Cady mariée

Part 14

Chapter 141,442 wordsPublic domain

Et il commença, de sa jolie voix douce et voyou, avec sa verve particulière, à la fois vulgaire et très raffinée, une relation impayable des affres de l’impresario, se trouvant à l’heure du lever du rideau devant une brute inerte et obstinée, assommée par le champagne et l’éther dont Derval faisait chaque soir une consommation désordonnée, mais d’habitude seulement après la représentation. Enfin, deux médecins et un masseur requis, à force de soins énergiques, de remèdes à tuer un bœuf, l’avaient galvanisée. La femme de chambre, les habilleuses la coiffaient, la fardaient, la sanglaient, et on la poussait sur la scène, trébuchante et souriante, un peu singulière pour les habitués, ainsi que l’avait remarqué Cady, bien que néanmoins charmante, et semblant posséder tous ses moyens pour la majorité des spectateurs. Et on lui faisait de si chaudes ovations qu’elle avait fini par se réveiller tout à fait et sentir se ranimer sa chair morte et glacée.

--C’était Hubert Voisin qu’il fallait regarder! ajoutait Georges en riant. Il tremblait dans sa peau qu’il n’arrive un scandale, quelque chose de ridicule, qui flanque un coup de pied à sa fête.

Cady commençait, elle aussi, une histoire lorsqu’une voix connue montant de la grève, éclatant dans le silence complice qui les environnait la fit s’arrêter net, le cœur battant, interdite.

--Eh, madame!... Petite madame Cady!... Je crois que vous perdez un peu la tête!... N’imaginez-vous pas qu’on vous cherche, là-bas?...

Tandis que Georges se laissait glisser tout à plat sur la chaise longue de rotin, comme pour mieux disparaître dans l’obscurité, Cady se leva et vint se pencher au bord de la balustrade.

--C’est vous, Argatte? fit-elle, mi-colère, mi-aimable.

--Sûr, que c’est moi!... J’ai raconté des choses compliquées, absurdes et vaguement vraisemblables pour vous sauver la mise, seulement venez vite, parce que ça ne tient qu’au bout d’un cheveu...

Elle dégringola lestement l’escalier.

--Qui me cherche?

Le jeune avocat leva les bras.

--Qui?... Vous en avez d’extraordinaires!... Tout le monde, parbleu!... Tous ceux qui vous ont dans la peau, et ça fait un tas, vous savez!... Sans compter Voisin et votre mari, qui font un raffut!...

Elle sentit un petit froid passer sous son épiderme.

--Ah! Victor s’est aperçu?

--Dame! c’était malin!...

--Mais, objecta-t-elle, timide et piteuse, il n’y a pas longtemps que je suis absente...

Argatte avait pris son bras et l’entraînait.

--Non?... Eh bien, c’est que le temps vous paraît court... dans la solitude, appuya-t-il d’une voix railleuse. Il y a plus d’une heure que je vous ai vue filer...

Elle s’arrêta net, tentant d’apercevoir son visage dans l’obscurité.

--Vous m’avez vue?

--Certainement, fit-il légèrement, avec toutes sortes de sous-entendus et aussi de protestations de serviabilité et de discrétion en ce simple mot.

Elle l’entendit ainsi et rit soudain avec abandon.

--Eh bien, tant pis!... Mais, dites donc, si on nous voit revenir ensemble, ça ne va pas du tout arranger les choses?

Il feignit de s’indigner.

--Tiens donc, petite cruche, croyez-vous que nous allons rappliquer avec cette candeur?... Sans compter que votre toilette a peut-être bien reçu des anicroches en cette course vagabonde, ajouta-t-il avec une innocence pleine d’insinuations.

--Ça m’étonnerait, répondit Cady tranquillement.

Il ramena son bras contre lui avec une certaine nervosité.

--Tant mieux! tant mieux!

Et, changeant de ton:

--Nous allons rentrer vivement dans l’hôtel par un escalier de service que j’ai déjà exploré... Vous gagnerez votre chambre, et vous vous coucherez... Je vous enverrai votre mari, et vous lui expliquerez que vous étiez fatiguée, et qu’après avoir fait un tour dans les jardins à mon bras et en compagnie de Jacques Laumière--votre infect peintre est prévenu--vous êtes rentrée vous reposer.

Cady branlait la tête d’un air de révolte.

--Je veux bien passer par ma chambre et répéter vos petites bourdes imbéciles... mais, envoyez-moi tout de suite mon mari, que ça soit vite fini, cette comédie, parce que je ne veux pas du tout me coucher... Je dois danser le cotillon avec Paul de Montaux.

Argatte haussa les épaules avec mauvaise humeur.

--Montaux, maintenant!... Vous n’êtes pas un peu folle?... Enfin, faites à votre fantaisie.

--C’est bien mon intention, dit-elle avec décision.

Ils parvenaient à l’escalier désert et peu éclairé. Félix Argatte s’arrêta.

--Je vous laisse... Ça serait la déveine qu’on nous pige ensemble.

Et, comme elle lui serrait la main, gentille, avec un «merci» amical, il se plaignit.

--C’est tout ce qu’on donne?

D’un geste spontané et charmant, Cady jeta ses bras autour du cou du jeune homme et le baisa sur les lèvres, familière, hardie, mais sans aucune passion.

--Voilà!...

Il frémit tout entier, assailli par un violent désir.

--Oh! Cady, si vous vouliez!...

Elle s’enfuyait, grimpant les marches avec vélocité.

--Envoyez-moi Victor!

Il lui cria un «zut!» furieux. Mais, comme elle riait de tout son cœur, il ajouta, apaisé:

--Vous êtes tout de même mignonne!...

Une heure plus tard, appuyé contre un des pilastres séparant la salle de jeu du grand hall où l’on dansait, Argatte suivait avec un intérêt un peu soucieux l’enlacement intime et gracieux de Cady et de Georges, que les hasards provoqués du cotillon venaient encore une fois de réunir en une valse prolongée.

--Bizarre! bizarre! murmura-t-il entre ses dents.

Maurice Deber, qui passait, l’air agacé, nerveux, releva ce mot, tandis que ses regards, à lui aussi, allaient au couple, là-bas.

--Peut-on savoir ce qui motive cette appréciation?

Argatte rabaissa les yeux sur le colonial et sourit sans répondre.

Deber fit un geste de colère, marmotta quelques paroles inintelligibles, et, sans plus s’expliquer, tourna le dos et s’éloigna.

Argatte eut un rire intérieur.

--Non, mais, pourtant!... Ce n’est tout de même pas le mari!...

Et, par curiosité, il rejoignit Victor Renaudin, qui se promenait en fumant, avec quelques autres hommes attendant comme lui le bon plaisir de leurs compagnes infatigables pour regagner la couche à laquelle ils aspiraient douloureusement.

--Je vois que Mme Renaudin s’est trouvée mieux? insinua hypocritement le jeune avocat.

Le juge esquissa un sourire résigné.

--Mais oui, elle n’a eu qu’un malaise passager.

Et il ajouta, après réflexion:

--J’en suis bien aise... J’aime mieux la voir s’amuser, même un peu excessivement, que de la savoir souffrante.

Argatte lui demanda à brûle-pourpoint:

--Est-ce que vous avez dans vos relations un certain Georges Félini, un Levantin, je crois... un tout jeune homme blond?...

Renaudin chercha, surpris.

--Félini?... Non, je ne vois pas cela... Pourquoi?...

Argatte se déroba.

--Oh! pour rien... Je l’ai vu danser tout à l’heure avec Mme Renaudin, alors je croyais...

Renaudin affirma paisiblement:

--Non, elle ne le connaît sûrement pas... Seulement, vous comprenez, ici, ce soir, elle danse avec tout le monde.

Argatte le quitta avec énervement.

--Quel imbécile!... Et c’est pourtant un homme distingué!...

Il retourna dans le hall, arracha une rose d’une gerbe, et, se frayant adroitement un passage entre les rangs des danseurs, parvint devant Cady. Elle revenait à sa place, rieuse, radieuse, un peu haletante, une singulière volupté imprégnant son visage, que la fatigue semblait allonger, agrandissant et noircissant ses yeux, lui redonnant pour un instant l’expression troublante de sa figure de petite fille, jadis, à la féminité trop précoce. Il lui tendit la fleur.

--Venez bostonner.

Elle accepta en riant avec doute.

--Vous savez?

Il affecta de se fâcher.

--Comment, si je sais?... Me prenez-vous pour un vieux? ou pour un habitué de bals publics qui ne saute que la polka et ne tourne que la valse?

Elle ne répondit pas, ne semblant pas l’écouter, s’abandonnant à l’impulsion qu’il lui donnait. Peu après, elle reconnut:

--C’est vrai, vous bostonnez très bien.

Ils dansèrent silencieusement pendant un moment. Et il lui demanda soudain, bas, sérieux et tendre, comme si leur enlacement lui donnait quelque droit sur elle:

--Pourquoi faites-vous cette chose stupide et dangereuse?... Une femme comme vous n’a pas un amant comme «lui».

Il la sentit tressaillir sous sa main. Il serra plus étroitement les doigts qu’elle paraissait tentée de lui reprendre, instinctivement. Elle restait muette.

Il recommença, pressant, presque impératif:

--Dites?... mais, dites donc?... Ce n’est pas possible que vous l’aimiez?...

Justement, ils passaient devant Georges. Il avait pris une chaise inoccupée, et assis de côté, le coude sur le dossier, le buste souple, il penchait la tête, montrant avec une coquetterie peut-être inconsciente la grâce de son cou blanc, presque féminin, où, sur la nuque, veloutait le blond pâle de sa chevelure. Ses cils, très longs, très noirs, étaient abaissés sur son regard.

Comme la jeune femme était redevenue fugitivement la Cady d’autrefois, lui aussi rappelait l’enfant aux boucles blondes qui, dans l’appartement solitaire de la courtisane sa mère, déjà pervers, attirait calmement la fillette dans le grand lit...

Cady se redressa, une lueur ardente en ses yeux, et, serrant fortement, presque méchamment la main d’Argatte, elle dit, âpre et sèche:

--Si, je l’aime!... et puis, voilà!...

FIN