Chapter 3
LA KORIGANE, bas, à Louise stupéfaite et comme éperdue. Ah! il vous a regardée... il vous a parlé bas... Et voilà que vous l'aimez?
LOUISE. Taisez-vous, laissez-moi!
LA KORIGANE, jalouse. Je vous dis que vous l'aimez, demoiselle. Ce sera tant pis pour vous, ça! (Louise se réfugie auprès de sa tante.)
RABOISSON, à Saint-Gueltas. La belle Louise n'a pas demandé grâce pour nous; j'espère que tu ne renonces pas à nous tirer d'ici?
SAINT-GUELTAS, bas. La belle Louise vient de condamner son père à nous suivre sur l'heure.
RABOISSON. Comment ça?
SAINT-GUELTAS. Parce que, pour emmener l'une, il me faut emmener l'autre. Comprends-tu?
RABOISSON. J'ai peur de comprendre! Es tu déjà épris de mademoiselle de Sauvières?
SAINT-GUELTAS. Comme un fou!
RABOISSON. Allons donc!
SAINT-GUELTAS. Quoi d'étonnant? L'amour naît d'un regard, et un regard, c'est la durée d'un éclair.
RABOISSON. Diable! tu as dit que tu ne te mariais pas, et pour cause! Mais cette fille est pure, son père est mon ami, et elle est fiancée à un jeune cousin...
SAINT-GUELTAS. Un cousin, c'est de rigueur. On le fera oublier!
RABOISSON. Il défendra ses droits.
SAINT-GUELTAS. Les armes à la main? Eh bien, on le tuera. Allons au plus pressé! (Il va au comte.) Monsieur de Sauvières, votre adorable fille m'a donné une bonne leçon. Je suis devenu un sauvage dans cette guerre sauvage; il faut pardonner à la rudesse de mes manières. Ces messieurs (montrant Stock, le chevalier et Raboisson) m'ont déjà fait grâce; ils viennent avec moi de leur plein gré.
LE COMTE. Alors, c'est de leur plein gré qu'ils me rangent sur la liste des traîtres et m'envoient à la mort?
RABOISSON. Nous prendrons de telles précautions, que vous ne serez pas compromis.
LE CHEVALIER. Moi, je rougis de ce que vient de dire M. de Sauvières!
LE COMTE. Monsieur...
LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je ne comprends pas que vous persistiez dans votre fidélité à l'infâme République!
LE COMTE. L'infâme République?... Elle a guillotiné vos frères, je le sais; mais des hommes plus humains vous ont permis de trouver chez moi un refuge; c'est donc à des républicains que vous devez la vie. Il ne fallait pas accepter cela, car à présent vous ne pouvez pas l'oublier.
SAINT-GUELTAS, bas, à Raboisson, pendant que le comte et le chevalier discutent vivement. Trop de principes! cet homme-là n'est bon à rien.
RABOISSON. Laissons-le, emmène-nous de force.
SAINT-GUELTAS. Je ne veux ni ne peux le laisser! mes gens s'impatientent...
MACHEBALLE, qui s'est approché, à Saint-Gueltas. Eh bien, mille tonnerres du diable! ça va-t-il bientôt finir, tout ça?
SAINT-GUELTAS. Il faut employer les grands moyens. Nos camarades arrivent-ils?
MACHEBALLE. Ils sont là, dans la cour.
SAINT-GUELTAS. Qu'ils montent l'escalier! et n'oublie pas l'homme habillé de toile.
MACHEBALLE. N'ayez peur! (Il sort.)
ROXANE, approchant de Saint-Gueltas. Mon frère est un trembleur, ma nièce une enfant qui s'est fait prier pour un simple mouchoir! Moi, je vous broderai une écharpe de satin blanc avec des fleurs de lis en or.
SAINT-GUELTAS. De l'or sur nos vêtements? Il en faudrait bien plutôt dans nos caisses, madame!
ROXANE. Je suis demoiselle, monsieur!
SAINT-GUELTAS. Alors, pardon! Vous ne pouvez rien pour nous.
ROXANE. Si fait! je suis majeure!
SAINT-GUELTAS, ironique. Vraiment? Je ne l'aurais pas cru!
ROXANE, à part. Allons, il est charmant! (Haut.) J'ai dans une petite bourse deux mille écus en or au service du roi.
SAINT-GUELTAS. Ce serait de quoi donner des sabots à nos gens qui vont pieds nus dans les épines.
ROXANE. Pauvres gens! je cours vous chercher mon offrande. (Elle sort en faisant signe à Marie, qui la suit.)
SAINT-GUELTAS, à Raboisson, qui a entendu leur colloque. Elle a des économies?...
RABOISSON. Et le coeur sensible!
SAINT-GUELTAS. Bien, ma bonne femme! tu viendras avec nous, alors!
MÉZIÈRES, bas, au comte. Ils arrivent par centaines, monsieur! Il en vient de tous les côtés sans qu'on les ait vus approcher; c'est comme s'ils sortaient de dessous terre.
LE COMTE. Pourvu qu'ils ne pénètrent pas dans la cour du donjon!
MÉZIÈRES. Il n'y a pas de risque. J'ai mis ces pauvres bourgeois sous clef, et ils se tiennent cois. Ils ont grand'peur.
LE COMTE, regardant vers la salle du fond et voyant entrer de nouveaux groupes. Les insurgés entrent jusqu'ici?
MÉZIÈRES. Ils n'ont pas l'air de menacer, mais ils ne demandent pas la permission. Et puis il y a les gens de la paroisse qui se rassemblent autour des murailles et qui ont l'air de vouloir s'insurger aussi.
LE COMTE, allant à Saint-Gueltas et lui montrant la salle du fond, d'un ton de reproche. Ceci a l'air d'une invasion, monsieur le marquis; je n'ai pas coutume de recevoir si nombreuse compagnie dans les appartements réservés aux dames.
SAINT-GUELTAS, qui a été vers l'autre salle. Ce sont des amis, de chauds amis, monsieur le comte. Ils viennent d'emporter le bourg du Jardier, et ils rejoignent ici leurs chefs afin de prendre les ordres pour ce soir.
LE COMTE. Les ordres... c'est d'attaquer ce soir Puy-la-Guerche?
SAINT-GUELTAS. Que vous comptez défendre? Libre à vous, monsieur le comte! Si vous voulez rejoindre votre poste, un mot de moi va vous ouvrir loyalement les rangs de ceux que vous acceptez pour ennemis; mais, avant de prendre une détermination aussi grave, réfléchissez encore un instant, je vous en supplie!
LE COMTE, haut. Et vous attendiez l'arrivée de ces nombreux témoins pour donner plus d'importance à ma réponse?
SAINT-GUELTAS. Je ne le nie pas, monsieur le comte; le temps des ambiguïtés de langage et de conduite est passé. Il y a un an et plus que nous préparons tout pour une guerre en règle, à laquelle la guerre de partisans a servi jusqu'ici de préambule. Elle éclate maintenant sur tous les points de la Vendée. Jusqu'ici, l'argent nous a suffi pour nous organiser. Ceux qui combattent comme moi y ont jeté leur fortune entière avec leur vie. Ceux des gentilshommes qui n'ont pas voulu payer de leur personne nous ont donné une année de leur revenu.
LE COMTE, élevant la voix. Moi, monsieur, j'en ai donné deux, et je l'ai fait volontairement.
SAINT-GUELTAS. Personne ne l'ignore, et c'est cette noble libéralité qui rend votre position fausse et impossible à soutenir. Vous ne pouvez payer les frais de la guerre contre vous-même. D'ailleurs, ces généreux sacrifices, ces utiles secours, ne suffisent plus. Il faut des bras à la sainte cause, des bras nouveaux et des coeurs éprouvés. Il faut des soldats, il faut des officiers surtout. Vous avez servi, vous avez des talents militaires; vous êtes encore jeune et robuste, vous disposez d'anciens vassaux aujourd'hui vos métayers et vos serviteurs dévoués, lesquels, nous le savons, ne demandent qu'à marcher sous vos ordres. Écoutez! écoutez-les qui vous réclament. (On entend au dehors des clameurs et des cris de «Vive le roi!») Le moment est donc venu. Nous voici sur vos terres avec une apparence _d'invasion_ qui vous délie de vos promesses à la bourgeoisie. Nous ouvrons nos rangs avec respect pour vous faire place. Entrez-y, c'est aujourd'hui qu'il le faut ou jamais!
LE COMTE, entraîné, faisant un pas. Eh bien... (Il s'arrête en trouvant Mâcheballe devant lui.)
MACHEBALLE, faisant assaut de popularité avec Saint-Gueltas et voulant se targuer d'avoir décidé le comte. Oui, Sacrebleu! c'est aujourd'hui! ça n'est pas demain! Il y a assez longtemps que les nobles font trimer nos sabots pour ménager leurs escarpins, et le sang que nous avons perdu l'an passé, il l'ont regardé benoîtement couler sans se déranger de leurs chasses, galanteries et ripailles! On a assez de ça! Croyez-vous qu'on va se battre toute la vie comme des chiens pour rétablir vos priviléges? Non, par la peau du diable! on n'a plus qu'un intérêt, qui est aussi bien le vôtre que celui du paysan. C'est que la monarchie soit rétablie avec l'abolition des dîmes, de la milice, des tailles, et qu'on nous rende nos couvents, nos bons prêtres et nos fêtes. On s'était tous réconciliés en 89. Faut y revenir! Faut que le seigneur fasse ce qui est le bien du paysan, et, puisque le paysan veut venger son roi et son Dieu, faut que le noble se batte comme nous autres, que ceux qui sont en retard se dépêchent et fassent sonner le tocsin de leurs paroisses, ou bien on le sonnera nous-mêmes, et on mettra le feu aux maisons des feugnans; ça y est-il, vous autres! (Cris et clameurs des insurgés qui envahissent le salon. Saint-Gueltas va vers eux avec une autorité irrésistible et les fait reculer.)
LE COMTE, avec énergie. Devant les menaces, vous comprenez, monsieur le marquis, que je dis non, non, trois fois non! Je mets les femmes de ma maison sous la sauvegarde de votre honneur, et je vais à Puy-la-Guerche! (Aux insurgés.) Arrêtez-moi, si vous l'osez!
SAINT-GUELTAS. Personne ne l'osera... Mais un moment encore... Quelqu'un veut vous parler. (Aux insurgés.) Silence! (Bas, à Mâcheballe.) L'homme en toile!
MACHEBALLE. Le voilà! (Il fait sortir du groupe derrière lui un jeune paysan breton habillé de toile bise de la tête aux pieds, les cheveux longs, l'air doux, étonné.)
LA KORIGANE, s'écriant. Tiens, Cadio! (Cadio jette un regard indifférent sur elle et présente au comte une quenouille ornée de rubans roses.)
LE COMTE, surpris. Que me voulez-vous?
CADIO, simplement. Moi, monsieur? Rien! on m'a dit de vous donner cette chose-là, je vous la donne.
RABOISSON, voulant prendre la quenouille. Tu t'es trompé, mon ami, c'est pour ces dames!
CADIO, défendant la quenouille. Non pas, non pas! On m'a dit: «Donne la quenouille à ce monsieur;» je fais ce qu'on m'a commandé.
LE COMTE, prenant la quenouille. Qui vous a commandé cela?
CADIO, montrant Sapience, qui s'est mis à la tête du groupe. Il est habillé en paysan. Dame, c'est lui! je ne le connais pas plus que les autres.
LE COMTE, à Sapience. Approche donc, misérable, que je te brise ton présent sur la figure!
SAINT-GUELTAS, le retenant et riant sous cape. Arrêtez, monsieur, c'est notre...
SAPIENCE, l'air inspiré et emphatique. Inutile de le dire, M. le comte voit bien que je tends la joue!
LE COMTE, le regardant avec surprise. Un paysan... le fouet en bandoulière, le sac à farine sur l'épaule... J'y suis! c'est le signe de ralliement adopté par des hommes dont le ministère de paix et de charité s'accorde mal avec de pareilles provocations! Je respecte votre caractère, monsieur, et c'est à ceux qui emploient un personnage inviolable pour m'adresser le plus sanglant outrage que je renvoie le reproche de lâcheté. Est-ce vous, monsieur le marquis de la Roche-Brûlée?
SAINT-GUELTAS. Non, monsieur, je vous aurais présenté le défi moi-même. C'est le conseil de l'armée catholique qui, malgré moi, a chargé M. le... M. Sapience, nous l'appelons ainsi, de vous offrir, en cas de refus...
LE COMTE (montrant Cadio.) Et celui-ci... est-ce aussi un ministre?...
SAPIENCE. Non; c'est un pauvre idiot que nous avons ramassé sur les chemins et qui ne sait ce qu'il fait. Ne lui en veuillez pas. Aucun de nous ne se fût senti le courage d'infliger en personne un châtiment aussi cruel à un homme jusqu'ici respectable et pur; mais les ordres étaient formels, et je devais obéir à mon évêque.
LE COMTE. Quel évêque? Son nom!
SAPIENCE. Monseigneur l'évêque d'Agra.
RABOISSON, bas, à Saint-Gueltas. Qu'est-ce que c'est que ça? un évêque de ta façon?
SAINT-GUELTAS, bas. Ça fait très-bien. Silence! (Au comte qui tient toujours la quenouille.) Eh bien, vous la gardez, monsieur le comte? C'est trop d'héroïsme et de fierté!
LOUISE, tremblant de colère. Oh! oui, mon père, c'est trop!
LE COMTE, vaincu par l'élan de sa fille. Je devrais pousser jusque-là le respect de ma parole; mais ce serait rompre avec ma religion, et Dieu me délie! (Il place la quenouille dans une panoplie au-dessus de la cheminée et s'adresse à Louise.) Nous laisserons cela ici, ma fille, et, si Henri revient, il verra l'humiliation que j'ai subie avant de me décider à rompre vos fiançailles. Il sert la République, lui, et il la sert de bonne foi. Il apprendra qu'il n'y a plus d'accord possible entre les partis; on l'a dit ici tout à l'heure, il n'y a plus d'avenir, plus de repos, plus de liens de coeur, plus de famille! Ah! Louise! que vas-tu devenir, mon enfant!
LOUISE. Vous partez, mon père? (Montrant les insurgés.) Avec eux?
LE COMTE, à Saint-Gueltas. Oui, me voilà. Laissez-moi m'occuper d'un refuge pour ma famille.
LOUISE. Je vous suivrai, ma place est auprès de vous!
SAINT-GUELTAS, avec un cri de joie. Vive mademoiselle de Sauvières! (Tous crient en agitant leurs chapeaux. Cadio reste isolé et regarde Louise sans crier.)
MACHEBALLE, le secouant. Crie donc aussi, sauvage!
SAPIENCE, à Mâcheballe. Laissez-le donc, c'est un fou! (Ils vont au fond et parlent avec les autres.)
LA KORIGANE, à Cadio, qui regarde toujours Louise. Eh bien, Cadio? Cadio! est-ce que tu ne me reconnais pas?
CADIO. Toi? Si bien!
LA KORIGANE. Et voilà tout ce que tu me dis? Tu ne t'es donc pas fait prêtre?
CADIO, sortant comme d'un rêve. Ah! oui, bonjour! (Il s'en va.)
LA KORIGANE. Il a l'esprit tout à fait dérangé! Pauvre Cadio!
SAINT-GUELTAS, aux fond, aux insurgés. Allons, mes gars, gagnez les bois, je vous suis. (Montrant le comte et ses amis.) Nous vous suivons tous! Je vous l'avais bien dit, que personne ne resterait céans! Non, personne en Vendée ne se croisera plus les bras quand Dieu et le roi commandent.
TOUS, criant. Vive le roi et Saint-Gueltas!
SAINT-GUELTAS. Non, non: vive le roi et Sauvières!
TOUS, sortent en criant. Vive Sauvières et Saint-Gueltas! (Le chevalier, électrisé, sort avec eux. Stock fait de même.)
SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe resté le dernier. Monte la tête aux gens de la paroisse! Il ne faut pas que Sauvières se ravise!
MACHEBALLE. N'ayez peur! on leur z'y chauffera le sang! (Il sort.)
SCÈNE VIII.--SAINT-GUELTAS, LE COMTE, LA TESSONNIÈRE, RABOISSON. (On entend encore au dehors les cris de «Vive Sauvières et Saint-Gueltas!»)
SAINT-GUELTAS, (à Louise.) Vous l'entendez, nos deux noms ne font plus qu'un seul cri de guerre. (Au comte.) Vous feriez bien, monsieur le comte, de vous montrer à notre campement. Vos cheveux blancs et la présence de mademoiselle de Sauvières enflammeraient l'ardeur de nos gens. C'est de l'enthousiasme, c'est du prestige qu'il faut à ces âmes simples!
LE COMTE. Monsieur le marquis, vous n'obtiendrez pas que je me porte avec vous à l'attaque de Puy-la-Guerche. C'est assez d'abandonner cette malheureuse ville, je ne vous la livrerai pas. Vous avez ma parole. Dites-moi en quel lieu et quel jour j'aurai à vous rejoindre après que vous aurez fait ce coup de main.
SAINT-GUELTAS. Ce ne sera pas long, nous ne gardons pas les pays conquis; nous portons la terreur et le châtiment de ville en ville. Ce soir, nous surprenons Puy-la-Guerche; demain, nous serons à Buzanays.
LE COMTE. J'y serai aussi.
SAINT-GUELTAS. Il faudrait vous mettre en route sur-le-champ... autrement, les républicains viendront s'opposer à votre départ.
LE COMTE, tristement. C'est-à-dire à ma fuite! Je fuirai, monsieur, et sans tarder!
SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. Vous ne craignez pas que votre père ne revienne sur sa décision? Elle lui coûte beaucoup!
LOUISE. Vous avez sa parole... et la mienne! A demain, monsieur!
SAINT-GUELTAS, tendrement. A demain! (à part) ou à tout à l'heure!
LE COMTE, le saluant. Au revoir, monsieur le marquis!
SAINT-GUELTAS. Au revoir, monsieur le comte! (Il le salue profondément, regarde Louise avec passion, baise le brassard et se retire en faisant signe à Raboisson, qui le suit.)
LE COMTE, à Mézières. Fais tout préparer pour le départ. Il faut que nous soyons hors d'ici dans une heure. (Mézières sort.)
LA TESSONNIÈRE. Dans une heure! vous n'aurez pas le temps d'emporter vos meubles. Songez donc que les républicains viendront piller ici dès qu'ils sauront la folie que nous faisons!
LE COMTE. Ils feront peut-être pis!--Ah! ma fille! dis adieu à ton berceau!
LOUISE. Je suis résignée à tout, mon père! J'ai tout prévu; et pardonnez-moi la fièvre de joie que je ressens. Enfin vous voilà rendu à vous-même! (Elle l'embrasse.) Nous ne ferons plus qu'une âme et un coeur...
LE COMTE. Et Henri!... tu ne songes pas à lui?
LOUISE. Votre exemple le décidera. En apprenant vos dangers, il accourra pour vous couvrir de son corps... S'il ne le faisait pas, je le mépriserais!... Ah! c'est Dieu qui le veut, allez! Partons, partons! je vais donner des ordres.
LA TESSONNIÈRE. Songez à une voiture... On me permettra bien de marcher avec les femmes... pour les défendre?
LOUISE. Je monterai à cheval, mon ami; vous, vous irez en voiture avec ma tante.
ROXANE, entrant. Où donc?
LOUISE. A la guerre! Réjouissez-vous, nous servons le roi! nous nous sommes déclarés, nous partons!
ROXANE. Ah! vive-Dieu! embrassez-moi, mon frère! Oui, oui! la guerre, le mouvement, la poudre, le danger, le triomphe! Vous serez généralissime en Vendée, et maréchal de France quand le roi sera proclamé.
LE COMTE. Tâchez de garder vos illusions, ma soeur, et de ne pas perdre la tête au premier revers!
ROXANE. Bah! le courage n'est pas nécessaire quand tant de braves gens en ont à notre place! La France entière va se lever. Toute l'Europe est avec nous. Dans un mois, dans six semaines peut-être, le jeune roi sera aux Tuileries,--et nous aussi.--Quand partons-nous?
LE COMTE. Sachons d'abord où vous irez. En Bretagne, on est redevenu tranquille...
LA TESSONNIÈRE. Ah! on est tranquille par là?
ROXANE. Mais je ne veux pas être tranquille, moi! Je veux me battre, je serai Jeanne d'Arc, et Saint-Gueltas sera mon Dunois, mon aide de camp.
LE COMTE. Prenez garde que Saint-Gueltas ne devienne trop votre général, ma soeur, et songez à gagner Guérande, où nous avons des parents.
ROXANE, Mézières rentre. Guérande? Soit! C'est une bonne ville, une place de guerre imprenable, où tout le monde pense bien. On se voit beaucoup; Louise, il faudra emporter de la toilette.
LE COMTE. N'emportez rien. Vos femmes vous rejoindront avec vos effets. Vous partez sans bruit dans cinq minutes.
ROXANE. Dans cinq minutes! faite comme me voilà!
LE COMTE. Croyez-vous aller à une partie de plaisir?
ROXANE. Mais...
LE COMTE. Il le faut, et je le veux!
ROXANE. Allons! pour le roi, je suis prête à tous les sacrifices. Je sortirai en robe d'indienne!
LE COMTE, bas. Prenez de l'argent. (A la Tessonnière, qui reste comme hébété.) Allons, préparez-vous, mon ami! (Roxane sort.)
LA TESSONNIÈRE. Oui, oui, certainement! mais... où coucherons-nous ce soir?
LE COMTE. Où vous pourrez. Vous gagnerez vite le pays insurgé. Mézières saura vous diriger.
LA TESSONNIÈRE. Mais souper! où soupera-t-on?
LE COMTE. Nulle part; vous achèterez du pain en courant.
LA TESSONNIÈRE. Oh! mon Dieu, c'est le martyre, je le vois bien!
LOUISE. Allons, allons, du courage, mon ami!
LA TESSONNIÈRE, sortant. C'est le martyre, je vous dis que c'est le martyre! (Il sort.)
LE COMTE. Toi, Louise...
LOUISE. Moi, je ne vous quitte pas.
LE COMTE. Tu le veux! Aurais-je du courage en te voyant partager mes souffrances?
LOUISE. Je ne souffrirai de rien, pourvu que je ne vous quitte pas.
LE COMTE. Ah! si Henri était là!... Mais je ne puis te confier à ma soeur et à la Tessonnière; ce sont deux enfants!... (A Mézières, qui entre.) Tout est prêt?
MÉZIÈRES. Oui, monsieur le comte, mais je crains qu'aucun de nous ne soit libre d'aller où vous le souhaitez.
LE COMTE. Comment cela?
MÉZIÈRES. Vos paysans sont comme des septembriseurs! Ils veulent marcher à Puy-la-Guerche; ils disent que vous n'irez pas ailleurs aujourd'hui.
LE COMTE. En vérité? Ils sont fous! Mais qui vient là? (Il fait signe à Louise, qui rentre dans son appartement.)
SCÈNE IX.--Les Mêmes, le Moreau, entrant; MÉZIÈRES, sortant.
LE MOREAU. C'est moi, monsieur! D'où vient que, depuis une heure, nous sommes retenus prisonniers dans la cour de votre donjon?
LE COMTE. C'était pour votre sûreté, messieurs. Ignorez-vous ce qui se passe?
LE MOREAU. J'ignore ce qui s'est passé entre les brigands et vous; mais je sais que, quand ils sont entrés ils n'étaient qu'une vingtaine, et qu'avec vos gens vous pouviez les écraser. Vous les avez laissés se réunir chez vous, et ils en sont sortis en criant: «Vive Sauvières et Saint-Gueltas!»
LE COMTE, blessé. Que ne leur imposiez-vous silence, vous?
LE MOREAU. Entouré de gens à demi morts de peur, certain d'être trahi par vous, que pouvais-je faire?
LE COMTE. Trahi? Vous ai-je livré?
LE MOREAU. Alors, expliquez-vous, monsieur; je ne me contenterai pas de réponses évasives.
LE COMTE. Vous le prenez bien haut, monsieur; vous oubliez...
LE MOREAU. Je n'oublie pas que je suis chez vous, et que vous pouvez me faire jeter par les fenêtres comme faisaient vos bons aïeux quand les petits gens de ma sorte se permettaient de raisonner. Ce n'est pas Rebec et ses pareils qui me défendraient, ils sont cachés sous les bottes de paille de vos greniers; mais, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir; il me faut la vérité, et je vous somme de me la dire.
LE COMTE, irrité. Vous me sommez... (Devant la courageuse attitude de Le Moreau, il se trouble et il se tord les mains en silence.)
LE MOREAU. Eh bien, monsieur?
LE COMTE. Eh bien!... il est vrai, je me sépare de vous.
LE MOREAU. Au moment du danger?
LE COMTE. Le danger est égal de part et d'autre, et, d'ailleurs...
LE MOREAU. Ne répliquez pas, monsieur, la vérité vous écrase. Ah! la noblesse! voilà comme toujours la récompense de nos alliances avec elle, de notre confiance dans ses protestations de civisme, de notre engouement imbécile pour ses détestables séductions! C'est ainsi que, spéculant sur notre candeur, elle nous berne et nous crache au visage! Ah! bourgeois, pauvres dupes, pauvres sots que nous sommes! nous méritons bien ce qui nous arrive. Ceci servira de leçon à quelques-uns, j'espère; mais ceux de nous qui vous eussent épargnés vont devenir atroces d'indignation et de vengeance: ce sera vous qui l'aurez voulu, messieurs les traîtres! Malheur à vous! nous accepterons le règne de la terreur plutôt que votre amitié perfide. Pour ma part, je sors d'ici en secouant la poussière de mes pieds, comme d'un lieu maudit où le canon républicain fera bien de ne pas laisser pierre sur pierre. (Il sort.)
LE COMTE. Insolent!... non, honnête homme! O mon Dieu! qu'ai-je fait? et où m'entraîne le point d'honneur? (On entend des cris et le tocsin.) Que se passe-t-il? le tocsin, sans mon ordre? (Un coup de fusil très près. Louise entre, venant de l'intérieur. Elle est en costume d'amazone.) Louise, qu'est-ce que cela?
LOUISE. Je ne sais pas. (Elle va à la fenêtre.)
LE COMTE, (l'en retirant convulsivement). Ne reste pas là, va-t'en! (Il va pour sortir.--Le Moreau, sanglant, blessé à la figure, paraît au fond de la seconde salle; il élève son chapeau en l'air et crie: «Vive la nation!» et «Vive la République!» Un second coup de fusil, partant de l'escalier, l'atteint en pleine poitrine. Il tombe mort sur le seuil. On entend crier sur l'escalier: «A bas le municipal!»)
LE COMTE. Ah! les misérables! (Il s'élance, l'épée à la main, sur ses paysans qui paraissent au fond, armés de fusils et de faux. Mézières se précipite à sa rencontre et le force à reculer en le couvrant de son corps.)
MÉZIÈRES. Arrêtez! ils sont furieux, ils ne se connaissent plus! (Louise aussi s'est élancée au-devant des paysans, qui s'arrêtent devant elle.)
LOUISE, aux paysans, montrant le cadavre de Le Moreau. Malheureux que vous êtes! Cent contre un! c'est odieux! c'est lâche!
LE COMTE, exaspéré. Assassins! vous êtes des assassins! (Les paysans s'arrêtent consternés, quelques-uns emportent Le Moreau.) Ah! ma fille, voilà ce que c'est que la guerre civile! et tu la désirais! (Il tombe sur un siége, suffoqué.)
LOUISE. Mon père, il faut s'y jeter pour contenir ceux qui déshonorent la cause! C'est le devoir, vous le voyez bien!