Chapter 5
HENRI. Ne parlons pas de ça, mon capitaine; ce serait le côté faible de la place. J'avais pour la petite cousine une amitié... c'était peut-être déjà de l'amour; mais elle n'en pouvait avoir pour moi: c'était une enfant, et Dieu sait que, depuis l'insurrection elle, doit me mépriser de tout son coeur!
LE CAPITAINE. Elle vous pardonnerait si... Voyons! admettons toutes les probabilités: que diriez-vous si j'avais sur moi, en ce moment, l'ordre de brûler le château de Sauvières?
HENRI, se levant. Cet ordre... l'avez-vous, capitaine? Oui, je le vois! vous l'avez.
LE CAPITAINE. Et vous devez commander l'exécution du mandat. On le veut ainsi.
HENRI. Diable! c'est dur.
LE CAPITAINE. Et cruel! j'en suis révolté. Écoutez, Henri, écoutez-moi bien. Je crois être un brave soldat et un honnête homme. Vous m'avez vu souriant en face de la mort. Eh bien, il y a un courage que je n'ai pas, c'est celui de faire des choses atroces. On l'exige de moi,--je suis résolu à désobéir.
HENRI. Vous?
LE CAPITAINE. Oui, car j'ai l'ordre aussi de brûler les chaumières et les forêts, de détruire les récoltes, de dévaster les champs, d'affamer le pays, de réduire les habitants au désespoir, et cela, dans tout le pays insurgé, sans pitié pour les enfants, les vieillards et les femmes.--Oui, c'est ainsi! On nous donne des généraux ineptes qui n'ont jamais vu le feu. Le civil s'arroge le droit de contrôler le civisme du militaire. Un démagogue ceint d'une écharpe renverse les plans d'un officier expérimenté. Le premier venu parmi ces brutes féroces a le pouvoir de mener de braves soldats à la boucherie, et, faisant le vil métier d'espion, il dénonce comme traître quiconque ose le contredire. Votre nom vous rend suspect à un de ces lâches, et c'est lui qui, à Puy-la-Guerche, m'a donné l'ordre exécrable de vous amener ici.--Et nous nous soumettrions à de pareils ordres? nous, des soldats français, des hommes, des philosophes! Non, quant à moi, jamais! Le jour où un commissaire du gouvernement viendra me dire que je suis suspect d'indulgence, je briserai mon épée et lui en jetterai les morceaux à la figure! (Henri est absorbé, la tête dans ses mains. Un silence.)
HENRI, se levant. Et après ça?
LE CAPITAINE. C'est la proscription ou la guillotine. J'en prendrai mon parti comme tant d'autres.
HENRI. La guillotine tranche les têtes, elle ne tranche pas les questions.
LE CAPITAINE. Elle délivre de la vie celui que l'on veut forcer à faire le mal.
HENRI. En le prenant comme ça, c'est un suicide, alors?
LE CAPITAINE. Je l'accepte.
HENRI. Un suicide est une lâcheté.
LE CAPITAINE, tressaillant. Une lâcheté?
HENRI. Oui, mon capitaine, toujours! Je ne suis pas un grand raisonneur, moi; mais on m'a appris ça ici dès mon enfance. L'homme qui se tue donne sa démission et se déclare inutile. On m'a dit aussi qu'un homme représentait toujours une force quelconque, et qu'il n'avait pas le droit de la supprimer, parce qu'il ne la tient pas de lui-même: c'est Dieu qui la lui a confiée. Il faut donc choisir entre ce qui est bien et ce qui est mal. Si la Révolution est un mal, il faut l'abandonner et se jeter résolûment dans le parti contraire.
LE CAPITAINE. Le parti royaliste? Jamais quant à moi! Il m'inspire des répugnances invincibles.
HENRI. Concluez, alors.
LE CAPITAINE. Je ne puis... Aucun parti ne représente plus pour moi la France. Elle est perdue, souillée. La vie me fait horreur à présent!
HENRI. La vie est rude, mon capitaine, c'est vrai; mais, moi, à vingt-deux ans, je ne peux pas dire comme vous que tout est perdu. Ça ne m'entre pas dans la tête, une idée pareille! Si la France est égarée et souillée, nous serions bien fous ou bien paresseux d'aller demander au bourreau la fin de nos incertitudes, et de donner à cette France criminelle le plaisir de commettre un crime de plus. S'il n'y a plus d'honneur en France, c'est donc que personne ne croit plus en soi-même? Eh bien, mordieu! voilà une parole que je ne puis pas dire pour mon compte, et un exemple que je ne veux pas donner.
LE CAPITAINE. Henri, tu as raison. Servir son pays ou le trahir... Dans cette extrémité, il n'y a plus de milieu possible. Eh bien, je me soumets, mon coeur saignera... j'obéirai! Mais toi, tu n'as pas été libre de choisir, le jour où la République t'a enrôlé, et tu peux... Va, je fermerai les yeux. Quitte-nous, quitte-moi, et va rejoindre ta famille; nul n'est forcé de devenir parricide.
HENRI, ému. Merci, mon capitaine, merci!
LE CAPITAINE. Tu acceptes, mon enfant?
HENRI. Non, je refuse... Ce qui est vrai pour vous l'est aussi pour moi. Il n'y a pas deux vérités. Le jour où j'ai été enrôlé, j'étais royaliste. Je pensais comme ceux qui m'avaient élevé, comme la jeune fiancée qui m'était promise: c'est tout simple. C'est par dévouement pour eux, c'est pour leur laisser garder une apparence de civisme qui préservait leurs personnes et leurs biens que je les ai quittés avec une sorte de joie, tout en leur promettant de passer à l'ennemi aussitôt qu'ils auraient pu émigrer. Ils n'ont pas émigré. Eux aussi, ils ont manqué de logique; eux aussi, ils aimaient la France! Que voulez-vous! c'est dans le sang des Sauvières! Et moi, enfant, j'ai senti ça le jour où j'ai entendu résonner sur le pavé des villes le talon de mes premières bottes. Je me suis mis à aimer la patrie comme un fou en me voyant chargé de défendre le drapeau qui représentait son honneur et le mien à la frontière. Je n'ai pas raisonné ça, je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. J'ai senti mon coeur battre jusqu'à m'étouffer! Mon oncle aurait dû prévoir que ça m'arriverait, lui qui a porté les armes pour la France. Est-ce que le premier roulement du tambour qui bat la charge, est-ce que le premier coup de canon qui ébranle l'air autour de nous n'enivre pas un homme de mon âge jusqu'au délire? Allons donc! si mes parents eussent été là, ils m'eussent crié: «Marche et ne recule pas!» Eh bien, j'y suis à présent, dans la grande mêlée! Je suis patriote, j'appartiens à la Révolution, puisque j'ai donné mon sang pour elle. Elle est ma religion et mon dieu, comme mon régiment est ma famille et comme vous êtes mon confesseur. La République nous surmène? C'est possible. Égarée ou sage, ivre ou méchante, malade ou folle, elle est notre mère, et une mère n'a jamais tort quand il s'agit de la défendre. Plus tard, quand je serai vieux ou infirme, je jugerai peut-être ses actes; mais, tant que mon bras pourra soutenir un sabre, je me battrai pour elle, fallût-il écraser mon propre coeur sous les sabots de mon cheval!
LE CAPITAINE, exalté. Henri, embrasse-moi, généreux enfant! ta foi transporterait des montagnes! Oui, des hommes comme toi, des hommes qui croient doivent sauver la patrie. Vive la République! (Abattu.) Nous brûlerons donc...
HENRI. A quand l'exécution de votre mandat?
LE CAPITAINE. C'est pour cette nuit. Je compte procéder avec prudence. J'ai donné des ordres pour qu'il n'y eût pas une âme vivante autour de l'enceinte. Il ne faut pas exaspérer les habitants et les exposer à faire résistance. Ils succomberaient misérablement.
HENRI. Mon capitaine, je crois qu'ils nous aideraient plutôt. Tous les paysans ne sont pas royalistes, et ceux qui sont restés chez eux ne le sont peut-être pas du tout. N'importe, j'irai faire une ronde.
LE CAPITAINE. Attendez, on vient.
SCÈNE V.--LE CAPITAINE, HENRI, MOTUS.
MOTUS, (trompette de cavalerie, républicain à tous crins, très-aimé dans le régiment.) Mon capitaine, sans te commander, je t'annonce qu'on vient de prendre un espion qui essayait de se faufiler subrepticement. Faut-il lui faire son affaire?
LE CAPITAINE. Il faut d'abord savoir si c'est réellement un espion. Amène-le.
MOTUS. C'est que, sans t'offenser, mon capitaine, je ne crois pas que tu puisses lui tirer une parole du ventre. Il n'a pas l'air de comprendre ce qu'on lui dit, ou il fait semblant d'être Breton.
LE CAPITAINE, à Henri. Savez-vous la langue?
HENRI. Ma foi, non, pas un mot.
LE CAPITAINE, à Motus. Où est-il?
MOTUS. Il est là, mon capitaine. (Allant à la porte.) Allons, avance à l'ordre, l'homme à la tignasse jaune! (Cadio paraît, amené par deux cavaliers. Son habit de toile est en lambeaux. Il a une peau de chèvre sur les épaules.)
LE CAPITAINE, bas, à Henri, après avoir fait signe à Motus et aux deux autres cavaliers de sortir. Interrogez-le. Vous savez mieux que moi parler aux paysans.
HENRI, à Cadio. Est-ce que tu ne parles pas français?
CADIO, triste et abattu. Je parle français, latin au besoin. Du moins, j'en sais quelque peu.
HENRI. Alors, tu es prêtre ou moine?
CADIO. Non, je suis sonneur de biniou.
HENRI. Sorcier, par conséquent?
CADIO. Sorcier? Oh! Jésus, non! Je renie le diable!
HENRI. Mais tu as beau le renier, il court après toi, la nuit, dans les bois ou sur les bruyères. Il t'arrache ton chapeau et te bat avec le hautbois de ta cornemuse. Et, quand tu as prononcé certaine formule d'exorcisme, un ange t'apparaît et te dit: «Va tuer un bleu, et Satan te laissera tranquille.»
CADIO. O bon saint Cornéli! d'où savez-vous ces choses?
HENRI. Je suis sorcier aussi. Je connais les pratiques des maîtres sonneurs de tous pays. (Bas, au capitaine.) Regardez les yeux fixes et brillants de ce garçon-là; c'est un extatique.
LE CAPITAINE. Inoffensif peut-être?
HENRI. Ou des plus dangereux.
LE CAPITAINE. Tâchez de le confesser.
HENRI, à Cadio. Combien as-tu déjà tué de bleus pour contenter Dieu ou le diable?
CADIO. Tuer? moi? Jamais! je ne saurais pas.
HENRI. Tu avoues pourtant que ta croyance te le commande.
CADIO. Oui; mais je suis mauvais chrétien, et je n'ai pu obéir.
HENRI. Pourquoi?
CADIO. Je suis poltron.
HENRI. Tu t'en vantes? Je ne te crois pas. Ton nom?
CADIO. Cadio.
HENRI. C'est ton nom de famille?
CADIO. De famille? Je n'en ai pas.
HENRI. Tu es un champi?
CADIO. Il faut croire.
HENRI. Tu as un sobriquet?
CADIO. Carnac.
HENRI. Tu es de ce pays-là?
CADIO. Je ne sais pas. On m'a trouvé dans les géantes.
LE CAPITAINE. Qu'est-ce que ça veut dire?
CADIO. Ça veut dire les grandes pierres, pas loin de la baie de Quiberon, au pays des anciens hommes qui dressaient sur tranche des pierres plus grosses que des tours.
HENRI. Qui t'a élevé?
CADIO. Personne et tout le monde.
HENRI. Mais qui t'a enseigné le français et le latin?
CADIO. Les moines du couvent. J'allais chez eux chanter au lutrin. J'aurais voulu savoir la musique. Ils ne la savaient pas et voulaient me faire moine. Ils m'avaient déjà coupé les cheveux, et, comme je m'en allais souvent seul dans la lande pour jouer d'un méchant pipeau que je m'étais fabriqué, ils ont prétendu que je me donnais au diable. Ce n'était pas vrai; mais, à force de me le dire, ils me l'ont mis dans la tête, et le diable s'est mis à me tourmenter; je m'en suis confessé. Alors, ils m'ont fait jeûner et souffrir dans le caveau des morts. C'est pourquoi je me suis sauvé du couvent et du pays.
LE CAPITAINE. Qu'es-tu devenu, alors?
CADIO. J'ai tâché de gagner ma vie en faisant danser le monde avec mon pipeau, et j'ai passé bien des journées sans manger, afin de pouvoir m'acheter un biniou!
HENRI. Qu'as-tu à pleurer?
CADIO. Vos soldats me l'ont pris.
LE CAPITAINE, bas, à Henri. Il ne paraît pas se douter qu'il puisse lui arriver pire. Continuez à le questionner.
HENRI. Pourquoi as-tu quitté la Bretagne?
CADIO. Je ne pouvais plus y rester. Comme j'avais la tête rasée, on courait après moi dans les villages en m'appelant renégat. Alors, j'ai été devant moi au hasard, et, un jour, les brigands m'ont pris--du côté d'ici. Ils m'ont mis dans la main une quenouille, et ils m'ont amené dans ce château où nous voilà, en me disant: «Donne ça au vieux seigneur qui est là, devant toi.»
HENRI. A M. de Sauvières, une quenouille?
CADIO. Oui. Ça l'a fâché! Moi, je ne savais pas pourquoi; on me l'a expliqué ensuite.
HENRI. Il y a de cela trois mois?
CADIO. A peu près quatre.
HENRI. Et, comme cette offense a décidé M. de Sauvières à suivre les brigands, tu les as suivis aussi?
CADIO. Ils m'y ont obligé.
HENRI. Malgré toi?
CADIO. Malgré moi d'abord. Et puis _elle_ m'a dit: «On ne danse plus, Cadio. Tu vas mourir de faim, reste avec nous; tu sonneras ta cornemuse à l'élévation, quand nos bons prêtres nous diront la vraie messe dans les champs.»
HENRI. Qui t'a dit cela?
CADIO. Elle!
HENRI. La demoiselle de Sauvières? (Cadio fait signe que oui.) Tu la connais? Parle-moi d'elle! Où est-elle à présent? (Cadio secoue la tête.) Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas dire?
CADIO. Je ne veux pas.
HENRI. Je suis son parent et son ami.
CADIO. Ça ne se peut pas.
HENRI. Tu peux me dire au moins si elle est en lieu sûr; c'est tout ce que je désire.
CADIO. Je ne dirai rien.
HENRI. Nous diras-tu depuis combien de temps tu l'as quittée?
CADIO. Non.
HENRI. Eh bien, ne le dis pas; mais apprends-moi si son amie, mademoiselle Hoche, est toujours auprès d'elle...
CADIO. Cela ne vous regarde pas.
HENRI. Que viens-tu faire ici?
CADIO. Je ne veux pas le dire.
HENRI. Avec qui es-tu venu de l'armée catholique?
CADIO. Je ne dirai plus rien.
HENRI. Alors, tu es un espion.
CADIO. Moi? Jamais!
LE CAPITAINE. Il faut pourtant nous expliquer votre présence, ou vous allez être fusillé dans cinq minutes.
CADIO, tombant sur ses genoux. Fusillé, moi? Ah! bon saint Cornéli, bon saint Maxire et bon saint Loup, sauvez-moi de la mort! Me fusiller! Un prêtre au moins, un prêtre! Laissez-moi racheter ma pauvre âme!
HENRI. Tu tiens donc bien à vive?
CADIO. Hélas! ma vie est bien mauvaise. Je suis un maudit, un rebut, une famine, une guenille, vous voyez! Dieu et les saints ne veulent plus de moi; mais je ferai pénitence. Laissez-moi vivre pour me repentir!
HENRI. Parle, et on te laissera vivre.
CADIO, se relevant. Tuez-moi, je ne parlerai pas.
LE CAPITAINE, qui a été appeler Motus. Prends-moi ce gaillard-là, et quinze balles dans la poitrine. (L'arrêtant et lui parlant bas.) N'y touche pas, c'est pour voir.
MOTUS, affectant un air terrible. On est prêt, mon Capitaine!
CADIO. Une grâce, messieurs les bleus! Laissez-moi jouer un air de biniou avant de mourir! C'est ma prière, à moi!
MOTUS. Ou ton signal pour appeler les autres brigands? Dis donc, blanc-bec, on n'est pas dupe comme ça dans les bleus!
CADIO. Vous me refusez ça? Allons! la volonté de Dieu soit faite! Bandez-moi les yeux que je ne voie pas les fusils! Oh! les fusils!... Bandez-moi les yeux!
LE CAPITAINE, à Henri. Singulier mélange de peur et de courage! (A Motus.) Bande-lui les yeux.
CADIO, les yeux bandés, à genoux. O mon bon Dieu du ciel, me ferez-vous grâce? Je n'ai ni trahi ni menti! Je n'ai pas voulu tuer, on me tue! Prenez ma vie en expiation de ma peur! Adieu, mon biniou et les beaux airs de ma musique! adieu, les grands bois et les grandes bruyères! adieu, les étoiles de la nuit, le bruit des ruisseaux et du vent dans les feuilles! Je ne verrai plus la belle plage et les grosses pierres de Carnac, où je cueillais des gentianes bleues comme la mer!
HENRI, au capitaine. Artiste et poëte!
LE CAPITAINE. Hélas! oui, mais fanatique et espion!
HENRI, à part, triste. Au service de mon oncle probablement!
LE CAPITAINE. Voyons, essayons encore. (A Motus un signe d'intelligence. Motus arme sa carabine. Cadio frissonne et tombe la face contre terre.)
HENRI, s'approchant de lui. Parleras-tu? Il est temps encore.
CADIO. Parler? Jamais! Tuez-moi... Dieu m'a pardonné, je sens ça dans mon coeur, me voilà en état de grâce. Tuez-moi vite!
LE CAPITAINE, fait signe à Motus qui se retire, et il ôte le bandeau à Cadio. Si on te pardonnait, parlerais-tu par reconnaissance?
CADIO. Non, je ne pourrais pas; j'aime mieux mourir!
LE CAPITAINE, bas, à Henri. C'est un croyant, c'est un homme sous les dehors d'un enfant poltron. Je suis fâché de l'avoir vu; mais le cas est grave, et la règle est impitoyable. Faire grâce à un espion, c'est trahir son devoir.
HENRI. Certes! mais si ce n'était pas un espion? Il refuse de parler, il n'essaye pas de mentir. S'il avait été chargé par mon oncle de quelque commission étrangère à la politique?... Il a un air de sincérité qui m'épouvante!
LE CAPITAINE. Sachez la vérité, si cela est possible, et que votre conscience prononce. Dites-lui bien qui vous êtes, donnez-lui confiance, et, s'il vous en inspire, faites-le évader. Le pouvez-vous?
HENRI, montrant la cachette. Oui, je connais les aîtres.
LE CAPITAINE. Hâtez-vous, l'heure approche...
HENRI. J'entends, capitaine.
LE CAPITAINE sort et revient sur ses pas en tenant le biniou de Cadio, qu'il pose sur un meuble. Une idée! pour ravoir cela, il parlera peut-être. (Il sort.)
SCÈNE VI.--HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette pendant qu'Henri reconduit le capitaine; elle est déguisée en paysanne.
HENRI, se retournant. Une femme? qui êtes-vous? d'où sortez-vous?
LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas?
HENRI. Louise! c'est toi?... c'est vous? Quelle imprudence! comment?... Ah! que tu es grande! que tu es belle! que je suis heureux!... Qu'est-ce que je dis? Je suis désespéré de te voir ici! Mon oncle,... il n'y est pas, lui, au moins? Réponds-moi donc!... N'aie pas peur, je me ferais tuer... Ah! que je suis content... et malheureux!
LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garçon. Ce n'est pas un espion, il m'accompagnait, il m'a servi de guide.
HENRI, le conduisant à la cachette. Passe par là; tu sais le chemin?
LOUISE. Je le lui ai montré tantôt.
CADIO. M'en aller? sans vous, demoiselle?
LOUISE. Va m'attendre où nous étions ce matin.
CADIO, à Henri, montrant son biniou. Et vous me rendrez...?
HENRI. Oui, prends, sauve-toi! (Bas, lui donnant sa bourse.) Prends ça aussi, et sers bien la demoiselle...
CADIO. Vous étiez donc un ami? Ah! si j'avais su!
HENRI, le poussant dans la cachette et revenant. Louise, ma pauvre Louise! explique-moi...
LOUISE. Je suis venue ici déguisée et à travers mille dangers pour toucher l'argent de nos fermages; c'était pour nous une question de vie ou de mort dans notre situation...
HENRI. Je la connais, elle m'épouvante et me désole; mais comment ferez-vous?...
LOUISE. Je n'en sais rien. J'ai vu aujourd'hui nos fermiers, ils promettent d'envoyer des fonds, s'ils le peuvent.
HENRI. Vous avez osé les voir?
LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre arrivée. Personne ici n'est capable de me trahir, et je comptais sur Rebec, à qui je me serais confiée ce soir, pour me laisser cachée un jour ou deux dans la maison; mais je suis perdue, puisque vous voilà!
HENRI. Perdue? à cause de moi? Non certes!
LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit à votre chef ici, tout à l'heure, je l'ai entendu! Dites-moi que vous n'en pensiez pas un mot, que vous vous êtes méfié de lui... Vous auriez eu tort. Il était sincère, j'en suis persuadée...
HENRI. Louise, je suis sincère aussi, moi! je n'ai pas deux paroles.
LOUISE. C'est impossible. Voyons, le temps presse: la vérité, Henri, il me la faut! Je sais bien qu'autrefois tu avais des idées qui n'étaient pas les miennes, mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore, cette fois surtout, en apprenant que mon père, ton ami, ton bienfaiteur, est dans le plus grand danger, en me voyant, moi, sous ces habits, dans la dernière détresse, réduite à me cacher dans ma propre maison, où tout me menace et me révolte... Non, non, tu ne vas pas rester avec nos ennemis, tu ne vas pas m'abandonner! Tu feras comme Marie, cette simple et digne amie qui sacrifie la politique à l'amitié. Tu me reconduiras auprès de mon père, et, quand nous aurons franchi la Loire, puisqu'il faut la franchir bientôt, tu nous aideras à tenter un dernier effort. Si nous succombons dans cette lutte suprême, eh bien, nous périrons ou nous fuirons ensemble. Une famille unie et respectable comme la nôtre peut-elle se séparer dans la mort ou dans l'exil? Allons, viens; ce brave officier qui était là te l'a permis, il te l'a conseillé. Il voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as répondu par des sophismes, tu as dit des folies, mais tu ne me savais pas, tu ne me sentais pas là! Me voilà, c'est moi! Est-ce que tu ne me vois pas? est-ce que tu ne comprends pas? Tu as l'air égaré! Voyons, vite, fuyons, rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute d'hésitation peut m'envoyer à la guillotine. Est-ce là ce que tu veux? Te suis-je devenue odieuse parce que je suis restée fidèle à mon roi, à mon Dieu et à mon père? N'as-tu donc plus d'amitié pour moi? Henri, n'es-tu plus mon frère et mon ami?
HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi! tu me fais trop de mal, vrai! Tiens, vois, je pleure, moi, un soldat... un républicain!... Je ne me croyais pas si lâche... Laisse-moi, ne me dis plus rien.
LOUISE. Tu faiblis, tu cèdes! Allons! pleure, pleure, n'aie pas honte de pleurer! C'est ton coeur qui guérit et ton honneur qui se réveille. Viens!
HENRI. Mon honneur? Non, Louise, non! de ce côté-là, je vois clair. Mon honneur me condamne à rester sous mon drapeau.
LOUISE. Ce n'est pas votre dernier mot, Henri?
HENRI. Si fait! c'est le dernier, ma pauvre Louise! Tu ne comprends pas cela, toi qui me pries de me déshonorer! Mais si! tu le comprends au fond du coeur. Tu me mépriserais, si, après tout ce que tu as entendu...
LOUISE. Je vous méprisais en l'écoutant. Si vous voulez retrouver mon estime, partons!
HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es! ne nous quittons pas avec des malédictions et des injures, c'est odieux, cela. Ah! je ne croyais pas le devoir si difficile... N'importe, nous ne sommes pas dans l'âge d'or, il faut apprendre à souffrir! Va-t'en, Louise! adieu!
LOUISE. Vous l'aurez voulu, Henri! Apprenez donc que, dès ce jour, nos fiançailles sont rompues.
HENRI. Nos fiançailles? Ah! Louise!... Mais tu ne m'as jamais aimé, tu ne m'aimes pas?
LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous?
HENRI, éperdu. Si vous m'aimiez, je me brûlerais la cervelle!
LOUISE. Le suicide est une lâcheté. Vous l'avez dit, il faut choisir entre le bien et le mal, entre l'amour et la haine.
HENRI. Haïssez-moi donc! Je boirai le calice jusqu'à la lie!
LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifiée pour vous ramener...
HENRI, avec amertume. Sacrifiée? Vous en aimez un autre?--Eh bien, vive la République! J'aurais fait votre malheur. C'eût été ma honte et mon châtiment! Ah! ma chère épaulette, j'ai bien fait de ne pas te déshonorer!
LOUISE. Adieu donc pour toujours!
HENRI. Dieu! on vient! Rentrez, rentrez ici! (Il la conduit vers la cachette.) Non! trop tard! (Il la pousse derrière le rideau, dans l'embrasure de la fenêtre.)
SCÈNE VII.--LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI, LOUISE, cachée.
LE CAPITAINE, bas à Henri. Eh bien, le Breton?
HENRI, de même. Innocent! parti!
MOTUS, se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent des bottes de paille. Ici, camarades!
LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table et dessous.
MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense que ça vaudrait mieux de répandre le combustible autour des boiseries, en commençant par les rideaux de fenêtre.
HENRI, vivement. Fais ce que te dit le capitaine! (Bas, au capitaine.) J'ai quelque chose à vous dire, c'est très-pressé.
MOTUS, qui a mis de la paille dessus et dessous la table. Voilà; quand le capitaine commandera l'illumination...
LE CAPITAINE. Tout à l'heure, attendez!
HENRI, bas. Éloignez-les.
LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l'ancien; il me faut dix fois plus de paille que ça! Et des fagots, beaucoup de fagots! Croyez-vous incendier ce château avec une allumette? Allez-y tous.
HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon. (Ils sortent.) Mon capitaine, il y a là une femme... (Louise se montre.)
LE CAPITAINE, souriant. Qui venait vous voir? Très-jolie! Je vous en fais mon compliment. Ne la brûlons pas, ce serait dommage!
HENRI. C'est ma soeur de lait.
LOUISE. Non, monsieur l'officier. Je ne veux pas vous tromper, moi! je suis Louise de Sauvières.
LE CAPITAINE. Vous!... la fiancée d'Henri!
HENRI. Elle ne l'est plus, mais...