Cadio

Chapter 15

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HENRI, revenant. Il n'y a personne. La maison est meublée du strict nécessaire, et le jardin, vous voyez, est complétement à l'abandon. C'est comme partout. On n'ose rien embellir et rien cultiver, parce qu'on craint toujours une visite des chouans; mais ils ne sont jamais venus ici, et, maintenant, ils n'auraient plus l'audace de porter leurs expéditions si près de la ville; vous êtes donc aussi en sûreté dans ce petit réduit qu'il est possible de l'être en Bretagne à l'heure qu'il est.

MARIE. Mais vous! quand on s'apercevra de mon évasion,... si quelqu'un nous a vus sortir de la maison de ce charpentier...

HENRI. Personne n'a fait attention à nous: on était trop agité par la grande nouvelle. Nous avons fait assez de détours dans la ville pour dérouter les espions, s'il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu'on m'a prêté est bon, nous avons filé vite. Personne ne pouvait suivre à pied notre cabriolet, et il n'y avait aucune voiture, aucun cavalier derrière nous. Quand ce brave cheval aura un peu soufflé, je repars pour me montrer où l'on a l'habitude de me voir, et je reviens vous dire que tout va bien; vous allez donc enfin goûter quelques jours, peut-être quelques semaines de repos et de bien-être!

MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici? Je ne trouverai aucun travail, et je ne puis être à votre charge.

HENRI. Vous y recevrez l'hospitalité fraternelle que viendra vous offrir le propriétaire de ce petit bien. C'est un officier de mon régiment, un excellent ami qui sera bien heureux d'assurer un asile à la cousine de Hoche.

MARIE. Mais puis-je accepter?... Il n'est sûrement pas riche?

HENRI. On est très-riche dans ce temps-ci quand on peut assister ceux qu'on aime, et il y a de la dignité à savoir accepter une telle assistance.

MARIE. Vous avez raison, Henri! Et Cadio?...

HENRI. Cadio demeurera à la ferme, et vous le verrez tous les jours.

MARIE. Et vous quelquefois?

HENRI. Le plus souvent possible.

MARIE. Je vais donc être heureuse, moi? C'est étonnant, cela! je crois rêver. Heureuse huit jours, quinze jours peut-être!

HENRI. Pourquoi pas plus longtemps? qui sait?

MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps où nous vivons. A présent,... dites-moi, Henri, puisqu'il y a une minute pour respirer, où est Louise?

HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voilà tout ce que je sais. Ils ont dû traverser de rudes alarmes, car on a fait une rude guerre à leur parti; mais il y a eu armistice en attendant mieux, et la chute de Robespierre va hâter sans doute la véritable pacification. Quant au général Hoche...

MARIE. Où est-il à présent?... Je n'osais vous demander de ses nouvelles. Il n'a donc pas été tué à la guerre?

HENRI. Non, Dieu merci! Il doit être à l'armée du Nord. (Bas, à Cadio.) Ne lui dis pas qu'il est en prison, puisqu'elle ne le sait pas. Il va certainement être délivré. (A Marie.) Mais parlons donc de vous, Marie; je ne sais rien de vous encore. Pourquoi étiez-vous à Nantes... et toujours détenue?

MARIE. C'est-à-dire comment ai-je fait pour n'être pas mise à mort? C'est une sorte de miracle, et un autre miracle, c'est d'avoir échappé à l'épidémie horrible qui ravageait les prisons. C'est qu'à Nantes comme à Angers ma situation exceptionnelle a embarrassé la conscience de mes juges. Interrogée plus d'une fois avec une obstination minutieuse, j'ai été reconnue coupable d'attachement à mes maîtres,--je me faisais passer pour une servante de la famille de Sauvières;--mais on n'a pu me convaincre de sympathie pour la cause royaliste. J'étais si nette de conscience à cet égard-là, que j'ai pu l'être dans mes réponses, et, ne sachant que faire de moi, on a pris le parti de m'ajourner de série en série, jusqu'au rappel de Carrier. Alors, soit à dessein, soit autrement, on m'a oubliée tout à fait, et j'ai dû à l'attachement d'une femme de geôlier, dont j'avais sauvé l'enfant malade en lui indiquant un remède, d'être mieux traitée que je ne l'avais été d'abord. Le séjour de ces geôles était horrible: couchées parmi les mortes et les mourantes qui se succédaient sur la paille, notre lit commun, nous sentions littéralement le cadavre, et, quand on emmenait une escouade de condamnées pour les faire mourir, les curieux s'écartaient dans la crainte de la contagion. Moi, j'ai eu dans ces derniers temps une petite cellule à moi seule avec un escalier de quelques marches qui me permettait d'aller respirer sur la plate-forme, où je pouvais marcher un peu en rond, tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre. On m'avait donné des vêtements propres et une nourriture presque suffisante. J'étais donc bien, et j'aurais dû moins souffrir. Eh bien, c'est le temps le plus rigoureux de ma captivité. Être seule, inutile, ne pouvoir plus s'oublier en s'occupant des autres! Dans cet enfer de la prison commune, je parvenais à soulager quelques souffrances, à ranimer des courages par l'exemple de ma patience, à adoucir au moins la douleur par la part que j'y prenais. Toutes ces infortunées étaient mes amies,... des amies sans cesse renouvelées par le départ des unes et l'arrivée des autres. Celles qui mouraient dans mes bras me disaient: «Au revoir dans l'autre vie!» Et, comme ce pouvait être mon tour le lendemain, la mort ne semblait plus être un adieu. Quand je me suis trouvée seule, je me suis aperçue de tout ce qui est lugubre dans une prison. Je pouvais contempler le soir un petit espace du ciel fermé par le cercle de pierres qui m'entourait. Je voyais les étoiles et les nuages; mais, le jour, j'entendais le cri des corbeaux attirés par l'odeur du sang, les clameurs de la foule cruelle et le bruit inénarrable que fait le couperet en glissant dans la rainure de la guillotine. Mon Dieu! mon Dieu! comment peut-on vivre au milieu de ces horreurs!... Vivre ainsi préservée au milieu de cette tuerie perpétuelle m'a paru le pire des supplices.

HENRI. Pauvre Marie! Et vous chantiez pour vous distraire?

MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres. Je me disais que, des autres cellules, des malheureux isolés comme moi m'entendraient peut-être et se trouveraient un instant soulagés par mon chant. Je ne pouvais que cela pour eux...

CADIO. Vous m'avez fait du bien, à moi! Je vous écoutais.

MARIE. Avez-vous été prisonnier aussi?

HENRI. Non... Il vous racontera à loisir comment il a vécu depuis le jour où vous vous êtes quittés à Saint-Christophe; et moi qui vous avais vue là aussi, j'aurai aussi bien des choses à vous dire, Marie!... A ce soir!...

CADIO. Je vais t'amener le cheval au bout du jardin, (Il sort.)

MARIE. Et moi, je vous reconduis jusqu'à la porte de l'enclos.

HENRI, sur le seuil du jardin, tenant la main de Marie. Eh bien, il est charmant, ce jardin abandonné; comme il est couvert et touffu! Qu'est-ce que c'est que ces grandes feuilles qui poussent jusque sur les marches de la maison?

MARIE. C'est de l'acanthe; comme c'est beau! et voilà des orties, des fraises, des oeillets, des ronces... Oh! que tout cela est nouveau pour moi! Je ne croyais pas revoir jamais un brin d'herbe, et je vois des feuilles, des fleurs... Et ces grands horizons bleus, ce sont des bois?... J'ai les yeux affaiblis, tout m'éblouit à présent; il me semble que je nage dans un rayon de soleil comme ces mouches qui commencent à bourdonner. Comme elles chantent bien, n'est-ce pas? Je ne chantais pas si bien que cela sur ma tourelle! Pourvu qu'on ne me reprenne pas!... Ah! j'ai peur! Voyez ce que c'est que le bonheur, on devient lâche tout de suite.

HENRI. Oh! vous, vous ne le serez jamais! et moi, je suis heureux aussi, allez, de vous avoir conduite à bon port dans ce joli nid de verdure. Adieu, Marie! non, au revoir! Reposez-vous; ce soir, nous causerons.

TROISIÈME TABLEAU

Six semaines plus tard, à la Prévôtière, dans un petit bois qui descend en pente rapide vers le fond d'un étroit ravin.--A travers les branches d'un vieux chêne, on voit une série de ravins boisés qui bleuissent en s'éloignant.--Paysage peu varié, mais frais et charmant.--Marie est assise sur un groupe de rochers à l'ombre du chêne avec plusieurs enfants autour d'elle. Ce sont les enfants du fermier, à qui elle apprend à lire.

SCÈNE PREMIÈRE.--MARIE, deux Enfants.

MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants; je suis très-contente de vous. (Les enfants s'éloignent, il en reste deux.)

UNE PETITE FILLE. C'est drôle!... Dites donc, mamselle Marie, à quoi ça sert de savoir lire? Maman dit que ça ne sert à rien.

UN PETIT GARÇON. Mais papa dit que ça sert à être bon citoyen. C'est les chouans, qui ne savent pas lire!

LA PETITE FILLE. Maman n'est pas chouan, et elle ne sait pas non plus.

MARIE. Ta maman est très-bonne, et, comme c'est ta maman, elle n'a pas besoin de savoir lire: elle n'a pas le temps, d'ailleurs; mais toi, qui n'es la maman de personne, il faut apprendre à écrire les comptes de ton papa.

LE PETIT GARÇON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce que tu m'apprendras aussi à écrire?

MARIE. Certainement.

LE PETIT GARÇON. Pour quand je serai soldat, pas vrai? Papa dit qu'à présent, c'est nous les officiers, les avocats, les gros messieurs, les généraux, et tout!

MARIE. Oui, pourvu qu'on soit bien savant.

LE PETIT GARÇON. Et patriote?

MARIE. Et patriote.

LE PETIT GARÇON. On serait patriote et pas savant?...

MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon ouvrier ou un bon soldat, mais ni avocat ni général.

LA PETITE FILLE. Vous qu'êtes savante, vous êtes donc général aussi?

MARIE. Je suis ta maîtresse d'école pour le moment, c'est-à-dire ton amie qui tâche de t'apprendre ce qu'elle sait, et ta couturière qui fait tes robes et celles de tes soeurs.

LA PETITE FILLE. Combien qu'on vous paye pour tout ça?

MARIE. C'est moi qui paye comme ça l'amitié qu'on a pour moi.

LA PETITE FILLE. Ça se paye donc, l'amitié?

MARIE. Oui, avec de l'amitié. Est-ce que tu ne m'aimes pas, toi?

LA PETITE FILLE. Oh! si!

MARIE. Eh bien, tu me payes.

LE PETIT GARÇON, d'un air capable. Ça n'est pas plus malin que ça, pardi! Citoyenne,... je t'aime aussi moi!

MARIE, l'embrassant. Je l'espère bien! autrement, tu serais ingrat.

LA PETITE FILLE. Qu'est-ce que c'est, ingrat?

LE PETIT GARÇON. C'est d'être bossu, méchant, vilain et malpropre, v'là ce que c'est. Viens, que je te reconduise à la maison. On jouera un brin au bord de la mare, et puis j'irai chercher mon chevau pour le faire boire.

MARIE. Ah! on dit un cheval, tu sais!

LE PETIT GARÇON. C'est vrai! c'est vrai! c'est les chouans qui disent: «Mon chevau!»

(Il s'en va avec sa soeur. Marie se remet à coudre; Henri sort du jardin et descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec émotion avant d'oser lui parler. Marie lève la tête et lui sourit.)

SCÈNE II.--MARIE, HENRI.

MARIE. Je vous ai entendu venir! Il faut me pardonner si je ne quitte pas mon ouvrage: ces paysans sont si bons pour moi, que je suis vraiment heureuse ici, et que je veux leur être agréable. Vous permettez que j'achève ce petit bonnet?

HENRI, qui a son sabre sons le bras, prenant la bonnet d'enfant et le regardant. Qu'un homme doit être heureux quand il voit une femme chérie travailler comme cela pour la jolie tête dont il attend le premier regard, le premier sourire! Être époux et père! époux de la femme de son choix, père de beaux enfants qu'il lui voit élever avec intelligence et tendresse,... cela vaut bien la gloire! A quoi songez-vous, Marie, quand vous faites ces habits d'enfants?

MARIE. Rendez-moi donc mon ouvrage! Quelles nouvelles apportez-vous?

HENRI. Une bien bonne! Vous êtes enfin libre et à couvert de toute persécution.

MARIE. Grâce à vous?

HENRI. Grâce à une erreur volontairement commise peut-être: après le départ de Carrier, votre nom avait été porté sur la liste des morts. Si le geôlier l'eût osé, il eût pu vous faire sortir. J'ai réussi à voir les registres et à savoir que votre évasion n'avait pas été et ne serait pas recherchée.

MARIE. Merci! Et du général Hoche, que savez-vous? Est-ce bien vrai, que lui aussi est sorti de prison? La nouvelle d'hier n'est pas démentie aujourd'hui?

HENRI. Elle est confirmée, et on annonce même qu'il va recevoir le commandement en chef de notre armée de l'Ouest.

MARIE. Ah! quel bonheur! je vais peut-être enfin le connaître!

HENRI. Comment se fait-il que vous ne l'ayez jamais vu?

MARIE. Je l'ai vu, mais je m'en souviens à peine. J'étais si jeune! N'importe, je l'aime comme s'il était mon frère.

HENRI. Vous l'aimerez peut-être davantage encore quand vous le verrez.

MARIE. Je l'aimerai davantage, si son arrivée vous décide à ne pas quitter la Bretagne.

HENRI. Ne dites pas cela, Marie! je ne suis que trop disposé à y rester, si vous l'exigiez...

MARIE. L'exiger!... Je ne puis, à moins que vous n'acceptiez l'avancement auquel vous avez droit depuis longtemps. Tant que vous avez eu à combattre vos parents et vos amis pour ainsi dire face à face, j'ai compris et admiré ce fier scrupule; mais votre oncle n'est plus; Louise est mariée, elle me l'a écrit elle-même, elle est en sûreté ainsi que sa tante, puisque M. de la Rochebrûlée accepte, dit-elle, l'idée de faire sa paix avec la République. La guerre de brigands qui se continue en Bretagne va bientôt cesser. D'ailleurs, elle ne vous mettrait aux prises avec aucune des personnes qui vous sont chères; je ne vois donc pas pourquoi vous voulez aller conquérir vos grades hors de France.

HENRI. Hélas! ma chère Marie, vous vous nourrissez d'illusions. La Vendée n'est pas réellement pacifiée. Si les paysans, apaisés par des mesures de prudence et d'humanité, rentrent chez eux et reprennent leurs travaux, gare au jour où leurs moissons seront faites! Ils seront facilement entraînés par ceux des localités où le passage des colonnes infernales n'a pas laissé de moissons à faire. D'ailleurs, les chefs ambitieux et inquiets n'ont pas renoncé à leurs espérances, et Charette ne se tient pas pour vaincu. Quelque parti que prenne Saint-Gueltas, soit d'imiter Charette en se tenant retranché dans sa province, soit de la quitter pour se jeter dans les aventures de la chouannerie, ce qui reste de ma famille est condamné à tomber dans nos mains un jour ou l'autre. Hoche fera peut-être, s'il vient ici, comme on l'espère, le miracle de ramener ces esprits avides d'émotions et dévorés d'orgueil; mais, s'il échoue, si cette paix armée qui permet aux rebelles de se préparer à de nouvelles luttes aboutit encore à une guerre cruelle, il faudra donc encore porter le fer et le feu dans ces malheureux pays qui sont pour moi le coeur de la patrie, et où je n'ai jamais donné un coup de sabre sans qu'il me semblât répandre mon propre sang! J'obéirai à mon devoir demain comme hier, mais je ne veux pas d'autre récompense que le mérite d'avoir vaincu les révoltes de mon propre coeur. Cela se réglera entre Dieu et moi. Les hommes ne pourraient pas apprécier ce qu'il m'en a coûté et m'adjuger un prix proportionné à mon sacrifice!

MARIE, émue. Bien, bien! Alors, il faut partir et rejoindre Kléber aux bords du Rhin, puisque votre colonel en a reçu l'ordre... L'a-t-il déjà reçu?

HENRI. Marie!... nous partons demain! une partie de mon régiment reste ici, et je pourrais choisir... mais... Ah! je suis dans un grand trouble, ne le voyez-vous pas? Vous ne voulez pas comprendre!

MARIE, troublée aussi. Je crois voir que l'amitié vous retiendrait ici... mais, alors, je ne dois pas accepter le sacrifice de votre légitime ambition.

HENRI. Mon ambition! je n'en ai pas d'autre que celle de pouvoir offrir à une femme aimée une existence honorable,... et je n'en suis pas là! Qui voudrait partager ma misère?

MARIE, embarrassée. Voilà Cadio qui nous cherche.

HENRI, appelant, attentif et inquiet. Par ici. Cadio! (A Marie.) Le croyez-vous en état de partir aussi, lui?

MARIE, parlant vite pour changer de conversation. Mais... Oui! Il se porte bien. Il s'exerce à manier les jeunes chevaux de la ferme. Il est intrépide et adroit, calme surtout, étrangement calme et studieux. Chaque jour marque un progrès étonnant dans son esprit. Qui aurait deviné cette âme profonde et cette intelligence active sous cet habit de toile bise et sous cette physionomie ingénue? Il a trouvé ici des livres, il ne les lit pas, il les boit! Il parle peu, et on ne s'apercevrait pas de ses progrès, si par moments son émotion secrète ne s'échappait en jets de flamme. Parfois, il me confond, je l'avoue, et je défends mal mes idées quand il les combat.

HENRI, soupçonneux. Il vous entraîne alors, et bientôt vous penserez comme lui!

MARIE. Non, Cadio est jacobin, et, quelque chose que nous fassions, il restera dans les partis extrêmes. Le voilà, annoncez-lui le départ.

SCÈNE III.--Les Mêmes, CADIO.

CADIO. Le départ?

HENRI. Oui, c'est pour demain.

CADIO, sans émotion. Décidément? où allons-nous?

HENRI. A Maëstricht pour commencer.

CADIO. Non!

HENRI. Comment, non? Je te jure que si.

CADIO. Je n'y vais pas.

HENRI. Tu ne veux plus servir?

CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais; mais tu peux tout auprès de ton colonel: dis-lui que je veux commencer par me battre ici. C'est en Bretagne que je dois et que je saurai faire la guerre. C'est là seulement que je serai bon à quelque chose, et que j'aurai un rapide avancement.

MARIE, à Henri. Vous saurez qu'il pense à cet égard tout le contraire de ce que vous pensez. Il brûle de tuer ses chers concitoyens.

HENRI. Et d'en être récompensé? Chacun son goût!

CADIO. Oh! moi, je n'ai ni pays ni famille. Ma patrie, c'est l'armée à présent, et ma destinée, c'est de détruire ceux qui ont une patrie et qui la trahissent. Les Allemands, les Espagnols, ils défendent leur drapeau, je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont ici, autour de nous. Je les connais, je sais ce qu'ils veulent et comment ils se battent. Je serai aussi fin qu'eux,--et aussi implacable!

MARIE, bas, à Henri. Vous voyez! nous ne le changerons pas.

HENRI, à Cadio. Alors, tu veux attendre l'arrivée du général Hoche?

CADIO. Oui; est-ce que tu ne veux pas me rendre cela possible?

HENRI. Puisque tu désires me quitter...

CADIO. Il faut que cela soit.

HENRI. Je croyais à ton amitié!

CADIO. Si tu en doutes, c'est différent! Je te suis.

HENRI. Je n'ai pas le droit de t'imposer le sacrifice de tes rêves,... de ta destinée, comme tu dis!

CADIO. Si fait, tu as le droit. L'exiges-tu?

HENRI. Non; mais je pense que tu vas rejoindre le détachement qui reste au dépôt?

CADIO. A Nantes? Certainement! Il faut bien que je m'habitue à la discipline. Ce doit être le plus difficile. Tu pars dans une heure?

HENRI. Oui.

CADIO. Je vais faire mes adieux à la ferme.

SCÈNE IV.--Les Mêmes, hors CADIO.

HENRI. Marie! Cadio ne veut pas s'éloigner de vous. C'est pour vous qu'il reste en Bretagne.

MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C'est son idée fixe.

HENRI. Il vous l'a dit?

MARIE. Il ne dit guère ses idées, mais je les devine.

HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas n'est pas facile à tuer.

MARIE. Si le dévouement de Cadio opérait ce prodige pourtant, vous ne lui en sauriez pas mauvais gré?

HENRI. Son dévouement pour qui?

MARIE. Mais... pour vous, j'imagine!

HENRI. Ah ça! il me croit amoureux de Louise et jaloux de Saint-Gueltas?

MARIE. N'avez-vous pas aimé Louise?

HENRI. Je l'ai mal aimée probablement, puisque, à supposer qu'elle redevînt libre et que la paix fût faite, je ne me sentirais pas de force à épouser la veuve de M. Saint-Gueltas!

MARIE. Vous en êtes bien sûr? Je ne vous crois pas!

HENRI. Vous allez me croire: Louise m'était chère, mais comme soeur et parente bien plus que comme fiancée. Je ne m'en rendais peut-être pas bien compte, mais je sentais vaguement en elle un orgueil de race et un besoin de domination qui ne pouvaient être satisfaits ou domptés que par un ambitieux et un despote. Il y avait en moi des instincts plus désintéressés et plus tendres qu'elle dédaignait. Il est tout simple qu'elle m'ait préféré le partisan farouche et insinuant qui sait, dit-on, corrompre les femmes par la louange et frapper leur imagination par des actes d'autorité audacieuse. Je ne le connais pas, je me suis battu contre lui sans le voir; j'ignore si son royalisme est sincère, je ne le juge pas comme homme politique; je sais seulement qu'il a séduit beaucoup de femmes, qu'il a inspiré beaucoup d'amour et de haine, et que celles qui l'ont aimé ont l'âme à jamais flétrie ou désenchantée. Pour succéder à un pareil homme, il faut se croire capable de lui ressembler. J'ai une ambition plus noble, celle de rester moi-même et d'inspirer l'estime avant d'éveiller la passion! Dites donc à notre ami Cadio de pardonner à Louise et de ne pas chercher à me venger d'elle sur la personne de son époux. Je ne suis pas plus jaloux de la gloire de l'un que de l'amour de l'autre. C'est un amour et une gloire qui se ressemblent, car la folie en est le point de départ et la vengeance en est le but. Dites encore à Cadio...

MARIE. Vous le lui direz vous-même. Soldat, il n'aura pas le loisir de revenir ici, et je ne le verrai sans doute pas de longtemps, si je le revois jamais.

HENRI. Vous croyez qu'il veut être soldat? Je ne le crois plus, moi.

MARIE. Que croyez-vous donc?

HENRI. Je crois qu'il vous aime.

MARIE. Vous vous trompez absolument: cela n'est pas.

HENRI, agité. Qu'en savez-vous? Vous n'en savez rien!

MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complète indépendance. Nous n'avons pas plus de fortune et d'aïeux l'un que l'autre. Une grande estime réciproque, une mutuelle reconnaissance pour les secours et les soins échangés dans ces derniers temps, nous ont donné le droit de nous parler sans détour. S'il m'eût aimée, je crois qu'il me l'eût dit avec la certitude de ne pas m'offenser et de ne pas perdre mon amitié: il m'a dit, au contraire, qu'il ne voulait ni connaître l'amour ni engager sa vie. Donc, je suis bien tranquille sur son compte.

HENRI. Alors... s'il vous eût aimée, vous ne l'auriez pas repoussé?

MARIE. Je lui aurais dit: «Restons frère et soeur.»

HENRI. Voilà tout?

MARIE. Voilà tout.

HENRI. Pourquoi, cela?

MARIE. Comment, pourquoi?

HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme qu'il doit être; mais l'inclination ne se commande pas, et vous pourriez avoir rêvé d'associer votre avenir au sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont naturellement distinguées. Tout son être délicat et harmonieux semble trahir une naissance mystérieuse...

MARIE, souriant. Ah! voilà le gentilhomme qui reparaît malgré lui! Vous croyez que, s'il y a une étincellée de noblesse naturelle dans notre caste, c'est qu'une goutte de sang patricien est tombée dans nos veines!

HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais plutôt que cet enfant abandonné était le fils de quelque artiste ou de quelque savant. S'il n'est qu'un paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes Bretonnes qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces pays agrestes que baigne l'Océan terrible et splendide produisent des types horriblement sauvages ou singulièrement poétiques. Son intelligence vous confond, c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je lui rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin...

MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime?

HENRI, agité. Moi?... Eh bien, voyons, supposons que je le désire!...

MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.

HENRI, lui prenant la main. Vous ne voulez pas me dire pourquoi?

MARIE, rougissant et retirant sa main. Non.

HENRI. C'est un autre que vous aimez?

MARIE, essayant d'être gaie. Je ne suis pas forcée de vous répondre, n'est-ce pas?

HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de larmes! Marie, chère Marie! est-ce qu'il ne vous aime pas, celui que vous préférez?