Caen et Bayeux

Part 9

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Saint-Patrice de Bayeux aient donné, comme nous dirions, la forte somme. Mais l’œuvre est presque toujours le résultat des efforts d’une ou de plusieurs collectivités; ainsi par une délibération du 24 octobre 1547, le chapitre de la cathédrale de Bayeux accorde cent sous aux paroissiens de Saint-Patrice, en considération d’une nouvelle tour qu’ils font élever. Sur la tour même, un cartouche porte la date de 1549. Comme dans d’autres monuments de la Renaissance, l’ornementation si brillante qui caractérise

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ce style ne se fait apercevoir qu’à une certaine hauteur. Saint-Patrice était jadis engagée au milieu d’autres bâtiments. Une petite porte et une ouverture cintrée décorent seules la façade méridionale. Au premier étage apparaissent des colonnes d’ordre dorique. Au-dessus de cet

Photo Neurdein.

Eglise Saint-Patrice.

entablement, huit colonnes d’ordre ionique supportent une architrave, une frise et une corniche de même ordre. Huit gargouilles, sous la forme de monstres fantastiques, placées au-dessus de la corniche, surmontent chacune des huit colonnes. Le monument qui atteint son plus large développement à ce troisième étage va ensuite pyramider par un socle carré orné de pilastres avec chapiteaux corinthiens; trois coupoles aux arcades cintrées de plus en plus petites couronnent cet édifice. A l’angle

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nord-est du monument, un escalier se termine par un de ces petits campaniles si chers aux architectes de la Renaissance. Avec ses sept étages, cette tour présente un ensemble des plus gracieux et des plus gais.

Hélas! Bayeux et Caen allaient bientôt voir s’arrêter cette époque de prospérité. Cet art si riant, si lumineux, si nouveau était un art sans lendemain. Peut-être a-t-il provoqué par contre-coup cette hostilité à tout art qu’a manifestée la Réforme calviniste. Dès 1560, le chapitre ordonne une procession générale à Saint-Malo pour réparer le scandale causé par les hérétiques qui avaient brisé une image de saint Jean, placée sur la porte de ladite église. Mais c’est surtout en 1562 qu’eurent lieu dans toutes les villes de la Normandie les grands ravages et les grands pillages. A Caen, un ministre fanatique étranger à la ville; à Bayeux, un aubergiste, furent les chefs de ce mouvement iconoclaste. La cathédrale fut mise à sac et on ne saurait trop déplorer, pour l’histoire même du protestantisme, le pillage et l’incendie des archives. L’évêque Charles d’Humières joua un triste rôle. Après avoir traité avec le capitaine qui commandait au nom des chefs protestants, Coulombières, il s’enfuit, ne préservant du riche mobilier de l’église que la fameuse chasuble de saint Regnobert, qu’il emmena avec lui en Picardie et qui ne rentra au trésor avec sa châsse d’ivoire qu’en 1573. Les autres églises avaient subi les mêmes ravages et le culte fut suspendu depuis le 1er jusqu’au 13 juin 1562, depuis le 21 août jusqu’au 18 septembre, depuis le 27 février jusqu’au 5 mai 1563.

Bayeux connut encore les troubles de la Ligue pour laquelle elle se déclara, peut-être parce que Caen restait fidèle au roi Henri IV; plus tard sous Louis XIII, les troubles populaires des Nu-Pieds; mais son existence paraît ensuite avoir été paisible. Etait-elle sous l’ancien régime une ville prospère? Il semble qu’aucune industrie n’a jamais pu s’y développer. Les tentatives faites au XVIIIe siècle pour donner de l’extension à la dentelle ou à la laine échouèrent. Bayeux devint la résidence de gentilshommes, anciens officiers des armées du roi, de riches bourgeois qui y consommaient leurs revenus.

Ainsi s’expliquent les hôtels si nombreux du XVIIe et du XVIIIe siècles; dans la rue de la Maîtrise, un hôtel formé de deux corps de logis rappelle le règne de Louis XIII par ses bossages et par les cheminées ornées qui surmontent sa toiture. Dans la rue du Général-de-Dais, autrefois rue Saint-Nicolas, au n° 16, un pavillon représente le règne de Louis XIII; au n° 10, l’hôtel de la Tour du Pin, celui de Louis XIV.

Mais Bayeux est toujours une ville d’église. On doit à Mgr de Nesmond, dont le très long épiscopat coïncide à peu près avec le règne

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personnel de Louis XIV (1659-1714), la réédification du grand séminaire pour lequel il fit élever de vastes, spacieux et sévères bâtiments à la mode du XVIIIe siècle qui, sauf interruption pendant la Révolution, gardèrent leur destination jusqu’à la séparation des Eglises et de

Photo Magron.

Intérieur de la chapelle du grand Séminaire.

l’Etat. Il eut le bon goût, en établissant ces bâtiments sur l’emplacement d’un hôpital transformé ensuite en prieuré occupé par les Augustins, de conserver la délicieuse chapelle du XIIIe siècle qu’on peut voir encore aujourd’hui. Elle a fait l’admiration des archéologues anglais; Gally-Knight et Parker et bien d’autres l’ont décrite et dessinée. Chaque travée est voûtée d’une croisée d’ogives reposant sur quatre colonnettes. Mais ce qui est remarquable, c’est le chevet droit, divisé en

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deux absidioles: une branche d’ogives part de la clef de la dernière travée et repose sur une colonne placée dans l’axe de l’édifice. Il y a là un très heureux effet, en même temps qu’une disposition assez rare que l’on retrouve cependant dans quelques églises de la région, à Tour par exemple, où elle a encore été amplifiée.

Ici, comme partout, le XVIIIe siècle a travaillé plus à modifier l’aspect des villes qu’à les achever et à les compléter. Il a vu le comblement des fossés, foyers d’infection, la destruction des murs et celle de l’ancien

Photo Neurdein.

La Sous-Préfecture.

hôtel de ville situé rue Bienvenu ou des Cuisiniers, la désaffectation de nombreuses églises: Bayeux qui avait eu dix-sept paroisses, n’en comptait déjà plus que dix en 1790.

La Révolution devait naturellement porter un coup à une cité qui s’était trop volontiers limitée à une vie tout ecclésiastique; de nombreux mendiants qui vivaient de la charité des couvents, de l’évêque et du chapitre et avaient fait tiède figure à tous les efforts pour développer la vie industrielle se trouvèrent très dépourvus après la Constitution civile du clergé, la suppression des congrégations et la réduction à quatre du nombre des paroisses.

Ce n’est pas le lieu de raconter ici ce que fut la Révolution à Bayeux,

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si intéressant que soit ce chapitre de l’histoire municipale. Bornons-nous à rappeler que dès ce temps-là la ville s’annonce comme la patrie des archéologues; une Société des Amis des Arts s’y constitue. Lambert et d’autres se passionnent pour les fouilles que permettent la destruction du château, plus tard les travaux d’édilité autour de l’ancienne église Saint-Laurent. Ils préparent le nid d’Arcisse de Caumont, le grand archéologue normand à qui on a élevé une statue dans le jardin de l’Hôtel de Ville. La Sous-Préfecture est une des plus jolies de France, paraît-il. Le collège est heureusement situé, au milieu de beaux arbres, dans l’ancien couvent des Ursulines.

Bayeux, c’est avant tout la ville de la Cathédrale.

Photo Neurdein.

Vieilles maisons rues Saint-Malo et Saint-Martin.

Photo Neurdein.

La cathédrale vue de Saint-Vigor.

CHAPITRE II

LA CATHÉDRALE

Son histoire; date de ses différentes parties. — Le portail, la nef et les écoinçons, le transept, le chœur, la crypte, l’extérieur. — Le trésor et le mobilier. — La salle capitulaire.

La cathédrale plane, brille au-dessus de Bayeux; on l’aperçoit de tout le Bessin, ses flèches même, dit-on, sont vues de la mer.

La cathédrale, le point est important à noter, n’est point située au sommet même du terrain assez peu accidenté d’ailleurs sur lequel la ville a été bâtie. C’est le château qui occupait ce point culminant rempli aujourd’hui par la place Saint-Sauveur. L’église dédiée à Notre-Dame fut assise sur les pentes de cette déclivité qui descend du château vers les bords de l’Aure; elle fut détruite au milieu du XIe siècle par un incendie, un nouvel édifice commencé par l’évêque Hugues fut continué par le fameux Odon, demi-frère du Bâtard, et consacré le 14 juillet 1077, en présence de Guillaume le Conquérant, de Mathilde, d’un grand nombre d’évêques et de barons; mais l’incendie de 1105 le détruisit en

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partie, sans toutefois que les termes trop vagues du poème de Serlon permettent de se prononcer sur l’étendue du désastre. Il est infiniment probable que la crypte, encore que certains archéologues lui attribuent

Photo des Monuments historiques.

La cathédrale. — Vue d’ensemble.

une plus haute antiquité, et la nef actuelle, dans ses parties basses, appartiennent à l’église d’Odon. Dans sa chronique, à la date de 1160, Robert de Torigny, abbé du Mont Saint-Michel, dit que l’église ayant été incendiée, l’évêque Philippe de Harcourt donna tous ses soins à la

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reconstruction. Peut-être le chroniqueur a-t-il voulu noter ici les efforts de Philippe de Harcourt, évêque de 1142 à 1163, prouvés par de nombreux actes du cartulaire de Bayeux, pour reconstituer le domaine et les revenus de l’évêché compromis par une longue période de guerre; d’autre part, une lettre de l’évêque Arnoul de Lisieux, écrite vers 1150, montre la part considérable que Philippe de Harcourt avait eue à la réédification de son église avant cette date; il nous paraît donc bien douteux qu’il y ait eu un incendie en 1159 ou 1160. Le successeur de Philippe de Harcourt, Henri de Beaumont, que l’on appelle quelquefois Henri de Salisbury, parce qu’il avait été doyen de l’église de Salisbury avant son élection, continue ces travaux. Il engage les fidèles à visiter l’église cathédrale et à subvenir à l’achèvement de l’édifice, il rétablit une ancienne confrérie qui depuis quelques années avait perdu toute activité. Les nouveaux frères devaient donner chaque année, pendant cinq ans, six deniers pour les constructions: des indulgences leur étaient naturellement accordées. Les travaux n’étaient certainement pas terminés au milieu du XIIIe siècle; le 13 novembre 1243 et le 16 mai 1244, le pape Innocent IV, averti par l’évêque Guy et par le chapitre que l’on avait entrepris de réédifier de fond en comble l’église cathédrale, travail extrêmement coûteux, accordait une indulgence de quarante jours à tous ceux qui y collaboreraient. Dix ans après, en 1254, le même pape constatant encore les dépenses considérables que demandaient les travaux, renouvelait cet octroi d’indulgences. Les collatéraux des nefs ont reçu leur chapelle pendant la seconde moitié du XIIIe siècle, sous saint Louis et l’épiscopat d’Eudes de Lorris; celles de Saint-Jean l’Evangéliste et de l’Annonciation, côté nord, auraient été construites par l’évêque Pierre de Benais vers l’an 1289; celle de Saint-Martin en 1309; les autres chapelles du côté nord seraient antérieures à 1356. La tour du midi a été entreprise en 1421, sous la domination anglaise par Nicolas Habart, mais non, comme on l’a dit, en expiation de sa participation au jugement de Jeanne d’Arc qui n’eut lieu que dix ans plus tard. Cependant l’église restait encore inachevée; il y manquait un couronnement, la tour du transept n’avait plus, depuis l’incendie de 1105, que ses bases. Les ressources de l’évêque et du chapitre avaient été épuisées au XIIe et XIIIe siècle par la réfection de la nef et par la construction du chœur, au XIVe par la consolidation et l’achèvement des tours du portail, plus tard par les travaux du transept, Mais en 1459, Bayeux eut la bonne fortune de voir monter sur le trône épiscopal l’archevêque de Narbonne, Louis de Harcourt qui, l’année suivante, ajouta à ses titres celui de patriarche de Jérusalem. Ce

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grand seigneur, premier président de l’Echiquier, joua un rôle politique considérable; il avait aussi de grands revenus. C’était bien là le prélat qui convenait à une église dont les ressources médiocres n’avaient permis que des travaux assez lents. Ce petit-neveu de Philippe d’Harcourt

Photo Magron.

La cathédrale. — Le collatéral nord et les tours.

voulut avoir la gloire d’achever la cathédrale de son prédécesseur. Dès le 1er juin 1470, on chantait une messe du Saint-Esprit à l’occasion de la pose de la première pierre de la tour carrée du transept. Le trésor donnait en 1470, 1471, 1472 une partie de ses revenus, notamment ceux qu’il tirait de la chapelle de Notre-Dame-d’Yvrande (lieu de pèlerinage encore célèbre sous le nom de la Délivrande); mais en 1477, le fabricier ayant été envoyé à Liré dont Louis d’Harcourt était abbé, revint en

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annonçant que le patriarche prenait à ses frais l’achèvement de la tour carrée; le chapitre reconnaissant lui vota des prières et lui offrit la sépulture au milieu du chœur entre l’aigle et les chandeliers. L’année suivante, il présidait le chapitre qui décidait que la tour serait construite en matériaux des plus légers par crainte d’accident. Les bases de cette tour, restée inachevée depuis quatre siècles, n’inspiraient évidemment pas toute confiance. En 1471, la partie octogonale de la tour de pierre était terminée; le 14 décembre, Louis d’Harcourt mourait. Il fut inhumé à la place que lui avait assignée le chapitre; mais la tour ne fut achevée qu’en 1480. Sur la coupole de plomb, les ouvriers plantèrent leur mai enguirlandé. On éleva à la fin même de cette année un ange d airain doré, l’archange saint Michel, un des patrons de Louis d’Harcourt.

L’archange, bien qu’il en eût mission, ne put préserver la tour des ravages du feu. Cette tour — et son histoire est maintenant celle de la cathédrale qui dans son ensemble, ne subira plus guère de transformations — , on ne la connaît plus que par un tableau qui se trouve dans la salle capitulaire et par le plan de Jollain, ou par la description toujours amusante et vibrante d’enthousiasme du bon De Bras: « Il y a à Bayeux une belle église cathédrale, la plus magnifique de la province après celle de Rouen, et en l’église du dit lieu sont deux tours pyramides des plus hautes qu’on puisse voir, comme aussi la tour du mitan est bâtie d’un singulier ouvrage d’architecture d’arcs-boutants à claires voies et ouvertures de toutes parts sur moyens pilastres, tout au haut de laquelle est posée la plus grosse horloge de ce royaume, en amont de laquelle sont quatre clochettes ou chanterelles, lesquelles de bonne harmonie et accord, devant que l’heure sonne, font entendre le commencement de cette antienne: Regina cœli lætare. » Le dôme métallique qui tranchait par son éclat sur la blancheur de la pierre était l’orgueil des habitants. Il ne dura pas deux siècles; en 1676, un incendie que les moyens du temps ne permirent pas de combattre le détruisit. Un architecte bayeusain, Moussard, le reconstruisit de 1703 à 1715, mais naturellement sur un autre plan et dans le goût du temps. Une coupole surmontée d’une lanterne dorique remplaça le dôme du XVe siècle. La grande difficulté consistait toujours d’ailleurs à asseoir sur les bases peu solides des quatre piliers une œuvre assez légère pour ne pas les faire fléchir.

Sous l’épiscopat de Mgr de Nesmond qui avait vu la destruction et la reconstruction de la tour, on avait élevé entre 1698 et 1700, aux frais de ce prélat, un jubé dont le grand inconvénient était de couper la perspective

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de l’édifice et de masquer le chœur. En 1850, la démolition en fut ordonnée, mais on put alors constater aux piliers de profondes lézardes que ce jubé avait jusqu’alors cachées. Le mal s’aggrava rapidement et il fut un instant question d’abattre la coupole et la tour centrale jusqu’à la base carrée qui domine les combles du transept; les énergiques protestations des habitants et de l’évêque, Mgr Robin, empêchèrent

Photo Neurdein.

Le portail.

seules cette destruction, grâce à un architecte génial, M. Flachat, on put reprendre en sous-œuvre et conserver la tour centrale. C’est une des pages de leur histoire artistique dont les bayeusains sont le plus justement fiers.

L’église Notre-Dame est remarquable par sa diversité; elle représente une histoire en raccourci de l’architecture en France avec la crypte romane d’Odon, la nef du XIe siècle achevée au XIIe et au XIIIe. Le chœur du XIIIe, les transepts avec leurs rosaces rayonnantes du XIVe jusqu’à sa tour en partie du style flamboyant, en partie moderne; et pourtant il y a presque toujours incontestable harmonie entre les travaux successifs.

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Après avoir suivi son développement chronologique, considérons-la dans son ensemble. Elle n’offre point toutes ces vues si saisissantes que présente par exemple la cathédrale de Rouen aperçue à quelque tournant de rue. Quand on arrive sur la petite place, devant le grand portail, on éprouve quelque déception. La façade n’a pas beaucoup de caractère, les deux tours ne montrent plus leur arcature romane qu’aux deux derniers étages; au-dessous, elles ont dû être consolidées par d’épais contreforts aux ressauts successifs, formant un revêtement extérieur qui leur donne un aspect massif. Entre les deux tours une grande fenêtre en tiers-point égaie cette sombre façade; puis cinq arcs surmontés de gâbles abritent dix statues d’évêques; le pignon enfin est décoré d’une grande rosace. Les tours ayant reçu des contreforts, les portails ont été plaqués sur la base de ces contreforts à une époque postérieure, cinq grandes voussures pour trois portails seulement. Au centre, le grand portail surmonté d’une galerie de trèfles à quatre feuilles ne présente plus trace de décoration. Au tympan du nord est figurée la Passion, à celui du sud, le Jugement dernier; les voussures sont ornées de dais et de statuettes. Il faut que l’œil monte jusqu’aux flèches octogonales, munies de leurs huit fillettes, pour trouver quelque satisfaction.

Quand on pénètre dans l’intérieur de l’édifice, on oublie la déception éprouvée devant le portail. Du haut des degrés rendus nécessaires par la pente du terrain, le coup d’œil est saisissant; on admire la belle perspective de la nef dont la hauteur atteint 23 mètres sous la voûte. On descend ensuite vers les avant-nefs. A leur deuxième travée, dans des enfeux aujourd’hui privés de leurs statues se trouvaient les tombeaux de l’évêque Richard II et de Philippe d’Harcourt. Quant à la nef, elle surprend au premier abord: nous sommes en présence d’une nef romane et pourtant l’effet qui s’en dégage n’est, en quoi que ce soit, semblable à celui qu’on éprouve à la Trinité ou à Saint-Etienne de Caen. Autant la Trinité est sombre, autant Notre-Dame de Bayeux est claire; autant la nef de Saint-Etienne est sévère, grave dans sa majesté, autant celle de la cathédrale est riante et gaie. C’est que la nef de Bayeux n’est qu’à demi romane; elle est gothique non seulement par sa voûte comme Saint-Etienne, mais aussi par ses hautes fenêtres à double baie. La lumière vient baigner la nef, mettre en relief les mille détails d’une sculpture incomparable dans l’art roman.

L’archivolte extérieure dans chaque travée est décorée de frettes et de bâtons brisés. La disposition des archivoltes supérieures est des plus variées et des plus étranges. Ici, des chevrons, des zigzags; là des têtes

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plates qui rappellent les modillons de quantité d’églises de Normandie à l’époque romane: Saint-Contest, Thury-Harcourt, Fontaine-Henry; entre les archivoltes, tout une décoration d’entrelacs, d’écailles imbriquées, de vanneries, est dessinée avec une fermeté, exécutée avec une souplesse parfaites.

Dans chacun des écoinçons, un petit cadre terminé dans sa partie

Photo Neurdein.

Le chœur.

supérieure en forme de mitre, présente soit un personnage, soit une scène, soit des chimères, des monstres enlacés qui semblent venir, dit M. André Michel, de quelque brûle-parfum japonais. Il y a eu là, en effet, d’incontestables influences orientales. N’oublions pas non plus que l’église romane est l’œuvre d’Odon, comte de Kent, qui amena à Bayeux des ouvriers anglo-saxons pour broder la fameuse tapisserie, dite de la reine Mathilde. L’art du miniaturiste qui, dans les manuscrits irlandais, puis anglo-saxons, a tracé tant de chimères, tant d’entrelacs compliqués, n’a-t-il pas eu ici quelque action? Enfin n’a-t-on pas copié quelque bijou nordique et ne remarquons-nous pas encore dans les têtes plates des archivoltes le souvenir

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de la technique du bois que M. André Michel relève dans la sculpture normande?

Quelques-unes des scènes retracées peuvent être facilement interprétées. Les deux écoinçons les plus proches du chœur nous représentent, au nord, Notre-Dame à qui l’église est dédiée, au sud, le serment d’Harold sur les reliques. Ces écoinçons ont été l’objet d’une restauration moderne. Plus intéressants sont sur le côté nord deux évêques en mitre, bénissant, les deux doigts levés. Ce sont sans doute deux des évêques qui ont eu le plus de part aux travaux. En partant des avant-nefs, et avant ces portraits, nous rencontrons une scène étrange, difficile à expliquer: un singe, a-t-on dit, jouant avec un bateleur. Le singe est juché sur une colonne et en face de lui un personnage casqué, revêtu d’une armure, le tient par une chaîne de fer; mais les bateleurs n’ont pas l’habitude de transporter dans les foires des colonnes antiques. On a vu là un bonhomme adorant une idole. Un historien bayeusain y reconnaît saint Vigor abattant au mont Phaunus la statue d’un faune ou d’une divinité antique. Sans affirmer l’explication, on remarquera qu’en face de cette scène se trouve un singulier personnage, aux énormes moustaches: il y a là sans doute une défiguration assez commune dans la statuaire normande du chapiteau à mascarons: mais n’a-t-on pas représenté ici quelque idole des Saxons que les missionnaires de la foi chrétienne dans le Bessin auraient eu à détruire?

Dans la partie supérieure de la nef, se trouvent les simples pierres tombales des évêques Robert des Ablèges (1206-1231) et Thomas de Fréauville (1233-1237). Sans doute, c’est sous leur épiscopat que fut élevé l’étage supérieur. Un bandeau composé de quatre feuilles réunies environne l’édifice comme une guirlande; de hautes fenêtres l’éclairent, de légères colonnettes séparent chaque fenêtre en deux lancettes avec oculus. Du côté nord, on remarque une petite plate-forme en encorbellement qui a dû servir à porter un orgue.

Le transept est en partie moderne; les quatre piliers du carré datent des grands travaux de consolidation de la tour centrale. Au-dessous des voûtes actuelles, des archéologues ont retrouvé les traces d’une voûte romane, une arcature à plein cintre ornée de zigzags et des colonnes surmontées de beaux chapiteaux à personnages déposés aujourd’hui au Musée. Les croisillons du transept sont divisés en deux étages séparés par un bandeau feuillagé. La décoration est différente dans les deux croisillons, le croisillon nord est éclairé par une rosace rayonnante du XIVe siècle. Au croisillon sud, remarquons dans la décoration des dispositions

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qui rappellent celles de l’étage supérieur de la nef: une grande lancette en renfermant deux petites et un oculus. La galerie qui règne entre les fenêtres et l’étage inférieur est interrompue au milieu de chaque travée par un trumeau flanqué d’une statue. Ces statues présentent

Photo Magron.

Le triforium.

des traces de polychromie. Le transept doit dater, pour une partie du moins, de la fin du XIIe siècle; on y trouve la dalle du tombeau de Henri de Salisbury, évêque de 1165 à 1205.

Le chœur qui date du XIIIe siècle est, avec la nef, la partie la plus belle de l’édifice. Sa longueur est de 39 mètres, sa largeur de 12. Ici, il y a trois étages: au premier, un grand arc; dans les écoinçons entre les arcs, des rosaces variées, sculptées en creux; là encore, un bandeau de feuillage

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souligne l’étage du triforium remarquable par la large ouverture de ses baies: un grand arc renferme deux lancettes divisées elles-mêmes en deux lancettes secondaires, des rosaces ou des ornements végétaux, des dragons, des figures qui symbolisent peut-être encore la lutte de

Le porche du Sud.