Cadio

Chapter 9

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UN AUTRE. On l'a pris tous les cinq. Faudra partager.

LE PREMIER. C'est pas vrai, c'est moi le premier qui ai mis la main dessus.

MACHEBALLE, à Henri, pendant qu'ils se querellent sans ôter l'habit. Qui es-tu?

HENRI. Vous voyez mon uniforme.

MACHEBALLE. Ton nom?

HENRI. Vous ne le saurez pas.

MACHEBALLE. Où allais-tu?

HENRI. Je ne compte pas vous le dire.

MACHEBALLE, aux Vendéens. Montez-le sur la butte. (A Henri que l'on attache à la croix.) On va te fusiller là.

HENRI. Je m'y attends bien.

MACHEBALLE. Mais avant on te coupera la langue et les poings.

HENRI. Vous n'en aurez peut-être pas le temps!

MACHEBALLE. V'là une parole malheureuse pour ta peau! Les bleus te suivent?

HENRI. Ils sont derrière moi.

LES VENDÉENS. Les bleus arrivent? Égaillons-nous!

MACHEBALLE. Tuez d'abord ce chien-là!

UN VENDÉEN. Tue toi-même; on n'a pas le temps. (Ils se sauvent.)

MACHEBALLE, à Henri. Alors, toi, à moins que tu ne parles vite... Voyons! veux-tu sauver ta chienne de vie?

HENRI. Non!

MACHEBALLE. C'est tant pis pour toi! (Il a armé son pistolet et lève le bras pour tuer Henri à bout portant.--Un coup de feu part de derrière la calèche et lui casse le bras.) Ah! malheur!... (Il tourne sur lui-même, éperdu. Un second coup de feu part; il pousse un hurlement et va rouler près de la calèche, d'où Cadio s'est relevé, le fusil de Tirefeuille encore fumant à la main.--Tirefeuille, qui dort à deux pas de là, s'est redressé au bruit.)

TIREFEUILLE. C'est rien... C'est le prisonnier qu'on achève. (Il retombe endormi.)

HENRI, soufflant à travers la fumée de la poudre qui l'enveloppe. Bien visé! A moi, l'ami! délie-moi, et nous allons travailler tous les deux.

CADIO, fait un pas et laisse tomber le fusil, il est près de tomber lui-même. J'ai tué, moi, moi! j'ai tué un homme!

HENRI. Mais viens donc! nous en tuerons dix!

CADIO, égaré, montant vers lui. Qui m'appelle? Où est-ce que je suis?

HENRI. Ah! je te reconnais, toi! tu t'appelles Cadio!

CADIO, essayant de le délier. Je vous avais reconnu aussi... Ah! voyez, voyez ce que j'ai fait pour vous! J'ai tué!

HENRI. Tu as sacrifié un bandit à un honnête homme... Mais coupe donc ces cordes! as-tu un couteau?

CADIO. Oui, je crois que oui... Vous pensez qu'il est mort, lui?

HENRI. Oui, oui, bien mort. N'aie par peur! rends-moi les mains, les mains d'abord!

CADIO. Vous voilà libre. Sauvez-vous!

HENRI, l'embrassant. Merci, mon garçon. Par où fuir?

CADIO. Je ne sais plus... ils sont partout! (Il voit Tirefeuille endormi.) Ah! tenez! un autre là! mort aussi! J'en ai donc tué deux?

HENRI, regardant Tirefeuille tout en cherchant les pistolets de Mâcheballe qu'il ramasse. Non, c'est un homme mort de fatigue ou de faim. Ils en laissent comme ça partout. Allons, reprends son fusil, charge-le.

CADIO. Je ne sais pas.

HENRI. Prends-le toujours et viens avec moi, il ne va pas faire bon ici pour toi tout à l'heure.

CADIO. Aller avec vous? Non, j'en ai assez fait, j'ai donné la mort!

HENRI. Ami Cadio, tu as fait une grande chose. Tu as vaincu la peur pour payer la dette de l'amitié. Tu n'es plus un idiot et un fou, tu es un homme à présent!

CADIO. Un homme, moi? l'amitié... vous dites?--et vous m'avez embrassé, vous! C'est la première fois qu'on a embrassé Cadio!...

HENRI. Allons, allons, viens-tu?

CADIO. Avec les bleus? contre les blancs?

HENRI. Oui, nous allons enfoncer leur centre; ma pauvre cousine doit être là avec les autres femmes: il faut tâcher de la sauver. Tu peux faire encore une bonne action. Viens!

CADIO. Allons! qui sait? (Ils s'éloignent.)

TIREFEUILLE, s'éveillant. J'ai froid! Ah! chien de sort! ne pouvoir pas dormir une heure! V'là le jour, pas moins! Est-ce qu'ils prennent la ville? Je n'entends rien. Eh bien!... et mon fusil? On me l'a donc volé? Ah! les jambes! les pieds! ça n'est plus qu'une plaie.--Un cavalier? Blanc ou bleu, il me faut son cheval et je l'aurai!

SCÈNE VIII.--TIREFEUILLE, LOUISE, en amazone, sur un petit cheval couvert de sueur.

TIREFEUILLE, (le couteau à la main). Descendez, ou je vous saigne!

LOUISE. Toi dont j'ai obtenu la grâce? Est-ce que tu ne me reconnais pas, malheureux?

TIREFEUILLE. Ah! si fait, demoiselle! D'où sortez-vous?

LOUISE. D'une mêlée effroyable, la déroute du centre. Je cherche, je cours... Où est Saint-Gueltas?

TIREFEUILLE. Par ici ou par là; pas loin, bien sûr.

LOUISE. Eh bien, je vais par là; toi, va par ici, et, si tu le rencontres...

TIREFEUILLE. Mes pieds sont morts. Je ne peux plus faire un pas.

LOUISE, sautant à terre. Prends mon cheval, j'ai encore la force de courir.

TIREFEUILLE, sur le cheval, partant. Merci, ma bonne demoiselle!

LOUISE. Attends donc! écoute! tu diras au marquis...

TIREFEUILLE. Bonjour! bonjour! courez après moi si vous pouvez! (Il fuit.)

LOUISE. Oh! le lâche! il me vole mon cheval!

SCÈNE IX.--LOUISE, SAINT-GUELTAS.

SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule! Où allez-vous?

LOUISE. Et vous? Je vous cherche, venez!

SAINT-GUELTAS. La ville est défendue. Il me faut du renfort pour l'attaquer.

LOUISE. Vous n'en aurez pas; les bleus sont derrière nous!

SAINT-GUELTAS. Vous êtes sûre?...

LOUISE. Oui! mon père est là, dans le bois où vous voyez pointer ce grand chêne. Il a pu rassembler et retenir quelques-uns des siens, les meilleurs; il veut tenir là jusqu'à la mort pour empêcher les bleus de se rejoindre. Il y a un corps qui s'avance sur la gauche.

SAINT-GUELTAS, qui a monté en courant sur la butte. Je le vois! Votre père va se faire prendre entre deux feux avec une poignée d'hommes... C'est impossible! Qu'il vienne vite ici! j'ai encore un détachement qui le soutiendra.

LOUISE. Il l'a tenté en vain. Ses hommes ne veulent plus faire un pas en plaine.

SAINT-GUELTAS. Ah! c'est comme les miens! N'importe, tentons ici l'impossible! Voici le reste de mon armée; ne la regardez pas, Louise, vous seriez épouvantée du petit nombre... (On voit approcher le chevalier et un petit officier de quatorze ans, suivis d'un corps de Vendéens.) Moi, je n'ose plus les compter! Tenez, voilà tout ce qui me reste d'officiers, un petit abbé enthousiaste et un enfant intrépide!

LE CHEVALIER, à ceux qui le suivent. Courage, courage! voilà Saint-Gueltas!

LES VENDÉENS. Vive Saint-Gueltas! On n'est pas encore perdu.

SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers, mes fidèles! Rien n'est jamais perdu pour les braves; Dieu combat pour eux. Encore dix minutes de course, et nous gagnons le bois du Grand-Chêne; c'est là que nous exterminerons l'ennemi en détail.

UN VENDÉEN. Mâcheballe y est?

UN AUTRE, qui rôde autour de la calèche. Mâcheballe? Il est là, mort!

UN AUTRE. Mort? Tout est perdu!

UN AUTRE. Et _Jeannette_?

UN AUTRE. Prise!

UN AUTRE. Alors, y a plus rien à faire.

SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le centre, c'est-à-dire vos femmes et vos enfants, à l'ennemi?

D'AUTRES VENDÉENS. Non, non! ça ne se peut pas!

TOUS. Non!

UN VENDÉEN. Nous périrons jusqu'au dernier, si ça peut servir à quelque chose.

SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi?

TOUS. Oui, oui!

SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons!... Vous avez encore des cartouches?

UN VENDÉEN. Chacun deux ou trois.

UN AUTRE. Excepté ceux qui n'en ont qu'une.

UN AUTRE. Et ceux qui n'en ont point.

SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baïonnettes?

UN VIEILLARD. Alors, c'est le combat d'où l'on ne revient pas! Mes amis, voilà un calvaire. Recommandons nos âmes à Dieu, et pardonnons-nous nos manquements les uns aux autres en guise d'extrême onction! (Ils s'agenouillent. Le chevalier s'agenouille aussi.)

SAINT-GUELTAS, à Louise. Laissons-les prier, ils se battront mieux après!

LOUISE. Prions avec eux!

SAINT-GUELTAS, bas, la retenant. Louise, accordez-moi aussi le viatique de l'amour...

LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de l'admiration!

SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m'absoudre de ce passé qui t'épouvante? Dis un seul mot...

LOUISE. Sauvez mon père!

SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec lui. Accorderez-vous un baiser à mon cadavre?

LOUISE. Oui, je le promets.

SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions à ce désastre...

LOUISE. Sauvez mon père, et je suis à vous.

SAINT-GUELTAS, enthousiaste. Alors, en avant! Je vais à ce combat comme à une fête!--Êtes-vous prêts, les amis?

LES VENDÉENS, qui se sont tous embrassés à la ronde, autour de la croix. Oui, notre maître.

SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu de vous, mes braves! C'est une sainte à qui Dieu confère le don des miracles!

LOUISE, à Saint-Gueltas. Un serment en échange du mien. Tuez-moi plutôt que de me laisser tomber entre les mains des bleus!

SAINT-GUELTAS. Je le jure! (Ils partent pour le Grand-Chêne.)

SCÈNE X.--LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIÈRE, SAINT-GUELTAS, RABOISSON.

LA KORIGANE, *qui sort des buissons.) Alors, elle va au milieu de la bataille, elle aussi? Elle est brave! Je ne le croyais pas... Va-t-elle se battre? est-ce elle qui mourra à ses côtés, pour lui et avec lui? Ah! maudite! tu m'as pris ma vie en lui prenant son coeur, et, à présent, tu me voles ma mort, que je voulais lui donner!

ROXANE, arrivant avec la Tessonnière. Par ici, tenez! un de nos petits Vendéens; il va nous dire où nous sommes.

LA TESSONNIÈRE. Ce n'est pas la peine: voilà le calvaire et notre pauvre calèche brisée!

ROXANE. Ah! mon Dieu! voilà une grande heure que nous marchons pour nous retrouver au même endroit, et pour nous rapprocher peut-être du lieu du combat! Écoutez! il me semble que j'entends... Non, rien! Mais nous sommes ensorcelés! (A la Korigane.) Petit! petit!

LA KORIGANE. Tiens, c'est la vieille folle!

ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en lieu sûr, dans quelque maison... (La Korigane ne bouge pas.) Sais-tu si la ville est prise? Réponds donc! (A la Tessonnière.) C'est quelque Breton des côtes; il ne comprend pas.

LA TESSONNIÈRE, bas. Non, c'est la Korigane; elle s'habille en homme, à présent; c'est l'héroïne sanglante, la maîtresse de Saint-Gueltas!

ROXANE. Fi! la Tessonnière, vous avez les idées d'un vieux libertin!

LA TESSONNIÈRE. Moi? Ah! par exemple!...

ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c'est toi, tu vas nous conduire et nous protéger!

LA KORIGANE. Vous? Allez au feu d'enfer avec vos pareilles!

ROXANE. Ah çà! tu ne me reconnais donc pas? moi, ta maîtresse, qui te gâtais!...

LA KORIGANE, farouche. Je n'ai plus ni maîtresse ni maître; je ne sers plus personne, et, les dames, je les voudrais voir toutes au fond de l'eau. C'est vous autres qui avez tout gâté, tout perdu avec vos bêtises, vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures et votre argent! Ah! vous voilà bien! «Veux-tu deux louis pour me sauver la vie?» Il paraît qu'elle ne vaut pas cher, votre vie de fainéantes!

ROXANE. En veux-tu dix? en veux-tu vingt?

LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous! et votre argent, je le méprise. Tout le monde le maudit, allez! C'est avec ça que vous trouvez partout vos aises quand il n'y a plus rien pour le pauvre monde. S'il y a une voiture ou seulement une charrette, c'est vos amis ou vos amants qui la retiennent pour vous, et nos blessés, à nous, crèvent dans les fossés comme des chiens. S'il y a un morceau de pain dans une chaumière, c'est pour vous ou pour vos filles de chambre. S'il y a un mot de consolation du prêtre, c'est pour vous autres; un bon regard des chefs, c'est encore pour vous, et, si à deux doigts de la mort on pense encore à l'amour, c'est vous autres qui en avez l'honneur!

ROXANE, bas, à la Tessonnière. Cette furie est jalouse de moi parce que le marquis me fait la cour! Sauvons-nous, mon cher! Elle est capable de nous égorger!

LA TESSONNIÈRE. Et on se bat tout près d'ici! Écoutez! oui! Courons, courons!

ROXANE, courant. Eh bien, vous vous arrêtez?

LA TESSONNIÈRE. J'ôte mes sabots. Tant pis! j'attraperai un rhume! (Ils fuient.)

LA KORIGANE, qui a monté sur la butte. Ils se battent déjà? Ils n'ont donc pas pu gagner le Grand-Chêne? J'ai peur! Non, il ne peut pas mourir, lui! j'ai cousu, sans qu'il le sache, une relique dans la doublure de sa veste! (Deux Vendéens passent, emportant Saint-Gueltas.) Mon maître couvert de sang!...

SAINT-GUELTAS, d'une voix éteinte. Laissez-moi, je peux me battre encore! (Il s'évanouit.)

LA KORIGANE, aux Vendéens. Courez, courez! suivez-moi, je connais le pays; je le cacherai... (A elle-même avec exaltation.) J'aurai sa dernière parole au moins!... J'aurai sa mort, moi! (Ils fuient, emportant Saint-Gueltas sur les traces de la Korigane. D'autres fuyards passent, entraînant Raboisson malgré lui.)

RABOISSON. A la baïonnette! allons, retournez-vous! (Les Vendéens jettent leurs fusils et l'entraînent.)

SCÈNE XI.--HENRI, MOTUS, avec quelques Soldats républicains.

HENRI. Halte! Le colonel est en avant, nos feux se croiseraient de trop près; laissons-le rabattre sur nous les fuyards, et attendons-les le sabre en main. (Se parlant à lui-même en descendant de cheval.) Pauvres malheureux! il y avait là des gens de coeur!

MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous devrions entrer dans le bois du Grand-Chêne. Ils sont capables de s'y tenir cachés comme des lièvres et de nous échapper.

HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces remparts d'épines? Attendons-les, grenadiers. (A Cadio, qui arrive en courant, bas.) Eh bien, est-ce là qu'ils sont? mon oncle... Louise?...

CADIO. Non, partis, sauvés avec Saint-Gueltas. J'ai parlé à un blessé qui les a tous vus passer.

HENRI. Bien! je respire. Merci, mon Cadio! (Il se touche le bras.)

MOTUS. Mon lieutenant, tu es blessé?

HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du même bras! J'ai donné mon mouchoir à un cavalier qui avait la tête fendue. En as-tu un, toi?

MOTUS. Un mouchoir? Non, mon lieutenant, je ne connais pas ça.

CADIO. Voilà le ruban de ma cornemuse avec une poignée d'herbe mâchée; ça arrête le sang. (Il panse Henri adroitement.)

HENRI. C'est parfait! Serre plus fort! Tu vois bien que tu n'as plus peur. Tu ne perds pas la tête, tu assistes les amis.

CADIO. Oui, mais j'ai peur tout de même. Ça ne passe pas comme ça!

HENRI. A cheval! à cheval! voilà le colonel.

SCÈNE XII.--Les Mêmes, LE CAPITAINE RAVAUD, devenu colonel, suivi d'un détachement.

LE COLONEL, (descendant de cheval.) Non, halte! sonnez le ralliement. (Motus sonne le ralliement.)

CADIO, quand il a fini. Voilà qui est beau! Je voudrais connaître cet instrument-là!

MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l'apprendre; mais ça n'est pas dans un jour qu'on peut en détacher comme ça. Et d'abord, vois-tu, il faut avoir les cheveux en tresses et en queue! Tant que tu auras la tête couverte en chaume, tu n'apprendras rien qu'à souffler dans la peau de vache.

LE COLONEL, qui a donné des ordres à des officiers. C'est entendu, cinq minutes pour faire souffler les chevaux, et nous allons plus loin couper la retraite aux vaincus. (Bas, à Henri.) Donnons-leur le temps de fuir. Quand il s'en sauverait quelques-uns! Les malheureux ne peuvent plus rien.

HENRI. Non, rien! c'est ici le dernier soupir de la Vendée. Tout a fui devant nous, et derrière nous rien n'est épargne. Le général l'a juré, et vous savez qu'il tient parole.

LE COLONEL. Votre oncle a dû pouvoir s'échapper; mais Louise?

HENRI. Un autre que moi la protége.

SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LE COMTE DE SAUVIÈRES, amené par des Fantassins.

HENRI, (bas.) Dieu! lui, mon oncle! Grâce pour lui, mon colonel!

LE COLONEL, aux fantassins. Laissez ce malheureux.

UN FANTASSIN. Colonel, on l'a pris les armes à la main. Il ne s'est pas rendu.

LE COLONEL. Il est criblé de blessures. Laissez-le respirer. (Les fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitôt épuisé.) Voyez, mes enfants, il se meurt! vous n'achevez pas les agonisants?

LES FANTASSINS. Non, non! pas nous! (Ils s'éloignent et vont se joindre aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts de sueur, de sang et de boue.)

LE COMTE. Adieu, chère France! c'est ma fin et celle de la guerre! (Voyant Henri, qui, à genoux près de lui, le soutient dans ses bras.) Qui donc est là?

HENRI. Moi, ne me maudissez pas!

LE COMTE. Henri!... tu as fait ton devoir; moi, j'ai cru faire le mien. J'ai hâté l'agonie de mon parti... Je le savais; on réclamait mon sang... je l'ai donné. La France ne veut plus de nous. Que sera l'avenir? Henri, où est ma fille?

HENRI. Sauvée... avec Saint-Gueltas.

LE COMTE. Sois généreux, elle l'aime.

HENRI. Je le sais.

LE COMTE. Moi, je crains... Saint-Gueltas est... c'est un héros... oui, mais...--avant qu'ils passent en Angleterre--dis-leur... Mais tu ne les verras pas...

HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je?

LE COMTE. Je veux... Non, je ne sais plus... Je ne sais rien... rien... Tout s'efface... Dieu m'appelle. Tout est perdu!... perdu... Vive le roi! (Il expire. Coups de fusil très-près.)

UN FACTIONNAIRE, sur la butte. Un engagement par là!

LE COLONEL. A cheval! à cheval! Henri, courage! à ton poste!

HENRI, à Cadio, tout en montant à cheval. Garde ce pauvre corps. Je viendrai le chercher. (Tous partent, excepté Cadio.)

SCÈNE XIV.--CADIO occupé du cadavre; puis LOUISE.

CADIO. Pauvre mort! Je t'ai vu debout et fier, et fâché contre moi, dans ton château, et, à présent... c'est ma faute si tu es là couché... Ah! la quenouille! Je ne savais pas, moi! Je vais le couvrir de feuilles sèches, je n'ai pas d'autre linceul à lui donner. (Au moment de lui couvrir le visage, il le regarde.) Il est beau tout de même, ce vieux homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son air tranquille! Ils sont peut-être heureux, les morts! (Louise accourt éperdue.) La demoiselle? Cachons-lui... (Il couvre entièrement de feuilles le corps de M. de Sauvières.)

LOUISE. Mon père! Avez-vous vu?... Ah! Cadio, c'est toi! où est mon père?

CADIO. Il est parti.

LOUISE. Sauvé?

CADIO. Oui, bien sûr... Mais vous, je vous croyais...

LOUISE. Je ne l'ai pas quitté; mais, dans un moment de confusion, j'ai été renversée, on a marché sur moi, je ne l'ai pas senti, je me suis levée, mais j'ai perdu de vue mon pauvre père et Saint-Gueltas... Où sont-ils? Dis.

CADIO. Je ne sais pas... par là peut-être. Vous ne voulez pas aller du côté de votre cousin? Vous feriez mieux...

LOUISE. Henri est là?

CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait grâce...

LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et, moi, je ne veux pas de grâce. Je veux rejoindre mon père... Cadio, je le veux...

CADIO. Oui, et Saint-Gueltas!

LOUISE. C'est mon devoir.

CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons... (A part.) Je ne veux pas la laisser ici, il faut la sauver! (Ils s'éloignent.)

CINQUIÈME PARTIE

PREMIER TABLEAU

Février, 1794.--Une ferme en Bretagne[6].--Intérieur d'une cour négligée et encombrée, fermée en avant par des palissades et une barrière de bois brut; un chemin passe le long de cette clôture.--Au delà du chemin s'étendent des prairies pâles, maigres et absolument plates jusqu'à la Loire, qu'on aperçoit à l'horizon comme un bras de mer, et dont un méandre se rapproche de la ferme.--Quelques buissons de tamaris nains coupent çà et là ces prairies, où l'on voit des bandes de goëlands se mêler aux troupeaux d'oies domestiques.--Un menhir ou pierre levée, assez près de la ferme, sert à amarrer les barques. C'est le seul accident notable d'un paysage sans arbres et tout nu.--Auprès de l'entrée, la maison principale; à droite et à gauche, un carré irrégulier de constructions rustiques dont les toits sont couverts d'une mousse épaisse, séculaire.--Un hangar de branches et de paille occupe un coin.--Le soleil brille, la terre humide fume.--Au delà de la ferme, du côté opposé à la Loire, le pays est cultivé.--Quelques mouvements de terrain sont couverts de taillis et de genêts épineux; un moulin à vent tourne à quelque distance de la ferme.

[Note 6: Peut-être sur la route de Savenay à Saint-Nazaire.]

SCÈNE PREMIÈRE.--LE PÈRE CORNY, fermier; REBEC.

REBEC. Bonjour, père Corny! comment vont les semences?

CORNY. Serviteur, monsieur Rebec. Ça ne lève pas trop mal. Voilà un beau temps aujourd'hui, pas vrai, monsieur Rebec?

REBEC. Appelez-moi donc «citoyen Lycurgue», ça ne fait pas bon effet devant les passants, de dire _monsieur_, c'est passé de mode, et puis j'aime autant qu'on oublie mon vrai nom, dans votre pays du bon Dieu.

CORNY. Dame! je ne peux pas le retenir, votre sobriquet révolutionnaire. C'est des saints qu'on ne connaît point, nous autres! et tant qu'à votre nom de famille, on ne s'en inquiète point chez nous. On n'est point pour trahir, si vous avez des secrets à cacher.

REBEC. Des secrets, des secrets! Mon Dieu, je suis comme les gens d'ici. Je plains les malheureux, et, puisque c'est un crime d'État pour le moment...

CORNY. Enfin vous êtes un ancien suspect, je le sais bien: ça vous fait plus d'honneur que de tort en pays breton.

REBEC. Oh! ça! vous êtes tous des braves gens, et je peux dire que j'ai eu une fameuse idée de m'arrêter ici, au lieu d'aller à Nantes, où j'avais eu l'idée de m'établir.

CORNY. A Nantes! il paraît qu'il n'y fait pas bon pour ceux qu'on soupçonne, car vous étiez soupçonné dans votre pays de Vendée...

REBEC. Je peux vous dire pourquoi, vous êtes un homme discret. J'avais été jeté en prison à Puy-la-Guerche pour avoir sauvé des flammes certains châteaux incendiés par les bleus; je crois bien que j'en ai sauvé une douzaine. Alors, les jacobins de l'endroit m'ont accusé d'avoir spéculé sur le séquestre: des calomnies! J'ai réussi à m'évader avec l'aide de quelques amis vertueux, que j'avais parmi les sans-culottes, et je suis venu essayer de faire un peu de commerce en Bretagne.

CORNY. Et comme vous êtes savant et entendu à toute sorte d'affaires, on vous a nommé municipal de la paroisse. On a bien fait; ça vous retient chez nous (avec un signe d'intelligence), où ce que la Loire porte bateaux... et autres! Il n'y a point de mal à ça. Vous êtes un homme sage, qui sait fermer les yeux quand il ne faut pas trop les ouvrir. (Lui poussant le coude en voyant approcher la Tessonnière.) Hein! vous n'y regardez point de trop près?

REBEC, riant. Non, j'ai la vue basse, et puis je n'ai pas un brin de mémoire. Il y a comme ça un tas de figures que je rencontre dans les prés, dans les champs, jusque dans votre cour, et je ne pourrais pas mettre leur nom dessus.

SCÈNE II.--Les Mêmes, LA TESSONNIÈRE, en paysan.

LA TESSONNIÈRE. Tiens! te voilà, Rebec?

REBEC, avec affectation. Bonjour, père Jacques, bonjour! Ça va bien, mon brave homme? (A Corny.) Vous voyez, je ne le reconnais pas du tout, celui-là.

CORNY, bas. Et puis vous ne voudriez pas faire de tort à un pauvre homme comme moi. C'est notre profit, à nous autres, d'en cacher tant qu'on peut.

REBEC, de même. Ça ne paye pourtant guère; ça n'a plus rien.

CORNY. Bah! ça payera plus tard; on a confiance. Et puis il y en a qui ont encore des vieux louis cousus dans leurs vieux habits, et ceux-là payent pour les autres. Faut dire qu'ils se soutiennent bien entre eux, et point chichement...

LA TESSONNIÈRE, qui fait semblant de travailler et qui gratte la terre au hasard avec une pioche, se rapprochant d'eux. Dis donc, Rebec?

REBEC, bas. N'ayez pas l'air de si bien me connaître, et surtout ne me tutoyez pas, puisque vous ne tutoyez pas les autres.

LA TESSONNIÈRE. Tu as raison, mon ami, tu as raison! Et, dis-moi, as-tu des nouvelles?

REBEC. Ah! dame! la terreur va son train, et c'est à qui en prendra la gouverne.

LA TESSONNIÈRE. Comment! la gouverne de la terreur?... On nous disait que ça allait bientôt finir?

REBEC. Ça finira. Vous pensez bien que ça ne peut pas durer toujours; mais pour l'instant ça redouble. Ceux qui la font la craignent tant eux-mêmes, que c'est à qui en fera plus que les autres. C'est ce qui les perdra. Ils se dénoncent, ils s'injurient, ils s'envoient à la guillotine. Soyez tranquille, ça finira mal pour eux; chacun son tour!

LA TESSONNIÈRE, prenant du tabac. Et alors, naturellement, le roi...