Cady mariée

Part 2

Chapter 23,786 wordsPublic domain

--A quel point de vue, s’il te plaît?

Elle répondit avec élan:

--Oh! sûr, pas à celui passionnel!... Mais il est l’appui inébranlable, réconfortant... Je ne sais pas comment te dire... Je ne suis pas, peut-être, très tendre moi-même, et pourtant j’ai besoin d’une tendresse absolue, assurée à mes côtés... Et ce n’est certes pas toi qui me la donnerais.

Il sourit et s’inclina.

--Dame! on fait ce qu’on peut.

--Évidemment... Si tu étais moins égoïste, nous ne nous comprendrions pas si bien... Nous avons la psychologie des chats, nous... Victor a celle du bon chien... Le pauvre garçon ne voit goutte en moi... et c’est là ce qu’il y a de bon...

Jacques l’interrompit un peu sèchement.

--Tu viens ici pour me faire le panégyrique de ton mari?

Elle éclata de rire tout à coup, à un rappel.

--Tu ne sais pas ce qu’il m’a dit à propos de toi et de Montaux?... Qu’il n’était pas jaloux de vous deux parce que tu étais un trop vieil ami, et l’autre un crétin trop avéré!...

Une lueur ironique flamba dans l’œil de Laumière.

--Comme si, avec toi, c’étaient des raisons!... Pauvre vieux juge candide!...

La gaieté de Cady était déjà tombée. Elle noua ses bras derrière sa tête et les tordit, en grondant comme une petite lionne énervée.

--Oh! mais, je m’ennuie, aujourd’hui!... Comme je m’ennuie!... Écoute, Jacques, je crois que si Félix Argatte se donne la peine de m’emballer ce soir, demain, il sera mon amant... Peut-être qu’il se montrera un peu moins assommant que vous tous.

Laumière fit une moue de dédain.

--Argatte?... Le jeune avocat nègre?... ce mâle sain et vigoureux, tombeur de femmes?... Ce que vos tempéraments corderont mal, ma pauvre Cady!...

Elle protesta avec agacement.

--Nègre?... Je voudrais bien savoir pourquoi tu le qualifies de nègre?...

--Il ne l’est pas?... ou au moins mulâtre?

--Quelle bêtise!... Il n’est même pas brun de visage, et je parierais qu’il a le corps aussi blanc que le tien!...

--Que veux-tu, moi, je lui ai vu des yeux luisants et des cheveux presque crépus.

Elle haussa les épaules dédaigneusement.

--Ça, c’est de la jalousie d’homme, tout simplement.

Il secoua la cendre de sa cigarette, d’un geste méthodique.

--Mon enfant, je n’ai pas besoin de te révéler mon désespoir de me voir irrémédiablement vieillir...

--Probable!... Nous deux, on n’a rien à s’apprendre.

--Eh bien, je te jure que tel que je suis, tel que, hélas! je serai demain, je ne voudrais pas changer de peau avec Félix Argatte, malgré ses vingt-sept ou vingt-huit ans frais et solides.

--Pardi, comme c’est malin!... Quel diable de ménage ton esprit ferait-il dans ce corps-là?... Ce qui n’empêche que, tel qu’il est, complet au moral et au physique, c’est un garçon épatant!...

Jacques conclut tranquillement.

--Mais, ma fille, s’il t’excite à ce point, offre-le-toi... Ce n’est pas moi qui te le défendrai... Je ne suis ni ton mari, ni, à proprement parler, ton amant.

Cady eut un petit rire sardonique.

--Tiens donc, je te crois! Ça serait une espèce de chaîne, et tu n’en peux supporter aucune.

--C’est vrai... Et, pourtant, toi, Cady, tu me tiens diablement.

--Tu ne me sacrifierais néanmoins pas une de tes manies.

--Naturellement... Je n’ai pas la prétention de t’aimer pour toi, mais pour moi. Et c’est exactement de cette façon que tu m’aimes. Du jour où cela ne te plairait plus de venir chez moi, tu me plaquerais froidement, sans ombre de pitié... et tu aurais raison, parce que, certes, moi, je ferais de même si cela m’était possible... Par malheur, il arrivera fatalement qu’un jour je ne te serai plus nécessaire, au lieu que Cady me sera toujours indispensable pour mon parfait équilibre, et que sa disparition de ma vie me sera particulièrement désagréable, même pénible, à quelque moment que cela arrive.

Elle se levait.

--Tu m’offres à déjeuner?

--Je l’ose, parce que je sais que tu n’es pas gourmande... Un vrai menu de régime: œufs mollets, légumes verts, fruits, et c’est tout.

A table, Laumière annonça:

--Au fait, si tu restes encore une heure, tu verras un revenant.

--Qui?

--Maurice Deber. Il m’a prévenu de sa visite. Tu te souviens?... Celui qui est revenu du Tonkin, il y a quatre ans, pour t’épouser, juste au moment où tu te mariais... Il en est reparti du coup pour je ne sais quel Madagascar ou Sénégal...

Cady balançait la tête.

--Oui, oui, je sais... Maurice Deber, un type qui m’agaçait spécialement quand j’étais gosse... Mais qu’est-ce que tu racontes, qu’il revenait pour moi?... Je n’ai jamais su cela... et je ne l’ai pas revu depuis... Oh! je ne saurais pas dire depuis combien d’années... Quoique je me rappelle fort bien sa sale tête de colonial.

--Je ne l’ai revu qu’il y a quatre ans; j’ai reçu ses confidences, il a pleuré dans mon gilet. Il t’apportait des diamants qu’il t’avait promis en partant, il paraît... Là-bas, les années avaient passé et il bâtissait toujours son gentil roman, te suivant de loin... et, à l’heure dite, prenant son petit bateau pour venir t’épouser... Pendant ce temps-là, ton père, ministre à perpétuité, excédé d’honneurs, rend sa belle âme à Dieu... Tu perds brusquement patience entre ton exécrable pintade de petite sœur et ta mère exaspérée par la chute du trône, et voilà que, à la surprise de tous, tu acceptes la proposition de Victor Renaudin, pas jeune, pas beau, de fortune quelconque, de situation simplement avouable... C’était assez idiot, entre nous, et ce n’est pas pour déchirer ton brave magistrat, mais tu aurais vraiment pu trouver mieux.

--Jacques... Pourquoi ne m’as-tu pas demandée en mariage?

--Moi? Tu n’y penses pas!... Il aurait probablement fallu que tu vinsses habiter chez moi... et cela, non, je n’aurais pas pu le supporter.

--Quel type!

--Laisse-moi achever l’histoire Deber.

--Eh, je m’en fiche!... D’ailleurs, elle est finie.

--Il ne tient qu’à toi qu’elle recommence... Tiens, voilà précisément l’amant qu’il te faudrait... Je te jure bien qu’il t’occuperait, et que tu n’aurais pas le loisir de t’ennuyer avec lui!... Jaloux, passionné, sentimental, bourré d’un tas de préjugés, d’idées arriérées... très sensuel avec cela, et le monsieur qui a toujours le besoin de vous prouver la moralité de n’importe lequel de ses actes...

--Quelle horreur!... Et puis, il avait de la barbe, et je ne puis admettre un homme qui a de la barbe...

--Et ton mari?

--Oh! bien, Victor, c’est justement mon mari, ça n’a plus la même importance.

--Tu ferais raser Deber.

--Non! un homme qui n’a pas l’habitude d’être imberbe et qui n’a plus sa barbe, c’est comme un myope qui a perdu son lorgnon... Ah! et puis, laisse-moi tranquille avec ton Deber!... C’est encore un vieux... J’en ai assez!...

Jacques blêmit, péniblement touché, affectant de sourire.

--Mâtin! tu as bien dit cela!

Elle dédaigna de se rétracter.

--Et puis après?... C’est vrai.

--Absolument vrai.

Passant dans l’atelier, Cady ouvrit un meuble à secret et se mit à feuilleter des albums où son image, sa tête, son corps étaient mille fois reproduits avec une fidélité amoureuse et pleine de talent.

Elle remarqua avec regret:

--C’est tout de même bien dommage de n’avoir pas terminé ces études et rendu cela public... C’est le meilleur de ton œuvre, Jacques.

--Évidemment, mais cela n’était pas possible.

Elle railla:

--Ce n’est certes pas par jalousie que tu t’es abstenu de me dévoiler au monde?

--Non, mais si je l’avais fait j’aurais passé pour un goujat, et j’aurais eu ton mari sur les bras.

Elle s’écria:

--Tu sais qu’il n’a jamais eu l’ombre d’un soupçon à propos de la baigneuse à contre-jour que tu as exposée au dernier Salon?...

--J’en étais certain d’avance, sans quoi je n’aurais pas risqué le coup.

--Moi, j’avoue que j’avais le trac.

--Je savais qu’il était incapable de comparer un corps vivant à une peinture... et, pourtant, si je te connais bien, tu ne dois pas te priver de te promener devant lui en «Tanagra dévêtue» comme tu disais étant gosse.

--Que veux-tu, il ne sait voir que mon âme, le pauvre type... et encore, il a la veine qu’il ne l’aperçoit pas du tout comme elle est.

Laumière l’examinait dans les yeux.

--Ton âme... ton âme... Moi, qui crois bigrement la connaître, j’en arriverai peut-être un jour à n’y plus rien démêler... Elle m’a l’air de curieusement évoluer en ce moment!...

Elle bâilla.

--Eh bien, ça ne serait pas trop tôt, car je m’assomme moi-même autant que vous m’horripilez... et c’est pas petit!...

III

En suivant d’un pas de flâne, malgré le froid assez vif, l’avenue Victor-Hugo, vers la place de l’Étoile, Cady aperçut devant elle Maurice Deber, venant en sens inverse. Elle le reconnut aussitôt, et comme si elle l’eût rencontré la veille, elle lui adressa un gentil sourire, un demi-salut, et passa.

«Il n’a guère changé, pensa-t-elle. Il a toujours sa vilaine tête pointue et fiévreuse, avec des yeux de brigand calabrais.»

Ensuite, indifférente, elle l’oublia. Son esprit retomba au morne néant dans lequel elle s’enlisait depuis quelque temps.

Mais une ombre la dépassa vivement; un chapeau s’agita devant elle; un grand corps se courba; une voix altérée murmura:

--Je ne me trompe pas?... Pardon, vous êtes bien...

Pendant un instant, elle songea à feindre l’incompréhension et à filer, le laissant confondu. Puis, son caprice fit volte-face; elle répondit en riant, dévisageant curieusement le colonial:

--Pardi, oui, je suis Cady!... C’est tout de même épatant que vous m’ayez reconnue. Il y a dix... non, douze bonnes années que vous ne m’avez vue!...

Le chapeau à la main, les traits bouleversés par l’émotion, il balbutia:

--Oh! non, je vous ai revue, depuis...

Elle étouffa une envie de rire, se rappelant:

--Ah! oui, à ma noce, derrière un pilier de l’église, comme un héros de Georges Ohnet!

Elle fit un geste pour s’éloigner; il l’imita, éperdu de la voir le quitter.

--Vous permettez que je vous accompagne?

--Jacques vous attend, vous savez?... Vous n’allez pas le faire poser...

Il parut stupéfait.

--Ah! vous savez?

Elle fronça le sourcil. «Quel ahuri!» Et elle dit haut, avec impatience:

--Naturellement, je sais!... Je sors de chez Laumière, j’ai déjeuné avec lui.

Deber respira avec effort.

--Ah!... Alors, M. Renaudin... votre mari... est sans doute resté chez notre ami?...

Elle rit, le dévisageant effrontément.

--Victor?... du tout!... Il est je ne sais où, à la poursuite d’un crime... J’étais seule chez Laumière... et nous avons bavardé de vous, d’autrefois... Il m’a donné sur vous des tuyaux que j’ignorais complètement.

Elle avait repris sa marche, d’un pas cadencé, ni lent, ni pressé, tenant son lourd manchon contre elle, au bout de ses bras allongés. Deber la suivait, l’air absorbé. Du coin de l’œil, elle observait sa mine tendue, perplexe, songeuse, complétant ses premières investigations sur la personne du colonial.

«Il n’a pas trop perdu de cheveux, et, à tout prendre, malgré son air ravagé, il a l’apparence plus jeune que ses contemporains.»

Et brusquement, elle interrompit la rêverie de son compagnon.

--Si c’est cela tout ce que vous trouvez à me dire, vous ferez aussi bien de ne pas plaquer Jacques... Vous trouverez peut-être plus de confidences à lui faire qu’à moi!... Vraiment, je ne vous inspire guère!...

Deber releva la tête; ses regards s’attachèrent longuement sur la jeune femme. Il sourit. Une expression de tendresse indicible adoucit ses traits heurtés, donna un éclat incomparable à ses yeux sombres. A part elle, surprise, Cady songea: «Mais il peut être presque beau, ce sauvage, en des moments de crise!»

Et, suivant une pensée excentrique, elle jeta, sans s’occuper de l’effet qu’elle produirait:

--Dites-moi, vous n’avez jamais assassiné ou torturé personne aux colonies?

Le sourire de Maurice Deber s’accentua. Ses traits laissèrent voir le ravissement contre lequel il ne pouvait plus lutter. Il s’abandonna au charme invincible qui, pour lui, émanait de Cady.

--Comme vous êtes restée la même! murmura-t-il.

--Cela vous déplaît, je pense, car jadis vous me trouviez rudement mal élevée!

Il dit avec vivacité:

--Vous vous souvenez?... Oh! dites que vous vous souvenez un peu?... Mais vous étiez si enfant à cette époque!

Elle secoua la tête.

--Détrompez-vous, cher monsieur... J’avais alors une psychologie beaucoup plus aiguë que celle que je possède aujourd’hui... C’est à présent que je suis jeune. Quand j’avais douze ans, j’étais une vieillarde... Maintenant, au contraire, je descends la pente vers une heureuse et naïve enfance...

Il poursuivait, sans l’écouter:

--Ce sont vos traits d’autrefois, votre voix, vos façons... Naturellement, tout cela modifié... mais si complètement dans la même note que voici que votre silhouette de jadis, que je gardais si nette dans ma mémoire, s’est fondue dans votre personne d’aujourd’hui...

--Alors, tout à l’heure, en me croisant, vous m’avez reconnue immédiatement?

--Oui, c’est-à-dire non... Pour mieux dire, je ne sais plus, mon esprit est dans un désordre!... Je m’attendais si peu à vous rencontrer ici!... Je pensais à vous, mais je vous imaginais bien loin... Alors, cela a été une brusque vision, comme une apparition de rêve... J’ai été frappé... Au premier instant, je me suis dit: «C’est elle!» et, en réalité, je n’y croyais pas du tout... C’est à la réflexion que je me suis rendu compte qu’après tout, il n’y avait nulle impossibilité à ce que ce fût réellement vous-même.

--Et vous avez rebroussé chemin pour m’interpeller fort incorrectement.

--Excusez-moi. Je n’ai songé à rien. J’avais la tête perdue.

--Je l’ai bien vu. Donc, c’est vrai?

Il la détaillait, ne la quittait pas des yeux, semblant ne pouvoir se rassasier d’elle.

--Qu’est-ce qui est vrai? dit-il distraitement.

--Votre grande passion pour moi, votre déception lors de mon mariage.

Il tressaillit, contrarié.

--Oh! Laumière a bavardé!

--C’est tout naturel... Croyez-vous qu’un ami garde jamais uniquement pour soi le secret qu’on lui a confié? Ça n’a du reste aucune importance.

Il détourna les yeux, la voix brève:

--C’est que, précisément, pour moi cela a une importance infinie.

Elle rit doucement et dit, avec une intonation sournoisement caressante:

--Eh bien, dans ce cas... tant mieux pour vous qu’il ait parlé.

Il la regarda, incertain, et se tut. Ils étaient arrivés à la place de l’Arc-de-Triomphe. Cady s’amusait décidément. Elle entraîna du geste son compagnon dans l’avenue d’Iéna.

--Marchons encore un peu... C’est drôle de barboter dans le vieux passé.

Mais il s’inquiétait pour elle:

--Vous ne craignez pas que l’on nous rencontre? Ma présence à vos côtés pourrait surprendre...

Elle secoua les épaules avec irritation.

--Oh! assez!... Pour une fois que quelque chose et que quelqu’un m’intéresse, je peux bien m’en payer la fantaisie!... Et puis, quoi, Victor n’est pas jaloux...

Deber cédait à l’enivrement de cette conversation inespérée.

--C’est donc vrai que Laumière vous a dit?... Et cela ne vous a pas fâchée?...

Elle fit une moue interrogative.

--Qu’est-ce qui pouvait me fâcher là dedans?

Il dit avec une hésitation:

--Renaudin, dites-moi, vous l’aimez?... vous...

Elle l’interrompit, péremptoire.

--S’il vous plaît, parlez-moi de vous seulement!... Expliquez-moi comment vous, si correct, si formaliste, vous avez pu garder si longtemps bon souvenir de la méchante gamine que j’étais?...

Il avoua:

--Ce n’était pas un bon souvenir, loin de là!... mais un souvenir tenace, certes!... Une obsession... Le jour, la nuit, je vous voyais.

Elle rit, très amusée:

--Dites tout de suite que j’étais votre cauchemar!

Il la considéra, très sérieux:

--Presque.

--Merci!

--J’avais beau me répéter que l’enfant que vous étiez ne devait faire qu’une femme exécrable...

--Re-merci!...

--Qu’au fond, tout en vous me heurtait, me choquait; que votre cœur, votre esprit, vos goûts de femme faite seraient forcément en opposition complète avec les miens... Je ne pouvais me libérer de la pensée persistante, grandissant tous les jours en moi, que ma destinée était précisément de vous aimer pour vous retirer du milieu où vous étiez, pour vous éduquer, vous modeler à nouveau...

Cady hochait la tête, le regard au loin, un sourire imperceptiblement ironique aux lèvres.

--Oui, oui, je vois cela... C’est pas très neuf... Un tas d’hommes nourrissent ce rêve... C’est étonnant ce qu’il y en a qui ont l’esprit pion...

--Je suis fataliste, presque superstitieux... Nombre de prédictions me concernant se sont accordées pour affirmer que je deviendrais le mari d’une femme dont les traits de caractère principaux coïncidaient avec les vôtres d’une manière frappante.

Cady se tordait.

--Ah! si la somnambule l’a dit!... Pourtant, elle s’est fichue dedans; vous n’êtes pas devenu mon mari, que je sache!...

Oubliant toute correction, Deber saisit le bras de la jeune femme presque violemment.

--Notre vie n’est pas achevée!... Qui sait ce que l’avenir nous réserve!...

Elle recula.

--Oh! oh! nous ne sommes pas dans les forêts vierges!... En paroles, tout ce que vous voudrez... Modérez vos gestes, s’il vous plaît!

Il rentrait en lui-même, confus.

--Pardon! fit-il avec humilité. J’ai honte de moi...

Elle reprit, voulant obtenir sa confession complète:

--Sérieusement, vous avez songé à m’épouser?

--On ne peut plus sérieusement. Des amis restés à Paris, qui m’écrivaient, me parlaient de vous, de votre famille. Je savais qu’aucun mariage n’était projeté pour vous, et j’avais décidé que je reviendrais vous demander le jour où vous auriez vingt ans... En somme, j’étais un parti sortable... J’ai de la fortune et j’avais raison de croire que mon âge n’était pas un obstacle insurmontable, puisque votre mari compte un an de plus que moi...

--Très joli de calculer; seulement, voilà comment on réussit... Exactement deux mois avant d’avoir atteint mes vingt ans, je me fiançais à mon mari...

Il ajouta avec amertume:

--De sorte qu’au débarqué, à Marseille, je recevais la nouvelle... Votre mariage était fixé à quinze jours de là.

--Ça vous a donné un coup!...

--Ne raillez pas... j’ai souffert.

--Baste! blessure d’amour-propre... colère d’avoir bâti inutilement un tas de projets qui s’écroulaient.

Il détourna la tête:

--Si vous voulez... Mais, quelle que soit la cause d’un écroulement dans une vie, c’est toujours un bouleversement irréparable.

Cady réfléchissait.

--Pourquoi ne m’avez-vous rien dit alors?... En somme, je n’étais pas encore mariée.

Il se récria:

--Moi? courir volontairement au devant d’une mortification, d’une insulte?... Étaler devant vous ma déconvenue, mon chagrin!... et cela, tandis que vous auriez ri de moi!...

Elle jeta promptement, avec une netteté pleine de sous-entendus:

--Et si je n’avais pas ri?...

Il demeura muet, déconcerté. Un silence régna. Ils arpentaient le rond-point du Trocadéro, tout à fait indifférents du lieu où ils se trouvaient. L’éclat du soleil s’était terni, des nuées sombres commençaient à envahir le ciel, préparant la nuit.

Enfin, Deber reprit avec émotion, dépit et sourde rancune:

--Comme vous voudriez me voir marcher!... Reprendre un espoir, m’élancer dans le chemin que vous m’indiquez perfidement!... vous donner le spectacle réjouissant de ma sottise, de ma faiblesse... pour vous moquer de moi, ensuite, tout votre saoul, dans les bras de... votre mari, sans doute!...

Elle releva vivement l’hésitation voulue et impertinente qui avait souligné la fin de sa phrase.

--Non, mais dites tout de suite que j’ai des amants!...

Il s’enflamma.

--Eh! pourquoi faites-vous ce que vous pouvez pour que je le croie!... Comment osez-vous m’avouer... mieux, même, faire parade de ce tête-à-tête inouï avec Laumière?...

Cady riait de tout son cœur.

--C’est impayable!... Ma parole, vous me faites une scène de jalousie!...

Il s’arrêta, bouleversé.

--Oh! Cady, ne vous jouez pas de moi!... Je suis un sauvage, un homme qui n’a plus le pied parisien; prenez garde à moi!...

Elle le nargua.

--Allons, je suppose qu’en pleine rue vous ne me larderez pas de coups de couteau? Évidemment, je ne me risquerais pas en votre compagnie au coin d’un bois!

Il courba la tête, sombre, sans rien ajouter. Elle fit un geste conciliant.

--Tenez, cette solitude propice aux démonstrations dramatiques ne vous vaut rien. Il faut que je vous ramène en des lieux plus civilisés.

En même temps, elle appelait un auto-fiacre, qui les guettait de loin. Elle y grimpa, fit signe à Maurice de la suivre et jeta au chauffeur:

--Au Bellevue-Palace!

Il l’accompagnait, morne, absorbé, comme hypnotisé, insensible à ce qui l’entourait, l’esprit bien loin des gestes qu’il accomplissait.

Ils s’installèrent à une petite table dans le vaste hall où l’on prenait le thé, bondé de femmes élégantes aux toilettes et aux chapeaux extravagants, dévorées des yeux par d’autres femmes plus effacées, petites bourgeoises ou couturières, qui venaient surprendre en ce lieu les modes nouvelles.

La musique quelconque des tziganes sertissait plutôt qu’elle ne dominait le bruit insaisissable et bourdonnant d’une foule qui cause, même en chuchotant. Tout était blanc, d’une richesse très moderne. Le plafond un peu écrasé, le genre de la décoration, la foule cosmopolite, faisaient songer à un luxueux salon de grand paquebot.

A présent, Maurice Deber, très calme, assagi, questionnait Cady d’une voix douce, écoutant religieusement ses réponses, s’efforçant de reconstituer ces douze années de son absence, pendant lesquelles l’enfant troublante de jadis était devenue la femme d’aujourd’hui.

--Alors, après le drame mystérieux dans lequel votre première gouvernante a été assassinée, vous avez eu auprès de vous une personne nouvelle[1]?

[1] Voir l’épisode précédent: _La Petite Cady_.

Cady fit un geste et une grimace de dégoût.

--Oh! une femme de mérite, sans contredit!... A vous donner à jamais l’horreur de la vertu et des monstres de pédantisme qu’elle produit!... Elle a manqué me rendre folle...

--En tous cas, vous avez été gravement malade, je l’ai appris.

--Une scarlatine suivie d’interminables bronchites. Bénies soient-elles, puisqu’elles m’ont enfin délivrée de la Femme-accomplie!... Un certain automne, je n’en menais pas large... Le docteur Trajan a parlé énergiquement et on m’a envoyée au vert, tout bonnement dans une ferme de Provence, chez de braves gens qui étaient les père et mère nourriciers de je ne sais plus qui de notre entourage.

--Et là, vous avez continué à faire tourner la tête de tous ceux qui vous approchaient?

--Ah! Dieu non, j’étais trop aplatie. J’avais le crâne vide, les membres en coton... Je m’asseyais en pleins champs, je fermais les yeux, je m’anéantissais dans la bonne chaleur qui me donnait le vertige... Je n’ai eu qu’une aventure... Un jour, en voulant cueillir un fruit, je suis tombée au pied de l’arbre... Oh! pas de bien haut, mais, néanmoins, je me suis évanouie... et réveillée dans les bras d’un grand garçon brun qui sentait le bouc et l’olive trop mûre, qui me serrait très fort et me mangeait des yeux...

--Délicieux!

--Cela avait son charme dans le cadre de là-bas. Certainement ici, ce ne serait plus ça...

--Et la suite?...

--Il n’y en a pas eu... Mon berger a voulu absolument me rapporter jusqu’à la ferme, toujours en me tenant serrée contre sa poitrine... J’étais très bien... Je devais le revoir au détour du sentier grimpant à la montagne où il conduisait ses chèvres... Puis, le lendemain, j’avais la fièvre, et plus tard je ne me suis plus souciée de lui.

Maurice soupira.

--Ah! si toutes vos aventures n’avaient eu que ce dénouement-là!...

Elle répliqua tranquillement:

--Soyez bien persuadé que je ne vous conterai que celles qui sont analogues... Versez le thé, voulez-vous?... Cette théière a un bec qui ne m’inspire aucune confiance, et je préfère que ce soit vous qui fassiez du gâchis...

Il obéit, sans abandonner son questionnaire.

--Et ensuite?