Calixte; ou, l'introduction à la vie lyonnaise
Part 3
Je n’avais pas oublié les paroles de Calixte. «Si, m’avait-il dit, vous fréquentez assidûment les concerts et les conférences, vous ne manquerez pas de revoir celle que vous aimez.» Je n’avais que l’embarras du choix. Je finis par me décider en faveur d’une conférence dont le sujet, sans être, comme on dit, d’une actualité brûlante, me parut bien captivant: Vercingétorix et le siège d’Alésia. Un éminent historien devait le traiter. J’aurais été en peine de trouver une distraction qui convînt mieux à mon état.
Après un repas léger, je passai la Saône et entrai au Conservatoire. On se pressait au vestiaire; déjà, la grande salle était comble. Je compris aussitôt que je me trouvais dans une société d’élite et, tout bas, je remerciai Calixte. Je n’entendais autour de moi que des: «Bonjour, mon oncle! Bonjour, ma tante! Comment vous portez-vous, ma cousine?--Avez-vous amené Francisque?--Où est donc Auguste?--Voici Marguerite.--Madame, je vous présente mes hommages.--Grand-père est parti dans le Midi.--Bonjour, mon cousin.» Partout on se saluait, on s’inclinait, on se congratulait. On se serait cru dans une vaste réunion de famille. Tout le monde semblait se connaître; et ceux qui demeuraient assis à leur fauteuil, sans saluer, avaient l’air de pauvres égarés... Plus d’une fois, je me dressai à ma place pour apercevoir quelque haute personnalité dont je venais d’entendre chuchoter le nom. C’est ainsi que je vis défiler Léonard Grivolin, Florestan Bizolon, Aimé Bernicot et les trois frères Sévère, Sixte, Vital et Fortuné dont Calixte m’avait si souvent et si avantageusement parlé. Ils me parurent lugubres. J’eus également la bonne fortune de savoir qu’Arsène Jutet, le gros banquier, était dans la salle. Puis, quelqu’un prononça le nom de Taffarel, et il me sembla percevoir autour de moi comme un frémissement. Je vis alors entrer un grand vieillard, au visage plein de mansuétude, qui traversa solennellement les fauteuils en envoyant de la main comme autant de bénédictions. Et chacun cherchait à obtenir l’une de ses bénédictions en se levant sur son passage, puis se rasseyait, ravi, dès qu’il l’avait reçue. «Ah! pensai-je, ému malgré moi, qu’ils doivent être grands les mérites de M. Taffarel, si j’en juge par la déférence qu’on lui témoigne!» Et je m’en voulus de les ignorer encore... Soudain mon cœur s’arrêta de battre: elle était là, ma bien-aimée, mon idole! Trois rangs de fauteuils seulement me séparaient d’elle. Et Mme Greillon-Delamotte la chaperonnait et l’appela distinctement Marie-Antoinette. Et M. Taffarel la gratifia, elle aussi, d’une petite bénédiction qu’elle reçut avec son inoubliable sourire... Marie-Antoinette! Syllabes adorables! Ah! qu’elle me parut spirituelle, cette conférence sur Vercingétorix que ma bien-aimée applaudit à maintes reprises, avec un si sincère enthousiasme! Et cette première soirée passée au milieu d’une société si polie, à la familiarité si douce, qu’elle me parut aimable! Mais quel torrent vertigineux de désirs et d’espoirs elle fit bouillonner dans mon cœur!
Je passai le reste de la nuit à errer comme un visionnaire à travers la ville. L’aube me surprit, rue du Juge-de-Paix, éternuant à me faire sauter la tête. Cette interminable course dans le brouillard nocturne ne m’avait pas guéri de mon rhume, mais j’avais pris quelques résolutions sévères. Il y avait cinq mois que j’étais à Lyon, et quand on me parlait des Grivolin, des Jutet, des Taffarel et de tant d’autres, j’ouvrais encore de grands yeux d’ignorant. Hé bien, j’allais me mettre hardiment à l’étude de ces beaux caractères. N’étais-je point passionnément épris de Marie-Antoinette? Ne me serais-je point fait Lyonnais pour lui plaire? Hélas! Pouvait-on se dire Lyonnais et ignorer les vertus fondamentales de la considération?
Mon premier soin fut de raconter à Calixte cette soirée mémorable. Il sembla étrangement surpris que ma bien-aimée s’appelât Marie-Antoinette et qu’elle fût chaperonnée par Mme Greillon-Delamotte. «Hé! mon cher Calixte, lui dis-je avec une curiosité palpitante, ne la connaîtriez-vous pas?--Point du tout,» me répondit-il d’un ton mécontent. Mais son nez s’agita de telle façon que je doutai de la sincérité de sa réponse. Sans insister, je lui dis combien j’avais été ravi, voire édifié de la dignité et de l’urbanité de l’excellente société au milieu de laquelle je me trouvais pour la première fois. «A vrai dire, personne ne s’est soucié de moi et on m’a bien souvent marché sur les pieds, mais cela n’a aucune importance puisque j’ai eu la joie de revoir celle que j’aime et de contempler M. Taffarel.» Puis, je lui narrai le spectacle impressionnant dont j’avais été le témoin: la moitié de la salle se levant sur le passage de ce grand vieillard pour le saluer. «Ah! Calixte, m’écriai-je, quel est donc ce M. Taffarel que tout le monde accueille avec autant de vénération qu’un prince de l’Église?--_C’est une des plus grosses fortunes de Lyon_,» me répondit Calixte. Puis, comme il commençait à pleuvoir, il sauta dans un tramway après m’avoir rapidement serré la main. Et je maudis l’inclémence du temps qui contrariait si mal à propos mon désir de m’instruire.
Au café, dans la rue, en tramway, j’entendais quotidiennement des phrases de ce genre prononcées d’un ton pénétré: «Je suis chez Taffarel... Il est chez Taffarel... Il entrera chez Taffarel...» Quelquefois le nom changeait: c’était Grivolin ou Bernicot. Mais qu’il s’agît de Bernicot, soyeux, de Grivolin, industriel, ou de Taffarel, banquier, tous ceux qui pouvaient se dire leurs employés en concevaient manifestement une certaine fierté. En déclarant: «Je suis chez Taffarel, tu es chez Grivolin, il est chez Bernicot...» ils semblaient sous-entendre: «Donc, nous sommes tous sauvés.» Et moi qui n’étais que chez Tristan-Miron, Unis et Façonnés, où je subissais sans fierté une suite d’épreuves, je leur portais, malgré moi, quelque envie. «Messieurs, leur disais-je parfois, on voit bien que vous ne connaissez pas les tribulations de la filière. Vous êtes parmi les privilégiés de ce monde, car vous touchez des appointements royaux.» Quand je leur parlais ainsi, ils croyaient que je me moquais d’eux. Puis, devant mon visage sans malice, ils daignaient m’éclairer. «Nous ne sommes point, me disaient-ils, parmi les privilégiés de ce monde. Nous passons tous par la filière et nos appointements sont des plus médiocres, mais... Mais nous sommes chez Grivolin, chez Taffarel et chez Bernicot!» Ce «mais» me semblait alors incompréhensible, inexplicable, car j’ignorais tout de la considération. Aujourd’hui, je le traduis ainsi avec assurance: «Mais... nous sommes chez des patrons hautement considérés, et la considération du maître est à la fois le pain quotidien et l’orgueil du serviteur.»
Cependant, je poursuivais activement mon enquête. Je voyais chaque jour des gens considérés, mais les raisons de leur considération ne m’apparaissaient pas avec clarté. J’interrogeai Pierre et Paul: j’en reçus des réponses embrouillées et contradictoires. Une bonne dame dont le fils était employé depuis peu chez Grivolin, désireuse de me donner une idée des mérites de ce grand personnage, me dévida, avec componction, toute sa généalogie. Je m’attendais pour le moins à quelque lointaine alliance avec les Montmorency ou les La Rochefoucauld: je n’ouïs qu’un chapelet de noms de la plus plate roture. Je finis par m’adresser à mon Marseillais.
--Connaissez-vous Taffarel? lui demandai-je.
--Si je le connais? me répondit-il. Té, je te crois, Philippe, que je le connais. Nous avons eu, cinq ans, la même petite poule.
Je le quittai sur-le-champ en haussant les épaules. Le crâne auguste de M. Taffarel pouvait-il être farci de jambes folles?...
J’allais désespérer quand ma bonne étoile me fit faire la connaissance d’un journaliste, homme charmant et cultivé, du nom de Jean Caille. A notre seconde rencontre, je lui parlai de la grande enquête à laquelle je me livrais et de la difficulté que j’éprouvais à la mener à bien. «Cela ne m’étonne point, me répondit-il. Soyez sûr que si vous avez recueilli tant d’opinions contradictoires, c’est que le caractère lyonnais n’est lui-même, permettez-moi l’expression, qu’un chaos de contradictions.» Je le suppliai de m’en dessiner du moins les traits les plus distinctifs. «Il faudrait un Molière, me répondit-il. Lui seul, dont la connaissance du cœur humain est demeurée sans égale, ne se laisserait ni étonner, ni inquiéter, ni éblouir par la violence des contrastes d’un tel caractère. Je suis Lyonnais et rien de ce qui touche Lyon ne m’est indifférent. J’ai lu bien des définitions de notre caractère: aucune d’elles ne m’a satisfait. Toutes m’ont semblé incomplètes, complaisantes ou fausses. Celle même de Renan, la plus juste à mon avis, reste superficielle. Quant aux portraits qu’ont tracés de nous les historiens de Lyon, ce ne sont que des panégyriques dont le psychologue ne saurait se contenter. Peut-être vous a-t-on dit que nous sommes charitables, religieux, fort respectueux de la morale. C’est vrai. Peut-être vous a-t-on dit aussi que nous sommes intéressés, âpres au gain, adorateurs du veau d’or, plus cagots que vraiment pieux, plus pharisiens que vraiment moraux. Ne rejetez pas plus cette opinion que la première. Pour vous former un jugement équitable, vous aurez plus d’une fois à les concilier l’une et l’autre, si vous le pouvez. Tel d’entre nous dont les charités sont manifestes, publiques, éclatantes, ne donne à ses employés que des appointements de misère, et sa femme, quêteuse obstinée pour les pauvres, dispute avec ses domestiques sur une augmentation de gages de dix francs. Tel autre, mari attentionné, bon père de famille, n’a sur les lèvres que les mots de piété et de vertu, pratique ouvertement l’une et l’autre et meurt chez une maîtresse de vingt années. Comment juger un tel homme? C’est un Tartuffe, me direz-vous. Je ne le crois pas, car cet homme qui offense à la fois la religion et la morale est, soyez-en sûr, religieux et épris de vertu. Et Tartuffe n’est ni l’un ni l’autre...»
Jean Caille me parla longtemps en ces termes et me laissa plus embarrassé que jamais.
Le lendemain, je rencontrai Calixte, place des Jacobins. Il se hâtait, lugubre et vêtu de noir. «Mon cher ami, me dit-il, je vais aux funérailles de Mme Antoine Coyssard et je suis fort pressé. Me rendriez-vous le service de porter à l’_Agence Havas_ cette petite annonce qui intéresse l’un de mes parents?» J’acceptai avec empressement. Calixte me tendit aussitôt un bout de carton sur lequel je lus ces mots qui me jetèrent dans un nouvel abîme de réflexions et de perplexités: «Famille bien connue à Lyon demande location pour l’été...» Malgré mon saisissement, j’allais m’informer auprès de Calixte des raisons qui autorisaient cette famille à se dire bien connue, quand je l’aperçus qui tournait déjà l’angle de la rue Jean-de-Tournes. Alors, résigné, je pris le seul parti convenable: je décidai de croire désormais en Jutet, en Grivolin, en Bernicot, en Taffarel, en les trois frères Sévère, et en Mme Greillon-Delamotte,--sans chercher à comprendre--comme on croit en Dieu.
CHAPITRE V
DU SOUCI DE L’EXEMPLE ET DE L’HORREUR DU SCANDALE
Mon coryza persistait. Après le physique, le moral chez moi fut atteint. Nul ne s’en étonnera. J’eus des idées noires. Je devins inquiet, chagrin, scrupuleux, défiant et cérémonieux. Le sommeil me fuyait. Les rêves les plus bizarres le rendaient peu réparateur. Changé en Taffarel, et Mme Greillon-Delamotte au bras, je faisais dans les salles de conférences une entrée solennelle en promenant la main sur la multitude. C’était le plus commun et le moins incongru de mes rêves. Ma mère s’alarmait de la teneur de mes lettres. «Mon enfant, me répondait-elle, sois plus simple. Accomplis ton devoir sans chercher à te donner en exemple.» Et mon père, de son côté, m’écrivait énergiquement: «Que me chantes-tu avec ta considération? Te prends-tu pour le premier moutardier du pape?» De semblables remontrances ne laissaient pas de m’impressionner et de me surprendre. J’ignorais que j’étais alors en pleine crise d’âme et que j’évoluais dans le sens lyonnais avec une rapidité miraculeuse. Ah! que je m’en fusse réjoui!
L’influence de Calixte que je subissais inconsciemment accomplissait ces prodiges. Mon ami s’apercevait-il de mon changement moral? Je l’ignore. Mais je ne doute pas qu’il en eût été aussi satisfait que moi et qu’il s’en fût secrètement félicité. J’ai déjà fait allusion à cette constante préoccupation de l’exemple qui inspirait la conduite de Calixte Paterin. Sincèrement convaincu d’appartenir à une race élue, il s’appliquait à mettre dans la plupart de ses faits et gestes une ostentation particulière qu’il jugeait éminemment édifiante.
Nous eûmes, à ce sujet, une discussion bien instructive. Calixte me parlait, un jour, de Gaspard Vernon, son beau-père, et il regrettait qu’une modestie excessive l’empêchât de rechercher la considération dont ses hautes vertus le rendaient digne. «C’est un homme extrêmement charitable, me disait-il, toujours prêt à secourir l’infortune. Je ne connais point d’œuvres de bienfaisance qu’il n’ait dotées de la manière la plus libérale. Hé bien, qui s’en doute? Personne, mon cher ami, absolument personne!» Et en prononçant ces derniers mots, Calixte me regardait d’un air si piteux que je ne pus m’empêcher de sourire.
--Monsieur votre beau-père, dis-je, se plaît aux souscriptions anonymes.
--Hélas! gémit Calixte avec un réel désespoir... Mille, deux mille, cinq mille francs, et trente petits points noirs précédés d’un grand X, vous m’entendez bien, d’un grand X. Pas même ses initiales. Est-ce concevable? Comment les gens seraient-ils édifiés et suivraient-ils son exemple?
--Est-il donc nécessaire, répliquai-je, de proclamer à toute la ville les charités que l’on fait?
--Quand on s’appelle Vernon, c’est un devoir, me répondit noblement Calixte. Voyez Taffarel...
--N’est-il pas un peu cafard? lui demandai-je étourdiment.
Et je répétai à Calixte les propos que mon Marseillais m’avait tenus sur ce grand personnage. Il les entendit de fort mauvaise grâce. Son front s’empourpra, son nez infini se contorsionna comme jamais et il se mit dans une colère froide.
--Je ne sais, me dit-il, quel est l’infâme polisson qui répand de telles ordures sur un homme que nous vénérons tous. Mais je sais bien que la religion et la morale n’ont point de plus zélés défenseurs que Philibert Taffarel et que l’envie s’efforce toujours de salir ce qu’il y a de plus respectable.
Après cette réplique vengeresse, Calixte me prit par le bras, et d’un ton radouci, tout en m’entraînant:
--Mon cher Philippe, me dit-il, quand vous serez un peu plus au courant de nos mœurs et de nos convenances, vous éviterez de prononcer à la légère certaines paroles. Vous parlez d’hypocrisie. Sachez qu’hypocrisie est un mot qui, à Lyon, n’a pas de sens. Certes nous ne sommes point parfaits. Qui peut se flatter de l’être? Mais, parce que certaines erreurs tout humaines nous éloignent parfois de l’idéal très élevé que nous nous sommes forgé, doit-on nous traiter d’hypocrites? Je n’ignore pas, ajouta-t-il, que la société parisienne se plaît volontiers à montrer plus d’indulgence pour le vice qui s’affiche que pour la vertu qui s’égare. C’est un travers funeste que nous ne possédons pas. Le vice impudent nous scandalise et nous indigne. Nous réservons notre indulgence à la faiblesse qui, sachant encore louer la vertu, laisse prévoir son repentir.
Cette petite admonestation de Calixte me sembla très raisonnable. Je fis amende honorable à M. Taffarel, je regrettai avec sincérité que M. Gaspard Vernon, insoucieux de l’édification, persistât dans ses charités anonymes, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde...
Les exemples de Calixte, ses exhortations, ses remontrances portaient donc leurs fruits. Je me sentais pénétré d’un respect de moi-même et comme possédé d’une rage de considération qui me rendaient beaucoup plus facile la résistance à certains entraînements. Le vieil homme se mourait en moi. Je redoutais moins ces mornes et grises après-midi de dimanche qui, naguère, suscitaient en mon âme de si âpres nostalgies que les plus grands excès me semblaient seuls capables de les dissiper. Pressé par la tentation, j’évoquais maintenant quelques-unes de ces nobles figures que Calixte m’avait appris à vénérer, ou le souvenir plus aimable de ma Béatrice, de Marie-Antoinette! J’allais errer sur les quais de la Saône où je l’avais rencontrée pour la première fois ou bien je courais, je volais à la conférence du jour dans l’espoir de la revoir. Ainsi je recouvrais la sagesse et la sérénité.
Cependant de si puissantes assistances ne me rendaient pas toujours inexpugnable. Hélas! pour devenir Lyonnais, je n’en restais pas moins homme!
De grandes affiches annonçaient alors aux quatre coins de la ville de sensationnelles représentations de _la Dame aux bas souris_, opérette viennoise et libertine, qui avait remporté dans toutes les capitales du monde, sauf à Londres où on l’avait interdite, un succès triomphal. On parlait de cinq cents représentations à Berlin, de six cents à Vienne et de huit cents à Paris. A Lyon, on devait en donner dix. «Ce seront encore dix de trop, me disais-je. Il faut que l’impresario n’ait pas la moindre connaissance des idées lyonnaises pour espérer obtenir quelque succès avec une opérette aussi effrontément qualifiée. Les théâtres de Lyon sont déjà peu courus. Ce maladroit les videra.»
Vint le jour de la première. J’étais altéré du désir de connaître cette _Dame aux bas souris_ qui ensorcelait l’univers. Mais le souci du respect que je me devais et le soin de ma considération le contrariaient furieusement. Je balançai jusqu’au soir. Finalement, la curiosité l’emporta. «Puisque, me disais-je pour me tranquilliser, cette opérette se donne aux Célestins et non au Casino, je ne commettrai, en y allant, qu’une faute bien vénielle contre le respect de moi-même. Quant à ma considération, c’est à peine si je l’accrocherai. A un tel spectacle, je ne saurais coudoyer que des étrangers, Marseillais et Parisiens, tous gens dénués de principes dont l’opinion m’importe peu.» Je partis d’un bon pas. Mes tergiversations m’avaient mis en retard. Au guichet, je réclamai en toute hâte un fauteuil: j’obtins par faveur un strapontin. Fort étonné, j’allais pénétrer dans la salle lorsque je m’arrêtai sur la porte, ébahi. Du parterre aux galeries, le théâtre était plein, plein comme un œuf, plein à crouler; mais ce n’était pas le temps des considérations. Le rideau se levait, l’obscurité couvrit la salle: je me glissai jusqu’à mon strapontin avec toute la discrétion possible. En m’installant tant bien que mal et plutôt mal que bien sur ce siège capricieux, je regardai mon voisin. «Grand Dieu!» m’écriai-je aussitôt en sursautant. «Chut! Chut! Assis!» protesta-t-on de toutes parts. Je retombai à ma place dans un ahurissement total. C’était Taffarel!...
A l’entr’acte, je crus rêver! Quel entourage! A gauche, à droite, devant, derrière, rien que des figures de connaissance et quelles figures! Quelles personnalités! Arsène Jutet, Sixte Sévère, Aimé Bernicot, Vital Sévère, Florestan Bizolon, Fortuné Sévère, Léonard Grivolin, Juste Miron, Désiré Rivollet, Pothin Paterin et Calixte, lui aussi, mon vieil ami Calixte. «Tous, ils y sont tous!» m’écriai-je malgré moi avec une sorte d’effarement. Pourtant je n’aperçus ni Mme Greillon-Delamotte, ni M. Gaspard Vernon qui vivait dans une égale insouciance de l’édification et de la considération, ni ma bien-aimée Marie-Antoinette. Que le ciel en soit loué! J’en eusse ressenti un saisissement mortel...
Le spectacle se poursuivait. Je n’y prêtais qu’une attention distraite. La présence de Calixte, de ses parents et amis et de tous ses pairs à une opérette aussi folichonne était pour moi une énigme que je m’efforçais de résoudre. Je ne songeais même pas, cela va sans dire, à l’expliquer par l’attrait trop humain des gaillardises. Quelques situations assez vives, quelques mots d’une équivoque assez libre m’éclairèrent enfin. Tandis que les galeries--le peuple n’est-il pas partout le même?--les accueillaient avec de longs rires et de vigoureux applaudissements, aux fauteuils, un silence polaire, une immobilité tombale. Puis, l’acteur réitérant ses impudentes plaisanteries, quelques «ho! ho!» réprobateurs s’élevèrent. «Les malheureux! me dis-je alors. Ils sont venus en toute innocence comme à un spectacle de famille et, maintenant, les voilà bien choqués et bien embarrassés. Avec quelle impatience ils doivent attendre la fin de cette _Dame aux bas souris_!» Je ne me trompais pas. A peine le rideau commença-t-il à descendre que ce fut la ruée vers les portes de toute une foule fuyant une léproserie. Dans la rue, de petits groupes se formèrent d’où s’élevèrent des lamentations. Je m’approchai de l’un d’eux. Au beau milieu, Calixte, le visage défait, gémissait comme un damné, et M. Taffarel lui faisait écho. «C’est un spectacle qu’on regrette d’avoir vu,» déclarait Calixte. «On y rit pour n’y pas pleurer,» reprenait Taffarel. Puis, je n’entendis plus que les qualificatifs indignés de la vertu blessée. J’espérais, du moins, que Calixte me présenterait. Tout entier à gémir, il ne m’aperçut même pas. Finalement, la pluie se mit à tomber, et nous nous dispersâmes tous suffisamment édifiés.
Neuf jours après, je rechutai. L’ennui, la mélancolie des nuits lyonnaises à laquelle je m’habituais mal, l’absence de la famille,
et je pense, Quelque diable aussi me poussant,
je retournai à _la Dame aux bas souris_.
Désireux de cacher le plus possible ma faiblesse, j’avais pris un troisième rang de première galerie. On ne pouvait pas avoir été plus mal inspiré. Obéissant sans doute aux mêmes scrupules, Calixte, oui, Calixte, s’était juché au cinquième rang des mêmes galeries, derrière un gros pilier. Nous nous aperçûmes, nous nous reconnûmes, mais nous ne nous _vîmes_ pas. Dès la fin du premier acte, je m’enfuis par la porte de gauche, et je crois bien que Calixte fit de même par la porte de droite. Ah! qu’il me parut lourd, ce soir-là, le joug de la considération!
Le hasard voulut que, le lendemain, je rencontrasse Calixte. Jamais je ne l’avais vu aussi guindé, aussi solennel. Il m’aborda avec circonspection et me tint, un quart d’heure durant, les propos les plus dénués d’optimisme. Je crus convenable de lui répondre sur le même ton. Il en parut extrêmement satisfait. Son visage soupçonneux s’éclaira. En me quittant, il me serra la main avec une insistance, une cordialité toute particulière, et ses derniers mots furent pour m’inviter à dîner chez lui, le soir même.
CHAPITRE VI
DE LA FAIBLESSE HUMAINE
Adieu, Lyon qui ne mords point, Lyon, plus doux que cent pucelles, Sinon quand l’ennemi te poinct; . . . . . . . . . . . . . . . .
Adieu, cité de grand valleur, Et citoyens que j’aime bien... J’ai reçeu de vous tant de bien, Tant d’honneur et tant de bonté Que volontiers dirais combien, Mais il ne peut estre compté.
Adieu la Sone, et son mignon Le Rosne qui court de vistesse; Tu t’en vas droict en Avignon, Vers Paris je prens mon adresse.
Ces vers attendris et charmants de Clément Marot m’étaient venus spontanément aux lèvres alors que, sur l’ordre de MM. Tristan-Miron, «vers Paris je prenais mon adresse». Je ne la prenais d’ailleurs pas seul. Un hasard heureux m’avait donné Calixte Paterin pour compagnon de voyage.