Chapter 20
HENRI, leur serrant les mains. Vous avez bien fait, allez! merci!
ROXANE, à Louise. Je te le disais bien, que ce vaurien-là serait content de nous voir. Ah ça! misérable jacobin, tu ne m'embrasses donc pas?
HENRI, (l'embrassant.) Ah! de tout mon coeur, chère tante; mais parlons vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce que m'a dit la Korigane?
ROXANE. La Korigane? tu l'as vue?
HENRI. Elle sort d'ici.
ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnées ou trahies. Que t'a-t-elle dit?
HENRI. J'ose à peine le répéter devant Louise.
LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle a eu tort. Je quitte sa maison parce que, le voyant lancé dans une expédition périlleuse et décisive, que du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs d'insurrection quittent leurs demeures, on les brûle, et les femmes deviennent ce qu'elles peuvent. J'ai demandé asile à Marie pour quelques jours. De là, je compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, où M. de la Rochebrûlée viendra me rejoindre, si, comme je le crois, l'expédition échoue par la trahison des Anglais.
HENRI. Ainsi c'est avec l'agrément de Saint-Gueltas que vous venez toutes seules vous jeter dans un pays occupé par nous sur le pied de guerre, au risque de n'y pas rencontrer un ami pour vous préserver? Votre explication manque de vraisemblance, ma chère Louise, d'autant plus que vous n'êtes pas femme à abandonner l'homme dont vous portez le nom, à la veille de si grands événements, dans la seule crainte d'en partager les malheurs et les dangers. Vous avez une autre raison; quelqu'un vous chasse de chez vous, et votre mari repousse votre dévouement.
LOUISE. Ne croyez pas...
ROXANE. Louise, c'est trop de considération pour un scélérat. Je dirai la vérité, moi!... Je veux la dire!...
LOUISE. Ma tante, vous m'aviez juré...
ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime mieux mourir que de rentrer dans cet affreux donjon où nous avons souffert tout ce que l'on peut souffrir. Henri, tu as deviné juste, oui, si c'est là ce que t'a dit la Korigane, elle t'a dit la pure vérité; cette fille nous est dévouée, et elle n'est pas menteuse. On nous a humiliées, opprimées, Saint-Gueltas l'a souffert sous prétexte d'une jalousie feinte; il nous a laissées sous la garde de madame de Roseray et de quelques bandits prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur même, étaient menacés. Si la Korigane te l'a caché, elle n'a pas tout dit. Donne-nous un sauf-conduit, une escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à Quiberon, le marquis nous y reprendrait. Louise ne veut pas demander au commandant de l'escadre anglaise les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement son mari et le dépouiller des honneurs qu'il ambitionne. La République seule peut nous sauver, nous nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte pour nous, que le péché retombe sur la tête de l'indigne, qui nous y force!
SAINT-GUELTAS, sortant d'un lit breton enfoncé, dans la boiserie comme un tiroir et fermé d'une planche à jour. Merci, mademoiselle de Sauvières! Voilà qui est bien parlé! Votre douce voix m'a réveillé d'un profond sommeil que la peine de courir après vous m'avait rendu fort nécessaire. Je demande pardon au colonel de m'être ainsi introduit dans son logement pour m'y reposer en sûreté comme chez un ami; j'ai eu la meilleure idée du monde, puisque je m'y trouve à point pour répondre à votre éloquent plaidoyer contre moi. (Roxane et Louise se sont instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate de rire.) En vérité, monsieur le comte, ces dames vous font jouer, bien malgré vous, je le sais, un rôle très-comique! Vous voilà constitué vengeur de l'innocence à bien bon marché!
HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie, monsieur. Si vous avez entendu ce qui s'est dit, vous savez que madame de la Rochebrûlée, loin de vous trahir, vous défend; mais deux autres personnes, dont l'une est digne de mon respect, vous accusent, et je vous soupçonne sérieusement d'avoir manqué à vos devoirs envers ma parente. Je suis l'unique appui qui lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure qu'elle l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre conduite.
LOUISE, à Saint-Gueltas. Ne répondez pas, monsieur, c'est à moi de parler. Je n'ai aucun reproche à vous faire ici. Je le déclare devant mon cousin, et, tout en le remerciant de l'intérêt qu'il m'accorde, je le prie de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir de vous seul.
SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chère amie, vous l'engagez à ne pas s'immiscer dans nos petites querelles de ménage? Vous avez raison. Moi, je lui pardonne de tout mon coeur ce mouvement irréfléchi, mais généreux. C'est un noble caractère que le sien! Nous nous connaissons depuis ce matin, et j'aurais grand regret de l'offenser. Dites-lui donc qu'après un accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.
LOUISE, pâle et près de défaillir. Oui, mon cousin, je confirme ce que M. de la Rochebrûlée vient de vous dire.
ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas. Henri! (Montrant Saint-Gueltas avec effroi.) Préserve-nous de sa vengeance; nous sommes perdues, si nous retournons chez lui!
SAINT-GUELTAS, moqueur. Si telle est votre pensée, ma belle dame, il me semble que vous voilà sous l'égide de la République et que rien ne vous force à suivre votre nièce... Quant à moi, je la reconduis chez elle, et je la prie de vouloir bien accepter mon bras.
HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante sérieusement effrayée et Louise près de s'évanouir. Est-ce bien chez elle que ma cousine va rentrer?
SAINT-GUELTAS, tressaillant. Que voulez-vous dire, monsieur?
HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez elle quand une rivale y a plus d'autorité qu'elle-même. Je n'ai pas le droit, je le reconnais, de juger le plus ou moins d'affection sincère que vous portez à votre compagne; mais j'ai le droit de juger un fait extérieur et frappant. Si une étrangère règne dans sa maison, elle n'a plus de maison. La loi juge ainsi cette situation et donne gain de cause à l'épouse dépouillée de sa légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre que vous faites à votre pays, en dehors de la loi, et Louise ne pourrait l'invoquer. C'est à moi de la remplacer auprès d'elle, et je vous somme de me dire si vous comptez faire sortir de chez vous madame...
SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, car celle que l'on calomnie est aussi votre parente. Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est sortie. En apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer pareille folie, j'ai envoyé un exprès à la Rochebrûlée. (A Louise.) Vous ne l'y retrouverez pas, je vous en donne ma parole d'honneur... que vous seule avez le droit de me demander! Êtes-vous satisfaite?
LOUISE. Oui, monsieur; partons!
HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne doutez pas de la parole qui vous est donnée?
SAINT-GUELTAS. Diable! vous êtes obstiné, monsieur de Sauvières! Vous abusez de la reconnaissance que je dois à vos bons procédés.
LOUISE, vivement. J'ai confiance, Henri, je vous le jure! (A Roxane.) Adieu, ma tante!
ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce perfide? Non, je mourrai avec toi!
SAINT-GUELTAS, riant. Très-bien! dévouement sublime!--Adieu, monsieur le comte, sans rancune!
LOUISE, émue. Adieu, Henri!
SCÈNE XI.--Les Mêmes, CADIO, qui paraît au moment où Saint-Gueltas ouvre la porte.
CADIO, (le sabre à la main.) Pardon! vous êtes prisonnier, monsieur!
SAINT-GUELTAS, méprisant. Allons donc! quelle plaisanterie!
CADIO. N'essayez pas de résister, les précautions sont prises. Rendez-vous!
HENRI, arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets. Laissez, monsieur, ceci me regarde. (A Cadio sur le seuil, devant les militaires qui occupent la cuisine.) Il y a entre ce chef et moi des conventions qui suspendent les hostilités quant à ce qui le concerne personnellement. Laissez-le se retirer librement.
CADIO, à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission militaire. Passez. (A Roxane.) Passez aussi.
SAINT-GUELTAS, le voyant arrêter Louise. Madame est ma femme!
CADIO. Non.
SAINT-GUELTAS, repassant la porte qu'il a déjà franchie. Comment, non? Est-ce que vous êtes fou?
CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre.
SAINT-GUELTAS, refermant derrière lui. Voyons!
CADIO. Cette femme n'est pas la vôtre; elle est la mienne.
HENRI. Que dis-tu là, Cadio? c'est absurde!
SAINT-GUELTAS, très-surpris. Cadio?... (Louise et Roxane reculent, étonnées et inquiètes.)
CADIO à Saint-Gueltas. Oui, Cadio que vous avez fait assassiner, et qui est là, devant vous, comme un spectre, pour vous accuser et pour vous dire: Vous n'emmènerez pas cette femme. Il ne me plaît pas qu'elle suive davantage son amant.
HENRI. Son amant?
LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais mort quand un prêtre a béni mon mariage avec monsieur...
CADIO. Je le sais; mais ce mariage-là ne compte pas sans l'autre, et l'autre n'est pas détruit par celui-là. Votre seul mari, c'est moi, Louise de Sauvières, et il ne me convient pas, je le répète, de vous laisser vivre avec un amant!
SAINT-GUELTAS, ironique. Si cela est, il est temps de vous en aviser, monsieur Cadio!
CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une heure que je sais la validité de mon mariage avec elle. (Il rouvre la porte et fait un signe. Rebec paraît.) Venez ici, vous, avancez! (Rebec entre, un peu troublé; Cadio referme la porte.) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me dire?
ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce qu'il prétend, ce coquin-là?
REBEC, reprenant de l'assurance. J'ai dit la vérité. Le mariage est légal, les actes sont en règle, et les vrais noms des parties contractantes y sont inscrits.
CADIO. Montrez la copie.
REBEC, la remettant à Henri. Ce n'est qu'une copie sur papier libre; mais on peut la confronter avec la feuille du registre de la commune dont j'étais l'officier municipal.
ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée!
REBEC. Elle ne l'a pas été.
ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...?
REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée; mais l'incompatibilité d'humeur vous assure de ma part la liberté de vivre où et comme vous voudrez.
ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prétends qu'à ma fortune, misérable!
REBEC. On s'arrangera, calmez-vous!
HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec! Je ne te croyais pas si malin et si corrompu.
REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention n'était que de soustraire ces dames et moi-même à la persécution; mais, quand il s'est agi de rédiger un faux, j'ai reculé devant le déshonneur. Ces dames pouvaient lire ce qu'elles ont signé. J'ignore si elles en ont pris la peine. On était fort bouleversé dans ce moment-là... Elles ont signé leurs vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que, reconnues pour ce qu'elles sont, elles ne seraient sauvées qu'au prix d'un mariage bien fait. Elles doivent s'en souvenir.
HENRI. Mais Cadio lui-même m'a juré qu'on avait lu de faux noms...
REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des témoins bénévoles et peu attentifs, sous les noms d'emprunt qu'elles s'étaient attribués; mais ces témoins sont morts, je m'en suis assuré. La famine et l'épidémie ont passé par là. Il ne reste qu'un acte authentique et régulier.
ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant!
REBEC. Que je n'ai pas détruit, madame, ne voulant pas vous faire porter le nom d'un homme condamné aux galères.
ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble nom?
REBEC. Dans la vie privée, peu m'importe; mais, dans tout acte civil, vous serez, ne vous en déplaise, la femme Rebec ou l'acte sera nul.
SAINT-GUELTAS, qui a écouté avec calme et attention, bas à Louise, sèchement. Et vous, ma chère, vous serez tout aussi légalement et irrévocablement, la femme ou la veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut à tout prix rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler la République, au lieu de se jeter dans ses bras!
LOUISE, bas. Emmenez-moi, monsieur, veuillez me soustraire à l'humiliante situation où je me trouve!
ROXANE, bas à Henri. Fais-nous partir, vite! J'aime mieux le donjon du marquis que de pareilles discussions.
HENRI, haut. Ces étranges difficultés doivent être examinées plus tard, lorsque la loi pourra être invoquée par les deux parties. Quant à présent, comme cela est impossible, ne les soulevons pas, et séparons-nous.
CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque; elle sanctionne mon droit, la femme que j'ai épousée m'appartient, et, par là, elle recouvre son état civil, elle rentre dans la loi commune.
SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous?
CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot.
SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le mien. Je regarde votre opposition comme nulle et je passe outre, car j'emmène ma femme,--ou ma maîtresse, n'importe! Je tiens pour légitime celle qui s'est librement confiée, et donnée à moi, et qui n'a jamais eu l'intention d'appartenir à un autre.
LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son dévouement, à sa probité. Nous nous étions expliqués d'avance, il connaissait la promesse, qui me liait à vous. Il regardait comme nul, et arraché par la violence de la situation qui m'était faite, l'engagement que nous allions simuler, et dont les traces écrites devaient être anéanties. Il était simple et bon alors, cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voilà parvenu, ambitieux peut-être!... Non, ce n'est pas possible! Tenez, Cadio, voici votre anneau d'argent que j'avais conservé par estime et par amitié pour vous. Voulez-vous que je rougisse de le porter?
CADIO, ému. Gardez-le, je mérite toujours l'estime pour cela...
SAINT-GUELTAS, l'interrompant et prenant le bras de Louise. Bien! assez! je pardonne à votre folie.--Votre serviteur, monsieur de Sauvières! (A Cadio qui s'est placé devant la porte.) Allons, mordieu! faites place!
CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il le faut bien! mais à _elle_, non. J'ai dit non, et c'est non!
SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser la tête?
HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, monsieur le marquis, puisqu'en raison de mes engagements, personne ne peut rien ici contre vous. Je vous prie de ne pas l'oublier!
SAINT-GUELTAS. Il paraît que l'on peut retenir ma femme prisonnière pour la livrer à cet insensé? Vous ne pensez pas que je m'y soumettrai, monsieur de Sauvières. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne un signal qui vous livrera tous à la merci des gens que je commande. Croyez qu'ils ne sont pas loin et que l'on ne me fera pas violence impunément. Vous voulez sans doute éviter d'exposer nos hommes à s'égorger pour un motif qui nous est purement personnel? Vous avez raison. Faites-donc respecter votre autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se révolte.
HENRI. C'est inutile, monsieur, il cédera à la raison et à la justice, je le connais. Permettez-moi de l'y rappeler devant vous. Il faut que ma cousine soit délivrée une fois pour toutes des craintes qu'une situation si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, mon devoir est de vous protéger tous deux; je n'y manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement contre mon meilleur ami. (A Cadio.) Admettons que tu aies raison en droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il y a là une situation sans précèdent peut-être. Un instant la législation nouvelle a pu être méconnue par tout un parti résolu à la détruire; ma cousine appartenait à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine formule. Elle a eu tort, il ne faut pas se jouer de sa parole, et certes elle ne l'eût pas fait pour sauver sa propre vie.
LOUISE. Non, jamais!
HENRI. Elle a surmonté l'effroi de sa conscience par dévouement pour les autres. C'est le plus grand sacrifice que puisse faire à la reconnaissance et à l'humanité une âme comme la sienne. Tu l'as senti, toi, tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et tous deux vous avez commis, dans un religieux esprit d'enthousiasme, une sorte de sacrilége; vous avez oublié que les serments au nom de l'honneur et de la patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou sans prêtre! mais votre erreur à été sincère et complète. D'avance, tu avais tenu mademoiselle de Sauvières quitte de tout engagement envers toi, tu me l'as dit toi-même; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant, tu n'es pas seulement insensé, tu deviens coupable et parjure.
CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas légitimement mariée avec cet homme-là! elle ne pouvait pas l'être, elle ne le sera jamais, elle ne sera pas la mère de ses enfants. Si elle les reconnaissait, ils seraient forcés de s'appeler comme moi.
HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime la douleur de cette situation, et vivra avec celui qu'elle a voulu épouser devant Dieu, ignorant la valeur et l'indissolubilité de l'autre engagement. Mon rôle vis-à-vis d'elle consiste à faire respecter sa liberté morale, ne me forcez pas à vous donner des ordres.
CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas convaincu. Je proteste contre la liberté que vous voulez lui rendre, et je vous défie de me donner sans remords un ordre qui m'inflige le déshonneur! (A Saint-Gueltas.) Oh! vous avez beau rire d'un air de mépris, vous! Je ne connais pas vos codes de savoir-vivre et votre manière d'entendre les convenances. Je ne sais qu'une chose, c'est que votre existence me pèse et m'avilit. J'ai patienté tant que je me suis cru sans droits sur cette femme et sans devoirs envers elle. Je sais à présent que, bon gré mal gré, je suis responsable de son égarement, outragé par son infidélité, empêché de me marier avec une autre et d'avoir des enfants légitimes. Elle m'a pris ma liberté, je n'entends pas qu'elle use de la sienne. Elle devait prévoir où nous conduirait ce mariage. Moi, j'étais un simple, un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit. Elle m'a traité comme un idiot dont il était facile de prendre à jamais la volonté, sans lui rien donner en échange, ni respect, ni estime, ni ménagement. Une heure après le mariage, elle se faisait enlever par vous. Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me jetant une bourse, vous, en me faisant donner un coup de poignard. Voilà comment vous avez agi envers moi, et dès lors elle s'est regardée comme libre de devenir marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'était pas. Son parti était écrasé, la République s'imposait, la loi était consolidée. Qu'elle ne daignât pas porter le nom obscur du misérable qui le lui avait donné pour la sauver, qu'elle ne voulût jamais revoir sa figure chétive et méprisée, je l'aurais compris et je n'aurais jamais songé à l'inquiéter; mon dédain eût répondu au sien; mais, avant de se livrer à l'amour d'un autre et de s'y faire autoriser par un prêtre, elle eût dû au moins s'assurer de son droit, savoir si son premier mariage ne m'engageait à rien, moi, ou si, grâce à son amant, elle était réellement veuve. Elle n'était pas à même de s'informer peut-être? Eh bien, il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en femme de coeur, savoir attendre le moment où elle pourrait invoquer l'annulation de notre mariage; j'y eusse consenti, et, si la chose eût été impossible, il fallait subir les conséquences et conserver le mérite d'un acte de dévouement. Il fallait faire voeu de chasteté comme moi... Oui, comme moi; riez encore, marquis Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de libertinage, et qui, en réclamant cette femme au nom d'une religion que vous méprisez, la condamnez à subir l'outrage de vos infidélités! La malheureuse vous fuyait, je le sais, je sais tout! Elle veut à présent, retourner à sa chaîne, elle aime mieux cela que d'accepter ma protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans lâcheté d'exercer cette protection, je ne veux pas qu'elle traîne plus longtemps ma honte et la sienne à vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvières, si vous consentez à y voir traîner le nom que vous portez. Quant à moi, je peux lui pardonner l'erreur où elle a vécu jusqu'à ce jour; elle a pu croire nos liens illusoires: en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne quitte son amant à l'instant même, elle devient coupable de parti pris et autorise ma vengeance.
SAINT-GUELTAS, toujours ironique. Répondez, monsieur de Sauvières! Ma parole d'honneur, le débat devient très-curieux, et vous voyez avec quelle attention je l'écoute.
HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me prenez pour arbitre?
SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je désire avoir votre opinion.
HENRI. Et vous, Louise?
LOUISE, abattue. Je la désire aussi, dites-la sans ménagement. Je reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de vrai dans les reproches qui me sont adressés, et que j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je les ignorais. Je viens de les comprendre.
SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. On ne vous en demande pas tant! ne soyez pas si pressée de vous repentir.
LOUISE, s'éloignant de lui. Parlez, Henri!
HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce jour, éloignée des deux hommes qui croient avoir des droits sur vous. Une amie sérieuse et digne de confiance vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous touchons au triomphe définitif de la République et à une ère de paix durable où vous pourrez demander ouvertement la rupture de celui de vos deux mariages que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-là, les droits du premier époux sont douteux et ceux du second sont nuls. S'il vous est prescrit de le quitter, n'attendez pas qu'un tel arrêt vous surprenne dans une situation condamnable.--Voilà mon avis. J'engage M. Saint-Gueltas à l'adopter sans appel.
LOUISE, tremblante, mais résolue. Je l'accepte, moi; oui, je déclare que je l'accepte!
SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais j'en ouvre un autre que je crois meilleur, monsieur de Sauvières! Vous me voyez très-calme dans une situation qui serait odieuse et absurde, si je n'étais homme de résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions soudaines. Je viens d'écouter M. Cadio avec surprise, avec intérêt même. Je vois en lui un homme très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris que j'avais d'abord pour son rôle vis-à-vis de moi est devenu un désir de lutte sérieuse. J'accepte donc l'antagonisme, et il ne me déplaît pas d'avoir devant moi un adversaire de cette valeur. Je consens à reconnaître qu'aux termes de la législation actuelle, les droits de monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont pas; mais, comme je ne puis reconnaître l'autorité morale d'une loi faite par nos ennemis et qui blesse ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la femme qui a requis ma protection, à quelque titre que ce soit, ne peut plus, selon moi, en invoquer une autre, il faut que le débat se termine par la suppression de M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots préjugés, moi; un duel à mort tranchera la question, et je le lui propose sur-le-champ. Ma compagne restera près de vous, monsieur de Sauvières. Si je succombe, je sais de reste qu'elle ne tombera pas du pouvoir du vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié pour elle.
LOUISE. Oh! mon Dieu, quel châtiment pour moi qu'un pareil combat! (A Saint-Gueltas.) Je vous supplie...
SAINT-GUELTAS, sèchement. Vous n'avez plus rien à dire. C'est à M. Cadio de répondre.
CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre en duel avec moi, monsieur le marquis? C'est bien généreux de votre part en vérité! Vous n'avez donc plus personne sous la main pour me faire tuer par trahison?
SAINT-GUELTAS, irrité. Vous refusez?
CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de nous fait honneur à l'autre en acceptant le défi!