Cadio

Chapter 13

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LOUISE. Très-sûre, j'ai bien écouté ce qu'on a lu.

SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a écrit?

LOUISE. Non; mais l'acte sera détruit. Celui qui l'a rédigé a tout intérêt à n'en pas laisser de traces. D'ailleurs, vous m'avez promis de faire arrêter le secrétaire du délégué, qui doit aller demain à la municipalité pour vérifier le registre et renouveler la persécution. Jurez-moi qu'il en sera empêché et que mes pauvres amis de la ferme ne seront pas victimes de ma fuite précipitée.

SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera, si vous le voulez, les deux oreilles de M. le secrétaire.

LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver mes bons paysans sans me remettre sous les yeux les horribles représailles...

SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là, Louise. Vous n'avez rien vu dans la guerre de Vendée, celle que nous commençons sera autrement terrible. On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis en vigueur l'affreux décret de la Convention. On a brûlé les chaumières, égorgé les femmes et les enfants des insurgés absents; on a dévasté leurs champs, détruit leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces atrocités!

LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles?

SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan, et nul pouvoir humain ne le retiendra désormais. Le Breton, notre nouvel allié, est vindicatif, et le dictateur de Nantes semble avoir pris à tâche d'exaspérer ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde à leur chapeau: ne soyez donc pas surprise si vous voyez les leurs en chapelet à la ceinture de nos chouans farouches!

LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que je ne voie plus couler le sang, que je n'entende plus le râle de l'agonie! J'en serais devenue folle! A présent que j'ai vécu dans la solitude des champs et des bois, je n'aspire plus qu'à me tenir cachée dans un coin avec mon pauvre père, dussé-je mendier pour le nourrir!

SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sûreté dans ma maison; séparé de ces chefs ineptes qui ont perdu la Vendée, je me fais fort de tenir dans mon Marais jusqu'au rétablissement de la monarchie. Les princes eux-mêmes peuvent venir y chercher un refuge et, de là, diriger une guerre qui embrasera la France d'un bout à l'autre. Alors, Louise, une grande existence vous est réservée, si par crainte et découragement vous ne séparez pas votre avenir du mien.

LOUISE. Je suis insensible à l'ambition. Si mon père consent à rester avec vous, c'est la reconnaissance seule qu'y m'y retiendra.

SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester indifférente aux grandes choses que je suis peut-être destiné à accomplir?

LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges d'audace, de persévérance et d'habileté, mais je ne crois plus au succès. Hélas! vous périrez victime de votre zèle!... S'il en doit être ainsi, pourquoi risquer dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous reste?

SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous abandonnons la partie?

LOUISE. Celui de voir la Révolution se dévorer elle-même et faire place au besoin que la France éprouve de revenir à la civilisation.

SAINT-GUELTAS. La solitude vous a créé d'étranges utopies, ma chère Louise. La civilisation que la France d'aujourd'hui appelle et désire, c'est la négation du passé, que nous voulons rétablir. Elle veut l'égalité, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous possible que le bourgeois, dévoré d'ambition, renonce à un état de choses qui lui ouvre toutes les carrières, et qu'il consente à rétablir nos priviléges, qui l'excluaient du concours? Non, jamais plus le plébéien ne nous cédera le pas de bonne grâce. Il faut donc nous annihiler devant lui et nous faire plébéiens nous-mêmes, ou il faut l'écraser et le réduire au silence. Pour ma part, j'y suis résolu, et, si je succombe, j'aime mieux la mort qu'une vie d'abaissement et de honte.

LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon père ne pense pas comme vous.

SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père, endormi, dirai-je corrompu par la vie frivole et raisonneuse de Paris, avait admis les idées nouvelles et fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son sentiment chevaleresques l'ont ramené à nous,--à nous purs et solides enfants de la vieille France, à nous qui, retirés dans nos bastilles de province, n'avons jamais perdu le sens de l'hérédité et la conscience de nos droits. Nous sommes la race forte, ma chère Louise, la race qui doit courber les races bâtardes ou périr les armes à la main. On a crié contre nos priviléges; je le comprends, ils étaient faits pour éveiller la jalousie des croquants, et les droits qu'ils invoquent pour nous les ravir ne sont, comme les nôtres, basés que sur la force et la volonté. Qu'ils essayent donc d'être les plus forts! c'est à nous de résister! Si nous succombons, nous l'aurons mérité apparemment, nous aurons manqué d'énergie; mais nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens sont devenus bons pour combattre la Révolution, même l'appel à l'étranger, qu'on a pris soin de nous faire accepter en nous proscrivant et en nous jetant dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout scrupule, seule condition pour devenir invincible! Est-ce que mon obstination vous scandalise? est-ce que vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la Révolution, comme tant d'autres qui nous ont quittés durant la campagne d'outre-Loire, pour essayer d'une opinion mixte et d'une situation honteuse, sous prétexte de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas quitté l'armée alors, comme j'en avais le dessein, c'est pour ne pas la démoraliser en passant pour un traître. J'ai tout sacrifié et j'ai conseillé à votre père de tout sacrifier à l'influence, au prestige que nous devions conserver. A présent, tout est perdu, fors l'honneur, c'est-à-dire que rien n'est perdu, car l'honneur est tout. Nous soulèverons les provinces de l'Ouest sur une plus vaste étendue; mais n'oubliez pas que, pour réussir, il nous faut refuser toute concession à l'esprit révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique, accepter la rudesse, la superstition, la férocité du paysan qui donne son sang à notre cause, et le maintenir dans cet état de colère farouche où il puise son courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le secours de l'Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux foudroyer sur nos côtes ces nouveaux Français qui prétendent organiser une société sans roi, sans prêtres et sans nobles, c'est-à-dire sans frein d'aucun genre, et sans respect d'aucune supériorité.

LOUISE. Votre énergie est grande!... Je rougis d'avoir perdu beaucoup de la mienne. Je la retrouverai peut-être... Il me semble que je la retrouve déjà en vous écoutant.

SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez réclamé mon appui, chère Louise; il faut le vouloir sérieux, il faut le vouloir entier.

LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a été brisé de tant de manières et déchiré de tant de remords!

SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment?

LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous interroger... Pourtant il faut que vous me disiez... Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur l'échafaud pour expier l'amitié qu'elle m'avait témoignée en me suivant à la guerre?

SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutôt qu'elle a été noyée à Nantes.

LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre Marie! Et c'est moi qui l'ai envoyée à l'ennemi!

SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la vengeance! Voyons, Louise, vous pleurez! Le temps des larmes est passé; la source doit être tarie. Il s'agit de vouloir, à présent!

LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes pleurs. Laissez-les couler une dernière fois, peut-être aurai-je du courage après.

SAINT-GUELTAS, l'entourant de ses bras. Eh bien, oui, pleure, chère créature désolée! pleure et pardonne-moi ma rudesse; mais songe que te voilà sous ma protection. Oui, je sais combien tu as souffert! Comment as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs et de déchirements? Te voilà comme une pauvre fleur roulée dans le gravier du rivage; mais c'est le rivage, Louise! et mon sein où tu te réfugies est le port où la tempête ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu? ne repousse pas mon étreinte. Il me semble que je retrouve mon propre coeur arraché de ma poitrine en te sentant là! Ma soeur, mon héroïne, ma fille, ma souveraine, ma maîtresse, ma femme! oui! oui, tu es pour moi tout cela, et je veux te tenir lieu de tout. Crois-le enfin, et dis-moi que tu le veux aussi, ou la force d'âme qui m'a fait survivre à nos désastres m'abandonne pour jamais!

LOUISE, se dégageant de ses bras. Écoutez-moi! Vous me l'avez dit souvent, le temps n'est plus où l'amour voilé pouvait longtemps remplir le coeur d'une jeune fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su vous cacher l'ascendant que vous excerciez sur moi: j'ai été sincère avec vous. Je vous ai dit aussi l'effroi que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas caché qu'en retrouvant Henri à Sauvières j'avais fait un effort désespéré pour le rattacher à ma vie. Je ne l'aimais pas, je ne l'ai jamais aimé, et pourtant, s'il fût revenu à nous, j'aurais réussi à vous oublier... à être au moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez que, dans ce temps-là, on disait autour de moi que vous n'étiez pas libre, que votre femme vivait encore...

SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée par un prêtre dont j'avais blessé la vanité et combattu l'influence?

LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu'à l'affaire du Grand-Chêne, au moment où nous pensions tous marcher à la mort, vous m'avez fait promettre d'être votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce désastre. Eh bien, depuis ce terrible jour et durant le lugubre hiver que je viens de passer, séparée de mon parti, de mon père et de vous, j'avais renoncé à toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais perdue, bannie, misérable, oubliée, et, en songeant à vous, je me disais que vous ne m'aviez jamais aimée, que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre amour, et que, dans cette promesse de mariage que vous m'aviez arrachée, il y avait eu le délire d'un suprême enthousiasme plutôt que l'attachement profond d'une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites? Il y a des moments où je crois vous sentir plein de bonté, de douceur et de tendresse sous votre terrible écorce, et ce contraste m'émeut et me charme. Dans ma solitude, je me suis retracé certains moments où vous sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme tout à l'heure; mais je me rappelais aussi qu'après avoir épuisé avec moi les séductions de votre langage facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit et une sorte de haine... Est-ce là l'amour? Il m'attire et m'épouvante. Irrité, je vous crains;--attendri, je vous crains plus encore... Que de fois, assoupie sur la bruyère durant ces longues journées où je gardais les chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m'accablant de reproches, me menaçant de me tuer ou m'attirant dans le piége de vos séductions! Plus d'une fois, égarée, j'ai couru le soir à travers la lande déserte, croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans mes cheveux votre main sanglante... Ayez pitié de moi! ne me brisez pas de douleur, mais ne m'avilissez pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux mourir,--et je me tuerais! Vous savez bien que, si j'ai l'esprit timide, je n'ai pas le coeur lâche.

SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chasteté craintive, c'est pour cette fierté tremblante que je t'adore, moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es confessée, je veux me confesser aussi. Le dépit m'a éloigné de toi plus souvent encore que les agitations et les obligations de la guerre. J'ai essayé, moi aussi, de t'oublier, de me distraire. Impossible! ton image adorée me poursuivait, et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon lit de douleur; je le voyais tantôt dédaigneux et méfiant, tantôt éperdu et enivré... Mais le terme de tant d'épreuves approche, puisque, tel que je suis et indigne de toi, j'ai la gloire et le délice d'être aimé de toi. O Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais déjà! Laisse-moi te rassurer sur cet avenir qui t'épouvante! J'ai raison d'y croire, va! Tout homme de volonté a son étoile: les uns la placent au ciel, les autres dans leur âme seulement; moi, je la vois en toi, et je ne demande qu'à toi la durée de mon énergie. Ce n'est pas là un rêve, et, si tu doutes, c'est que ton attachement n'est pas encore la passion que j'éprouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que tu m'aimes follement, c'est-à-dire tel que je suis et sans me comparer à personne, sans me juger d'après tes propres idées, sans te souvenir qu'il existe des êtres pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon ou méchant, pur ou souillé, pourvu qu'il y ait en moi une force capable d'absorber ta vie et de te la rendre décuplée par le souffle de ma poitrine ardente? Ne vois-tu pas que je suis un type à part, un homme que, ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne sont de taille à mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma colère, briser tout sur mon passage comme la foudre, et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe à l'insecte qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me le reproche, j'ai peut-être aussi toutes les vertus, qui sait? N'ai-je pas prouvé que, si je satisfaisais parfois mes passions en égoïste, je savais les vaincre en stoïcien quand une raison supérieure parlait à mon orgueil? Quel est après tout le résultat de cette vie délirante qui m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le sacrifice? N'ai-je pas tout donné, ma fortune, mon repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux faire triompher? Je suis un fou, à ce que l'on dit, un téméraire, un prodigue; j'engloutirai ta fortune comme j'ai englouti la mienne dans l'abîme sans fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui, certes, et tu me mépriserais, si j'hésitais à le faire. Trafiquer, conserver, prévoir au milieu de la vie d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce digne de nous? Ce sont là des vertus du temps passé comme l'amour timide et matrimonial de nos grand'mères! Nous ne sommes pas nés pour ces choses-là, nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au milieu d'une tourmente, se souciant peu des faibles destinés à être broyés, et trempant les forts pour des combats formidables. Tu vois bien que je suis une de ces puissances fatales qui doivent tout traverser et tout vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le cachet de ma destinée. Là où je passe, dans les boudoirs comme dans les halliers, le sanglier que je suis met à néant les Apollons de l'ancienne mythologie galante. C'est qu'à travers ce masque bestial luit une flamme qui vient du ciel ou de l'enfer; c'est que cette main est plus noueuse que le câble et plus dure que le chêne; c'est que ces bras velus et ces épaules arquées te porteraient tout un jour sans se fatiguer; c'est que tout cet être qui t'appartient a été prédestiné aux travaux d'Hercule d'une époque de monstres et de prodiges! Et tu parles de clémence, de pitié, de modération à un boulet rouge lancé dans le monde pour l'épurer en le ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma pauvre Louise! c'est ne pas comprendre l'horreur de la situation et la mission de ceux qui doivent la dominer. C'est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au niveau des femmes lâches et bornées qui veulent pour maître un esclave et pour compagnon un idiot. Non, non! lève les yeux plus haut! Tu as déjà vaincu la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais sublime, des scènes de carnage et de désolation. Porte dans l'amour l'enthousiasme et la foi qui t'ont jetée dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c'est la plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends à te mesurer avec le lion et non à jouer avec le passereau! Sois ma vraie compagne, ma lumière et mon ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin... ma complice toujours, car il faudra que tu acceptes les situations inextricables et les résolutions désespérées qui tuent les pusillanimes, mais où les vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se rétracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures encore?

LOUISE. Oui... N'importe! où tu iras, j'irai, et ce que tu voudras, je le veux!

SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, là, dans cette solitude enchantée, sous le regard protecteur des étoiles, dis-moi...

LOUISE, tressaillant. Écoutez! Le bateau! il aborde! Nous sommes découverts!... Nous sommes perdus!

SAINT-GUELTAS, la poussant sous la hutte de roseaux. Reste là, ne bouge pas, et ne crains rien! (Il s'élance vers le rivage un pistolet dans chaque main.)

SCÈNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, ROXANE.

LA KORIGANE, (faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet qu'elle conduit. Vite, vite! Ils sont là!) Sautez sur le sable; moi, je remise et je cache le bateau. (Elle descend la rivière un peu plus loin.)

SAINT-GUELTAS, qui débusque de l'oseraie; à part. La tante! Ah! que le démon te réduise en fumée, vieux fantôme! (Haut.) Comment! c'est vous, mademoiselle de Sauvières?

ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis. Ne m'attendiez-vous pas?

SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson devait vous conduire...

ROXANE. Il s'est chargé de la Tessonnière. J'allais partir avec eux, quand la brave petite Korigane est accourue pour me dire de votre part de monter en bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui ne pouvait pas rester convenablement seule avec vous.

SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'où diable sort-elle?

ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoyée?

SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre Louise. Elle est là, nous allons repartir, (Il lui montre la hutte.)

ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout!

SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (Il fait quelques pas sur le rivage et se trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.) Quel diable à triple queue t'amène ici avec la vieille folle?

LA KORIGANE. Maître, je t'ai suivi partout sans me montrer. Je savais bien que tu allais chercher la jeune fille. Je t'ai amené la tante pour te contrarier. C'est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu t'étonnes.

SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites ici? Est-ce Cadio?

LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre Cadio; il vient de me le dire. Et c'est toi qui as commandé cela! Moi, j'ai volé un batelet, j'ai ramé, et me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi, si tu veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le sable.)

SAINT-GUELTAS, pensif, la regardant. Si petite, si frêle, si laide! une espèce de singe!... et si forte, si résolue, si passionnée! Tuer cela... oui, on écraserait d'un coup de talon cette tête plate comme celle d'une vipère! (Il la pousse du pied.) Lève-toi, allons! Ne tente pas ma fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur et à moitié couchée dans l'eau froide?

LA KORIGANE, se levant. Ah bah! Il y a longtemps que je suis morte! Vous ne le saviez donc pas? C'est ma pauvre âme que vous voyez, une âme maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.

SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas chiche, toi, la Bretonne endiablée! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n'y a pas de temps à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours?

LA KORIGANE. Oui.

SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire là. On peut me contrarier une fois; mais deux fois, c'est trop, tu sais?

LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.

SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes, je la brise.

LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire que vous pourrez me faire peur!

SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (Il la prend d'une seule main et la tient au-dessus de l'eau.)

LA KORIGANE, d'une voix douce et comme épurée tout à coup. Bien, mon doux maître! Mourir de ta main: voilà ce que je voulais!

SAINT-GUELTAS, à part. Le chant du Cygne! (La reposant à terre.) Tu penses que je ne tuerai pas celle qui m'a sauvé la vie? Ton courage n'est que du raisonnement. Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne m'aimes guère!

LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu me croies?

SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que j'aime, que tu la serves comme je la sers, que tu te dévoues pour elle comme pour moi, et que, de crainte de l'affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l'amitié que je te porte. Le jour où je verrai une larme dans ses yeux par ta faute, tu ne seras plus rien pour moi.

LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc pour toi, si j'obéis fidèlement?

SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'être que j'admire le plus sur la terre.

LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide?

SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour te reprocher ta laideur?... La beauté est là, vois-tu, dans la tête, et là, dans le coeur. C'est la volonté qui nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne t'aime pas d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompée, toi? Jamais. Seule au monde, tu es de force à supporter la vérité, et je te l'ai dite; mais je sais ce que tu vaux, et je ne suis pas homme à n'y pas prendre garde. Je me connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre souris noire, plus grande que les déesses qui me charment... et qui me marchandent leur amour! Je n'ai rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a coûté ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilités de langage, ni frais d'éloquence! Tu me l'as donné, comme si c'était une dette à me payer. Toi seule m'as compris! Vois si tu veux garder ta supériorité, ton prestige, et rester près de moi comme un chien que je maltraite en public, et comme un esprit familier devant lequel mon âme surprise et troublée se prosterne en secret.

LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques pour m'ensorceler!

SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises?

LA KORIGANE. Oui, j'obéirai. Tu veux que Louise soit ta femme?

SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut pas; mais je veux qu'elle m'appartienne, et cela sera, et il faut que tu le souffres.

LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai.

SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans réserve, sans scrupule, sans égoïsme! (Lui frappant rudement le front.) Ah!... si je pouvais faire entrer ce feu sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles!

LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles, c'est tout ce qu'il me faut.

SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune maîtresse--et la vieille, dont je saurai bien me débarrasser.--Vite! Il ne faut pas que le jour nous surprenne ici.

SIXIÈME PARTIE

PREMIER TABLEAU

A Nantes.--Une petite chambre sous les toits.--Une trappe s'ouvre au plafond de bois en mansarde.--Une table est couverte de livres, de cartes de géographie, de journaux et de brochures. Un grabat et deux chaises de paille composent tout l'ameublement. La fenêtre, étroite et longue, plongeant sur les fossés formés par l'Erdre et la Loire, occupe le recoin d'une vieille maison très-élevée accolée à un angle de la prison du Bouffay.--La masse noire de l'antique édifice ne laisse percer qu'un rayon de lune qui frappe sur la guillotine, dressée en permanence sur la place des exécutions et aperçue par une échappée de murailles nues et sombres.--Cadio lit dans l'obscurité, où il semble voir comme un chat.--Henri entre. Il est en petite tenue militaire.

SCÈNE PREMIÈRE.--HENRI, CADIO.

CADIO. Ah! enfin! mon ami, te voilà! je n'espérais plus te voir aujourd'hui. Je savais pourtant que tu étais revenu sain et sauf.

HENRI. Huit jours durant, nous avons donné la chasse à MM. les chouans. Je n'ai pas voulu me coucher sans avoir de tes nouvelles. Comment te sens-tu? voyons!

CADIO. Très-bien; j'aurais pu aller aux manoeuvres, moi, et commencer à m'exercer avec les nouvelles recrues.

HENRI. Non, tu es encore trop faible... Songe donc, tu as été si malade!

CADIO. Ma blessure est fermée, je n'en souffre plus.