Chapter 7
LOUISE. C'est là que tu iras?
MARIE. Je n'en sais rien.
LOUISE, soupçonneuse. Tu n'en sais rien? Où iras-tu?
MARIE. Sois tranquille, je n'irai pas à la Roche-Brûlée. Adieu, je te quitte ici.
LOUISE. Ici? Mais tes effets?
MARIE. C'est si peu de chose, que cela ne vaut pas la peine d'être emporté.
LOUISE. Mais tu n'as pas d'argent?
MARIE. J'en ai assez.
LOUISE. Non, tu n'as rien! Et moi, je n'en ai plus... Ah! attends! mes diamants, partageons...
MARIE. Louise, ne m'humilie pas. Je ne veux rien... Regarde ce gros arbre, le marquis est là qui t'attend. Tu n'as plus besoin de Cadio, il me conduira à la ville républicaine la plus proche. Je ne veux pas subir l'outrage de te voir jalouse de moi en présence de M. Saint-Gueltas. Adieu!
LOUISE. Oh! je t'ai cruellement blessée, je le vois... Ne veux-tu pas me pardonner? Reste avec moi, je souffrirai, mais je saurai me vaincre... Marie, pardonne-moi!
MARIE. Je te pardonne de toute mon âme, mais je ne puis plus te servir, ni te protéger. Voilà ton père qui rejoint le marquis. Je ne te laisse pas seule.
LOUISE. Mais toi?...
MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire à Pont-Vieux?
CADIO, qui, assis à l'écart, s'est occupé à sculpter un morceau de bois. Oui bien, c'est par là que je voulais aller.
LOUISE. Tu reviendras à Saint-Christophe ce soir, j'ai à te payer...
CADIO. Oui, oui, c'est bon, demoiselle. (A Marie.) Le jour baisse, partons!
MARIE, à Louise, qui veut la retenir. Ton père et le marquis t'ont vue, ils viennent. Quand tu auras besoin de moi, appelle-moi, j'accourrai. (Elle s'enfonce dans les massifs avec Cadio.)
LOUISE, la suivant des yeux. O Marie, Marie! je suis bien coupable d'avoir froissé une âme comme la tienne! Je mérite le désespoir où je me précipite.
SCÈNE III.--Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO.
MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio.
CADIO. Nous avons le temps, demoiselle.
MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir à Saint-Christophe?
CADIO. Je n'y veux pas retourner. J'ai assez d'argent. Tenez, voilà ce que M. Henri m'a donné. Prenez-en, puisque vous n'avez rien. Oh! c'est de l'argent bien honnête! Ça vient d'un homme qui est bon et doux!
MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l'accepter de lui sans rougir.
CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec moi?
MARIE. Non, mon ami, non certes! mais je vous jure que j'ai quelque chose, et que cela me suffit.
CADIO. C'est comme vous voudrez; mais qu'est-ce qu'une jeunesse comme vous va faire pour vivre à présent?
MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n'importe lequel. Je ne suis pas difficile.
CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter comme ça votre camarade?
MARIE. Vous avez donc écouté ce que nous disions?
CADIO. Sans écouter, j'ai entendu.
MARIE. Et vous avez compris que...?
CADIO. J'ai tout compris.
MARIE. Pourtant vous me blâmez...
CADIO. Dame! la voilà bien abandonnée, puisque son père est faible, sa tante folle et Saint-Gueltas méchant...
MARIE. Vous croyez que j'aurais dû me laisser avilir?...
CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas.
MARIE. Cadio, attendez! Ce que vous dites là me frappe... Il me semble que la vérité est en vous, pure comme dans l'âme d'un enfant.--Retournons, voulez-vous? Je serai humiliée, flétrie peut-être par des soupçons et des prétentions... N'importe, si je sauve Louise... J'essayerai du moins, je n'aurai rien à me reprocher.
CADIO. A la bonne heure! Allez, demoiselle.
MARIE. Ne venez-vous pas avec moi?
CADIO. Oh! moi, je ne suis rien, je ne peux rien. Je déteste la guerre, et je veux me sortir de ces vilaines choses. Vous n'avez pas peur pour vous en retourner? C'est à deux pas.
MARIE. Je n'ai pas peur. Adieu, merci!
CADIO. Merci de quoi?
MARIE. Du bon conseil que vous m'avez donné. (Ils se séparent.)
SCÈNE IV. MARIE, sur le sentier, plus près de la ville; TIREFEUILLE, LA MOUCHE, sortant des buissons.
TIREFEUILLE. Demoiselle, on vous cherche par ici; venez avec nous.
MARIE. Pourquoi? Qui me cherche?
TIREFEUILLE. La demoiselle de Sauvières. Allons, venez!
MARIE. Vous vous trompez. Je connais le chemin, et personne ne m'attend.
TIREFEUILLE. Ça ne fait rien, on vous cherchait, nous autres! on a des ordres pour ça. Marchez par ici.
MARIE. Moi, je ne reçois d'ordres de personne, je ne vous suivrai pas.
TIREFEUILLE. Pas tant de paroles! Voyons, vous voulez passer à l'ennemi; le grand chef ne veut pas de ça.
MARIE. C'est M. Saint-Gueltas que vous appelez le grand chef?
TIREFEUILLE. Faut pas avoir l'air d'en rire. Marchez, ou vous êtes morte. (Il la couche en joue.)
MARIE, dédaigneuse. Ah çà! vous êtes fous! Vous m'accusez de passer à l'ennemi quand vous me voyez retourner au camp royaliste?
LA MOUCHE, à Tirefeuille. En v'là assez. Faut qu'elle marche, puisqu'il le veut.
TIREFEUILLE, bas. Comment donc faire? Il a défendu qu'on y touche, et elle n'a point peur des menaces. Tiens, la v'là qui s'échappe!
LA MOUCHE. Une balle aux oreilles, ça l'arrêtera, (Il tire un coup de fusil. Marie court plus vite.)
TIREFEUILLE. Allons, faut l'attraper et l'emmener de force, tant pis! (s'arrêtant.) Diable! qu'est-ce que c'est que ça?
LA MOUCHE. Les bleus! les bleus! Cachons-nous et tirons dessus quand ils passeront.
MARIE, rejoint un groupe de gardes nationaux républicains qui s'avance au galop. Sauvez-moi, je suis poursuivie!
CHAILLAC. Viens au milieu de nous, jeune citoyenne, et ne crains rien... Tiens, c'est la citoyenne Hoche! une vraie patriote, mes amis; elle va nous dire où sont les brigands... Quoi! qu'est-ce que c'est? elle est évanouie?
MARIE, se ranimant. Non! j'ai couru si vite... ce n'est rien.
CHAILLAC. Alors, réponds, citoyenne! L'ennemi occupe Saint-Christophe?
MARIE. Vous voyez bien le drapeau blanc sur l'église.
CHAILLAC. Tu étais prisonnière, et tu t'évadais?
MARIE. Non.
CHAILLAC. Comment, non?... Pourquoi courait-on après toi?
MARIE. Je ne sais pas, un guet-apens, des bandits qui n'appartiennent à aucun parti que je sache.
CHAILLAC. Allons, fouillez ces broussailles. Eh bien, les enfants de la patrie hésitent?
MOUCHON. Dame! ils peuvent être plus nombreux que nous. (A marie.) Combien sont-ils?
MARIE. Je n'en ai vu que deux; mais ne vous jetez pas dans ces buissons. C'est là que vos ennemis sont invincibles parce qu'ils sont insaisissables.
CHAILLAC. Alors, marchons sur la ville.
MARIE. Non, vous n'êtes pas en force. N'essayez pas cela.
CHAILLAC. Citoyenne, tu jettes l'alarme dans le conseil. Tu protéges l'ennemi, tu étais avec lui, puisque tu n'étais pas prisonnière. On connaît ton attachement pour certaine famille...
MARIE. Je ne le nie pas, mais je vous dis la vérité. Les insurgés sont ici en force et sur leurs gardes.
MOUCHON, aux gardes nationaux. Elle a raison, je la connais, vous la connaissez bien aussi; c'est la cousine de Hoche, elle ne voudrait pas nous tromper; replions-nous sur Pont-Vieux et attendons-y du renfort. La troupe doit arriver...
CHAILLAC. Citoyen Mouchon, je te retire la parole et je te défends de démoraliser la garde civique que j'ai l'honneur de commander.--Toi, citoyenne, tu es suspecte, et je te retiens prisonnière jusqu'à nouvel ordre. Quant à nous, enfants de la patrie, nous n'avons pas à compter l'ennemi, nous avons à le vaincre. En avant, et vive la République! (Les gardes nationaux s'élancent en avant en chantant la _Marseillaise_.)
SCÈNE V.--Minuit. Dans la ville de Saint-Christophe, reprise par las républicains.--Au milieu de la place, un feu de joie est allumé; les gardes nationaux de Chaillac font brûler les meubles des citoyens réputés royalistes.--La porte de l'église est ouverte. Des factionnaires y surveillent les prisonniers.--Des volontaires et des réquisitionnaires des localités environnantes, de toute condition, équipés militairement de toute manière, s'agitent autour du feu ou devant les maisons, demandant, achetant ou pillant des vivres, selon les ressources ou le bon vouloir des habitants.--Les gens de la ville qui ne se sont pas enfuis ou cachés montrent en général beaucoup d'empressement à fêter les patriotes, qu'ils remercient de les avoir délivrés des brigands.--On fait beaucoup de bruit, on crie, on jure, on chante, on menace, on rit; on saisit avec peine les dialogues confus, croisés, interrompus.
UNE VOIX. Tiens, v'là Mouchon! Ohé! les autres! voyez donc, c'est Mouchon de Puy-la-Guerche! Dans les volontaires! qu'est-ce qui aurait jamais dit ça?
UNE AUTRE VOIX. La République fait des miracles, vous le voyez bien.
UN VOLONTAIRE DE PUY-LA-GUERCHE. Mouchon? vous ne le connaissez pas! Il a chargé trois fois l'ennemi... à reculons!
MOUCHON. J'ai chargé en avant et en arrière, c'est la vérité; ma jument est habituée à tourner le pressoir à cidre, il faut qu'elle aille en rond. On croit qu'elle tourne le dos à l'ennemi? Pas du tout, la pauvre bête, elle revient lui faire face.
LE VOLONTAIRE. Qu'on le veuille ou non, pas vrai?
MOUCHON, bas. Tu as tort de te moquer de moi, Pascal! Les volontaires de Chaumonton vont nous mépriser. Ils font déjà assez d'embarras, parce qu'ils sont mieux montés que nous!
PASCAL. Se moquer? Qu'ils y viennent! on leur répondra!
UN GARÇON COIFFEUR, avec émotion. Pas de rivalité, citoyens! Que toutes les villes du Bocage fraternisent et s'embrassent! (Un blessé passe sur un brancard.)
UN CLERC DE NOTAIRE. Tiens, mon patron! Qu'est-ce qu'il y a?
LE BLESSÉ. Il y a qu'on va me couper le bras, mon pauvre enfant! Viens-tu voir ça?
LE CLERC. Sacredieu, non!... Si fait! je ne vous quitte pas dans la peine, mais, sacredieu, c'est dur. Il faut que je vous aime bien!
LE BLESSÉ. Tu me tiendras et tu m'encourageras. As-tu ton fifre?
LE CLERC. Pardié, toujours!
LE BLESSÉ. Eh bien, tu m'en joueras un air pendant l'opération.
LE CLERC. Ça va!
MOUCHON. C'est tout de même avoir du coeur, de demander de la musique.
LE BLESSÉ. Et de donner son bras droit à la patrie? C'est assez gentil, ça, pour un notaire!
LES ASSISTANTS. Vive le notaire! honneur au notaire!
DANS UN AUTRE GROUPE, composé de jeunes gens artisans et bourgeois. Les hussards ne reviennent pas vite.
--Ils donnent toujours la chasse aux brigands?
--Ils reviennent. J'entends le galop de la cavalerie légère.
--S'ils amènent encore des prisonniers, où les mettra-t-on? L'église est pleine.
--On fusillera tout ce qui a été pris les armes à la main, ça fera de la place!
--Eh bien, et les royalistes de la ville?
--Ça ne nous regarde pas. Les républicains de la ville s'en chargeront.
--Faut pas se fier à ça! Dans les villes, on est tous parents ou camarades. On ne se fait pas bonne justice soi-même.
--Qu'ils s'arrangent. Moi, j'aime pas les exécutions.
--Laisse-moi donc, toi! tu es encore un tiède, un modéré!
--Fiche-moi la paix et tâche, quand tu vas au feu, de n'être pas plus modéré que moi.
LE GARÇON COIFFEUR. Citoyens, citoyens, pas de rivalité! que toutes les villes fraternisent et s'embrassent!
D'AUTRES VOLONTAIRES, mêlés à des bourgeois de la ville. Quand je vous dis que, sans la troupe, nous étions aplatis comme un tas de galettes?
--Peut-être bien; mais, quand on a vu paraître les plumets, quelle charge à la baïonnette, hein? c'était comme la foudre!
--Jamais les brigands ne tiendront contre la troupe.
--Ils n'auraient pas tenu contre nous, si nous avions voulu; mais on a des paniques, c'est ça qui gâte tout!
--Tiens, les Mayençais eux-mêmes en ont, des paniques. Les brigands, c'est pas des ennemis comme les autres. A présent surtout, c'est à faire trembler! Ils se battent en désespérés. Et puis ils sont devenus si laids avec leurs habits en guenilles, avec leurs figures noires, leurs grandes barbes, leurs yeux qui jettent du feu... On va dessus tout de même; mais, quand on y pense après, on en rêve la nuit. C'est des cauchemars!
--Y a Saint-Gueltas, le grand chef, c'est comme un sanglier!
--Tu l'as vu, toi? Tu es bien malin! Personne ne peut dire qu'il connaît sa figure. Il est toujours habillé en malheureux, et il se bat dans les buissons en simple brigand.
--Je l'ai vu, à preuve que je l'ai tenu au bout de mon fusil.
--Et tu l'as manqué, imbécile?
--Il avait les deux mains embarrassées. Il tenait deux recrues qu'il étranglait. Il a pris le canon de mon fusil avec ses dents...
--Et il a avalé les balles? En voilà des bourdes que je n'avale pas, moi!
LE GARÇON COIFFEUR, attendri. Citoyens, pas de rivalité...
--Oh! en voilà un qui m'ennuie: il dit toujours la même chose.
--Il est soûl comme un Polonais!
--Où diable ce mâtin-là a-t-il trouvé de quoi se soûler? Je n'ai pas pu mettre la main sur un verre de cidre!
--Et moi donc! je n'ai même pas pu trouver le verre. J'ai bu à la fontaine comme un veau.
--Savez-vous que Perrichon est tué, dans tout ça?
--Quel Perrichon? le bègue?
--Non, le tanneur, celui qui demeurait aux Viviers.
--Tant pis! c'était un bon; il laisse une femme et quatre enfants!
--Damnés brigands! j'en veux tuer cinq à la première affaire!
--Qu'est-ce qui crie comme ça?
--Des blessés qu'on ampute; ils n'ont pas l'habitude.
--Tiens! voilà Duchêne avec des vivres.
--Un chaudron de pommes de terre qu'on allait donner aux cochons: qui en veut?
--Tout le monde! on est mort de faim!
UN BOURGEOIS DE LA VILLE, apportant un grand panier. Non, mes enfants, ne mangez pas ça. La pomme de terre, c'est bon pour les animaux, c'est malsain pour l'homme. Voilà du pain et de la viande.
--Vive le bon patriote!
--Patriote, moi? Je n'en sais rien... Je ne m'étais jamais occupé des affaires publiques. Hier, les brigands ont maltraité et frappé ma pauvre femme qui était en couches, et qui ne pouvait pas se lever pour les servir. Elle est morte sur le tantôt. Tuez-les tous, ces chiens-là, et mangez, mes bons amis, prenez des forces! Je vous apporte tout ce que j'ai. Si vous vouliez de mon sang, je vous en donnerais.
D'AUTRES BOURGEOIS, apportant aussi des vivres. Citoyens, buvez et mangez, et puis entrez dans l'église, et tuez tous les prisonniers, ceux de la ville surtout! Si vous les laissez échapper, dès que vous aurez tourné les talons, les aristocrates nous mettront à feu et à sang.
LE GARÇON COIFFEUR, buvant. C'est ça, que le Bocage fraternise et s'embrasse!
UN VOLONTAIRE, à un autre volontaire. Diantre! tu as une belle montre, toi! Où as-tu cueilli ça?
--Tiens, sur le champ de bataille. C'est la toquante à quelque aristocrate, ça sonne, et il y a des armoiries dedans.
--Dis donc, faudra les gratter, c'est des signes prohibés.
--Eh bien, toi, qui as ramassé un reliquaire en or avec un bon Dieu dessus, c'est prohibé aussi!
--Non, le sans-culotte Jésus est à l'ordre du jour.
--Ah! voilà qu'on fusille derrière l'église. Entendez-vous?
--Qui est-ce qui fait la besogne?
--C'est des paysans patriotes qui ont demandé à s'en charger.
--Diables de paysans! aussi enragés les uns que les autres!
--Dame! les brigands coupent par morceaux les femmes et les enfants de ceux qui ne veulent pas s'insurger. Tout ça, c'est des dettes qu'ils se payent entre eux!
--Qu'est-ce qui passe là avec Chaillac? Un beau jeune homme!
--Un lieutenant de hussards? C'est peut-être le jeune Sauvières.
--Oui, c'est lui. On me l'a montré tantôt. Un rude troupier, à ce qu'il paraît!
--Eh bien, et son oncle qui commande une colonne de brigands? comment ça s'arrange-t-il?
--Ça ne s'arrange pas.
DEUX AVOCATS, officiers de volontaires. Horrible guerre! voilà du sang français qui coule sur le pavé.
--Cela vient de derrière l'église, oui! un ruisseau de sang froidement répandu! Voe victis!
--Vous n'êtes pas navré de ces vengeances personnelles?...
--Si fait, mais ne parlez pas si haut. Il ne faudrait qu'un mot pour nous envoyer derrière l'église aussi, nous autres! Regardez ces figures pâles, ces yeux ardents... C'étaient des gens paisibles naguère, une population douce, économe, honnête et laborieuse. A présent, tous sont ivres, ils ont perdu la conscience du droit et le sens de la logique... Prêts à pleurer de tendresse ou à égorger sans savoir pourquoi... Très-bons au fond, qui le croirait? Très-enfants, aisément héroïques... mais exaltés ou abrutis par des émotions trop fortes. La nature humaine ne comporte pas ce degré d'excitation.
--La République en a trop appelé aux passions, je vous le disais bien!
--Que vouliez-vous qu'elle fît? _qu'elle mourût?_
--Non pas, mourons pour elle!
--Ce n'est pas difficile, allez! La vie est si triste à présent! Nos enfants meurent de frayeur dans le ventre de nos femmes.
SCÈNE VI.--HENRI, CHAILLAC, à la porte de l'église.
HENRI. Cette jeune fille assise là-bas, près du mur..
CHAILLAC. Vous la connaissez-bien, c'est la citoyenne Hoche, votre amie d'enfance.
HENRI. C'est pour cela que je la réclame. Elle porte un nom déjà glorieux et qui donne d'assez belles garanties à la République. Comment se trouve-t-elle au nombre des prisonniers?
CHAILLAC. Vous ne saviez donc pas qu'elle a suivi les insurgés?
HENRI. Si fait. Elle a agi ainsi contrairement à ses opinions.
CHAILLAC. Agir contrairement à ses opinions, c'est mal agir. J'aime mieux les fanatiques que les traîtres.
HENRI. Ce n'est pas agir contre la République que de se sacrifier à l'amitié.
CHAILLAC. Subtilités, citoyen Sauvières! Vous aussi, vous suivez vos anciens amis, mais en les chargeant à coups de sabre. Je vous ai vu travailler la bande de Saint-Gueltas tantôt. Vous alliez bien!
HENRI. Moi, je suis un homme. Les femmes ont d'autres devoirs.
CHAILLAC. Des devoirs contraires au salut de la patrie? Diable, non! Je ne veux pas vous accorder ça, jeune homme.
HENRI. Si la générosité du coeur est un crime, accordez-moi la grâce de cette jeune fille.
CHAILLAC. Je serais heureux de rendre hommage à un militaire tel que vous, mais cela m'est impossible. La mauvaise herbe repousse sous la faux révolutionnaire. Il faut l'arracher, tiges et fleurs; tant pis pour la jolie fille! Je ne suis plus jeune, moi, Cupidon ne me chatouille plus les yeux. Mademoiselle Hoche ira rendre compte de ses faits et gestes au tribunal d'Angers.
HENRI. Mon capitaine va venir vous dire...
CHAILLAC. Je ne reconnais pas l'autorité de votre capitaine. Le militaire n'a rien à voir dans nos affaires civiles. J'ai des pouvoirs extraordinaires des délégués de la Convention. Mon mandat est d'envoyer les suspects devant leurs juges naturels.
HENRI. Mais c'est de votre propre autorité que vous qualifiez de suspectes et traitez comme telles les personnes qui vous inspirent de la méfiance. Si vous vous trompez...
CHAILLAC. Je peux me tromper: errare humanum est! Le tribunal examinera, je m'en lave les mains. Il s'est passé au château de Sauvières, en votre absence, des choses que j'ai sur le coeur. On y a lâchement assassiné un magistrat, un homme de bien que j'ai juré de venger!
HENRI. De venger sur la personne d'une pauvre enfant qui certes a eu, comme mes parents, un tel crime en horreur?
CHAILLAC. Je suis un homme impartial. J'ai toujours rendu justice aux vertus privées de votre oncle, et il fallait du courage pour ça, je vous en réponds; mais sa conduite politique est impardonnable. Pardon, je vous afflige, vous savez ça aussi bien que moi. Ceux qui, à partir de sa défection, lui sont restés attachés sont gravement coupables à mes yeux. Je ne leur ferai pas de grâce. N'essayez pas de m'attendrir.
HENRI. Au moins, vous interrogerez mademoiselle Hoche avant de l'envoyer dans les prisons d'Angers?
CHAILLAC. Je l'ai interrogée. Elle protége les insurgés par son silence.
HENRI. Puis-je lui parler, moi?
CHAILLAC. Oui, moyennant votre parole de ne pas chercher à favoriser son évasion.
HENRI. Vous ne la connaissez pas. Elle refuserait...
CHAILLAC. N'importe, vous jurez?
HENRI. Oui, monsieur.
CHAILLAC. Tenez! on l'amène justement par ici, car voilà le convoi qui va emmener les prisonniers.
SCÈNE VII.--HENRI, MARIE, à la porte de l'église, des factionnaires les surveillent, des volontaires font monter les autres prisonniers sur des voitures de transport et des charrettes.
MARIE, (à voix basse). Ah! Je suis heureuse de vous revoir, monsieur Henri! Vous allez me dire si Louise et son père ont pu s'échapper. Je suis dévorée d'inquiétude!
HENRI. Ils sont en fuite.
MARIE. On ne les poursuit pas?
HENRI. Nous avons fait notre devoir. La nuit nous a empêchés d'aller plus loin.
MARIE. Mais, demain, vous les poursuivrez encore... Ah! que vous devez souffrir, vous!
HENRI. Demain, mon détachement se porte sur un autre point. Je n'aurai pas la douleur de frapper moi-même... Mais il s'agit de vous... Vous savez qu'on va vous envoyer...
MARIE. Je sais, je vois, je suis perdue, moi!
HENRI. Non, vous invoquerez l'appui de votre cousin.
MARIE. Quand même on m'en laisserait le temps, je n'aurais pas recours à lui. Si je suis gravement compromise, comme je le pense, je ne veux pas le compromettre. Il est l'unique appui de ma pauvre famille, il est une des gloires, une des forces de la patrie. Au besoin, je nierais notre parenté pour le préserver du soupçon.
HENRI. Appelez-moi en témoignage, au moins.
MARIE. Pas plus que lui vous ne devez avoir à vous disculper, monsieur de Sauvières! Votre nom est déjà assez difficile à porter sous les drapeaux de la République. Ne me parlez pas davantage; je sais que vous voudriez me sauver, je vous en remercie. Vous n'y pouvez rien, ne vous exposez pas davantage.
HENRI. Marie, laissez-moi vous parler comme autrefois et vous serrer la main.
MARIE. Non, nous sommes observés; mais sachez que j'ai pour vous autant d'amitié que d'estime.
HENRI. Je ne peux pas vous laisser partir... Voyons, demandez à parler encore à Chaillac. C'est un esprit étroit, rigide, mais c'est un honnête homme.
MARIE. Son esprit n'est pas assez délicat pour comprendre ma situation. Il veut des renseignements sur l'armée royaliste. Je ne puis m'abaisser à la délation pour sauver ma tête; jamais Chaillac n'admettra que la reconnaissance personnelle puisse l'emporter sur le patriotisme, et j'avoue que je suis ici la victime de mon propre coeur. J'ai servi en quelque sorte la cause des insurgés, j'ai partagé leur bonne et leur mauvaise fortune. Si j'ai eu horreur de leurs excès, j'ai eu pitié de leurs misères. J'ai soigné leurs blessés; j'ai soutenu leurs femmes, j'ai quelquefois sauvé leurs pauvres enfants dans mes bras au milieu de la déroute. Que voulez-vous! j'ai aimé Louise par-dessus tout, j'ai servi avec zèle son vertueux père, votre bienfaiteur et le mien! Qui comprendrait une pareille inconséquence, à moins d'être femme? Et encore! Y a-t-il encore des femmes dans le temps où nous vivons? Je suis peut-être la dernière qui osera faire violence à ses croyances pour remplir un devoir et payer une dette.
HENRI. Eh bien, oui, Marie, vous êtes la seule femme, le dernier ange de bonté... (Il lui baise la main.)
MARIE. On m'appelle; adieu! Si je suis condamnée pour avoir été sensible au malheur de mes amis, ne me plaignez pas. Ma vie a été pure, et je crois à une vie meilleure. Servez bien la France et soyez heureux...
CHAILLAC, s'approchant. Eh bien, citoyenne, es-tu décidée à me dire...?
MARIE. Je ne vous dirai rien, monsieur, cela m'est impossible.
CHAILLAC. En route, alors! Monte dans ce fourgon, tu seras mieux que sur la charrette.
MARIE. Je vous remercie, monsieur.
CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir?
MARIE. Non, on n'a pas eu le temps, ou on a oublié; c'est inutile! Adieu, merci. (Elle part.)
CHAILLAC, à Henri. Une fille très-douce, très-polie! c'est dommage! mais que voulez-vous!...
QUATRIÈME PARTIE
Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre côté de la Loire[4].--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de buissons.--Au loin, une lande coupée de zones boisées.--Clair de lune.--Cadio, seul, sur la butte la plus élevée, au pied d'une croix de pierre, joue de la cornemuse.
[Note 4: Ce peut être aux environs de Savenay.]
SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO.