Cadio

Chapter 19

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HENRI, s'inclinant. Puisque nous sommes en si bons termes, monsieur, permettez-moi de vous dire à mon tour ce que je pense de votre appréciation de notre force matérielle et morale. Fussions-nous encore moins nombreux qu'il ne vous plaît de le supposer, ce n'est pas sur quarante, c'est-sur deux cents lieues de profondeur que nous occupons la France. Nous sommes une nation, et si la liberté de rétablir la royauté ne vous est pas accordée, c'est parce que la France nous défendrait de vous l'accorder, quand même nous en serions tentés. La liberté ne règne pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons est trop nouveau pour ne pas être passionné, jaloux et ombrageux; mais cette crainte que nous avons de la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le système de la terreur, devrait vous prouver de reste que la France n'est pas royaliste. Vous caressez une erreur fatale qui vous met en guerre contre vous-mêmes; elle vous égare dans vos notions de patriotisme et de loyauté. On nous a défendu de vous traiter de brigands... On a bien fait sans doute, et je suis loin de rire du titre sentimental de _frères égarés_ qu'on vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le méritez encore. Hélas! vous ne savez ce que vous faites! Vous déchirez le sein qui vous a portés, vous gaspillez le trésor d'une bravoure héroïque, vous appelez tous les maux sur la mère commune... Ses bras meurtris et sanglants se referment sur vous et vous étouffent!

SAINT-GUELTAS, ému, se raidissant. Nous jouons notre dernière partie, je le sais; mais elle est belle, avouez-le!

HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à Quiberon! nos légions sont impérissables; c'est la tête de l'hydre que vous couperez en vain et qui repoussera avec une rapidité effrayante!

SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que nous ferait le général Hoche? Je sais que vous êtes dans son intimité maintenant; vous devez connaître sa pensée?

HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le pardon et l'oubli des fautes passées.

SAINT-GUELTAS. Voilà tout? C'est une seconde édition du traité de la Jaunaye; nous l'avons déchiré. Dites à M. Hoche qu'il nous a trompés! trompés en galant homme qu'il est, c'est-à-dire en se trompant tout le premier. Il s'est attribué une toute-puissance qu'il n'a pas, puisque la Convention fonctionne toujours et garde, derrière la _parole sacrée_ du général, une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce pouvoir inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons à lui pour marcher sur Paris: qu'il abjure, lui aussi, ses erreurs passées, et c'est nous qui pardonnerons à nos frères égarés! Autrement, nous vous combattrons jusqu'à la mort; voilà mon dernier mot.

HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous repoussons la royauté avec horreur!

SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos généraux, plus hardi ou plus ambitieux que les autres, nous la rendra,--à moins qu'il ne la garde pour lui-même, auquel cas vous n'aurez fait que changer de maître! Adieu! (Henri le reconduit. Quand il revient seul, Cadio est sorti de la chambre voisine et se jette dans ses bras.)

SCÈNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, REBEC.

CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rêver.

HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reçu ma lettre d'Allemagne?

CADIO. Non. Où m'aurait-elle rejoint? Depuis trois mois, je n'ai fait que parcourir l'ouest et le nord de la Bretagne sans m'arrêter nulle part. A la tête d'une compagnie d'élite, j'étais chargé de débusquer les chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc es-tu ici?

HENRI. Je suis en congé. Hoche m'a écrit de venir le rejoindre. Marie est à Vannes, où je l'ai vue un instant... Ah! je suis heureux, mon ami! Elle avait parlé de moi au général; il s'intéresse à notre amour; il m'a attaché pour le moment à sa personne en me permettant de faire avec lui cette campagne contre les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et j'épouse Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces messieurs; c'est pour connaître l'état de leurs forces et l'usage qu'ils en comptent faire que je suis venu sur ces côtes en observateur, chargé de voir, de comprendre, de deviner au besoin, et de rendre compte, le tout vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque chose, toi qui étais hier à Plouharnel?

CADIO. L'ennemi n'a rien résolu encore. Il est divisé. Il discute et jalouse. Il perd son temps et sa poudre en escarmouches. Ils n'ont pas les reins assez forts pour engager une vraie lutte, va! Que le général arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment.

HENRI. Il le sait, et il est en marche.

CADIO. Il devrait être arrivé! Nos petits détachements, suffisants contre la chouannerie de détail à travers bois, ne pourraient tenir en pays ouvert contre un mouvement auquel se joindrait la population des côtes.

HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous attaque.

CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque pas; on nous cerne, et la retraite est impossible. N'importe après tout! Cela est arrivé tant de fois, qu'une de plus ou de moins ne changera rien au destin de la guerre. Si nous devons périr ici pour faire gagner quelques heures à la marche des patriotes, soit! On fera son devoir, voilà tout. (Allant à la fenêtre.) Le soleil se lève, il est beau! Tiens, regarde! C'est le pays où j'ai passé mon enfance; je ne le revois pas sans émotion! Il n'est pas gai, mais je l'aime triste! Vois-tu là-bas les grandes pierres? C'est mon berceau. C'est là que j'ai été trouvé, enfant abandonné. Il y a au-dessus une grosse étoile blanche qui scintille encore. Comme le ciel est indifférent à nos petites questions de vie et de mort! Et la terre? Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore muette et comme plongée dans les délices du sommeil, que des masses d'hommes se cherchent dans l'ombre des collines, épiant l'heure de s'égorger? Rien ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats! Qui sait si, avant que le soleil rouge ait remplacé l'étoile blanche au zénith, il n'y aura pas des membres épars et des lambeaux de chair sur les buissons en fleur? On dit que ces pierres dressées marquaient jadis les sépultures des morts tombés dans la bataille... Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang des hommes!

HENRI. Ah! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve! Sais-tu que, parmi tes soldats, tu passes pour illuminé?

CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.

HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu pas un peu toi-même à tes visions?

CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment logique et sûr de ce qui doit avoir été et de ce qui doit être.

HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade!

CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil? Les idées sont toujours entrées en moi sans la participation de ma volonté. Elles étaient dans l'air que j'ai respiré, elles me sont venues sans être appelées; qui peut commander à ces choses?

HENRI. Toujours fataliste?

CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de lire assez de livres pour bien connaître le sens des noms qu'on donne aux pensées. J'ai là, dans l'âme, un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle y est la bienvenue. Elle y pénètre comme un boulet dans un bataillon, et tout ce qui est en moi, n'étant pas elle, n'est plus.

HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts pour des vérités, Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif?

CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté inexorable, ce n'est pas la même chose. J'ai été craintif, on m'a cru doux,... je ne l'étais pas. Je haïssais le mal au point de haïr les hommes et de les fuir. Dieu ne m'avait donné qu'une joie dans la solitude, un verbe intérieur qui se traduisait par la musique inspirée que je croyais entendre, quand mon souffle et mes doigts animaient un instrument rustique et grossier. J'ai rêvé, dans ce temps-là, que je me mettais, par ce chant sauvage, en contact avec la Divinité; j'étais dans l'erreur. Dieu ne l'entendait pas; mais j'élevais mon âme jusqu'à lui, et je faisais moi-même le miracle de la grâce. A présent, je sais que Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa bonté ne peut pas ressembler à notre faiblesse. Il est bon quand il crée et non moins grand quand il détruit. La mort est son ouvrage comme la vie... Peut-être que lui-même vit et meurt comme la nature entière, à chaque instant de sa durée indestructible. Qu'est-ce que la mort? La même chose pour les bons et les méchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le malheur, c'est de renaître méchant quand on l'a déjà été. C'est pourquoi il faut faire de la vie une expiation, et vaincre toute faiblesse pour établir le règne austère de la vertu. Le passé de la France a été souillé, il faut le purifier, c'est un devoir sacré. Moi, je n'ai qu'un moyen, c'est de détruire la vieille idole à coups de sabre. J'use de ce moyen avec une volonté froide, comme le faucheur qui rase tranquillement la prairie pour qu'elle repousse plus épaisse et plus verte!

HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'idées étranges que tu évoques. J'ai une religion plus humble et plus douce. Je fais Dieu avec ce que j'ai de plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis le concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même.--Tu souris de pitié? Soit! Ma croyance a, du moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu poursuis la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis le règne de la fraternité, et j'y travaille, même en faisant la guerre, dans l'espoir d'assurer la paix.

CADIO, avec un soupir. Rentrons dans la réalité palpable, si tu veux. Je pense bien que tu apportes ici les idées de clémence de tes généraux. C'est un malheur, un grand malheur! Moi, je proteste!

HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu'on te défendra de la plonger dans la poitrine du vaincu?

CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir à la terreur rouge ou perdre la partie contre la terreur blanche. Jamais les aristocrates ne se rendront de bonne foi, tu verras, Henri! ils relèvent déjà la tête bien haut! (Montrant au loin l'escadre anglaise.) Et voilà le fruit des traités! voilà le résultat du baiser de la Jaunaye! Je les ai vus à Nantes, ces partisans réconciliés! Ils crachaient en public sur la cocarde tricolore, et il fallait souffrir cela! Notre sang payera la lâcheté de votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité! Peu vous importe! nous sommes les exaltés farouches dont on n'est pas fâché de se débarrasser... Quand vous nous aurez extirpés du sol, vous n'aurez plus à attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au visage!

HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en noir. Tu as besoin de me retrouver, moi l'espérance et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et la patience des dupes, il y a un chemin possible, et jamais l'humanité n'a été acculée à des situations morales sans issue.

CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois à ta bénigne Providence! Tu ne connais pas la véritable action de Dieu sur les hommes; elle est plus terrible que cela: elle a ses jours mystérieux d'implacable destruction, comme le ciel visible a la grêle et la foudre!

HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France surtout. Le soleil y est plus bienfaisant que la foudre n'est cruelle; il est comme Dieu, qui a fait l'un et l'autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer les registres de l'homicide, et Quiberon sera peut-être la dernière de nos tragédies. C'est alors que nous pourrons aider le gouvernement, chancelant encore, à entrer dans la bonne voie. C'est à nous, jeunes gens, c'est à nos généraux imberbes, c'est à des hommes comme toi et moi, fruits précoces ou produits instantanés de la Révolution, qu'il appartient de replanter l'arbre de la liberté tombé dans le sang. C'est la pensée de Hoche. Tu dois l'entrevoir pour t'y conformer. Tu n'es encore qu'un petit officier, Cadio; mais tu as voulu devenir un homme, et tu l'es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant d'importance que celles de tout autre, et ce n'est pas un temps de décadence et d'agonie, celui où tout homme peut se dire: «J'ai reçu la lumière et je la donne; mon esprit peut se fortifier, mon influence peut s'étendre. Je ne suis plus une tête de bétail dans le troupeau, et je ne suis pas seulement un chiffre dans les armées... J'aurai dans la patrie, dans l'État, dans la société, la place, que je saurai mériter. Si les gouvernements se trompent et s'égarent encore, je pourrai faire entendre ma voix pour les éclairer. Renonce donc à ton fanatisme sombre! Le temps n'est plus où cela pouvait sembler nécessaire au salut de la République: une rapide et cruelle expérience a dû nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par la rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes ivres de carnage pour nous diriger! Ayons une république maternelle. Ce ne serait pas la peine d'avoir tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos et le bonheur à la France!

CADIO, triste. Henri! Henri! vous avez les idées d'un chevalier des temps passés! vous ne voyez pas que nous sommes encore loin du but où vous croyez toucher. Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe le gouvernement qui sortira de cette tourmente, pourvu que votre caste soit amnistiée et réconciliée. Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez cela facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et que, si vos jeunes généraux se laissent entraîner à la sympathie que leur ont déjà trop inspirée la bravoure et l'obstination des Vendéens, le règne de l'égalité est ajourné de plusieurs siècles! Voilà ma pensée, mais je ne peux la dire qu'à toi, et toute la liberté dont on me gratifie consiste à me faire tuer dans cette bicoque que je suis chargé de défendre, chacun de mes hommes contre cent!

HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les chouans ne veulent pas nous attaquer, aujourd'hui du moins!

CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de grave, Henri! Je sens cela dans ma poitrine, (Il le regarde.) Il ne t'arrivera rien, à toi, Dieu merci!... Mais parlons d'autre chose! attends d'abord! (Il va à la porte de la cuisine.) Tu es là, Motus?

MOTUS, approchant. Présent, mon capitaine.

CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.

HENRI. J'irai avec toi.

MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le cheval du colonel sera prêt aussi dans cinq minutes. Il mange l'avoine. (Il sort.)

HENRI. Te voilà tout à coup très-ému; qu'est-ce que tu as?

CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes, n'est-ce pas? Ce doit être bien beau, de faire la guerre à de vrais soldats!

HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre.

CADIO. Non! ma place était ici. Les belles choses que tu as faites me consoleront de la triste besogne à laquelle je me suis voué.

HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai pas te les raconter. Je les ai oubliées déjà en revoyant la femme que j'aime. C'est elle qui a fait mes prodiges de bravoure, son influence me soutenait dans une région d'enthousiasme où l'on peut accomplir l'impossible.

CADIO. Alors, tu as oublié... _l'autre_? Cela m'étonne; je ne croyais pas que l'on pût aimer deux fois.

HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce possible? Ce serait de la folie!

CADIO. Mais l'amour n'est que folie..., à ce qu'on dit du moins!

HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore aimé, toi?

CADIO. J'ai fait un voeu, Henri.

HENRI. Allons donc!

CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai juré de n'appartenir à aucune femme avant le jour où j'aurai donné de mon sang à la République...

HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours?

CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des chouans ne veulent pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs baionnettes s'émoussent. Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai traversé des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. Je n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure, et j'en suis honteux. Voilà pourquoi je crois à la destinée. Il faut qu'elle me réserve une belle mort, ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne d'offrir à une femme la main qui a tant tué, sans avoir eu à essuyer sur mon corps le baptême de mon sang! (Motus entre et fait le salut militaire.) Les chevaux sont prêts?

MOTUS. Oui, mon capitaine.

CADIO, avec un trouble insurmontable. C'est bien, mon ami! (il sort arec Henri.)

MOTUS. Fichtre!... _mon ami!_... lui qui ne dit jamais ce mot-là au troupier!--et ce regard triste et bon!... Fichtre! Allons! mon affaire est dans le sac! c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu! j'aurais pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant!

JAVOTTE, entrant pour desservir. Qu'est-ce que tu as donc, citoyen trompette? Tu as l'air contrarié!

MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre état, il faut être toujours prêt à répondre à l'appel... Qu'un baiser fraternel de vos lèvres de roses me soit octroyé, et je prendrai la chose en douceur.

JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit vous! C'est gentil, un militaire qui dit vous à une femme! (Elle lui donne un baiser sur le front.)

REBEC, entrant. Eh bien, Javotte, eh bien!

MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré, ça! Souviens-toi ce soir de ce que je te dis ce matin: c'est sacré.

REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?

SCÈNE IX. (Même local, même jour, midi.) HENRI, JAVOTTE, puis LA KORIGANE.

HENRI, (entrant.) Où est le capitaine?

JAVOTTE, qui achève de ranger et de balayer. Par là, dans le jardin avec mon maître, qui souhaitait lui parler. Faut-il lui dire...?

HENRI, s'approchant de la table. Non, merci. Il y a ici de quoi écrire?

JAVOTTE. Voilà!

HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (Javotte sort.) Chère Marie! Je parie qu'elle est déjà inquiète de moi! (Il écrit. Au bout de quelques instants, la Korigane entre sans bruit et le regarde. Henri se retournant.) Que demandes-tu, petite?

LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la volonté grande, et je tiens devant Dieu autant de place que toi, Henri de Sauvières!

HENRI. Oui-da! voilà qui est bien parlé, ma fière Bretonne! Mais... attends donc; je te connais, toi! tu es la Korigane de Saint-Gueltas!

LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vendée? car tu étais à l'armée du Nord quand j'ai été servante dans ton château.

HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrépide... et atroce!... Que me veux-tu, méchante créature?

LA KORIGANE. Je veux te parler.

HENRI. Tu viens de la part de ton maître?

LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au risque de le fâcher beaucoup!

HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de l'abandonner?

LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais réponds-moi vite: aimes-tu encore ta cousine Louise?

HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce que cela te fait?

LA KORIGANE. Tu te méfies de moi: c'est malheureux pour elle!

HENRI. Court-elle quelque danger?

LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand qu'elle puisse courir. Elle s'est enfuie de chez son mari avec sa tante; elle voulait aller à Vannes rejoindre mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a profité de l'absence du maître, qui avait dit comme ça: «Avant d'aller à Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne rassembler des amis.» Nous avons pris une barque et nous sommes venues à Locmariaker, à l'entrée du Morbihan; mais à peine entrions-nous dans la ville, nous avons appris que le marquis était là avec une bande de chouans. Nous nous sommes vite rembarquées sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu nous conduire du côté des Anglais, et qui nous a posées par ici, sur la grève. Je connais le pays, j'en suis! J'ai amené Louise dans ce bourg; je l'ai cachée dans la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais je ne suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur nos traces. A Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille sur le port, et il doit nous avoir reconnues. Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes réfugiées ici à l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai veillé dans une chambre en bas, où tout à l'heure deux soldats bleus sont entrés pour demander à boire. Je les ai servis, et ils disaient: «Le colonel le Sauvières est arrivé, il est à l'auberge.» J'y suis venue vite sans avertir Louise. J'ai reconnu céans Javotte, que j'avais vue dans le temps à Puy-la-Guerche, et me voilà pour te dire: Veux-tu sauver ta cousine? Sans toi, elle est perdue.

HENRI. Conduis-moi auprès d'elle.

LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas n'est peut-être pas loin. Il vous surprendrait et il vous tuerait tous les deux. Louise peut venir ici, où tu as des soldats pour la défendre. Je vais la chercher.

HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un piége de ta façon! Son mari a été jaloux de moi; toi, tu es sa maîtresse ou tu l'as été: tu l'aimes passionnément, on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C'est pour la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi.

LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre Louise; le maître ne l'aime plus!

HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la soupçonne, il veut la ramener chez lui;... donc, il l'aime.

LA KORIGANE. Il veut l'empêcher de trahir sa conduite, voilà ce qu'il veut! Madame de Roseray, son ancienne maîtresse, la belle des belles, la maudite des maudites... oh! c'est celle-là que je hais et que je voudrais voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle règne chez lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser, moi... moi à qui le maître devait tout!

HENRI. Tu as du dépit... un dépit tout personnel... Tu dois mentir!

LA KORIGANE, frappant du pied. Tu ne me crois pas? Misère et malheur! Voilà ce que c'est!... Ah! je le sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je peux faire tout ce qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le bien une fois dans ma vie, on me dit: «Tu mens!...» Allons! qu'il la trouve où elle est! Sachant où vous êtes, il ne l'accusera pas moins d'être venue ici pour vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu sait pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et que, si j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi que j'aurais aimée!

HENRI, frappé de la voir pleurer. Explique-toi tout à fait; dis toute la vérité! Pourquoi quitte-t-elle son mari? L'a-t-il menacée, maltraitée?

LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est venue demeurer chez lui; elle a traité Louise comme une vraie servante. Elle a su que par moi elle envoyait des lettres en secret: c'étaient des lettres à mademoiselle Hoche; elle a fait croire au maître que c'étaient des lettres pour vous.

HENRI. Il ne le croit plus; tout peut être éclairci. Va chercher Louise et sa tante.

LA KORIGANE. J'y cours.

HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas; tu lui diras que je l'attends et que sa femme est chez moi.

LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui?

HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite envers elle.

LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela! on ne tue pas Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres.

HENRI. C'est-à-dire que tu ne veux pas qu'il s'expose à être tué par moi?

LA KORIGANE, qui est sur le seuil de la rue. Je ne crains pas ça! Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de vivre. D'ailleurs, il a plus d'hommes que toi; ne lui cherche pas querelle, fais sauver Louise bien vite et ne dis rien... Mais... qui vient là? Louise elle-même? Allons! c'est sa destinée! fais ce que tu voudras; moi, je vais guetter pour dérouter Saint-Gueltas, s'il vient par ici.

HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied ferme! (La Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de l'escalier; entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.)

SCÈNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.

HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (Louise, pâle et tremblante, lui tend la main sans rien dire.)

ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque nous venons te trouver. Nous voilà comme Coriolan chez les... Je ne me souviens, plus, ça ne fait rien!

LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous étiez ici, nous n'avons pas réfléchi, nous sommes accourues.