Part 7
En deux ou trois mouvements rapides, elle avait relevé ses cheveux, piqué des épingles d’écaille, rabaissé des ondulations sur son front. Puis, saisissant une souple robe maïs, au corsage de dentelle et de tulle gris pâle, garni de pampilles maïs et bleu ardoisé, elle la passa promptement. Cela se fermait sous le bras et par derrière, en biais.
--Agrafez cela! commanda-t-elle d’un ton rogue.
Paul de Montaux obéit docilement. Ses longs doigts effilés se débrouillaient avec adresse dans les dentelles, le tulle et les plis d’étoffe.
--Écoutez, fit-il, sérieux, il faut absolument que nous ayons une explication. C’est pour cela que je suis venu de bonne heure.
Elle répliqua, toujours sèchement:
--Oh! je pense bien que ce n’est pas pour mettre le couvert!... Non, à droite, sous le chou... plus bas.
Courbé, agrafant patiemment, avec soin, il reprit:
--Je vous assure que je suis on ne peut plus chagrin de votre attitude... et stupéfait.
--En vérité?... Je ne vois pas qu’il y ait lieu à aucune stupéfaction... Non, ne vous acharnez pas, cette agrafe est brisée, la suivante suffit... En tout cas, ce n’est guère le moment de discuter cela!...
Il s’écria vivement:
--Lequel donc choisirai-je? Je ne vous vois plus, vous m’évitez!...
--Ma foi non! Je ne vous recherche pas, voilà tout...
--C’est bien pis.
--Si vous voulez... Merci... Maintenant, s’il vous plaît, rentrons au salon.
Il la suivait, constatant avec dépit:
--Vous êtes délicieuse! Je vous désire plus que jamais... Pourquoi ne voulez-vous plus venir là-bas?
Cady eut un petit rire.
--Je n’ai pas le temps.
Il réprima un geste colère.
--Dites que cela ne vous sourit plus!
--Si vous le préférez.
Il se désola:
--Mais non, je ne le préfère pas!... C’est inconcevable!... Enfin, pour que vous me punissiez ainsi, qu’ai-je fait qui vous ait fâchée?...
Cady se percha sur le bras d’un fauteuil, le coude relevé, appuyé sur le dossier, les pieds dans le vide. Elle s’interrogea:
--Ce que vous avez fait?... Oh! mon Dieu, je crois bien rien du tout... Du moins, je ne vous reproche rien; ayez l’esprit en repos.
Il attira un siège, s’y assit dans une pose souple et dégagée, s’immobilisa, la tête un peu inclinée, de façon à dérober sa calvitie, un demi-sourire navré découvrant ses jolies dents.
--Est-ce que je vous déplais?
Cady étouffa une envie de rire.
--Oh! ne faites pas l’irrésistible!... Je reconnais volontiers votre charme, votre séduction...
Il se redressa, piqué.
--Oui, mais vous n’en faites plus cas!
Elle eut un geste indécis.
--Mais si, seulement...
Il se rapprocha, reprenant un espoir.
--Seulement, quoi?
Elle ne disait rien, souriante, le regardant avec tranquillité. Il suggéra:
--Vous me gardez rancune de quelque chose que j’ignore?... Oh! j’ai tort, évidemment, je devrais deviner... Voulez-vous que j’essaie?
--Je vous répète que je ne vous reproche absolument rien.
Il hochait la tête avec incrédulité.
--Si, si, autrement vous ne vous conduiriez pas ainsi vis-à-vis de moi.
Et, avec une soudaine inspiration:
--Seriez-vous jalouse de Rosine Derval? Si cela était, quelle joie j’aurais à vous la sacrifier!...
--Ah! Dieu, ne faites pas cela!...
--Si! c’est la raison de votre bouderie. Vous y avez fait allusion l’autre soir, je n’avais pas compris tout d’abord, pardonnez-moi... Si vous saviez combien vous avez peu sujet de vous offenser de cette liaison!...
--Parce que? fit Cady avec une certaine curiosité.
--Mais parce qu’une maîtresse de cette catégorie, cela ne compte pas... C’est un passe-temps, voilà tout.
--Ah!
Elle réfléchissait, l’air posé et ingénu.
--S’il vous plaît, quelle différence faites-vous entre votre liaison avec Rosine Derval... et celle que nous avons eue?
Il se leva avec agitation.
--Comment pouvez-vous parler ainsi?... Vous, Cady, je vous adore!
--Vous me l’avez déjà dit... Mais, qu’est-ce que cela signifie, au juste?...
Il s’approcha, tendre et entreprenant.
--Je ne demande qu’à vous l’expliquer.
Elle le repoussa du geste, impérieusement.
--S’il vous plaît, causons simplement!...
Il recula, reconnaissant avec regret:
--Il est vrai qu’ici...
Et il ajouta avec ardeur:
--Mais demain, venez, je vous en prie!... Je vous attendrai toute la journée.
Elle secoua la tête avec décision.
--Vous auriez tort, je n’irai pas.
--Alors, quel jour?
--Aucun.
Il fit quelques pas, l’air vexé, démonté.
--C’est donc vraiment la rupture?...
Elle caressait le dossier du fauteuil, y jouait du piano, du bout de ses doigts menus.
--Quel grand mot pour si peu de chose!
Il se rebiffa, presque insolent.
--Oh! si peu de chose!...
Elle le regarda fixement.
--Ne soyez pas grossier, mon petit... Je suis gentille, amicale, imitez-moi s’il est possible.
Il se jeta sur un fauteuil.
--Ah! vous vous jouez de moi! Vous me torturez, vous me taquinez!...
--Vous n’avez aucun sentiment de la valeur des mots... Torturer et taquiner, cela ne va pas ensemble.
--Est-ce que l’on réfléchit à ce que l’on dit quand on est affolé...
Elle riposta vivement, en riant:
--Vous n’êtes pas du tout affolé!... Étonné, vexé, oui, mais pas plus...
Il croisa ses bras dramatiquement.
--Vous ne savez pas ce qui se passe en moi!
--Je le sais parfaitement bien, au contraire... Ça n’est pas grave, allez!...
Il s’agita, chercha des paroles qui ne vinrent pas, se promena dans la pièce, et finit par revenir auprès de la jeune femme, plus doux, plus simple.
--Cinq fois vous êtes venue... Je vous ai eue, je vous ai possédée, et maintenant, ce serait fini?...
Elle fit un geste, moqueuse et amicale.
--Évidemment, ce serait plus correct, la demi-douzaine, mais que voulez-vous, faudra vous en contenter.
Il supplia, avec une expression de désolation que l’on sentait sincère.
--Dites-moi pourquoi vous êtes si méchante?
Cady détourna son regard, quitta sa place, et dit, plus grave:
--Voyons, Paul, vous ne vous étiez pas imaginé que c’était pour la vie?
Il jeta vivement:
--Non! mais je vous estimais assez pour vous croire incapable de vous donner sans éprouver d’amour!... Et l’amour ne s’enfuit pas si vite!...
Elle observa posément, avec simplicité:
--Oh! je ne vous ai jamais aimé... Je ne crois d’ailleurs pas vous avoir dit que je vous aimais?
--Alors, c’était une simple fantaisie?
Elle balança la tête.
--Est-ce que je sais?... une idée.
Il la considérait avec un réel étonnement.
--Alors, vous êtes de celles qui s’abandonnent sans savoir pourquoi? Par caprice fugitif?... Jamais je ne vous aurais fait l’injure de vous supposer pareille à cela!...
Elle s’impatienta subitement.
--Oh! mais, vous êtes idiot, à la fin!... Qu’est-ce que ça veut dire tous ces mots-là?... Je me suis «abandonnée»!... Vous m’avez «eue». Vous m’avez «possédée»! Laissez-moi vous dire une chose, mon petit... c’est des expressions stupides, qui ne signifient rien du tout!... Car je vous assure bien que certains souvenirs--qui n’ont rien de désagréable, du reste--ne me laissent aucunement l’impression que je vous aie donné le moindre droit sur moi!... Pas plus que je ne vous ai «pris» vous ne m’avez «prise»!... Nous avons été durant quelques instants des camarades... un peu intimes, il n’y a pas autre chose!... Ne cherchez pas à travestir cela, et à nous affubler de grands sentiments qui jurent absolument avec notre aventure très banale, très quelconque... Vous êtes un gentil garçon, et je vous sais au fond trop bien élevé pour que vous vous entêtiez à me rappeler ce que je veux--non pas oublier--mais passer désormais sous silence... Nous étions «avant» cousins par alliance, à présent, nous le sommes encore, rien de plus!... Ça vous va?... Mais oui, ça vous va, ne faites pas la grimace, et embrassez-moi...
Il hésita, puis l’enveloppa de ses bras.
--Ah! Cady!
Elle se dégagea.
--Non, pas comme cela... Un petit baiser de rien du tout... Oui, bon, cela suffit... Oh! que c’est bête!... Je suis sûre que je n’ai plus du tout de poudre sur cette joue-là!...
Et elle s’enfuit dans sa chambre réparer le dommage. Quand elle revint, Paul de Montaux était étendu, songeur, dans un fauteuil. Il dit, sérieux:
--Je vous assure que j’ai beaucoup de chagrin... Je tenais à vous plus encore que je ne l’imaginais. Je le vois à présent que j’ai l’idée nette que je vous perds... Si, réellement, vous avez éprouvé si peu de tendresse pour moi, vous n’auriez pas dû m’accorder... tant!... Car, malgré ce que vous dites, je persiste à estimer que j’ai eu beaucoup de vous...
Elle le considérait avec surprise.
--Je ne vous aurais pas cru aussi sentimental, dit-elle sans ironie.
--Moi non plus.
Elle s’assit, les yeux dans le vide, songeant...
--Je n’ai eu aucune mauvaise intention envers vous, Paul... J’ai agi, mon Dieu, il m’est impossible de dire pourquoi... Parce que, depuis toujours, je vais devant moi, au hasard de ce qui me tente... sans jamais réfléchir avant; sans vouloir y penser après... Tout, dans la vie, a si peu d’importance!...
--Croyez-vous?... Cependant, c’est quelque chose pour une femme de prendre un amant... Si ce n’est à l’égard de cet amant, au moins pour son mari... Si vous ne m’aimiez pas, si vous ne me jugiez digne que d’une amourette sans lendemain, comment, pour si peu, avez-vous eu le courage de détruire le bonheur d’un homme qui vous adore?... Si vous n’avez nulle compassion pour moi, comment n’éprouvez-vous pas de pitié pour Renaudin?...
Elle haussa les épaules avec lassitude.
--Je ne touche aucunement au bonheur de Victor... Jamais il ne se doutera de quoi que ce soit... Vous voyez, Paul, que j’ai confiance en vous?
Il s’inclina.
--Vous avez raison, je ne suis pas un goujat... Mais vous vous trompez en supposant que votre mari restera toujours aveugle... Un jour fatalement, il apprendra, il comprendra...
Elle dit «non» sèchement, et ajouta avec une certaine véhémence:
--Non, j’en suis convaincue!... Mais, après tout, s’il arrivait qu’il se doutât... soyez sûr qu’il ne me reprocherait rien!... Il me connaît depuis mon enfance, et je vous assure que ce n’est pas ce qui peut inciter un mari à dormir sur les deux oreilles!...
--Je sais que, en effet, vous fûtes une enfant terrible.
Elle protesta.
--Il y a beaucoup de légende!... je n’étais ni pire, ni meilleure que bien d’autres gamines... La seule différence, c’est que, tout en étant souvent menteuse, je suis aussi parfois très franche... Je ne dissimule guère, parce que l’opinion des autres m’est indifférente. Je mens quand j’en ai besoin, pour obtenir ce que je veux, ou faire ce qu’on me défend, autrement je ne me donne pas la peine de jouer la comédie... Alors, on m’a fait une réputation fantaisiste.
--Cependant vous avouez qu’un mari aurait tort d’avoir confiance en vous.
Elle agita la main d’un air irrité.
--Vous m’ennuyez! Vous ne comprenez pas un mot de ce que je veux dire!... J’entends qu’un mari serait stupide et injuste d’exiger de moi des qualités--si ce sont toutefois des qualités--de calme, d’ordre, d’incombustibilité qu’il m’est impossible de posséder... Le mari de Cady est un brave homme naïf de supposer que Cady peut lui être fidèle... Ce serait une brute de lui faire un crime de ses inconséquences, s’il les découvrait.
--En résumé, vous estimez qu’il n’a pas le droit de se fâcher de son sort, et vous êtes certaine d’être toujours pardonnée, quoi que vous fassiez?
Elle le regarda narquoisement.
--Si vous croyez que je réfléchis à tout cela un quart d’heure par semaine!...
IX
Cady s’arrêta dans son récit, la mine futée et gourmande.
--Et alors...
Félix Argatte continua, amusé, un cigare aux lèvres, les yeux attachés sur la conteuse:
--Et alors!... On dirait un gosse qui raconte!
De l’autre côté de la jeune femme, sur le canapé où ils étaient tous trois assis, Montaux, souriant avec complaisance, observa:
--C’est une gosse aussi, je vous en réponds!... C’est pourquoi on lui pardonne toutes ses méchancetés...
--Taisez-vous donc! s’écria Cady. Laissez-moi finir mon histoire!... Est-ce qu’elle vous embête?
--C’est-à-dire, fit Argatte, que c’est votre psychologie à vous qui est intéressante là dedans. Car, au fond, qu’y a-t-il dans votre anecdote?... Un pauvre bonhomme vous a suivie, abordée, il a cru vous trouver favorable à son désir--naïf, en somme--il vous a confié toute son histoire, ses peines de cœur, il vous a supposée émue, il s’est ému lui-même, il pensait avoir trouvé en vous une amie... et puis, après l’avoir fait marcher à fond, vous être promise, lui avoir fait espérer non seulement une heure de joie, mais une liaison durable, qui l’enchantait, vous avez filé, lui donnant un rendez-vous illusoire...
--Ce que vous narrez bien!...
--Eh bien, je vous le répète, ce qu’il y a là dedans de curieux--car, lui me fait pitié...
--Ame sensible!...
--C’est le mobile qui vous a poussée à cette aventure... Y a-t-il en vous une volupté secrète à non seulement exciter le désir d’un homme, quel qu’il soit, mais encore à émouvoir son cœur?... Est-ce de l’espièglerie étourdie qui ne mesure guère la portée de ce qu’elle fait?... Ou est-ce un fond de rancune, de méchanceté contre l’homme en général, qui se satisfait en bafouant n’importe quel individu?...
--Il y a sans doute un peu de tout cela, approuva Montaux. C’est un être complexe, notre Cady...
La jeune femme se renversa en riant sur les coussins du canapé. Par la porte grande ouverte, on apercevait dans le cabinet du juge, attablés à un bridge, Laumière, Deber, Victor Renaudin et Marie-Annette. Partout, l’on fumait, et Mme de Montaux elle-même allumait cigarette sur cigarette.
--Vous n’y comprenez rien, déclara Cady. Dans ces cas-là, il n’y a en moi ni sensualité, ni blague, ni sadisme... J’éprouve une réelle sympathie pour ceux qui m’accostent, et à qui j’inspire un tas de sentiments qui varient suivant les types. Et puis, ça m’amuse de bâtir en imagination toute une vie en leur compagnie... Peu importe s’ils sont bêtes ou vilains, puisque ce n’est pas pour de vrai... Un jour, je devais partir avec un ingénieur qui allait s’établir en Russie. Il me promettait le mariage au deuxième enfant... Une autre fois, j’ai bavardé au moins trois heures durant avec un militaire qui postulait une place de gendarme... Celui-là devait m’épouser immédiatement. J’avais révélé un état de couturière, et quelques modestes économies... Nous avons arrangé ensemble tout un plan d’existence... Pendant une journée, je me suis vue femme de gendarme, dans un petit logement de caserne, à la campagne, avec un jardin et des poules. Il m’affirma qu’on pourrait «graisser un porc» et que j’aurais la faculté de porter un chapeau le dimanche. Je savais également qu’il avait des goûts simples pour la nourriture, et qu’au lever un morceau de pain et un poireau cru lui semblaient un régal... C’était épatant!...
Montaux rit, répétant:
--Quelle enfant!
Argatte faisait tomber la cendre de son cigare, en rêvant silencieusement.
On l’appela dans la pièce à côté pour remplacer Mme de Montaux qui sortait. Marie-Annette vint se jeter sur le canapé, auprès de Cady qu’elle embrassa.
--Chérie!...
Et elle lui glissait, tout bas:
--Tu as compris mes signes? Ça y est, ton mari a casqué... J’en ai été stupide...
Paul de Montaux s’éloigna, s’intéressant au bridge, là-bas.
Cady serra la main de sa cousine.
--Oui, j’avais bien auguré de ta gesticulation saugrenue... Merci, mon chou. Tu as l’argent?
Marie-Annette lui passa les billets avec précaution.
--Tu vois, je ne garde que cinq cents francs... Tu avais raison, l’histoire absurde des courses et de la femme de chambre a pris merveilleusement. Il m’a fait un peu de morale en souriant, et m’a recommandé de ne pas te parler de cela... Il m’a d’ailleurs avertie discrètement qu’il ne faudrait pas recommencer, vu qu’il n’était pas millionnaire. Que, s’il se trouvait avoir ici la somme que je lui demandais, c’est qu’elle avait une destination précise, et que, pour la remplacer, il lui faudrait faire quelques combinaisons... Pauvre homme! Cela m’ennuyait de l’entendre me raconter tout cela si simplement, si gentiment!... Pour un peu, je lui avouais que c’était de la blague, et je lui laissais sa galette...
Cady se récria:
--Ah! bien, c’était une chose à faire, par exemple!...
Quelques instants plus tard, Jacques Laumière venait rejoindre les jeunes femmes, et Marie-Annette, qui détestait son ironie, s’éloignait.
Cady s’était levée; elle gagna une fenêtre qu’elle ouvrit.
--C’est irrespirable ici, avec toute cette fumée! déclara-t-elle avec dégoût.
Elle sortit et s’accouda sur le balcon, songeuse. Malgré la nuit, il lui semblait retrouver la vision de l’autre matin... Georges, là-bas, la guettant... Ses yeux demi-clos, elle tressaillait sous la morsure de l’air vif du soir parvenant à ses épaules et ses bras nus, mal défendus par un frêle tissu.
Les baisers de Georges... sa voix... l’étreinte de ses bras...
Elle se redressa brusquement, le charme rompu. Laumière lui parlait, l’attirait.
--Ne reste pas là, il fait froid et tu n’es pas vêtue.
Il refermait la croisée; il faisait asseoir Cady, encore incomplètement arrachée à son rêve.
Un paravent les dérobait aux regards des joueurs assis dans le fumoir. Cette petite causeuse empire, le meuble préféré de la jeune femme, avait abrité bien de leurs confidences et de leurs caresses depuis quatre ans.
Il tenait la main de Cady, la pétrissait, comme s’il eût espéré, par ce peu de chair à elle dont il s’emparait, parvenir jusqu’à la pensée, à l’âme qui lui échappaient.
--Qu’as-tu?... A quoi, à qui penses-tu? questionnait-il avec une âpreté mal dissimulée sous son air d’habituelle froideur. Je ne te reconnais plus, je ne te sens plus ma Cady, ma petite amie.
Elle essaya de sourire.
--Moi?... Mais je suis comme toujours.
Il secoua la tête.
--Non... Tu es comme tu ne fus jamais.
Elle plaisanta:
--Vraiment?... Alors, c’est grave.
--Très grave... Car, au lieu d’éprouver comme d’ordinaire du plaisir à te confier à l’homme qui te permet tout, qui comprend tout de toi, tu te dérobes, tu essaies de lui mentir...
Il y eut un silence. Puis, elle avoua soudain, la voix brève, hostile, avec une sorte de défi:
--Eh bien, oui, c’est vrai, aujourd’hui je n’ai rien à te dire!
--Ah?
Les paupières de l’homme battirent. Il était touché. Dans son amour-propre? Dans son cœur? Il n’aurait su le dire. Cette petite le tenait par trop de fibres mal définies; et, lui-même, était un mélange trop complexe d’égoïsme et quand même de sensitivité pour que les sentiments qu’il éprouvait fussent faciles à préciser.
Un désir angoissé de la reconquérir, au moins par la confiance, de la forcer à se livrer à lui intellectuellement le possédait.
Et, sournoisement, il usa de ces secrets d’obscure sensualité qui les liaient tous deux indiciblement. Sans ajouter une parole, il l’enlaça avec une douceur féminine, frôla les doigts menus, les bras dont elle lui abandonnait--encore indifférente--la nudité, baisa d’une bouche légère le visage, le cou, les cheveux... ses lèvres paraissant l’envelopper d’une caresse suprême, son souffle la buvant...
Il n’y avait pas là seulement des baisers irréfléchis d’amant passionné, mais une sorte de rite sensuel, à la signification mystérieuse et profonde.
Dans la clarté très atténuée de ce coin de pièce, grâce à l’ardeur qui le possédait, les traits de Jacques se paraient d’un semblant de jeunesse; il redevenait le beau Laumière d’autrefois.
D’ailleurs, Cady, les yeux clos, ne le regardait pas. D’abord insensible, glacée, elle avait, peu à peu, perçu plus nettement, plus fermement le charme voluptueux dont on l’entourait...
Elle demeurait immobile, passive; cependant, enivré d’orgueil, Jacques devinait que, graduellement, sans répondre à son étreinte, elle l’acceptait néanmoins...
Et, tout à coup, elle parla d’une voix blanche, enfantine, qui semblait s’échapper des lèvres de la fillette de jadis.
--Jacques, tu te souviens de l’appartement que mes parents occupaient rue Pierre-Charron, quand j’étais gosse?... Tu te souviens d’une femme qui habitait en face, sur la cour?... Une femme chez qui tu es allé plusieurs fois avec un grand Russe, qui venait aussi dîner chez nous... Tu te souviens?...
Il l’écoutait, troublé, pressentant que sous ces paroles banales, mais inattendues, quelque chose de menaçant se cachait, allait sourdre, peut-être cruel, peut-être terrible...
Il oubliait de répondre. Elle insista:
--Dis, tu te rappelles?
Il murmura:
--Oui, vaguement... une blonde.
--Elle se faisait appeler Charlotte de Montigny. Elle avait un fils... un gamin à cette époque.
Elle s’arrêta, et bas, la voix légère, avec un accent indéfinissable qu’il ne lui avait jamais connu, elle laissa tomber comme on prononce un aveu suprême:
--Et vois-tu, je l’ai revu... il se nomme Georges.
Laumière frissonna, sentant tout s’écrouler autour de leur liaison, comprenant cent fois au delà de ces mots quelconques... Brusquement, il avait une prescience de l’avenir gros d’orages, lourd de désastres. Et son angoisse s’accroissait du sentiment net, accablant, de son impuissance. Son rôle était fini près de cette enfant. Il était désormais celui qui devait tout admettre, qui ne pouvait lutter... qui assisterait à la chute, au naufrage irrémédiable...
Il prononça d’un ton calme et naturel:
--Quand l’as-tu revu?
Elle s’écria joyeusement, heureuse à présent de se confier, de bavarder avec l’ami de toujours.
--Tiens, précisément le jour où j’ai déjeuné chez toi. Nous nous sommes croisés dans la rue, par hasard, et bien qu’il y eût douze ans qu’on ne s’était vus, que l’on n’avait entendu parler l’un de l’autre, on s’est reconnus...
Elle se tut, se replongeant dans une songerie délicieuse. Laumière questionna:
--Tu l’as rencontré depuis?
Un sourire malin effleura les lèvres de Cady.
--Pardi! Tu le demandes, idiot...
Il eut un frémissement exaspéré à l’accent tendre, gentiment cynique... si significatif!... de la créature qu’il connaissait trop bien... Ah! il n’avait plus besoin de se renseigner, il savait tout, il devinait tout!...
Pourtant, malgré lui, il lui fallut préciser. Il dit avec une brutalité et une banalité de termes qui ne lui étaient pas habituelles:
--Tu es sa maîtresse?
Elle répondit simplement:
--Oui.
Jacques sentait un malaise, presque un vertige l’envahir. Sa détresse perça dans l’anxiété de sa phrase hachée.
--Qu’est-ce que c’est que ce garçon?... Que fait-il? Comment vit-il?... Il te l’a dit?...
Elle ne prêtait guère attention aux pénibles impressions de son ami. Elle eut un rire insouciant.
--Oh! mon pauvre petit, tu comprends! Le fils d’une cocotte, élevé on ne sait comment... qui a roulé partout!... Je crois bien que c’est une manière d’apache...
Il ne se laissa pas tromper à cette désinvolture, et dit gravement, avec souffrance:
--Tu l’aimes?
Ils s’étaient instinctivement séparés; ils paraissaient causer sagement d’insignifiances. On pouvait les considérer de loin sans que nul soupçon naquît.
Les mains rejointes sur son genou relevé, la tête un peu penchée, ses longs cils mettant une ombre chaude sur ses joues, une inexprimable expression de tendresse et de volupté répandue sur tout son visage délicatement rosé, Cady avoua:
--Mais oui... Je crois que je l’aime infiniment.
Et elle tenta d’expliquer.
--Ce garçon... c’est tout le passé pour moi... mon enfance, mon isolement d’alors... notre affection de gosses... les bonnes parties ensemble, en cachette. Est-ce que je sais!... Peut-être un peu de vice aussi, tout de même, parce qu’il est un type bizarre... pas comme vous autres...
Il dit simplement, sans pouvoir, cette fois, dissimuler son souci grandissant:
--Prends garde!
Elle secoua la tête, avec un rire qui sonna heureux, triomphant, défiant le futur.
--Non, non, il n’y a aucun danger! Il m’aime comme personne ne m’a jamais aimée et ne m’aimera jamais!
Là-bas, on se levait de la table de bridge. Renaudin avertit Cady.
--Il est bientôt onze heures. Veux-tu servir le thé?