Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)

Part 1

Chapter 13,673 wordsPublic domain

CALLIGRAMMES

POÈMES DE LA PAIX ET DE LA GUERRE

(1913-1916)

PAR

GUILLAUME APOLLINAIRE

ONDES--ÉTENDARDS--CASE D'ARMONS LUEURS DES TIRS--OBUS COULEUR DE LUNE LA TÊTE ÉTOILÉE

AVEC UN PORTRAIT DE L'AUTEUR PAR PABLO PICASSO GRAVÉ SUR BOIS PAR R. JAUDON

PARIS

MERCURE DE FRANCE

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMXVIII

À LA MÉMOIRE

DU PLUS ANCIEN DE MES CAMARADES

RENÉ DALIZE

MORT AU CHAMP D'HONNEUR

le 7 mai 1917

ONDES

LIENS

Cordes faites de cris

Sons de cloches à travers l'Europe Siècles pendus

Rails qui ligotez les nations Nous ne sommes que deux ou trois hommes Libres de tous liens Donnons-nous la main

Violente pluie qui peigne les fumées Cordes Cordes tissées Câbles sous-marins Tours de Babel changées en ponts

Araignées--Pontifes Tous les amoureux qu'un seul lien a liés

D'autres liens plus ténus Blancs rayons de lumière Cordes et Concorde

J'écris seulement pour vous exalter Ô sens ô sens chéris Ennemis du souvenir Ennemis du désir

Ennemis du regret Ennemis des larmes Ennemis de tout ce que j'aime encore

LES FENÊTRES

Du rouge au vert tout le jaune se meurt Quand chantent les aras dans les forêts natales Abatis de pihis Il y a un poème à faire sur l'oiseau qui n'a qu'une aile Nous l'enverrons en message téléphonique Traumatisme géant Il fait couler les yeux Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche Tu soulèveras le rideau Et maintenant voilà que s'ouvre la fenêtre Araignées quand les mains tissaient la lumière Beauté pâleur insondables violets Nous tenterons en vain de prendre du repos On commencera à minuit Quand on a le temps on a la liberté Bigorneaux Lotte multiples Soleils et i'Oursin du couchant Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre

Tours Les Tours ce sont les rues Puits Puits ce sont les places Puits Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes Les Chabins chantent des airs à mourir Aux Chabines maronnes Et l'oie oua-oua trompette au nord Où les chasseurs de ratons Raclent les pelleteries Étincelant diamant Vancouver Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l'hiver Ô Paris Du rouge au vert tout le jaune se meurt Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles La fenêtre s'ouvre comme une orange Le beau fruit de la lumière

LES COLLINES

Au-dessus de Paris un jour Combattaient deux grands avions L'un était rouge et l'autre noir Tandis qu'au zénith flamboyait L'éternel avion solaire

L'un était toute ma jeunesse Et l'autre c'était l'avenir Ils se combattaient avec rage Ainsi fit contre Lucifer l'Archange aux ailes radieuses

Ainsi le calcul au problème Ainsi la nuit contre le jour Ainsi attaque ce que j'aime Mon amour ainsi l'ouragan Déracine l'arbre qui crie

Mais vois quelle douceur partout Paris comme une jeune fille S'éveille langoureusement Secoue sa longue chevelure Et chante sa belle chanson

Où donc est tombée ma jeunesse Tu vois que flambe l'avenir Sache que je parle aujourd'hui Pour annoncer au monde entier Qu'enfin est né l'art de prédire

Certains hommes sont des collines Qui s'élèvent d'entre les hommes Et voient au loin tout l'avenir Mieux que s'il était le présent Plus net que s'il était passé

Ornement des temps et des routes Passe et dure sans t'arrêter Laissons sibiler les serpents En vain contre le vent du sud Les Psylles et l'onde ont péri

Ordre des temps si les machines Se prenaient enfin à penser Sur les plages de pierreries Des vagues d'or se briseraient L'écume serait mère encore

Moins haut que l'homme vont les aigles C'est lui qui fait la joie des mers Comme il dissipe dans les airs L'ombre et les spleens vertigineux Par où l'esprit rejoint le songe

Voici le temps de la magie Il s'en revient attendez-vous À des milliards de prodiges Oui n'ont fait naître aucune fable Nul les ayant imaginés

Profondeurs de la conscience On vous explorera demain Et qui sait quels êtres vivants Seront tirés de ces abîmes Avec des univers entiers

Voici s'élever des prophètes Comme au loin des collines bleues Ils sauront des choses précises Comme croient savoir les savants Et nous transporteront partout

La grande force est le désir Et viens que je te baise au front Ô légère comme une flamme Dont tu as toute la souffrance Toute l'ardeur et tout l'éclat

L'âge en vient on étudiera Tout ce que c'est que de souffrir Ce ne sera pas du courage Ni même du renoncement Ni tout ce que nous pouvons faire

On cherchera dans l'homme même Beaucoup plus qu'on n'y a cherché On scrutera sa volonté Et quelle force naîtra d'elle Sans machine et sans instrument

Les secourables mânes errent Se compénétrant parmi nous Depuis les temps qui nous rejoignent Rien n'y finit rien n'y commence Regarde la bague à ton doigt

Temps des déserts des carrefours Temps des places et des collines Je viens ici faire des tours Où joue son rôle un talisman Mort et plus subtil que la vie

Je me suis enfin détaché De toutes choses naturelles Je peux mourir mais non pécher Et ce qu'on n'a jamais touché Je l'ai touché je l'ai palpé

Et j'ai scruté tout ce que nul Ne peut en rien imaginer Et j'ai soupesé maintes fois Même la vie impondérable Je peux mourir en souriant

Bien souvent j'ai plané si haut Si haut qu'adieu toutes les choses Les étrangetés les fantômes Et je ne veux plus admirer Ce garçon qui mime l'effroi

Jeunesse adieu jasmin du temps J'ai respiré ton frais parfum À Rome sur les chars fleuris Chargés de masques de guirlandes Et des grelots du carnaval

Adieu jeunesse blanc Noël Quand la vie n'était qu'une étoile Dont je contemplais le reflet Dans la mer Méditerranée Plus nacrée que les météores

Duvetée comme un nid d'archanges Ou la guirlande des nuages Et plus lustrée que les halos Émanations et splendeurs Unique douceur harmonies

Je m'arrête pour regarder Sur la pelouse incandescente Un serpent erre c'est moi-même Qui suis la flûte dont je joue Et le fouet qui châtie les autres

Il vient un temps pour la souffrance Il vient un temps pour la bonté Jeunesse adieu voici le temps Où l'on connaîtra l'avenir Sans mourir de sa connaissance

C'est le temps de la grâce ardente La volonté seule agira Sept ans d'incroyables épreuves L'homme se divinisera Plus pur plus vif et plus savant

Il découvrira d'autres mondes L'esprit languit comme les fleurs Dont naissent les fruits savoureux Que nous regarderons mûrir Sur la colline ensoleillée

Je dis ce qu'est au vrai la vie Seul je pouvais chanter ainsi Mes chants tombent comme des graines Taisez-vous tous vous qui chantez Ne mêlez pas l'ivraie au blé

Un vaisseau s'en vint dans le port Un grand navire pavoisé Mais nous n'y trouvâmes personne Qu'une femme belle et vermeille Elle y gisait assassinée

Une autre fois je mendiais L'on ne me donna qu'une flamme Dont je fus brûlé jusqu'aux lèvres Et je ne pus dire merci Torche que rien ne peut éteindre

Ou donc es-tu ô mon ami Qui rentrais si bien en toi-même Qu'un abîme seul est resté Où je me suis jeté moi-même Jusqu'aux profondeurs incolores

Et j'entends revenir mes pas Le long des sentiers que personne N'a parcourus j'entends mes pas À toute heure ils passent là-bas Lents ou pressés ils vont ou viennent

Hiver toi qui te fais la barbe Il neige et je suis malheureux J'ai traversé le ciel splendide Où la vie est une musique Le sol est trop blanc pour mes yeux

Habituez-vous comme moi À ces prodiges que j'annonce À la bonté qui va régner À la souffrance que j'endure Et vous connaîtrez l'avenir

C'est de souffrance et de bonté Que sera faite la beauté Plus parfaite que n'était celle Qui venait des proportions Il neige et je brûle et je tremble

Maintenant je suis à ma table J'écris ce que j'ai ressenti Et ce que j'ai chanté là-haut Un arbre élancé que balance Le vent dont les cheveux s'envolent

Un chapeau haut de forme est sur Une table chargée de fruits Les gants sont morts près d'une pomme Une dame se tord le cou Auprès d'un monsieur qui s'avale

Le bal tournoie au fond du temps J'ai tué le beau chef d'orchestre Et je pèle pour mes amis L'orange dont la saveur est Un merveilleux feu d'artifice

Tous sont morts le maître d'hôtel Leur verse un champagne irréel Qui mousse comme un escargot Ou comme un cerveau de poète Tandis que chantait une rose

L'esclave tient une épée nue Semblable aux sources et aux fleuves Et chaque fois qu'elle s'abaisse Un univers est éventré Dont il sort des mondes nouveaux

Le chauffeur se tient au volant Et chaque fois que sur la route Il corne en passant le tournant Il paraît à perte de vue Un univers encore vierge

Et le tiers nombre c'est la dame Elle monte dans l'ascenseur Elle monte monte toujours Et la lumière se déploie Et ces clartés la transfigurent

Mais ce sont de petits secrets Il en est d'autres plus profonds Qui se dévoileront bientôt Et feront de vous cent morceaux À la pensée toujours unique

Mais pleure pleure et repleurons Et soit que là lune soit pleine Ou soit qu'elle n'ait qu'un croissant Ah! pleure pleure et repleurons Nous avons tant ri au soleil

Des bras d'or supportent la vie Pénétrez le secret doré Tout n'est qu'une flamme rapide Que fleurit la rose adorable Et d'où monte un parfum exquis

ARBRE

_À Frédéric Boutet_

Tu chantes avec les autres tandis que les phonographes galopent Où sont les aveugles où s'en sont-ils allés La seule feuille que j'aie cueillie s'est changée en plusieurs mirages Ne m'abandonnez pas parmi cette foule de femmes au marché Ispahan s'est fait un ciel de carreaux émaillés de bleu Et je remonte avec vous une route aux environs de Lyon

Je n'ai pas oublié le son de la clochette d'un marchand de coco d'autrefois J'entends déjà le son aigre de cette voix à venir Du camarade qui se promènera avec toi en Europe Tout en restant en Amérique

Un enfant Un veau dépouillé pendu à l'étal Un enfant Et cette banlieue de sable autour d'une pauvre ville au fond de l'est Un douanier se tenait là comme un ange À la porte d'un misérable paradis Et ce voyageur épileptique écumait dans la salle d'attente des premières

Engoulevent Blaireau Et la Taupe-Ariane Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et moi Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé

Tu t'es promené à Leipzig avec une femme mince déguisée en homme Intelligence car voilà ce que c'est qu'une femme intelligente Et il ne faudrait pas oublier les légendes Dame-Abonde dans un tramway la nuit au fond d'un quartier désert Je voyais une chasse tandis que je montais Et l'ascenseur s'arrêtait à chaque étage

Entre les pierres Entre les vêtements multicolores de la vitrine Entre les charbons ardents du marchand de marrons Entre deux vaisseaux norvégiens amarrés à Rouen Il y a ton image

Elle pousse entre les bouleaux de la Finlande

Ce beau nègre en acier

La plus grande tristesse C'est quand tu reçus une carte postale de La Corogne

Le vent vient du couchant Le métal des caroubiers Tout est plus triste qu'autrefois Tous les dieux terrestres vieillissent L'univers se plaint par ta voix Et des êtres nouveaux surgissent Trois par trois

LUNDI RUE CHRISTINE

La mère de la concierge et la concierge laisseront tout passer Si tu es un homme tu m'accompagneras ce soir Il suffirait qu'un type maintînt la porte cochère Pendant que l'autre monterait

Trois bec de gaz allumés La patronne est poitrinaire Quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet Un chef d'orchestre qui a mal à la gorge Quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du kief

Ça a l'air de rimer

Des piles de soucoupes des fleurs un calendrier Pim pam pim Je dois fiche près de 300 francs à ma probloque Je préférerais me couper le parfaitement que de les lui donner

Je partirai à 20 h. 27 Six glaces s'y dévisagent toujours Je crois que nous allons nous embrouiller encore davantage Cher monsieur Vous êtes un mec à la mie de pain Cette dame a le nez comme un ver solitaire Louise a oublié sa fourrure Moi je n'ai pas de fourrure et je n'ai pas froid Le Danois fume sa cigarette en consultant l'horaire Le chat noir traverse la brasserie

Ces crêpes étaient exquises La fontaine coule Robe noire comme ses ongles C'est complètement impossible Voici monsieur La bague en malachite Le sol est semé de sciure Alors c'est vrai La serveuse rousse a été enlevée par un libraire

Un journaliste que je connais d'ailleurs très vaguement

Écoute Jacques c'est très sérieux ce que je vais te dire

Compagnie de navigation mixte

Il me dit monsieur voulez-vous voir ce que je peux faire d'eaux fortes et de tableaux Je n'ai qu'une petite bonne

Après déjeuner café du Luxembourg Une fois là il me présente un gros bonhomme Qui me dit Écoutez c'est charmant À Smyrne à Naples en Tunisie Mais nom de Dieu où est-ce La dernière fois que j'ai été en Chine C'est il y a huit ou neuf ans L'Honneur tient souvent à l'heure que marque la pendule La quinte major

SUR LES PROPHÉTIES

J'ai connu quelques prophétesses Madame Salmajour avait appris en Océanie à tirer les cartes C'est là-bas qu'elle avait eu encore l'occasion de participer À une scène savoureuse d'anthropophagie Elle n'en parlait pas à tout le monde En ce qui concerne l'avenir elle ne se trompait jamais

Une cartomancienne céretane Marguerite je ne sais plus quoi Est également habile Mais Madame Deroy est la mieux inspirée La plus précise Tout ce qu'elle m'a dit du passé était vrai et tout ce qu'elle M'a annoncé s'est vérifié dans le temps qu'elle indiquait J'ai connu un sciomancien mais je n'ai pas voulu qu'il interrogeât mon ombre Je connais un sourcier c'est le peintre norvégien Diriks Miroir brisé sel renversé ou pain qui tombe Puissent ces dieux sans figure m'épargner toujours Au demeurant je ne crois pas mais je regarde et j'écoute et notez Que je lis assez bien dans la main Car je ne crois pas mais je regarde et quand c'est possible j'écoute

Tout le monde est prophète mon cher André Billy Mais il y a si longtemps qu'on fait croire aux gens Qu'ils n'ont aucun avenir qu'ils sont ignorants à jamais Et idiots de naissance Qu'on en a pris son parti et que nul n'a même l'idée De se demander s'il connaît l'avenir ou non Il n'y a pas d'esprit religieux dans tout cela Ni dans les superstitions ni dans les prophéties Ni dans tout ce que l'on nomme occultisme Il y a avant tout une façon d'observer la nature Et d'interpréter la nature Qui est très légitime

LE MUSICIEN DE SAINT-MERRY

J'ai enfin le droit de saluer des êtres que je ne connais pas Ils passent devant moi et s'accumulent au loin Tandis que tout ce que j'en vois m'est inconnu Et leur espoir n'est pas moins fort que le mien

Je ne chante pas ce monde ni les autres astres Je chante toutes les possibilités de moi-même hors de ce monde et des astres Je chante la joie d'errer et le plaisir d'en mourir

Le 21 du mois de mai 1913 Passeur des morts et les mordonnantes mériennes Des millions de mouches éventaient une splendeur Quand un homme sans yeux sans nez et sans oreilles Quittant le Sébasto entra dans la rue Aubry-Le-Boucher

Jeune l'homme était brun et ce couleur de fraise sur les joues Homme Ah! Ariane Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas Il s'arrêta au coin de la rue Saint-Martin Jouant l'air que je chante et que j'ai inventé Les femmes qui passaient s'arrêtaient près de lui Il en venait de toutes parts Lorsque tout à coup les cloches de Saint-Merry se mirent à sonner Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine Qui se trouve au coin de la rue Simon-Le-Franc Puis Saint-Merry se tut L'inconnu reprit son air de flûte Et revenant sur ses pas marcha jusqu'à la rue de la Verrerie Où il entra suivi par la troupe des femmes Qui sortaient des maisons Qui venaient par les rues traversières les yeux fous Les mains tendues vers le mélodieux ravisseur II s'en allait indifférent jouant son air Il s'en allait terriblement

Puis ailleurs À quelle heure un train partira-t-il pour Paris

À ce moment Les pigeons des Moluques fientaient des noix muscades

En même temps Mission catholique de Borna qu'as-tu fait du sculpteur

Ailleurs Elle traverse un pont qui relie Bonn à Beuel et disparaît à travers Pützchen

Au même instant Une jeune fille amoureuse du maire

Dans un autre quartier Rivalise donc poète avec les étiquettes des parfumeurs

En somme ô rieurs vous n'avez pas tiré grand chose des hommes Et à peine avez-vous extrait un peu de graisse de leur misère Mais nous qui mourons de vivre loin l'un de l'autre Tendons nos bras et sur ces rails roule un long train de marchandises

Tu pleurais assise près de moi au fond du fiacre

Et maintenant Tu me ressembles tu me ressembles malheureusement

Nous nous ressemblions comme dans l'architecture du siècle dernier Ces hautes cheminées pareilles à des tours

Nous allons plus haut maintenant et ne touchons plus le sol

Et tandis que le monde vivait et variait Le cortège des femmes long comme un jour sans pain Suivait dans la rue de la Verrerie l'heureux musicien

Cortèges ô cortèges C'est quand jadis le roi s'en allait à Vincennes Quand les ambassadeurs arrivaient à Paris Quand le maigre Suger se hâtait vers la Seine Quand l'émeute mourait autour de Saint-Merry

Cortèges ô cortèges Les femmes débordaient tant leur nombre était grand Dans toutes les rues avoisinantes Et se hâtaient raides comme balle Afin de suivre le musicien

Ah! Ariane et toi Pâquette et toi Amine Et toi Mia et toi Simone et toi Mavise Et toi Colette et toi la belle Geneviève Elles ont passé tremblantes et vaines Et leurs pas légers et prestes se mouvaient selon la cadence De la musique pastorale qui guidait Leurs oreilles avides

L'inconnu s'arrêta un moment devant une maison à vendre. Maison abandonnée Aux vitres brisées C'est un logis du seizième siècle La cour sert de remise à des voitures de livraisons C'est là qu'entra le musicien Sa musique qui s'éloignait devint langoureuse Les femmes le suivirent dans la maison abandonnée Et toutes y entrèrent confondues en bande Toutes toutes y entrèrent sans regarder derrière elles Sans regretter ce qu'elles ont laissé Ce qu'elles ont abandonné Sans regretter le jour la vie et la mémoire Il ne resta bientôt plus personne dans la rue de la Verrerie Sinon moi-même et un prêtre de Saint-Merry Nous entrâmes dans la vieille maison

Mais nous n'y trouvâmes personne

Voici le soir À Saint-Merry c'est l'Angélus qui sonne Cortèges ô cortèges C'est quand jadis le roi revenait de Vincennes Il vint une troupe de casquettiers Il vint des marchands de bananes Il vint des soldats de la garde républicaine Ô nuit Troupeau de regards langoureux des femmes Ô nuit Toi ma douleur et mon attente vaine J'entends mourir le son d'une flûte lointaine

UN FANTÔME DE NUÉES

Comme c'était la veille du quatorze juillet Vers les quatre heures de l'après-midi Je descendis dans la rue pour aller voir les saltimbanques

Ces gens qui font des tours en plein air Commencent à être rares à Paris Dans ma jeunesse on en voyait beaucoup plus qu'aujourd'hui Ils s'en sont allés presque tous en province

Je pris le boulevard Saint-Germain Et sur une petite place située entre Saint-Germain-des-Prés et la statue de Danton Je rencontrai les saltimbanques

La foule les entourait muette et résignée à attendre Je me fis une place dans ce cercle afin de tout voir Poids formidables, Villes de Belgique soulevées à bras tendu par un ouvrier russe de Longwy Haltères noirs et creux qui ont pour tige un fleuve figé Doigts roulant une cigarette amère et délicieuse comme la vie

De nombreux tapis sales couvraient le sol Tapis qui ont des plis qu'on ne défera pas Tapis qui sont presque entièrement couleur de la poussière Et où quelques taches jaunes ou vertes ont persisté Comme un air de musique qui vous poursuit

Vois-tu le personnage maigre et sauvage La cendre de ses pères lui sortait en barbe grisonnante Ii portait ainsi toute son hérédité au visage Il semblait rêver à l'avenir En tournant machinalement un orgue de Barbarie Dont la lente voix se lamentait merveilleusement Les glouglous les couacs et les sourds gémissements

Les saltimbanques ne bougeaient pas Le plus vieux avait un maillot couleur de ce rose violâtre qu'ont aux joues certaines jeunes filles fraîches mais près de la mort Ce rose-là se niche surtout dans les plis qui entourent souvent leur bouche Ou près des narines C'est un rose plein de traîtrise

Cet homme portait-il ainsi sur le dos La teinte ignoble de ses poumons

Les bras les bras partout montaient la garde

Le second saltimbanque N'était vêtu que de son ombre Je le regardai longtemps Son visage m'échappe entièrement C'est un homme sans tête

Un autre enfin avait l'air d'un voyou D'un apache bon et crapule à la fois Avec son pantalon bouffant et les accroche-chaussettes N'aurait-il pas eu l'apparence d'un maquereau à sa toilette

La musique se tut et ce furent des pourparlers avec le public Qui sou à sou jeta sur le tapis la somme de deux francs cinquante Au lieu des trois francs que le vieux avait fixés comme prix des tours

Mais quand il fut clair que personne ne donnerait plus rien On se décida à commencer la séance De dessous l'orgue sortit un tout petit saltimbanque habillé de rose pulmonaire Avec de la fourrure aux poignets et aux chevilles Il poussait des cris brefs Et saluait en écartant gentiment les avant-bras Mains ouvertes

Une jambe en arrière prête à la génuflexion Il salua ainsi aux quatre points cardinaux Et quand il marcha sur une boule Son corps mince devint une musique si délicate que nul parmi les spectateurs n'y fut insensible Un petit esprit sans aucune humanité Pensa chacun Et cette musique des formes Détruisit celle de l'orgue mécanique Que moulait l'homme au visage couvert d'ancêtres