Caen et Bayeux

Part 1

Chapter 13,726 wordsPublic domain

LES VILLES D’ART CÉLÈBRES

Caen et Bayeux

MÊME COLLECTION

Avignon et le Comtat Venaissin, par André HALLAYS; 127 gravures.

Bâle, Berne et Genève, par Antoine SAINTE-MARIE PERRIN, 115 gravures.

Blois. Chambord et les Châteaux du Blésois, par Fernand BOURNON. 101 gravures.

Bologne, par Pierre DE BOUCHAUD, 124 gravures.

Bordeaux, par Ch. SAUNIER, 105 gravures.

Bruges et Ypres, par Henri HYMANS, 116 gravures.

Caen et Bayeux, par Henri PRENTOUT, 108 gravures.

Cologne, par Louis RÉAU, 127 gravures.

Constantinople, par H. BARTH, 103 gravures.

Cordoue et Grenade, par Ch.-H. SCHMIDT, 97 gravures.

Dijon et Beaune, par A. KLEINCLAUSZ, 119 gravures.

Florence, par Emile GEBHART, de l’Académie Française, 176 gravures.

Fontainebleau, par Louis DIMIER, 109 gravures.

Gand et Tournai, par Henri HYMANS, 120 gravures.

Gênes, par Jean DE FOVILLE, 130 gravures.

Grenoble et Vienne, par Marcel REYMOND, 118 gravures.

Le Caire, par Gaston MIGEON, 133 gravures.

Milan, par PIERRE-GAUTHIEZ, 109 gravures.

Moscou, par Louis LÉGER, de l’Institut, 86 gravures.

Munich, par Jean CHANTAVOINE, 134 gravures.

Nancy, par André HALLAYS, 118 gravures.

Nîmes. Arles, Orange, par Roger PEYRE, 85 gravures.

Nuremberg, par P.-J. RÉE, 106 gravures.

Oxford et Cambridge, par Joseph AYNARD, 92 gravures.

Padoue et Vérone, par Roger PEYRE, 128 gravures.

Palerme et Syracuse, par Charles DIEHL, 129 gravures.

Paris, par Georges RIAT, 151 gravures.

Poitiers et Angoulème, par H. LABBÉ DE LA MAUVINIÈRE, 113 gravures.

Pompéi (Histoire — Vie privée), par Henry THÉDENAT, de l’Institut, 123 gravures.

Pompéi (Vie publique), par Henry THÉDENAT, de l’Institut, 77 gravures.

Prague, par Louis LÉGER, de l’Institut, 111 gravures.

Ravenne, par Charles DIEHL, 134 gravures.

Rome (L’Antiquité), par Émile BERTAUX, 136 gravures.

Rome (Des catacombes à Jules II), par Émile BERTAUX, 117 gravures.

Rome (De Jules II à nos jours), par Émile BERTAUX, 100 gravures.

Rouen, par Camille ENLART, 108 gravures.

Séville, par Ch.-Eug. SCHMIDT, 111 gravures.

Strasbourg, par Henri WELSCHINGER, de l’Institut, 117 gravures.

Tours et les Châteaux de Touraine, par Paul VITRY, 107 gravures.

Tunis et Kairouan. par Henri SALADIN, 110 gravures.

Venise, par Pierre GUSMAN, 130 gravures.

Versailles, par André PÉRATÉ, 149 gravures.

EN PRÉPARATiON

Thèbes aux cent portes, Louxor. Karnak, Ramesseum. Medinet-Habou, par George FOUCART.

Athènes, par Gustave FOUGÈRES.

Carthage. Timgad, Tébessa et les villes antiques de l’Afrique du Nord, par René CAGNAT, de l’Institut.

Les Villes d’Art célèbres

Caen et Bayeux

PAR

HENRI PRENTOUT

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE L’UNIVERSITÉ DE CAEN

Ouvrage orné de 108 Gravures

PARIS

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR

6, RUE DE TOURNON, 6

1909

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

A MON PÈRE

H. P.

Photo Neurdein.

Caen. — L’abbaye aux Dames et le Port.

PREFACE

Que le lecteur ne s’attende point à trouver ici une histoire de Caen, une histoire de Bayeux: la première demanderait plusieurs livres, pleins d’érudition, de science, de recherches, comme ceux que M. Pfister vient de consacrer à Nancy, ou à tout le moins un gros volume comme celui que M. Jullian a écrit jadis à la gloire de Bordeaux; la seconde formerait la matière d’un bel ouvrage qui devrait tenter quelque historien archéologue. On a voulu seulement esquisser le développement des deux villes, en faisant apparaître les monuments les uns après les autres, dans leur ordre chronologique, dans leur cadre historique; on a tenté ce que M. Fierens-Gevaert a joliment appelé la psychologie d’une ville. Si bien d’autres ont décrit Caen, ses églises et ses maisons, le plan suivi ici est nouveau. J’ai utilisé tous mes devanciers depuis les archéologues anglais du XVIIIe siècle jusqu’au Caen illustré de M. de Beaurepaire et aux Notices de la Normandie monumentale et aussi, avec une discrétion qui m’était imposée par les dimensions et le genre de l’ouvrage, l’abondante documentation d’archives réunie en vue du cours public que j’ai professé pendant trois ans sur l’histoire de Caen sans épuiser le sujet. Je

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me suis surtout efforcé de donner aux œuvres des dates précises, de satisfaire ainsi au vœu jadis émis par un maître en ces matières, M. de Lasteyrie.

Dans les chapitres consacrés à Bayeux et surtout à sa cathédrale, c’est à cela que je me suis attaché: j’ai noté l’emplacement des tombeaux des évêques. et tiré quelques renseignements d’extraits manuscrits des délibérations du Chapitre de l’église de Bayeux.

M. l’abbé Le Mâle avait bien voulu me les communiquer en vue d’un autre travail; qu’il trouve ici l’expression de ma vive gratitude, ainsi que M. Magron qui a mis à ma disposition les trésors de sa belle collection de photographies et que M. R. N. Sauvage qui m’a procuré deux reproductions de morceaux de sculpture des Thermes de Bayeux.

J’adresse aussi tous mes sincères remerciements à M. André Michel à M. Vitry, à tous ceux qui ont bien voulu m’encourager à écrire ce modeste livre où j’ai mis, à défaut de talent, toute l’affection que j’éprouve pour les deux cités, toute l’admiration que m’inspirent leurs chefs-d’œuvre artistiques, et un peu des connaissances que j’ai acquises en racontant l’histoire de Caen au public, celle de Guillaume le Conquérant, partant celle de la tapisserie, à mes étudiants.

Caen, le 31 décembre 1908.

Photo Neurdein.

Caen. — Palais de Guillaume. Vue ancienne.

Photo Neurdein.

Vue générale prise du calvaire Saint-Pierre.

CAEN

CHAPITRE PREMIER

COUP D’ŒIL GÉNÉRAL

Caen, ses aspects. — Caen dans la littérature — Caen et l’Angleterre — Caen et les études archéologiques.

Rouen est une capitale. La splendeur de son site, dans le cirque dominé par les collines, par Sainte-Catherine et le mont Gargan, la largeur de son fleuve, la hauteur de ses monuments, la hardiesse de la flèche de sa cathédrale qui jaillit au-dessus des tours innombrables de ses églises, tout donne une impression de grandeur. Les écrivains modernes de la Normandie ont décrit ses aspects: un Flaubert, un Guy de Maupassant lui ont consacré quelques-unes de leurs plus belles pages et Victor Hugo l’a magnifiée dans des vers qui seuls ont rendu toute sa beauté.

Caen s’annonce plus modestement. Ce n’est point la ville aux sept collines; elle n’a point le large fleuve ni les ponts orgueilleux; aujourd’hui, l’entrée en ville par la gare est presque pénible de vulgarité. Mais au moyen âge, les nombreux marins qui la visitaient, frappés par la

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quantité de clochers qu’ils apercevaient aux détours de l’Orne sinueuse, l’appelaient la « ville aux églises ».

Si l’on vient du Nord, de ce monotone plateau qu’est la plaine de Caen, qu’on arrive par l’abbaye d’Ardennes, Saint-Contest. le hameau de la Folie ou mieux le calvaire de Saint-Pierre, on découvre dans un fond « la ville aux églises ». Aux deux extrémités, semblent la garder comme deux solides forteresses, plus imposantes que le château lui-même, l’abbaye aux Dames et ses deux tours massives, l’abbaye aux Hommes avec ses gigantesques flèches, jadis sentinelles vigilantes, guerriers colosses. Entre ces deux masses apparaissent de nombreuses flèches. Ce sont, de droite à gauche, Saint-Nicolas le roman, Saint-Etienne le Vieux, Saint-Sauveur, anciennement Notre-Dame-de-Froide-Rue, dont la tour gothique encadrée de ses clochetons, de ses fillettes, annonce ou rappelle la flèche plus élancée, plus svelte. plus audacieuse de Saint-Pierre; plus loin, Saint-Jean avec sa tour de la Renaissance inachevée et sa tour penchée comme la tour de Pise; plus près, le Sépulcre couvert de lierre, le clocher du vieux Saint-Gilles et au delà de l’Orne, la tour romane de Saint-Michel de Vaucelles, faubourg de Caen. Si le coup d’œil n’a point le caractère grandiose des sites rouennais, il a un très grand charme. On peut encore contempler la ville des rives mêmes de l’Orne, du grand cours, de la vaste prairie si populaire dans l’histoire de Caen. Il y a là, sous ces grands arbres, ces belles avenues séculaires, un très joli site, d’où on aperçoit de nouveau dans un cadre verdoyant tout l’alignement des clochers caennais.

Enfin il est des vues partielles de la ville qui ont leur charme: du boulevard Leroy au faubourg de Vaucelles, c’est la Trinité dominant ce qu’on appelait jadis le Bourg-l’Abbesse et l’île Saint-Jean; des quais de l’Orne, près de la caserne. Saint-Michel de Vaucelles dominant les jardins étendus sur la rive gauche de l’Orne. Arrive-t-on par le canal? C’est encore le Bourg-l’Abbesse avec la Trinité. Saint-Gilles, le Sépulcre, puis en remontant le boulevard qui recouvre l’ancien lit de la Petite-Orne, la tour Le Roy, l’abside de Saint-Pierre. Et que dirions-nous, si nous pouvions voir au delà, comme jadis, l’ancien Hôtel de Ville avec ses quatre tourelles, les petits Murs, que des gravures, des estampes, des tableaux seuls nous représentent aujourd’hui! En ce quartier, Caen devait alors avoir l’aspect d’une Venise du Nord, de quelque ville hollandaise. Pour l’artiste ou simplement l’homme de goût, à tout détour de rue, en toute saison, que de coins pittoresques, que de sensations délicates! Point n’est toujours besoin d’avoir recours au peintre, au graveur, pour ressusciter

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le passé. Telle entrée de Caen par la rue Porte-au-Berger, la rue Montoir-Poissonnerie est encore bien visible avec son aspect d’autrefois.

Nous admirions tout à l’heure les silhouettes des clochers et des tours se découpant sur le ciel bleu; mais vienne l’hiver, la neige, rare d’ailleurs, nous éprouverons une impression saisissante à voir se perdre dans les flocons les tours de Saint-Etienne, tandis que sous sa dentelle frissonne la délicate abside de Saint-Pierre.

Caen n’a point l’incomparable majesté de Rouen, mais elle est

Photo Neurdein.

Vue générale prise du château.

capable de satisfaire les plus difficiles, de donner des sensations d’art et aussi d’offrir à qui sait la lire, une leçon résumée de l’art français et normand plus complète même que celle que présenterait Rouen. L’histoire de Caen s’ouvre avec un magnifique chapitre d’art roman, chapitre essentiel, capital, de l’histoire du roman en Normandie. Le gothique n’y figure pas, comme à Rouen, par des monuments de premier ordre, tels la cathédrale ou Saint-Ouen. Rouen est la ville du gothique, mais ici l’art ogival a terminé l’abbaye aux Hommes, commencé Saint-Pierre, presque achevé Saint-Jean. Enfin à une époque de prospérité, l’art de la Renaissance y a brillé d’un très vif éclat et a produit ces chefs-d’œuvre: l’abside de Saint-Pierre, l’hôtel d’Ecoville, l’hôtel de la Monnaie. Il n’est point

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jusqu’au style jésuite qui n’y soit représenté par la chapelle des Pères, devenue Notre-Dame, et l’art français du XVIIe et du XVIIIe siècle a ajouté aux belles maisons de bois gothiques du XVe siècle, aux grandes œuvres artistiques du XVIe siècle les beaux hôtels un peu froids construits pour les intendants et l’aristocratie normande contemporaine de Louis XIV et de Louis XV.

Caen a été un grand port et une ville industrielle d’une réelle importance, le centre économique de la Basse-Normandie, son centre artistique par ses carrières, carrières d’Allemagne, carrières de Calix, de Saint-Julien, par ses ateliers; l’Angleterre lui emprunta en tout temps ses matériaux, et à certaines époques, ses architectes, son style et aussi peut-être les lui prêta.

Ville de sapience, par ses écoles monastiques d’abord, par son Université, puis par son Académie, l’Athènes normande a été louée en latin. Au XIIe siècle, le poète Raoul Tortaire a décrit l’animation d’un jour de marché en termes qui conviendraient encore pour dépeindre son aspect le vendredi ou lors de quelque jour de foire, et déjà il a été frappé par l’aspect monumental des bonnets normands, aujourd’hui hélas disparus! Lors de la prise de Caen par les Français en 1204, Rigord l’appelle la ville très opulente et Guillaume Le Breton, dans sa Philippide, nous la présente avec tant d’églises, de maisons et d’habitants qu’elle se croit à peine inférieure à Paris. Et au XVIIe siècle, le poète universitaire Antoine Halley dit qu’elle est le cœur de la Neustrie, si Rouen en est la tête.

C’est en classique que Mme de Sévigné en a gravé l’image au XVIIe siècle, non longuement et avec pittoresque comme un romantique, non avec la précision de détails d’un écrivain naturaliste, mais en termes synthétiques, comme il convenait au grand siècle: « Caen, la plus jolie ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises, des prairies, des promenades ». C’est bien là ce qu’elle voyait en se promenant sous les beaux arbres des cours, avec les savants de l’Académie dont la conversation lui faisait ajouter ce trait: « enfin, la source de tous nos plus beaux esprits ».

Après avoir noté l’impression qu’elle a produite sur tous ceux qui l’ont visitée, constatons le culte que lui vouèrent ceux de ses enfants qui se donnèrent aux lettres. Nul n’égalera l’enthousiasme du bon De Bras. Pour lui, et il a vu beaucoup de villes, « c’est l’une des plus belles, spacieuse, plaisante et délectable que l’on puisse regarder, soit en situation, structure de murailles, de temples, tours, pyramides, bâtiments, hauts pavillons et édifices, accompagnée et embrassée, tant d’amont que

Photo Neurdein.

Vue générale prise de l’abbaye aux Dames.

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d’aval, de deux amples et plaisantes prairies ». Laissons Moisant de Brieux qui lui donne des louanges banales, Segrais qui dans son enthousiasme célèbre son air toujours pur, et arrivons au grand romantique normand Barbey d’Aurevilly. Il avait été étudiant à la Faculté de droit. Peut-être alors, passa-t-il au milieu des rues pittoresques, traversa-t-il les monuments sans les bien comprendre; il n’était pas plus archéologue que les classiques. Au cours de ses promenades avec Trébutien, c’est par l’œil de son ami qu’il appréciait la grandeur de la Trinité et qu’il admirait le beau coucher de soleil qui « éclairait et fouillait » dans tous ses détails les sculptures de l’abside de Saint-Pierre. Revenu pour quelques semaines dans la ville de sa jeunesse, il fut profondément remué par le pittoresque de certains quartiers: la vieille Orne, le pont Saint-Jacques et surtout l’incomparable charme du site qu’offre la prairie encadrée par les cours, et, à divers passages de son Memorandum, il a rendu ses impressions en termes saisissants.

Caen a toujours séduit les étrangers: les Anglais y accomplissent un pèlerinage national. La ville de Guillaume le Conquérant est le berceau de leur histoire; ils viennent visiter le tombeau de leur premier roi, du « rassembleur » de la terre anglaise, celui dont la forte main de Normand a pétri l’Angleterre de la poussière des royaumes anglo-saxons. De Caen, ils rayonnent vers Falaise, le lieu de sa naissance, vers Bayeux, où ils vont contempler le poème héroïque, l’épopée nationale retracée par des ouvriers saxons sur la broderie populaire sous le nom de Tapisserie de la reine Mathilde.

Au XVIIIe siècle, ce sont les Anglais qui commencent à remettre en honneur nos vieux monuments, c’est Ducarel qui conserve certains d’entre eux par ses dessins. Au XIXe siècle, lorsqu’après les guerres de l’Empire, les touristes Anglais se précipitent en foule sur le continent, ils fondent à Caen une véritable colonie. L’héroïne du célèbre roman de Thackeray Vanity Fair traverse cette société, Brummell, le dandy, le roi de la mode, l’ami de Barbey d’Aurevilly termine ses jours à Caen. Comme dans leurs propres villes, les Anglais ont là leur promenade, le cours aux Anglais. Au XIXe siècle encore, ce sont les Cotman, les Turner, les Dibdin qui ont les premiers décrit ces monuments dans des ouvrages, imparfaits sans doute, mais qui marquent une date dans l’histoire de l’archéologie française. C’est à Caen même, en partie grâce à ce mouvement venu d’Angleterre, que cette renaissance des études archéologiques a pris corps avec M. de Caumont, la société des Antiquaires et celle d’archéologie. Caen est donc un centre artistique à tous égards.

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Le Château. — La Porte-de-Secours.

CHAPITRE II

L’ART ROMAN ET LES DÉBUTS DU GOTHIQUE

Les origines. — La ville de Guillaume. — Les murs et le château. — L’abbaye aux Dames: la Trinité et l’Hôtel-Dieu. — L’abbaye aux Hommes: Saint-Etienne et le Lycée. — Saint-Gilles. — Saint-Nicolas. — Saint-Michel de Vaucelles.

Dans la vallée inférieure de l’Orne, au point où se fait sentir la marée, au centre d’une région naturelle, la Basse-Normandie, au point de rencontre de régions diverses par les productions agricoles, Bessin, Plaine de Caen, Bocage et Cinglais, une ville devait naître, port et marché. Les escarpements du calcaire de Caen qui dominent les tourbes où se rencontrent l’Odon et l’Orne se prêtaient à l’établissement de l’homme: peut-être leurs cavernes lui fournirent-elles un premier abri avant qu’il tirât les éléments de sa demeure des carrières qui ont fait la fortune de la ville. Aux époques préhistoriques, tout autour de l’endroit où Caen devait s’élever, on retrouve des traces de l’habitat humain qui correspondent aux diverses phases de la croissance de l’humanité.

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La ville gallo-romaine de la région fut Vieux, la cité des Viducasses. S’il faut rejeter impitoyablement, au nom de la critique, toutes les prétendues mentions de Caen dans l’histoire avant le premier quart du XIe siècle, en pleine époque normande, ce n’est pas à dire que Caen n’existât pas auparavant. On lui attribue même, aujourd’hui, une antiquité très reculée, puisqu’on admet l’étymologie celtique proposée par M. Joret, qui fait dériver Caen de Catumagos, par les étapes Catomus, Cadomus, analogues à celles par lesquelles Rouen dérive de Rotomagos;

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Les Petits Murs, tableau de M. Tesnière au musée de Caen.

mais nous ne trouvons pied sur le terrain solide de l’histoire qu’au début du XIe siècle. Dans quatre chartes des ducs Richard II et Richard III, entre 1020 et 1027, Caen apparaît comme une ville de quelque étendue, avec des églises, des moulins, une foire, un port, des vignobles, des prés. C’est, sans doute, une agglomération de hameaux juxtaposés: à l’est, Calix, encore aujourd’hui faubourg de Caen; au centre, Darnétal, quartier de Saint-Pierre et Gémare, avec leurs moulins; enfin, à l’ouest de la ville, Villers.

Il ne reste aucune trace à l’heure actuelle des édifices de ce temps. Les plus anciens monuments qui aient subsisté ont été élevés à l’époque de Guillaume, au moment où se créait et où fleurissait l’art roman. C’est ce duc qui de l’agglomération rurale a dégagé la ville; par des

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murailles tracées autour du grand Bourg il le sépara des quartiers où allaient se fonder l’Abbaye aux Hommes et l’Abbaye aux Dames. De ces murailles, il ne reste rien aujourd’hui; la partie que l’on montre sous le nom de murs de Guillaume, près de Saint-Etienne le Vieux, a été reconstruite après la prise de Caen par Edouard III, en 1346; alors les guerres ont forcé à modifier le tracé de cette enceinte, on l’a rapprochée de la ville en même temps qu’on la renforçait. Ces murailles, le XVIIIe siècle en a commencé la démolition, et sur leurs fossés, il a créé des boulevards;

Photo Neurdein.

La tour Le Roy et le clocher de Saint-Pierre.

on en peut relever quelques fragments le long des avenues Saint-Julien, Saint-Manvieu. Il y a cinquante ans, les petits murs existaient encore le long de la petite Orne couverte aujourd’hui par le boulevard Saint-Pierre. Le pinceau de M. Tesnière nous en a conservé le souvenir dans une toile du musée de Caen. La tour Le Roy, récemment restaurée, qui se dresse aujourd’hui sur le même boulevard rappelle seule cette deuxième enceinte du grand bourg.

Guillaume, pour défendre la ville, éleva sur la falaise qui la domine le château que devait achever son fils Henri Ier. Le château actuel qui renferme les casernes n’est plus guère connu du public que par la Porte-de-Secours ou Porte-aux-Champs qui a conservé ses mâchicoulis, mais dont les quatre tours formant avant-corps ont été rasées. Avec son

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enceinte flanquée de tours pittoresques qui dominent la rue de Geôle, le quartier Saint-Pierre, le Vaugueux et la campagne, il donne l’impression de ce qu’étaient ces immenses places de guerre de l’époque normande. Il étonne encore aujourd’hui par ses dimensions considérables, et on comprend que le vieil annaliste caennais De Bras ait pu affirmer qu’il y a « plusieurs villes en France qui sont moindres que ce château comme Corbeil et Montferrand ». Cette immense cour, où selon le même témoignage, cinq mille hommes pouvaient manœuvrer à l’aise, contenait tout un quartier de la ville: nombre de maisons, une église paroissiale, des chapelles, des bâtiments qui eurent une haute importance

Le château. — Vue d’ensemble.

historique. L’église Saint-Georges a conservé de l’époque romane un mur couronné de modillons bizarres, comme on en voit dans beaucoup d’églises rurales de la plaine de Caen, à Saint-Contest, par exemple, à Thury-Harcourt. Sa porte appartient au gothique flamboyant. A l’intérieur, on saisit le passage du gothique à l’art de la Renaissance et on remarque certaines dispositions propres aux charpentiers anglais; elle a été achevée au commencement du XVIe siècle sous les Silly, baillis de Caen et gouverneurs du château dont les armes se voient à une clef de voûte.

Dans la même cour, près de l’enceinte, un autre bâtiment plus modeste encore passera inaperçu aux yeux de tout visiteur non prévenu. Cet édifice servait de lieu de réunion à l’Echiquier de Normandie, il date des premiers temps du roman, ainsi que le montrent son pignon plat et sa porte surmontée d’un arc en plein cintre à bâtons brisés.

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Il faut bien convenir que le château a perdu une grande partie de son intérêt depuis qu’a été abattu pendant la Révolution le donjon colossal d’Henri Ier. Il se composait d’une tour carrée, comme on les élevait aux premiers temps de l’architecture féodale, « d’une admirable grosseur et hauteur, dit De Bras, circuye de fortes murailles, et aux coings quatre grosses et hautes tours rondes à plate-forme à plusieurs estages que l’on a nommées l’une le Cheval blanc, l’autre le Cheval noir, la tierce le Cheval rouge et la quarte le Cheval grix ». Les vieux plans de Caen,

Photo Neurdein.

L’Echiquier.

une gravure du XVIIIe siècle, nous donnent le « portrait » de ce donjon qui devait avoir grand air et compléter heureusement au point de vue pittoresque, les tours de la Trinité et celles de Saint-Etienne.

C’était aussi une forteresse que l’abbaye aux Dames: elle en avait, elle en a encore le robuste aspect. On pénétrait dans les bâtiments abbatiaux par une porte fortifiée à mâchicoulis qui a disparu au XIXe siècle, laissant vide une immense place sans caractère. Les gravures de Jolimont, du Caen démoli de M. Lavalley nous en ont seules gardé l’image. La Trinité eut ses défenseurs, son capitaine: ce ne fut rien moins au XIVe siècle que Du Guesclin. Les hommes du faubourg étaient tenus d’y

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CAEN

faire le guet. Longtemps l’abbesse conserva certains privilèges militaires; ne donnait-elle pas au XVIIIe siècle, à certain jour, le mot d’ordre au major du château.

Pourtant, la vieille abbaye, fièrement campée sur la colline, avait toute autre destination, dans la pensée de sa fondatrice, que d’être forteresse; c’est à des jeunes filles de la noblesse normande qu’elle devait servir de refuge et d’abri. On sait à quel événement il faut attribuer la création des deux abbayes: Guillaume et Mathilde les ont élevées dans

Photo Neurdein.

Les remparts du château et le clocher de Saint-Pierre.