Cadio

Chapter 12

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SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de ma vie. On m'a emporté mourant, et il me semble qu'après trois mois de souffrance et de maladie, j'ai bien payé ma dette. (A Tirefeuille, qui revient.) Eh bien?

TIREFEUILLE. J'ai écouté et regardé, elles ne sont pas là.

SAINT-GUELTAS. Diable!

TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles doivent en être. Vous ne pouvez pas manquer de les voir rentrer d'un moment à l'autre.

SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la garde. (Tirefeuille s'éloigne.--A Raboisson.) Pour conclure, je ne t'empêche en aucune façon de prendre deux de mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard. C'est à tes risques et périls, mon cher; mais tu ferais mieux de les avertir que nous reviendrons plus tard exprès pour eux. Moi, j'emmène Louise, je l'ai résolu, je le veux, je l'aime!

RABOISSON. Et tu l'épouses?

SAINT-GUELTAS. Ah! c'est là ce que tu veux me faire jurer?

RABOISSON. Oui. J'étais l'ami et l'obligé de son père. Eh! mon Dieu; je ne suis pas plus scrupuleux qu'un autre, tu le sais bien; mais Louise m'intéresse. Ce n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la trompes.

SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est pour cela que j'en suis fou, et que, si je ne peux pas la vaincre autrement, je l'épouserai. Es-tu satisfait?

RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel dans la rédaction de ton contrat.

SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un dévot ou un père de famille pour me chicaner de la sorte? Non, tu es un vieux garçon comme moi, et tu sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux femmes qui ne demandent que de l'amour... Dieu leur a donné comme à nous de la volonté pour résister, et des griffes, faute d'autres armes, pour se défendre. Qu'elles se défendent, si bon leur semble, mordieu! nous jouons notre rôle en les poursuivant. Elles peuvent toujours fuir; celle-ci m'appelle...

RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son père. Elle te demande de les réunir.

SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me suivra pour moi!

TIREFEUILLE, approchant. On vient!

RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m'éloigne, je ne sais pas faire le paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. (Il quitte la cour et se dirige vers le bois le plus proche.)

SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais mener près d'ici la barque que j'ai louée.

TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon maître! voilà la fermière.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter à la noce! Va-t'en, cache ta mauvaise figure. (Tirefeuille s'en va par le hangar.)

SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, LOUISE, ROXANE, un Caporal de garnisaires, Militaires et Invités.

LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine: il doit y avoir encore deux chaises et la petite table. Attends, je vas t'aider.

SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny, c'est à moi de porter ça. A la maison, pas vrai?

LA MÈRE CORNY. En vous remerciant; mais qui donc que vous êtes? Je ne vous reconnais point.

SAINT-GUELTAS. Un ami.

LA MÈRE CORNY, méfiante. Un ami?

SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve.

LA MÈRE CORNY, émue. Ah! bonne sainte Vierge, tant que ça? Mais, si c'est pour le dommage de quelqu'un, je n'en veux point.

SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. Je me cache. Je ne demande qu'à me reposer une heure chez vous, et je pars.

LA MÈRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du monde, et on a invité les garnisaires. Vous irez dans la grange, on vous portera à souper. Tenez! v'là la noce qui arrive. Écoutez le biniou! Deux belles mariées, oui-da!

SAINT-GUELTAS. Deux?

LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, mais encore de bonne mine. (Roxane entre en toilette de mariée avec la fleur d'oranger à sa cornette; elle donne le bras à Rebec.)

SAINT-GUELTAS. Ça?

LA MÈRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne, notre servante.

SAINT-GUELTAS, à part. Roxane! Je crois rêver. (Haut.) Mais l'autre?...

LA MÈRE CORNY. Tenez! notre vachère Françoise, avec le ménétrier Cadio. (Elle va au-devant de Louise et de Cadio, qui sont entrés avec une partie des invités.)

SAINT-GUELTAS, à part. Louise! Cadio! je deviens fou! Ah! la Tessonnière, je le ferai parler! (Il se glisse parmi les invités.--Toute la noce est entrée dans la cour et entoure les deux couples. Un des garçons du village tient la cornemuse de Cadio et crie: «Une danse, une danse, avant d'entrer au logis!» Les quatre garnisaires avec leur caporal crient: «Vivent les mariés! Une danse, tout de suite!»)

ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est très-joli! Je veux danser, moi, ouvrir le bal. (A Louise.) Sois donc gaie! C'est charmant, le bal champêtre. Puisque nous voilà sauvées de là guillotine!...

CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (Il allume une grosse lanterne de corne qu'il accroche à un pieu.) Joseph! viens par là, sur le tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. (Bas.) Fais du train, c'est tout ce qu'il faut.

CADIO, au garçon qui commence à faire brailler le biniou. Non, Joseph! rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou. C'est moi qui ferai danser, comme les autres fois!

CORNY, riant. Ah! par exemple! un nouveau marié, c'est pas l'usage, ça! (A Louise.) Faut observer tous les usages!

LOUISE, un peu gênée. Comment, Cadio, vous n'allez pas me faire danser?

CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dansé de ma vie et ne veux point vous faire rire de moi.

LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que j'aurai l'avantage d'inviter la belle Françoise, nonobstant l'autorisation préalable du mari.

CADIO. Oui, oui, allez!

CORNY, à Louise qui hésite. Craignez rien, c'est nos amis et nos répondants! (Louise donne la main au caporal, Roxane et Rebec font vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent en rond sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a le droit de couper la chaîne et de s'y placer où il veut.)

SAINT-GUELTAS, qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part. Mariée, elle! Ah! j'arrive à temps! (A Tirefeuille, qui vient par le hangar.) Eh bien, qu'y a-t-il?

TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous, le brouillard remonte.

SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, écoute! Tu vois ce joueur de biniou?

TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays d'avoir tué Mâcheballe.

SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empêcheras de nous suivre.

TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser?

SAINT-GUELTAS. Si c'est nécessaire, s'il menace de nous perdre, oui! Autrement... Après ça, un coquin de moins...

TIREFEUILLE. Ça Suffît! (Ils se séparent.)

LA TESSONNIÈRE, bas, à Saint-Gueltas, en le voyant se diriger vers Louise. N'oubliez pas qu'elle ne sait rien de la mort de son père!... et méfiez-vous de ces bleus qui sont là! Votre figure est si connue!

SAINT-GUELTAS. Allons donc! ma vie se passe à me moquer d'eux. (Il va couper la ronde et sépare le caporal de Louise, dont il prend la main. Personne n'y fait attention, pas même Louise, qui le prend pour un paysan invité. La danse continue. Tout à coup, Cadio s'interrompt, repasse la cornemuse à Joseph et descend du tonneau.)

REBEC, inquiet. Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

CADIO. Rien, rien, dansez toujours! (A part, isolé et regardant Louise.) Saint-Gueltas! c'est lui, j'en suis sûr. Ah! voilà le réveil! Déjà! J'étais heureux, moi, de pouvoir la préserver. La voir gaie et tranquille un moment! si belle, si gracieuse à la danse,... et ma musette allait si bien!... J'étais comme dans un songe! j'oubliais tout!... et voilà le démon!

CORNY, interrompant la danse. Allons, allons, les amis! le festin vous attend! Ça n'est pas du fameux; vous savez la grand' misère, grand'misère! Y a des galettes, et des crêpes, et du cidre; et puis encore du cidre, des crêpes et des galettes. (Bas, au caporal.) Avec quatre ou cinq bouteilles de vin de Saintonge pour les amis qu'on a sous les drapeaux.

LES MILITAIRES et LES INVITÉS. Vive le père Corny!

ROXANE. Oui, oui! allons manger des crêpes! (Bas, à Rebec.) Allons, mauvais drôle, donne-moi le bras!

REBEC. Oui, aimable épouse; mais, essuyez donc votre rouge: ça va se voir aux lumières, et ça donnera des soupçons... (Ils rentrent tous dans la maison.)

SCÈNE III.--LOUISE, SAINT-GUELTAS, CADIO, qui se glisse derrière une charrette pour les observer.

LOUISE, (que Saint-Gueltas retient.) Vous dites... de la part de mon père? Parlez, parlez! nous sommes seuls.

SAINT-GUELTAS, soulevant son chapeau. Louise, c'est moi! votre père vous attend.

LOUISE, étouffée par la joie. Ah! merci, merci! Il est vivant! mon Dieu, merci! (Elle fond en larmes.)

SAINT-GUELTAS, la faisant asseoir. Il est à ses genoux. J'ai tenu ma parole, je suis tombé mourant à ses côtés. Lui... je ne dois pas vous cacher qu'il avait été blessé aussi.

LOUISE. Ah!, j'en étais sûre, qu'il ne pouvait pas m'écrire! Et vous?...

SAINT-GUELTAS. Je suis à peine guéri, mais j'aurai la force de vous emmener et de vous protéger. Hâtons-nous, Louise.

LOUISE. Oui, oui!, mais... Hélas! non, pas avant demain soir! Le salut des braves gens qui nous ont donné asile exige que je sois représentée à un de ces misérables qui viennent nous relancer jusqu'ici.

SAINT-GUELTAS. Vous voulez attendre jusqu'à demain? Y songez-vous? croyez-vous que je le souffrirai?

LOUISE. Puisqu'il le faut pour empêcher...

SAINT-GUELTAS. Pour empêcher M. Cadio d'être inquiété, n'est-ce pas? Ah! Louise, quelle insigne folie que ce mariage!

LOUISE. On m'a dit...

SAINT-GUELTAS. On vous a trompée. Il ne vous préserverait pas de la persécution et de la mort.

LOUISE. Eh bien, je dois braver cela plutôt que de perdre ces généreux paysans...

SAINT-GUELTAS. Vous croyez que je vous laisserai au pouvoir d'un Cadio, d'un idiot, d'un fou!

LOUISE. Il n'est rien de tout cela.

SAINT-GUELTAS, irrité et impétueux. Alors, c'est vous qui êtes insensée de croire qu'un homme quelconque ne se prévaudrait pas en pareille circonstance...

LOUISE. Taisez-vous! Cette pensée calomnie son dévouement, et elle m'outrage!

CADIO, à part, répétant tout bas. Outrage!...

SAINT-GUELTAS. Ah! pardonne-moi, Louise, ma Louise adorée!... Mais est-il possible que je ne sois pas révolté jusqu'à la fureur en songeant qu'un autre, fût-ce un misérable imbécile, vient de te donner son nom et de recevoir ta main dans la sienne! C'est un simulacre, je le sais, un engagement nul, arraché par la crainte qu'exercent nos tyrans; mais il me tarde de laver cette souillure avec mes baisers sur ta main chérie! Viens, viens! je ne veux pas que cette brute te voie une heure, une minute de plus!

LOUISE. Impossible avant demain!

SAINT-GUELTAS. Eh bien, vous me forcez à vous le dire... Louise! votre père n'est pas guéri,... son état est grave,... on n'est pas certain de le sauver. Le temps presse, il réclame vos soins!

LOUISE, qui s'est levée. Assez, assez! partons; mais il faut appeler...

SAINT-GUELTAS. Les autres, oui! Raboisson est ici, il s'en charge; venez, j'ai là une barque, nous les rejoindrons à un endroit convenu.

LOUISE. Mais... les paysans!... Mon Dieu, que va-t-on leur faire? Avertissons-les.

SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvières, les moments sont précieux. Si nous ne retrouvions pas votre père vivant, quels reproches n'auriez-vous pas à vous faire, vous?

LOUISE. Mon pauvre père! ah! lui avant tout; emmenez-moi, courons!

SAINT-GUELTAS. Venez! (Ils vont pour sortir par le hangar.)

CADIO, qui s'est mis devant, les arrête. Non, il vous trompe, il ment! votre père...

LOUISE. Est mort?

CADIO. Non, émigré! Il n'est pas où il vous dit.

SAINT-GUELTAS, mettant la main à sa ceinture. Comment le saurais-tu, imbécile? (A Louise, bas.) Vous voyez bien, il est jaloux! il va parler en maître. Remettez-le donc à sa place, ou je serai forcé...

LOUISE, lui retenant le bras. Non, non!--Adieu, Cadio. J'emporte ton anneau d'argent, gage de ton dévouement et de ta soumission. (Montrant Saint-Gueltas.) Voici l'époux que j'avais choisi. Tu viendras nous voir quand nous serons mariés. Tiens, mon ami, voilà pour payer le voyage. (Elle lui donne une bourse et disparaît avec Saint-Gueltas, qui, en passant, fait un signe à Tirefeuille, caché dans les débris du hangar.)

CADIO, stupéfait. De l'argent! de l'argent à Cadio pour payer son silence! celui qu'on estimait, que l'on prétendait traiter en ami! (Il jette la bourse vers le hangar. Tirefeuille rampe et s'en saisit.) Ah! Voilà leur coeur, à ces femmes-là! voilà leur amitié, leur reconnaissance! Je comprends à présent ce que j'ai entendu là ce matin! Ces trois fous, ces trois fantômes qui voulaient boire du sang, c'est des hommes qu'on a humiliés et qui se vengent!... Mais qu'est-ce que je peux faire, moi?... Je dois pourtant sauver la cousine d'Henri, car il l'enlève, ce démon! (Le brouillard s'est dissipé, il voit Saint-Gueltas et Louise, dans la barque, quitter la rive.) Ils remontent le courant! j'irai plus vite qu'eux! Je crierai à Louise que son père est mort. Il le faut. (Il va vers la barrière.)

TIREFEUILLE, qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc et disparaît en disant: Il a son affaire! (Cadio est tombé sur le coup.)

CADIO, égaré, se soulevant. Eh bien, qu'est-ce que c'est donc? Pourquoi ce coup de poing? Tant pis! Allons! Comment! me voilà sans force? Il m'a fait grand mal, ce lâche! (Regardant sa main qu'il a portée à son côté.) Du sang? est-ce du sang? Ah! l'assassin! qu'est-ce qu'il m'a fait? N'importe, j'irai. Louise!... (Il retombe sur la paille et reste évanoui.)

SCÈNE IV.--CORNY et REBEC sortent de la maison et passent près de CADIO sans le voir.

CORNY. C'est drôle tout de même que les deux jeunes mariés ne se montrent point! Faudrait pourtant qu'on les voie!

REBEC. Moi, je vois ce que c'est... Mademoiselle Louise a grand'honte de ce mariage; elle n'est point comme sa tante, qui en rit parce qu'au bout du compte épouser un fonctionnaire... ce n'est pas tant déroger!...

CORNY. Oui, la demoiselle rougit du cornemuseux. Elle aura ouï dire au pays que c'est tous des sorciers et des meneux de loups. Dame, y a ben du vrai là dedans, et Cadio a une parole, une manière, une figure, qui ne sont pas comme celles des autres chrétiens. Pourvu qu'il l'ait pas charmée avec quelque sortilége! ça s'est vu!

REBEC. Allons donc, Corny, vous dites des bêtises! Il ne faut plus croire à ces superstitions-là. Moi, je pense que la demoiselle se cache et qu'elle a dit à Cadio de s'en aller. Allons! on en fera des plaisanteries; ça ne nous regarde pas.

CORNY. Eh! eh! des plaisanteries sur les nuits de noces, c'est ce qu'il faut, mordi! Je vas en faire aussi!

REBEC. Oh! mais non! La vieille pourrait se fâcher et se trahir! Croyez-moi, poussez tout votre monde à boire et à danser, ça fera oublier les absents.

CORNY. J'vas flanquer de l'eau-de-vie dans le cidre. Allons, venez-vous? (Il rentre.)

SCÈNE V.--REBEC, puis HENRI et CADIO.

REBEC. C'est drôle tout de même, ces mariages-là! On ne sait pas ce qui peut arriver. S'ils étaient bons par hasard, et si ces dames rentraient dans leurs biens?... Qu'est-ce qui rôde donc par là? Miséricorde! M. Henri! Vient-il pour les faire sauver? Oh! pas de ça! Et la visite de demain! Il faut l'éloigner d'ici, sans qu'il les voie! (Bas, allant à lui.) C'est moi, ne craignez rien.

HENRI. C'est justement toi que je cherche.

REBEC. Et comment diable avez-vous fait pour lâcher votre consigne?

HENRI. J'ai risqué ma tête, voilà tout; j'ai laissé le délégué sous bonne garde à Donges, où il passe la nuit. Je suis venu seul à bride abattue. J'ai caché mon cheval derrière le moulin. Me voilà. Parle vite. Louise est ici?

REBEC. Mais... non! je ne vous ai pas dit ça!

HENRI. Tu me l'as fait entendre par signes tantôt; tu me montrais ces bois...

REBEC. Oui, le côté par où elles se sont sauvées.

HENRI. Ainsi cette Françoise, cette Marie-Jeanne, qui ont attiré les soupçons, ce n'est pas Louise et sa tante?

REBEC. Si fait! c'est à moi qu'elles doivent leur salut. Je les ai protégées ici pendant tout l'hiver; mais, ce soir, elles ont été prudemment se réfugier ailleurs.

HENRI. Où ça? Dis-le donc vite!

REBEC. Vite, vite!... permettez, monsieur Henri. Ce que vous voulez faire est une trahison envers la République!

HENRI. Ah! tu as des scrupules, à présent?

REBEC. J'en ai... j'en ai pour vous! Vous n'en avez donc plus?

HENRI. Quant à cela, non! Ce n'est plus la guerre, c'est-à-dire le besoin de se défendre; c'est la persécution, c'est-à-dire le besoin de se venger. Malheureusement, je n'ai ni temps ni fortune, ni liberté d'agir pour assurer la fuite de ces deux femmes; mais je peux faire qu'elles soient averties de quitter la France et de mettre à leur disposition le peu que j'ai. Tu vas me dire où elles sont, et j'y cours.

REBEC. Vous auriez grand tort d'attirer l'attention sur elles. Elles ont plus d'argent que vous. Saint-Gueltas leur en a fait tenir, et c'est en Angleterre qu'elles se proposent d'aller.

HENRI. Est-ce bien vrai, ce que tu dis là?

REBEC. Je vous jure! Voulez-vous que, pour plus de sécurité, j'envoie un exprès après elles, pour leur dire de filer vite?

HENRI. Vas-y toi-même!

REBEC. Oh! moi, un municipal, pas possible! mais le fermier ira.

HENRI. Vite alors! Tiens! voilà pour payer son déplacement.

REBEC. Inutile, gardez ça. Il ira par dévouement à ces dames, et il ira plus vite que vous qui ne connaissez pas les chemins. Allez-vous-en, les garnisaires sont par là. Je tremble qu'ils ne vous voient!

HENRI. Adieu donc! tu réponds...

REBEC, avec une dignité burlesque. Je réponds de tout. Retournez à votre poste, citoyen lieutenant! (Henri s'éloigne.) Et nous... retournons à ma noce! (Il rentre.)

HENRI, revenant sur ses pas. Il me trompe... Je ne sais pas pourquoi il me semble... Ce n'est pas un méchant homme, il ne les livrerait pas; mais il craint la mort, et, dans ces temps de fureur, quiconque tient à la vie est capable de tout! Le temps marche, chaque instant me perd, et je ne sais que faire pour que mon danger serve à ces pauvres femmes! Tiens! un homme endormi... ou ivre! Cadio! tout est sauvé. (Il le secoue et l'appelle à voix basse.) Cadio! Cadio, mon ami!

CADIO. Ah! vous me faites mal, vous!

HENRI. Es-tu malade?

CADIO. Oui, bien malade!

HENRI. Et pourquoi es-tu là, seul, couché par terre? La misère, la faim peut-être? Il n'y a donc plus de pitié en ce monde? (Il l'aide à se relever.) Pauvre garçon, remets-toi, voyons! Tiens, bois un peu.--(Il lui fait boire quelques gouttes d'eau-de-vie dans une petite bouteille plate qu'il porte sur lui en cas de blessure ou d'épuisement.) Ça va-t-il mieux?

CADIO, qu'il a assis sur un timon de charrette. Oui; qu'est-ce que vous voulez? Ah! c'est vous?

HENRI. Moi, celui qui te doit la vie. Je cherche Louise, et... m'entends-tu?

CADIO. Oui, Louise, partie.

HENRI. Tant mieux, alors! Merci, Cadio.

CADIO. Oh! non, pas tant mieux! partie avec lui!

HENRI. Qui, lui?

CADIO. Saint-Gueltas! Allons, courez; moi, je ne peux pas!

HENRI, douloureusement. Et moi, je ne dois pas!

CADIO. Vous y renoncez?

HENRI. Il y a longtemps que j'ai renoncé à être heureux, Cadio! Il n'est plus question de ça en France! Je ne voulais pas que mes parentes fussent traînées à la boucherie nantaise au milieu des insultes.--Saint-Gueltas est mon ennemi, mon ennemi politique et personnel; mais Louise n'a plus que lui pour la protéger, je ne les poursuivrai pas!

CADIO ranimé, se levant. Oh! vous n'aimez donc pas?... vous n'êtes donc pas jaloux?

HENRI. Je n'ai pas le droit de l'être. Louise ne m'a jamais aimé.

CADIO. Qu'est-ce que ça fait, ça? Elle est aveugle, elle est trompée, et elle veut l'être, parce qu'elle est folle, parce qu'elle est lâche!

HENRI, étonné. Qu'est-ce que tu as donc contre elle, Cadio?

CADIO. Moi? Rien! Je déteste les royalistes, voilà tout... et je veux... je veux m'engager, à présent! J'ai l'âge! je me suis toujours caché... je ne veux plus avoir peur! Emmenez-moi!

HENRI. Certes, de tout mon coeur. Il y a longtemps que je le voulais et que je me tourmentais de ce que tu étais devenu. Bois encore, et viens, car je suis pressé!

CADIO. Oui, soldat! je serai soldat! Je tuerai Saint-Gueltas!--Bonté de Dieu! je ne peux pas marcher! Allons, laissez-moi mourir là. Je suis blessé, voyez!

HENRI. Blessé? par qui?

CADIO. Je ne sais pas, un assassin! peut-être lui, parce que je voulais courir après elle.

HENRI. Ce n'est peut-être rien, essaye; donne-moi le bras, mon cheval est bon, il nous portera tous les deux.

CADIO. Où est-il?

HENRI. Là, au moulin; c'est tout près.

CADIO. Allons! (Il retombe.) Pas possible. Adieu!

HENRI. Non! je te porterai.

CADIO. Vous, me porter?

HENRI. La belle affaire!

CADIO. Ah! tenez, c'est vous que j'aime! tout le reste... il n'y a que vous... Je marcherai!

HENRI. Eh! oui, tu marcheras! Tu apprendras à marcher à moitié mort. Je te l'ai déjà dit au Grand-Chêne: sers ton pays et tu deviendras vite un homme.

CADIO. C'est vrai, je me souviens! Eh bien, allons je serai un homme!

HENRI. Attends! voilà sous mes pieds quelque chose... Ne tombe pas!

CADIO, touchant avec son pied. Je sais ce que c'est! Mon biniou!

HENRI. Ah! tu y tiens? (Il veut le ramasser.)

CADIO. Non, laissez-le. C'est fini, ça! Un sabre, c'est un sabre que je veux! (Ils s'en vont. On continue à chanter et à danser dans la maison.)

TROISIÈME TABLEAU

Un îlot couvert d'une épaisse oseraie.--Saint-Gueltas et Louise abordent, et descendent d'une barque que conduit un paysan batelier.

SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Batelier.

SAINT-GUELTAS, (au batelier.) Va plus loin remiser ton bachot, cache-le bien et attends-nous. (Le batelier obéit.)

LOUISE, sur la grève. Mon Dieu, pourquoi nous arrêter déjà?

SAINT-GUELTAS. Je n'ai pas voulu vous effrayer, mais nous étions suivis.

LOUISE. Vous en êtes sûr? Je n'ai rien vu! C'est peut-être nos compagnons!...

SAINT-GUELTAS. Impossible! Raboisson doit conduire à cheval votre tante et M. de la Tessonnière un peu plus loin. Venez, venez! Ne restons pas sur la rive. La nuit est claire. Par là, les buissons nous cacheront, si l'on s'obstine à nous suivre; mais j'espère qu'on nous a perdus de vue. (Ils ont gagné le milieu de l'îlot.) Tenez, voici une hutte de roseaux où j'ai déjà échappé une fois aux recherches. Vous pouvez vous étendre sur le sable sec et vous reposer, bien roulée dans mon manteau. Entrez, il fait froid.

LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie. J'ai passé plus d'une nuit d'hiver dans les genêts pour déjouer les perquisitions. Je resterai ici, assise. Personne ne peut me voir.

SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous méfiez de moi avec une obstination...

LOUISE. Non! Dans la position où je suis, inquiète et désolée, puis-je penser que vous ne respecteriez pas mon malheur et mon isolement?... Mais verrez-vous d'ici passer cette barque qui nous suit?

SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je l'entende; j'ai l'oreille exercée, et, d'ailleurs, la nuit est si calme et si belle! Cet endroit est charmant, et le murmure de ce grand fleuve semé d'étoiles est si doux! Ah! sans l'inquiétude qui vous oppresse, vous sentiriez votre âme se dilater ici, n'est-ce pas?

LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense qu'à celui qui m'attend. Parlez-moi de lui, de lui seul. Il est donc bien mal?

SAINT-GUELTAS. J'ai exagéré. Pardonnez-le-moi, chère enfant. Je devais vous arracher à ce refuge périlleux, à ces protecteurs imbéciles...

LOUISE. Ah! cruel, vous jouez avec ma douleur! Est-ce vrai maintenant, ce que vous dites? Mon père...

SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous; mais dites-moi, Louise, ce mariage absurde contracté ce soir...

LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il n'existe pas. Quand même la loi impie qui prétend le rendre sérieux sans consécration religieuse ne serait pas déchirée au premier jour de raison et de foi qui luira sur la France, il n'aurait aucune valeur.

SAINT-GUELTAS. Comment s'est-il fait? sous quels noms?

LOUISE. Ma tante et moi, nous avons été mariées sous des noms d'emprunt.

SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre?