Chapter 4
LE COMTE, se relevant avec énergie. Oui, contenir et châtier! (Aux paysans.) Qui a fait cela? qui a assassiné chez moi?
PLUSIEURS PAYSANS. C'est pas moi!--Ni moi!--Ni moi!
LE COMTE, à Tirefeuille qui paraît, le fusil à la main. Est-ce toi, coquin?
TIREFEUILLE, farouche. Oui, c'est moi! Après?
LE COMTE. Et qui encore?
TIREFEUILLE, montrant un camarade. Y a lui, La Mouche; on a tiré chacun son fusil. On n'est pas dans les maladroits.
LE COMTE, le prenant au collet avec vigueur. A moi, vous autres! Honnêtes gens, qui n'avez pu empêcher cette infamie, prenez-moi ces deux brutes et jetez-les au cachot. Je les abandonne à la vengeance de nos ennemis! (Les paysans font un mouvement pour obéir et s'arrêtent. Mézières tient Tirefeuille en respect.)
UN PAYSAN. Oui... mais... dites donc, monsieur le comte, faut pourtant savoir si vous êtes pour ou contre nous!
LE COMTE. Je suis votre capitaine et je vous mène à la guerre pour le roi et la religion.
TOUS. Vive notre capitaine, et en route!
TIREFEUILLE et LA MOUCHE. Oui, oui, en route, et tout de suite!
LE COMTE, les montrant aux autres paysans. Ces deux hommes au cachot d'abord, ou, devant vous, je me brûle la cervelle!
LES PAYSANS. Oh!... pourquoi ça?
UN PAYSAN. Oui, pourquoi, monsieur le comte?
LE COMTE, exalté. Parce que, si je ne suis pas obéi, je vais faire avec vous une guerre de démons, et non une guerre de chrétiens! J'aime mieux mourir que de vous conduire à la damnation éternelle!
LE PAYSAN. Il a raison... oui, oui... c'est vrai, ça!
TOUS. Oui, oui, vive Sauvières!
LE PAYSAN. Vive la religion! au cachot les assassins!
TOUS, s'emparant de Tirefeuille et de La Mouche. Au cachot! Vive Sauvières et la religion! (Ils sortent.)
MÉZIÈRES. Tout est prêt, monsieur le comte; il faut monter à cheval. Je vais vous habiller.
LE COMTE, à Louise, qui s'est jetée dans ses bras. Ah! Louise, quel commencement et quel présage! Le seuil de ma maison est souillé du sang innocent; j'ai mérité de le franchir pour la dernière fois! (Il sort par l'intérieur, Mézières le suit.)
SCÈNE X.--LOUISE, MARIE, entrant.
LOUISE, se jetant dans ses bras. Ah! où étais-tu? Chère Marie, je suis brisée!
MARIE. Je sais tout, je me suis hâtée de faire vos préparatifs et les miens.
LOUISE. Les tiens? Tu retournes dans ta famille?
MARIE. Quand vous avez besoin de moi? A quoi songez-vous, Louise?
LOUISE. Vraiment? Ah! brave fille!... Mais c'est impossible, tu n'es royaliste ni par situation ni par croyance. Tu ne peux pas renier tes parents, ton milieu, ton opinion pour venir partager nos périls, nos revers peut-être!
MARIE. Ma famille, qui se réduit à une vieille tante et à un frère infirme, a vécu du travail que votre amitié m'a procuré chez vous. Une petite pension vient de leur être accordée à la considération d'un cousin que nous avons sous les drapeaux et qui sert bien la République. Moi, je suis libre, je n'ai besoin de rien, et je vous servirai mieux qu'une femme de chambre, si dévouée qu'elle soit.
LOUISE. Toi, me servir?...
MARIE. Oui, moi, car ce ne sont plus seulement des soins matériels qu'il vous faut; c'est une amitié à l'épreuve de tout, c'est du courage pour soutenir le vôtre, c'est en un mot ce que l'on ne peut ni exiger ni obtenir pour de l'argent, mais ce qu'on doit accepter d'un coeur reconnaissant, sous peine de l'offenser en doutant de lui!
LOUISE. Ah! chère amie, viens, alors! oui, avec toi je serai capable de tout supporter! Ah! que j'ai besoin de toi! Mon âme est déjà éperdue, je tremble d'avoir mal conseillé mon père;... mais il est trop tard, il faut partir ou l'abandonner à la vengeance des républicains. (A la Korigane, qui entre.) Eh bien, ma tante? est-elle prête?
LA KORIGANE. Elle est déjà en voiture avec le vieux monsieur, et votre cheval est en bas, qui s'impatiente.
LOUISE, regardant à la fenêtre. Mais ce n'est pas là mon cheval.
LA KORIGANE. Celui qui le tient vous en a trouvé un meilleur.
LOUISE. Celui qui le tient? qui donc?
LA KORIGANE. C'est Saint-Gueltas, pardi! ne faites donc pas semblant...
MARIE, à Louise, bas. Ne répondez pas à cette folle. Je monterai votre cheval. Acceptez celui qu'on vous offre, puisqu'il est meilleur.
LOUISE, à la Korigane. Dites à mon père que je l'attends en bas. (Elle sort avec Marie.)
LA KORIGANE. Oui, oui, marche! Où le cheval ira, il faudra que tu ailles, et où Saint-Gueltas te conduit, il faudra bien que ton père te suive! Il a gagné son pari, Saint-Gueltas! La fille lui plaît. Et moi... il ne m'a pas seulement regardée!... Qu'est-ce que je vais devenir à présent? Voyons, si je peux retrouver Cadio! (Elle sort.)
DEUXIÈME PARTIE
Fin de l'été, 1793.--La salle à manger du château de Sauvières. La grande porte du fond est ouverte sur le parc, dont la grille porte cette inscription: PROPRIÉTÉ NATIONALE.
SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC est attablé avec MOUCHON et CHAILLAC; MADELON et JAVOTTE, servantes de Rebec les servent. Flambeaux allumés, il fait nuit dehors. La table est richement servie.
MOUCHON. Brrr!... La nuit est noire... et pas chaude, savez-vous?
REBEC, avec dignité. Javotte, allumez la cheminée! Madelon, fermez les portes.
CHAILLAC, d'un ton impératif et militaire. Allumez ce que vous voudrez, mais ne fermez rien. Dans ma position, la surveillance est de rigueur.
REBEC. Vous avez raison, commandant! Buvons pour nous réchauffer. Avec ce bon vin-là, on ne craint pas les surprises. Ça vous enflamme le coeur... J'ai envie de chanter!
CHAILLAC. Chantez, monsieur le gardien du séquestre, chantez! Chantez-nous la prise de la Bastille.
REBEC. Justement, c'était mon idée! (Il chante sur l'air _O ma tendre musette_.)
O jour immémorable[2] Où nous devions périr, Sans un trait admirable Fait pour nous secourir! Des fastes de l'histoire Tu seras l'ornement. France, chante victoire. En cet heureux moment.
(Les deux autres reprennent le refrain.)
Éli, rempli de zèle, Brave officier français! La couronne immortelle Est due à ton succès. Au bout de ton épée Conserve cet écrit Qui fait ta renommée Que chacun applaudit.
Cette affreuse Bastille N'existe déjà plus. D'ardeur chacun pétille...
Permettez,... j'oublie!
Fuis, honteux esclavage...
[Note 2: Chanson textuelle, historique.]
MOUCHON, bâillant. Ah bah! compère, tu t'embrouilles et tu chantes faux! Et puis la prise de la Bastille, c'est vieux! On a dépassé tout ça!
CHAILLAC. Permettez, permettez, citoyen Mouchon. Dépasser la prise de la Bastille n'est pas aisé. Il n'y a rien de si grand dans l'histoire!
MOUCHON. Je ne veux pas vous dire non, vous en étiez.
REBEC. Oui, il en était, lui, et je porte la santé d'Harmodius Chaillac, ci-devant vainqueur de la Bastille!
CHAILLAC. Comment ci-devant? ci-devant vous-même!
REBEC. Pardonnez, j'ai la langue un peu épaisse. Je dis le brave Chaillac, vainqueur de la ci-devant Bastille et commandant actuel de l'héroïque garde nationale de Puy-la-Guerche, élu sur le champ de bataille, il y a quatre mois, en remplacement du traître Sauvières, passé à l'ennemi. En voilà, des titres de gloire!
CHAILLAC, trinquant. Merci; à la vôtre! Mais la modestie me force à dire que la défense de Puy-la-Guerche n'est pas un fait d'armes comparable à la prise de la Bastille, et que, si M. Sauvières, le ci-devant comte, ne se fût interposé entre nous et les royalistes...
MOUCHON, aviné. Et moi, je vous dis... je vous dis que si! La Bastille, c'était la Bastille. Y avait du monde, y avait tout Paris pour prendre ça, tandis que notre ville, nous n'étions pas seulement deux cents hommes armés contre des mille et des mille brigands!
CHAILLAC. Vous n'en savez rien. Vous n'y étiez pas!
MOUCHON. Je n'y étais pas, je n'y étais pas... Ça vous plaît à dire!
REBEC. Allons, compère Mouchon, faut pas tergiverser; nous n'y étions pas!
CHAILLAC. Vous étiez ici avec bien d'autres, et vous vous cachiez!
REBEC. Comme des imbéciles que nous sommes,--que nous étions! pensant que le Sauvières était pour nous, tandis que l'oppresseur nous tenait dans les fers et nous livrait aux sicaires royalistes.
CHAILLAC. Il ne faut rien exagérer, c'est inutile. Le citoyen Sauvières n'était pas oppresseur, et il ne vous a pas livrés, puisqu'on vous a retrouvés ici sains et saufs le lendemain de la chasse que nous avons donnée à l'avant garde de Saint-Gueltas!
MOUCHON. Grande action, action sublime, commandant Chaillac, et qui burine votre nom au frontispice de la renommée!
CHAILLAC. Oui, oui, vous me flattez pour que je ne vous reproche pas votre couardise! Si vous aviez eu un peu de coeur au ventre, ce jour-là, on n'aurait pas massacré sous vos yeux ce malheureux Le Moreau.
REBEC. Commandant, les portes étaient fermées entre nous et ce forfait exécrable.
CHAILLAC. Il fallait les enfoncer! Celles de la Bastille étaient plus solides! Pauvre municipal! un homme de coeur, celui-là, et qui parlait bien!
REBEC. Un peu emphatique.
MOUCHON. Ah! il était empha... Comment dites-vous?
REBEC. Je maintiens le mot, il s'écoutait parler, c'était son défaut! Il aura fait des phrases au vieux Sauvières,--ça l'aura ennuyé...
CHAILLAC. Qu'est-ce que vous dites donc? Vous donneriez à penser que Sauvières a ordonné sa mort?
REBEC. Dame! est-ce que les aristocrates ne sont pas capables de tout?
CHAILLAC. Vous ne savez pas ce que vous dites! On a trouvé les deux assassins enchaînés dans le cachot de la tour neuve avec cet écriteau: «Sauvières abandonne ces deux criminels au châtiment qu'ils méritent.»
REBEC. Très-bien! mais vous n'en avez fait fusiller qu'un; l'autre, un certain Tirefeuille, un coquin fini, a réussi à s'évader... Et quand on pense qu'un scélérat comme ça rôde peut-être encore dans les environs! Vous m'avouerez que ce n'est pas rassurant, la vie que nous menons ici, Mouchon et moi.
CHAILLAC. Vous voilà bien malades d'être préposés à la garde de ce château! Vous y faites chère lie, car on n'a pas mis les scellés sur la cave, à ce que je vois.
REBEC. Ni sur la volaille, heureusement! Encore un peu de ce tokay? il est gentil!
CHAILLAC. Non, j'en ai assez. Je suis triste. Il me semble que je vois le sang de Le Moreau sur le pavé... et jusque sur la nappe!
REBEC. Sacredieu! taisez-vous donc, commandant! Ça fait frémir, des paroles comme ça! Ah! oui, vous avez le vin triste, vous! (Il se lève.)
MOUCHON, qui écoute. Chut!
CHAILLAC. Quoi donc?
MOUCHON. Vous n'avez rien entendu?
REBEC. Si fait, j'entends!
CHAILLAC. Qu'est-ce que vous entendez?
MADELON, qui est au fond. C'est comme des cris et des gémissements!
JAVOTTE. Eh non! c'est comme des cris de joie au loin.
CHAILLAC, au fond. Êtes-vous bêtes! C'est une trompette à la porte du donjon. (Aux servantes.) Courez ouvrir! m'entendez-vous?
REBEC. Mais un instant, un instant! Si c'est les brigands de Saint-Gueltas qui reviennent se venger! Vous n'avez pas avec vous la moindre escorte, et ici nous ne pouvons pas compter sur les habitants.
CHAILLAC, écoutant. Soyez donc tranquille! C'est une sommation militaire en règle, et les brigands ne procèdent pas comme ça. Allons! c'est de la troupe, recevons-la fraternellement. Suivez-moi. (Aux servantes.) Éclairez-nous! (Il sort avec Mouchon et Madelon.)
SCÈNE II.--REBEC et JAVOTTE.
REBEC. Moi, je ne suis pas un héros du 14 juillet, ce n'est pas mon état. Ma mie Javotte, donne-moi la clef.
JAVOTTE. La clef de la cache? Je ne l'ai pas.
REBEC. Si fait, je te l'ai confiée ce matin pour balayer. Donne donc! (Javotte cherche dans ses poches.) Voyons, tu n'as pas balayé?
JAVOTTE. Si fait, si fait; mais je vous ai rendu la clef, vrai, d'honneur!
REBEC, se fouillant. Tu as raison, la voilà! Elle est si petite... Javotte, fais le guet par là, et, si c'est des amis qui arrivent, avertis-moi.
JAVOTTE. Vous allez encore vous enfermer pour rien, je parie! Depuis que je vous ai découvert cette grande cache dans le mur, vous y entrez pour une mouche qui vole.
REBEC, qui a essayé la clef. Eh bien, mais dis donc! je ne peux pas ouvrir!
JAVOTTE. Vous avez emmêlé la serrure à force de l'essayer.
REBEC. Mais non! Vois! C'est comme si on l'avait fermée en dedans!
JAVOTTE, riant. Dame! c'est peut-être quelqu'un du dehors qui la connaissait avant vous et qui s'en sert contre vous... Quelque brigand!
REBEC, effrayé, reculant. Tirefeuille peut-être! l'assassin de...
JAVOTTE, qui a été au fond. Allons, cachez vos peurs! C'est des beaux soldats républicains qui arrivent. Tenez! quand je vous dis! en voilà un superbe.
REBEC. Un officier? Il veut prendre mes ordres sans doute. Retire-toi, Javotte, c'est des affaires d'État.
SCÈNE III.--HENRI DE SAUVIÈRES, REBEC.
REBEC, (à part.) Joli garçon, tout jeune! Qu'est-ce qu'il a à regarder comme ça partout? Il a l'air timide, rassurons-le. (Haut.) Salut et fraternité, général!
HENRI, d'un ton résolu. Lieutenant, s'il vous plaît! c'est assez pour deux ans de service.
REBEC. Ah! mon Dieu! M. Henri!
HENRI. Tiens, Rebec! Comment cela va-t-il, mon vieux?
REBEC. Bien, monsieur le comte; et vous-même?
HENRI. Pourquoi m'appelles-tu comme ça? Mon oncle est vivant, Dieu merci! As-tu de ses nouvelles, toi?
REBEC. Oh! vous en avez bien aussi? On a dû vous dire à la ville qu'il était vainqueur sur toute la ligne, au bord de la Loire.
HENRI. Vainqueur? C'est comme ça que vous êtes renseignés? L'armée vendéenne est en pleine déroute...
REBEC. Pourtant elle avance toujours!
HENRI. Parce qu'elle ne peut pas reculer.
REBEC. Ah! dame! c'est possible. Moi, je ne sais rien de ce qui se passe. Je reste ici pour...
HENRI. Au fait, pour quoi es-tu ici?
REBEC. Hélas! monsieur Henri, vous savez, le séquestre!
HENRI. Ah oui! tu es préposé...
REBEC. On m'a forcé d'accepter cet emploi-là. Ça fait grand tort à mon établissement dans la ville, et ça me dérange fort de mes petites affaires.
HENRI. Je te croyais adjoint à la municipalité.
REBEC. J'ai donné ma démission, le poste était périlleux.
HENRI. Et tu n'es pas précisément un foudre de guerre, toi, je me souviens...
REBEC. Et puis le dévouement me commandait de rester ici.
HENRI. Le dévouement à la République?
REBEC. A votre famille surtout. Un gardien fidèle...
HENRI. _Surtout_ est de trop. On ne t'en demande pas tant. Fais ton devoir et ne t'occupe pas du reste.
REBEC. Ah! alors... vous, vous êtes avec nous? tout à fait? sans arrière-pensée?
HENRI. Comment sans arrière-pensée? Tu demandes ça à un officier de cavalerie de l'armée républicaine?
REBEC. Ah! vous êtes dans la cavalerie? Et votre régiment?
HENRI. Partie ici, partie à Puy-la-Guerche.
REBEC. Enfin! enfin! vous voilà arrivés pour nous défendre et nous protéger? Dieu soit loué! Et c'est ça l'uniforme?
HENRI. Dame, il n'est pas cossu. Nous ne sommes pas des gens de cour, la République n'est pas riche, nous nous contentons de ce qu'elle donne.
REBEC. Oh! vous êtes un vrai patriote, vous, un bon! Ça réjouit le coeur de vous entendre parler comme ça.--Alors... vous avez rompu avec votre ci-devant famille?
HENRI, riant. Ma ci-devant... Es-tu fou? ma famille est toujours ma famille.
REBEC. Pardon! j'allais trop loin... Il y a comme ça des idées... et des intérêts qu'on ne peut pas oublier, n'est-ce pas? C'est trop juste, c'est trop juste.
HENRI. Dis donc, toi! tu as l'air de me soumettre à un interrogatoire? Es-tu chargé de ça?
REBEC. Oh! par exemple! moi, vous trahir? moi qui vous aime tant! moi qui vous ai vu tout petit et qui vous mettais sur mon bidet, du temps que je venais ici acheter vos laines? Étiez-vous content de taper ma bête avec vos petits talons! Et mademoiselle Louise que vous vouliez prendre en croupe... et qui avait peur!
HENRI. Pauvre Louise! elle a bien d'autres sujets de frayeur à présent!
REBEC. Mais... vous savez qu'elle est devenue intrépide! Elle ne quitte pas son père, c'est une des héroïnes de l'armée catholique.
HENRI, soupirant. On me l'a dit.
REBEC. Ça n'avance pas vos affaires pour le mariage?
HENRI. Ça les met à néant, comme tu penses.
REBEC. Ça ne vous chagrine pas plus que ça?
HENRI, brusquement. Eh bien, à quoi cela m'avancerait-il, de m'en chagriner?
REBEC. C'était pourtant un beau parti! fille unique! et vous qui n'avez rien!
HENRI. Justement, c'est là ce qui me console un peu.
REBEC. Ah bah?
HENRI. Tout ça n'empêche pas que je voudrais avoir de leurs nouvelles, à mes pauvres parents. Voyons, comment ne sais-tu rien, toi qui te prétends si dévoué à la famille?
REBEC. C'est que... on n'ose pas trop faire de questions dans ce temps de suspicion et de crainte; on risque d'avoir l'air de s'intéresser...
HENRI. Qu'est devenue mademoiselle Hoche?
REBEC. Partie avec ces dames.
HENRI. Pour l'armée catholique? elle?
REBEC. C'est comme je vous le dis.
HENRI. Par dévouement, alors? Généreuse fille! Est-elle toujours jolie?
REBEC. Ah! du présent je ne peux rien vous dire. Elle était plus jolie que jamais quand elle a suivi mademoiselle Louise. Savez-vous qu'à elles deux, elles auraient été la fleur du pays sans ces maudites guerres? Est-ce que vous n'étiez pas un peu amoureux de l'une et de l'autre?
HENRI. Quelles sottes questions me fais-tu; au lieu de me donner des renseignements sérieux?
REBEC. Dame! quand on ne sait pas! Mais il y a l'ancien homme d'affaires de votre oncle, il est resté au pays, et, si vous voulez le voir...
HENRI. Oui! cours me le chercher... Non, n'y va pas. Je le verrai comme par hasard. Il ne faut pas le compromettre.
REBEC. Ah! tenez, avouez, monsieur Henri, que la République est bien soupçonneuse, et qu'il est bien difficile d'oublier...--Mais qui sait? tout va si drôlement aujourd'hui!... Et, après tout, des fils de famille enrôlés malgré eux, comme vous par exemple, pourraient bien, s'ils le voulaient, ramener l'ancien temps, qui n'était pas si mauvais qu'on veut bien le dire! Hein, ai-je tort?
HENRI. Mon ami Rebec, je vois que tu n'as pas changé.
REBEC. Il faut bien plier sous les circonstances; mais, au fond, monsieur Henri, je suis toujours aussi bien pensant... et aussi...
HENRI. Et aussi bête que par le passé.
REBEC. Plaît-il?
HENRI. Tu as très-bien entendu, mon cher, et tu es stupide de croire qu'un ci-devant noble ne peut pas servir fidèlement son pays.
REBEC. Je ne dis pas ça! au contraire! Je vois bien que vous détestez le mensonge, et, entre nous, monsieur votre oncle a manqué à son devoir en trahissant lâchement...
HENRI. Tais-toi! Ne répète jamais ce mot-là devant moi, si tu tiens à tes deux oreilles. Mon oncle a cru obéir à sa conscience. Il s'est trompé, mais comme se trompe un galant homme, en se sacrifiant. Il savait que la Vendée n'aboutirait qu'à un gâchis et à un désastre. Il s'y fera tuer et laissera quand même une mémoire pure. Moi, je me ferai éventrer aussi pour dompter la révolte, et peut-être recevrai-je mon affaire de la main d'un de mes paysans ou d'un des vieux domestiques qui m'ont porté dans leurs bras et fait manger la bouillie! ou bien ce sera le prêtre qui m'a fait faire ma première communion, qui me cassera la mâchoire, ou encore... mon oncle lui-même, le plus doux, le plus tendre, le meilleur des hommes! C'est comme ça, à ce qu'il paraît, la guerre civile. C'est très-gentil! mais, quand on y est, on y est, et, quand on va au feu, ce n'est pas pour recevoir des pommes cuites. Là-dessus, va te coucher, Rebec, car je perds mon temps à te faire comprendre ce que tu ne comprendras jamais.
REBEC. Me coucher, non! Je vais vous reconduire.
HENRI. Nous couchons ici, nous, le capitaine et le détachement, si ça ne te contrarie pas.
REBEC. Ah! mon Dieu, vous ne me disiez pas ça! Je cours donner des ordres...
HENRI. C'est fait, nos fourriers n'ont pas besoin de toi pour installer leur monde.
REBEC. Mais... votre capitaine, où couchera-t-il? Toutes les chambres sont sous le scellé, excepté...
HENRI. Excepté celle que tu t'es réservée? Le capitaine la prendra; où est-elle?
REBEC. Celle-ci... à côté.
HENRI. L'appartement de ma tante Roxane? C'était le meilleur. Tu n'as pas mal choisi, camarade!
REBEC. Monsieur Henri, c'est à cause des odeurs! Cette chambre embaume et je suis fou des odeurs.
HENRI. Pauvre tante! elle couche peut-être maintenant dans une étable.
REBEC. Vous ferai-je apporter à souper?
HENRI. Non, nous avons mangé à Puy-la-Guerche.
REBEC, allant à la table. Vous prendrez bien au moins un verre de tokay? Voyons, sans cérémonie?
HENRI. Tu es trop bon! tu fais les honneurs de chez nous avec une grâce...
REBEC. Et, sans être trop curieux, qu'est-ce que vous venez donc faire ici?
HENRI. Ça ne me regarde pas. On commande, j'obéis; mais je suppose qu'on veut mettre garnison dans un château qui pourrait servir de point de ralliement et de refuge aux rebelles.
REBEC. Il y a trois mois qu'on aurait dû le faire! On vit ici dans les transes, et, si les brigands avaient voulu... Ah! la République est bien négligente!
HENRI. Oui! elle te loge dans un château fortifié, elle t'y donne les clefs d'une cave exquise, un lit de dentelle et de duvet, et elle oublie de t'attribuer une garde d'honneur pour que tu puisses y dormir tranquille; c'est impardonnable!
REBEC. Vous vous moquez de moi?
HENRI. Ça se pourrait bien. Allons, va préparer cette chambre parfumée pour mon capitaine. Il n'a pas volé un bon gîte et une bonne nuit, celui-là!
REBEC. Eh bien, et vous?
HENRI. Je dormirai sur une chaise. Je suis ici en pays conquis; mais je respecte le passé, moi, et je ne l'oublierai pas en me gobergeant dans le lit de mon oncle...
REBEC. Mais votre ancienne chambre!
HENRI. Assez de politesses, tu m'ennuies. Va enlever tes draps et tes nippes. Dépêchons-nous!
REBEC. On y va, on y va, lieutenant; ne vous impatientez pas.
HENRI, à un cavalier qui entre avec la valise du capitaine. Va faire le lit, camarade. Par ici. Tu sortiras de l'autre côté. (Rebec sort, suivi du soldat.)
SCÈNE IV.--HENRI, le capitaine RAVAUD.
LE CAPITAINE, (homme distingué, à la figure douce.) Eh bien, mon jeune lieutenant, comment va ce pauvre coeur ému?
HENRI. Bien, mon capitaine. Je n'ai reçu ici aucune mauvaise nouvelle de ma famille. Espérons que mon oncle mettra en temps utile les femmes en sûreté; quant à lui et à ses amis, ils font comme nous, ils courent les chances de la guerre.
LE CAPITAINE. Sommes-nous seuls? J'ai quelque chose à vous dire.
HENRI, allant fermer la porte de côté. Oui, Capitaine; à présent, vous pouvez parler.
LE CAPITAINE, s'asseyant. Voyons, Henri, nous allons entrer en campagne et faire des choses terribles, je le crains!
HENRI. Vous plaisantez, capitaine, les choses terribles ne vous font pas peur.
LE CAPITAINE. Je vous demande pardon. La guerre civile entraîne des rigueurs que vous ne prévoyez pas, et, d'après les ordres que nos généraux reçoivent, je m'attends à tout. On veut en finir brusquement et sans retour avec la Vendée, et, pour les exaltés qui nous gouvernent à présent, tous les moyens sont bons. La Convention trouve les procès trop longs à instruire. Elle nous défendra peut-être de faire des prisonniers. Si elle entre dans cette voie, Dieu sait où elle s'arrêtera. Vous sentirez-vous la force d'aller jusqu'au bout?
HENRI. Est-ce une épreuve, mon capitaine? M'avez-vous amené ici, de préférence aux jeunes officiers mes camarades, pour voir si, en présence du manoir où j'ai passé mon enfance et où tout me rappelle les plus chers souvenirs de ma vie, je sentirai faiblir mon patriotisme?
LE CAPITAINE. Oui, mon cher enfant, je l'ai fait à dessein, non pour surprendre les secrets tourments de votre conscience, mais pour vous dire: Jamais homme de coeur n'a été mis à une épreuve plus cruelle. Certains devoirs dépassent les forces morales les mieux trempées, et ceux qu'on va vous imposer répugnent à la nature autant qu'à l'humanité. Vous allez peut-être vous trouver en face de vos parents, de vos amis...
HENRI. C'est possible, c'est prévu!
LE CAPITAINE. Avez-vous prévu la malédiction de votre famille, l'indignation de votre caste... et celle d'une personne... Vous étiez fiancé, m'avez-vous dit, à une parente...