Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)

Part 3

Chapter 33,691 wordsPublic domain

Les feux mouvants du bivouac Éclairent des formes de rêve Et le songe dans l'entrelac Des branches lentement s'élève

Voici les dédains du regret Tout écorché comme une fraise Le souvenir et le secret Dont il ne reste que la braise

LES GRENADINES REPENTANTES

En est-il donc deux dans Grenade Qui pleurent sur ton seul péché Ici l'on jette la grenade Qui se change en un œuf coché

Puisqu'il en naît des coqs Infante Entends-les chanter leurs dédains Et que la grenade est touchante Dans nos effroyables jardins

TOURBILLON DE MOUCHES

Un cavalier va dans la plaine La jeune fille pense à lui Et cette flotte à Mitylène Le fil de fer est là qui luit

Comme ils cueillaient la rose ardente Leurs jeux tout à coup ont fleuri Mais quel soleil la bouche errante À qui la bouche avait souri

L'ADIEU DU CAVALIER

Ah Dieu! que la guerre est jolie Avec ses chants ses longs loisirs Cette bague je l'ai polie Le vent se mêle à vos soupirs

Adieu! voici le boute-selle Il disparut dans un tournant Et mourut là-bas tandis qu'elle Riait au destin surprenant

LE PALAIS DU TONNERRE

Par l'issue ouverte sur le boyau dans la craie En regardant le paroi adverse qui semble en nougat On voit à gauche et à droite fuir l'humide couloir désert Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux yeux réglementaires qui servent à l'attacher sous les caissons Un rat y recule en hâte tandis que j'avance en hâte Et le boyau s'en va couronné de craie semée de branches Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe blanchâtre Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé par quelques lignes droites Mais en deçà de l'issue c'est le palais bien nouveau et qui paraît ancien Le plafond est fait de traverses de chemin de fer Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touffes d'aiguilles de sapin Et de temps en temps des débris de craie tombent comme des morceaux de vieillesse

À côté de l'issue que ferme un tissu lâche d'une espèce qui sert généralement aux emballages Il y a un trou qui tient lieu d'âtre et ce qui y brûle est un feu semblable à l'âme Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu'il dévore et fugitif Les fils de fer se tendent partout servant de sommier supportant des planches Ils forment aussi des crochets et l'on y suspend mille choses Comme on fait à la mémoire Des musettes bleues des casques bleus des cravates bleues des vareuses bleues Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs Et il flotte parfois en l'air de vagues nuages de craie

Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux dorés à tête émaillée Noirs blancs rouges Funambules qui attendent leur tour de passer sur les trajectoires Et font un ornement mince et élégant à cette demeure souterraine Ornée de six lits placés en fer à cheval Six lits couverts de riches manteaux bleus

Sur le palais il y a un haut tumulus de craie Et des plaques de tôle ondulée Fleuve figé de ce domaine idéal Mais privé d'eau car ici il ne roule que le feu jailli de la mélinite Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais Le palais s'éclaire parfois d'une bougie à la flamme aussi petite qu'une souris Ô palais minuscule comme si on te regardait par le gros bout d'une lunette Petit palais où tout s'assourdit Petit palais où tout est neuf rien rien d'ancien Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme un roi Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse Un journal du jour traîne par terre Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure Si bien qu'on comprend que l'amour de l'antique Le goût de l'anticaille Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes Tout y était si précieux et si neuf Tout y est si précieux et si neuf Qu'une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y apparaît Plus précieuse Que ce qu'on a sous la main Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve Et deux marches neuves Elles n'ont pas deux semaines Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique sans imiter l'antique Qu'on voit que ce qu'il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est Le plus près de ce que l'on appelle la beauté antique Et ce qui est surchargé d'ornements A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu'on appelle antique Et qui est la noblesse la force l'ardeur l'âme l'usure De ce qui est neuf et qui sert Surtout si cela est simple simple Aussi simple que le petit palais du tonnerre

PHOTOGRAPHIE

Ton sourire m'attire comme Pourrait m'attirer une fleur Photographie tu es le champignon brun De la forêt Qu'est sa beauté Les blancs y sont Un clair de lune Dans un jardin pacifique Plein d'eaux vives et de jardiniers endiablés Photographie tu es la fumée de l'ardeur Qu'est sa beauté Et il y a en toi Photographie Des tons alanguis On y entend Une mélopée Photographie tu es l'ombre Du Soleil Qu'est sa beauté

L'INSCRIPTION ANGLAISE

C'est quelque chose de si ténu de si lointain Que d'y penser on arrive à le trop matérialiser Forme limitée par la mer bleue Par la rumeur d'un train en marche Par l'odeur des eucalyptus des mimosas Et des pins maritimes

_Mais le contact et la saveur_

Et cette petite voyageuse alerte inclina brusquement la tête sur le quai de la gare à Marseille Et s'en alla Sans savoir Que son souvenir planerait Sur un petit bois de la Champagne où un soldat s'efforce Devant le feu d'un bivouac d'évoquer cette apparition À travers la fumée d'écorce de bouleau Qui sent l'encens minéen Tandis que les volutes bleuâtres qui montent D'un cigare écrivent le plus tendre des noms Mais les nœuds de couleuvres en se dénouant Écrivent aussi le nom émouvant Dont chaque lettre se love en belle anglaise

Et le soldat n'ose point achever Le jeu de mots bilingue que ne manque point de susciter Cette calligraphie sylvestre et vernale

DANS L'ABRI-CAVERNE

Je me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes vers moi Une force part de nous qui est un feu solide qui nous soude Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous ne pouvons nous apercevoir En face de moi la paroi de craie s'effrite Il y a des cassures De longues traces d'outils traces lisses et qui semblent être faites dans de la stéarine Des coins de cassures sont arrachés par le passage des types de ma pièce Moi j'ai ce soir une âme qui s'est creusée qui est vide On dirait qu'on y tombe sans cesse et sans trouver de fond Et qu'il n'y a rien pour se raccrocher Ce qui y tombe et qui vit c'est une sorte d'êtres laids qui me font mal et qui y viennent de je ne sais où Oui je crois qu'ils viennent de la vie d'une sorte de vie qui est dans l'avenir dans l'avenir brut qu'on n'a pu encore cultiver ou élever ou humaniser Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il manque ce qui éclaire C'est aujourd'hui c'est ce soir et non toujours Heureusement que ce n'est que ce soir Les autres jours je me rattache à toi Les autres jours je me console de la solitude et de toutes les horreurs En imaginant ta beauté Pour l'élever au-dessus de l'univers extasié Puis je pense que je l'imagine en vain Je ne la connais par aucun sens Ni même par les mots Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain Existe-tu mon amour Où n'es-tu qu'une entité que j'ai créée sans le vouloir Pour peupler la solitude Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs avaient douées pour moins s'ennuyer Je t'adore ô ma déesse exquise même si tu n'es que dans mon imagination

FUSÉE

La boucle des cheveux noirs de ta nuque est mon trésor Ma pensée te rejoint et la tienne la croise Tes seins sont les seuls obus que j'aime Ton souvenir est la lanterne de repérage qui nous sert à pointer la nuit

En voyant la large croupe de mon cheval j'ai pensé à tes hanches

Voici les fantassins qui s'en vont à l'arrière en lisant un journal

Le chien du brancardier revient avec une pipe dans sa gueule

Un chat-huant ailes fauves yeux ternes gueule de petit chat et pattes de chat

Une souris verte file parmi la mousse

Le riz a brûlé dans la marmite de campement Ça signifie qu'il faut prendre garde à bien des choses

Le mégaphone crie Allongez le tir

Allongez le tir amour de vos batteries

Balance des batteries lourdes cymbales Qu'agitent les chérubins fous d'amour En l honneur du Dieu des Armées

Un arbre dépouillé sur une butte

Le bruit des tracteurs qui grimpent dans la vallée

Ô vieux monde du XIXe siècle plein de hautes cheminées si belles et si pures

Virilités du siècle où nous sommes Ô canons

Douilles éclatantes des obus de 75 Carillonnez pieusement

DÉSIR

Mon désir est la région qui est devant moi Derrière les lignes boches Mon désir est aussi derrière moi Après la zone des armées

Mon désir c'est la butte du Mesnil Mon désir est là sur quoi je tire De mon désir qui est au delà de la zone des armées Je n'en parle pas aujourd'hui mais j'y pense

Butte du Mesnil je t'imagine en vain Des fils de fer des mitrailleuses des ennemis trop sûrs d'eux Trop enfoncés sous terre déjà enterrés Ca ta clac des coups qui meurent en s'éloignant

En y veillant tard dans la nuit Le Decauville qui toussote La tôle ondulée sous la pluie Et sous la pluie ma bourguignotte

Entends la terre véhémente Vois les lueurs avant d'entendre les coups

Et tel obus siffler de la démence Ou le tac tac tac monotone et bref plein de dégoût

Je désire Te serrer dans ma main Main de Massiges Si décharnée sur la carte

Le boyau Gœthe où j'ai tiré J'ai tiré même sur le boyau Nietzsche Décidément je ne respecte aucune gloire

Nuit violente et violette et sombre et pleine d'or par moments Nuit des hommes seulement Nuit du 24 septembre Demain l'assaut Nuit violente ô nuit dont l'épouvantable cri profond devenait plus intense de minute en minute Nuit qui criait comme une femme qui accouche Nuit des hommes seulement

CHANT DE L'HORIZON EN CHAMPAGNE

_À M. Joseph Granié_

Voici le tétin rose de l'euphorbe verruquée Voici le nez des soldats invisibles Moi l'horizon invisible je chante Que les civils et les femmes écoutent ces chansons Et voici d'abord la cantilène du brancardier blessé

Le sol est blanc la nuit l'azure Saigne la crucifixion Tandis que saigne la blessure Du soldat de Promission

Un chien jappait l'obus miaule La lueur muette a jailli À savoir si la guerre est drôle Les masques n'ont pas tressailli

Mais quel fou rire sous le masque Blancheur éternelle d'ici Où la colombe porte un casque Et l'acier s'envole aussi

Je suis seul sur le champ de bataille Je suis la tranchée blanche le bois vert et roux L'obus miaule Je te tuerai Animez-vous fantassins à passepoil jaune Grands artilleurs roux comme des taupes Bleu-de-roi comme les golfes méditerranéens Veloutés de toutes les nuances du velours Ou mauves encore ou bleu-horizon comme les autres Ou déteints Venez le pot en tête Debout fusée éclairante Danse grenadier en agitant tes pommes de pin Alidades des triangles de visée pointez-vous sur les lueurs Creusez des trous enfants de 20 ans creusez des trous Sculptez les profondeurs Envolez-vous essaims des avions blonds ainsi que les avettes Moi l'horizon je fais la roue comme un grand Paon Écoutez renaître les oracles qui avaient cessé Le grand Pan est ressuscité

Champagne viril qui émoustille la Champagne Hommes faits jeunes gens Caméléon des autos-canons Et vous classe 16 Craquements des arrivées ou bien floraison blanche dans les cieux J'étais content pourtant ça brûlait la paupière Les officiers captifs voulaient cacher leurs noms Œil du Breton blessé couché sur la civière Et qui criait aux morts aux sapins aux canons _Priez pour moi Bon Dieu je suis le pauvre Pierre_

Boyaux et rumeur du canon Sur cette mer aux blanches vagues Fou stoïque comme Zénon Pilote du cœur tu zigzagues

Petites forêts de sapins La nichée attend la becquée Pointe-t-il des nez de lapins Comme l'euphorbe verruquée

Ainsi que l'euphorbe d'ici Le soleil à peine boutonne Je l'adore comme un Parsi Ce tout petit soleil d'automne

Un fantassin presque un enfant Bleu comme le jour qui s'écoule Beau comme mon cœur triomphant Disait en mettant sa cagoule

_Tandis que nous n'y sommes pas_ _Que de filles deviennent belles_ _Voici l'hiver et pas à pas_ _Leur beauté s'éloignera d'elles_

_Ô Lueurs soudaines des tirs_ _Cette beauté que j'imagine_ _Faute d'avoir des souvenirs_ _Tire de vous son origine_

_Car elle n'est rien que l'ardeur_ _De la bataille violente_ Et de la terrible lueur Il s'est fait une muse ardente

Il regarde longtemps l'horizon Couteaux tonneaux d'eau Des lanternes allumées se sont croisées Moi l'horizon je combattrai pour la victoire Je suis l'invisible qui ne peut disparaître Je suis comme l'onde Allons ouvrez les écluses que je me précipite tout

OCÉAN DE TERRE

_À G. de Chirico_

J'ai bâti une maison au milieu de l'Océan Ses fenêtres sont les fleuves qui s'écoulent de mes yeux Des poulpes grouillent partout où se tiennent les murailles Entendez battre leur triple cœur et leur bec cogner aux vitres Maison humide Maison ardente Saison rapide Saison qui chante Les avions pondent des œufs Attention on va jeter l'ancre Attention à l'encre que l'on jette Il serait bon que vous vinssiez du ciel Le chèvrefeuille du ciel grimpe Les poulpes terrestres palpitent

Et puis nous sommes tant et tant à être nos propres fossoyeurs Pâles poulpes des vagues crayeuses ô poulpes aux becs pâles Autour de la maison il y a cet océan que tu connais Et qui ne se repose jamais

OBUS COULEUR DE LUNE

MERVEILLE DE LA GUERRE

Que c'est beau ces fusées qui illuminent la nuit Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour regarder Ce sont des dames qui dansent avec leurs regard pour yeux bras et cœurs

Jai reconnu ton sourire et ta vivacité

C'est aussi l'apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races Elles accouchent brusquement d'enfants qui n'ont que le temps de mourir

Comme c'est beau toutes ces fusées Mais ce serait bien plus beau s'il y en avait plus encore S'il y en avait des millions qui auraient un sens complet et relatif comme les lettres d'un livre Pourtant c'est aussi beau que si la vie même sortait des mourants

Mais ce serait plus beau encore s'il y en avait plus encore Cependant je les regarde comme une beauté qui s'offre et s'évanouit aussitôt Il me semble assister à un grand festin éclairé à giorno C'est un banquet que s'offre la terre Elle a faim et ouvre de longues bouches pâles La terre a faim et voici son festin de Balthasar cannibale

Qui aurait dit qu'on pût être à ce point anthropophage Et qu'il fallût tant de feu pour rôtir le corps humain C'est pourquoi l'air a un petit goût empyreumatique qui n'est ma foi pas désagréable Mais le festin serait plus beau encore si le ciel y mangeait avec la terre il n'avale que les âmes Ce qui est une façon de ne pas se nourrir Et se contente de jongler avec des feux versicolores

Mais j'ai coulé dans la douceur de cette guerre avec toute ma compagnie au long des longs boyaux

Quelques cris de flamme annoncent sans cesse ma présence J'ai creusé le lit ou je coule en me ramifiant en mille petits fleuves qui vont partout Je suis dans la tranchée de première ligne et cependant je suis partout ou plutôt je commence à être partout C'est moi qui commence celte chose des siècles à venir Ce sera plus long à réaliser que non la fable d'Icare volant

Je lègue à l'avenir l'histoire de Guillaume Apollinaire Qui fut à la guerre et sut être partout Dans les villes heureuses de l'arrière Dans tout le reste de l'univers Dans ceux qui meurent en piétinant dans le barbelé Dans les femmes dans les canons dans les chevaux Au zénith au nadir aux 4 point cardinaux Et dans l'unique ardeur de cette veillée d'armes

Et ce serait sans doute bien plus beau Si je pouvais supposer que toutes ces choses dans lesquelles je suis partout Pouvaient m'occuper aussi Mais dans ce sens il n'y a rien de fait Car si je suis partout à cette heure il n'y a cependant que moi qui suis en moi

EXERCICE

Vers un village de l'arrière S'en allaient quatre bombardiers Ils étaient couverts de poussière Depuis la tête jusqu'aux pieds

Ils regardaient la vaste plaine En parlant entre eux du passé Et ne se retournaient qu'à peine Quand un obus avait toussé

Tous quatre de la classe seize Parlaient d'antan non d'avenir Ainsi se prolongeait l'ascèse Qui les exerçait à mourir

À L'ITALIE

_À Ardengo Soffici_

L'amour a remué ma vie comme on remue la terre dans la zone des armées J'atteignais l'âge mûr quand la guerre arriva Et dans ce jour d'août 1915 le plus chaud de l'année Bien abrité dans l'hypogée que j'ai creusé moi-même C'est à toi que je songe Italie mère de mes pensées Et déjà quand von Kluck marchait sur Paris avant la Marne

J'évoquais le sac de Rome par les Allemands Le sac de Rome qu'ont décrit Un Bonaparte le vicaire espagnol Delicado et l'Arétin Je me disais Est-il possible que la nation Qui est la mère de la civilisation Regarde sans la défendre les efforts qu'on fait pour la détruire

Puis les temps sont venus les tombes se sont ouvertes Les fantômes des Esclaves toujours frémissants Se sont dressés en criant SUS AUX TUDESQUES Nous l'armée invisible aux cris éblouissants Plus doux que n'est le miel et plus simples qu'un peu de terre Nous te tournons bénignement le dos Italie Mais ne t'en fais pas nous t'aimons bien Italie mère qui est aussi notre fille

Nous sommes là tranquillement et sans tristesse Et si malgré les masques les sacs de sable les rondins nous tombions Nous savons qu'un autre prendrait notre place Et que les Armées ne périront jamais

Les mois ne sont pas longs ni les jours ni les nuits C'est la guerre qui est longue

Italie Toi notre mère et notre fille quelque chose comme une sœur J'ai comme toi pour me réconforter Le quart de pinard Qui met tant de différence entre nous et les Boches J'ai aussi comme toi l'envol des compagnies de perdreaux des 75

Comme toi je n'ai pas cet orgueil sans joie des Boches et je sais rigoler Je ne suis pas sentimental à l'excès comme le sont ces gens sans mesure que leurs actions dépassent sans qu'ils sachent s'amuser Notre civilisation a plus de finesse que les choses qu'ils emploient Elle est au delà de la vie confortable Et de ce qui est l'extérieur dans l'art et l'industrie Les fleurs sont nos enfants et non les leurs Même la fleur de lys qui meurt au Vatican

La plaine est infinie et les tranchées sont blanches Les avions bourdonnent ainsi que des abeilles Sur les roses momentanés des éclatements Et les nuits sont parées de guirlandes d'éblouissements De bulles de globules aux couleurs insoupçonnées

Nous jouissons de tout même de nos souffrances Notre humeur est charmante l'ardeur vient quand il faut Nous sommes narquois car nous savons faire la part des choses Et il n'y a pas plus de folie chez celui qui jette les grenades que chez celui qui plume les patates Tu aimes un peu plus que nous les gestes et les mots sonores

Tu as à ta disposition les sortilèges étrusques le sens de la majesté héroïque et le courageux honneur individuel Nous avons le sourire nous devinons ce qu'on ne nous dit pas nous sommes démerdards et même ceux qui se dégonflent sauraient à l'occasion faire preuve de l'esprit de sacrifice qu'on appelle la bravoure Et nous fumons du gros avec volupté

C'est la nuit je suis dans mon blockhaus éclairé par l'électricité en bâton Je pense à toi pays des 2 volcans Je salue le souvenir des sirènes et des scylles mortes au moment de Messine Je salue le Colleoni équestre de Venise Je salue la chemise rouge Je t'envoie mes amitiés Italie et m'apprête à applaudir aux hauts faits de ta bleusaille Non parce que j'imagine qu'il y aura jamais plus de bonheur ou de malheur en ce monde Mais parce que comme toi j'aime à penser seul et que les Boches m'en empêcheraient Mais parce que le goût naturel de la perfection que nous avons l'un et l'autre si on les laissait faire serait vite remplacé par je ne sais quelles commodités dont je n'ai que faire

Et surtout parce que comme toi je sais je veux choisir et qu'eux voudraient nous forcer à ne plus choisir Une même destinée nous lie en cette occase

Ce n'est pas pour l'ensemble que je le dis Mais pour chacun de toi Italie

Ne te borne point à prendre les terres irrédentes Mets ton destin dans la balance où est le nôtre

Les réflecteurs dardent leurs lueurs comme des yeux d'escargots Et les obus en tombant sont des chiens qui jettent de la terre avec leurs pattes après avoir fait leurs besoins

Notre armée invisible est une belle nuit constellée Et chacun de nos hommes est un astre merveilleux

Ô nuit ô nuit éblouissante Les morts sont avec nos soldats Les morts sont debout dans les tranchées Ou se glissent souterrainement vers les Bien-Aimées Ô Lille Saint-Quentin Laon Maubeuge Vouziers Nous jetons nos villes comme des grenades Nos fleuves sont brandis comme des sabres Nos montagnes chargent comme cavalerie

Nous reprendrons les villes les fleuves les collines De la frontière helvétique aux frontières bataves Entre toi et nous Italie Il y a des patelins pleins de femmes Et près de toi m'attend celle que j'adore Ô Frères d'Italie