux environs de Saint-Claude Les jours étaient une pure émeraude
Je me souviens de toi ville des météores Ils fleurissaient en l'air pendant ces nuits où rien ne dort
Jardins de la lumière où j'ai cueilli des bouquets
Tu dois en avoir assez de faire peur à ce ciel Qu'il garde son hoquet
On imagine difficilement À quel point le succès rend les gens stupides et tranquilles
À l'institut des jeunes aveugles on a demandé _N'avez-vous point de jeune aveugle ailé_
Ô bouches l'homme est à la recherche d'un nouveau langage Auquel le grammairien d'aucune langue n'aura rien à dire
Et ces vieilles langues sont tellement près de mourir Que c'est vraiment par habitude et manque d'audace Qu'on les fait encore servir à la poésie
Mais elles sont comme des malades sans volonté Ma foi les gens s'habitueraient vite au mutisme La mimique suffit bien au cinéma
Mais entêtons-nous à parler Remuons la langue Lançons des postillons On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nouveaux sons On veut des consonnes sans voyelles Des consonnes qui pèsent sourdement Imitez le son de la toupie Laisser pétiller un son nasal et continu Faites claquer votre langue Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne