Chapter 10
REBEC. Faut pas parler de ça, ça viendra tout seul! (Bas, s'adressant à Corny.) Dites donc, il est bien mal déguisé. Il a une chemise trop fine, et vous devriez lui cacher sa tabatière à portrait. Dites-lui donc de me la vendre, et je lui en achèterai une en corne.
CORNY, bas. Bah! bah! nos garnisaires le connaissent, mais ils ne font pas semblant. Qu'est-ce que ça leur fait, un vieux comme ça?
REBEC. Je sais bien qu'on peut compter sur nos quatre hommes de garnison: ils sont très-gentils; mais si on les changeait? si on nous envoyait des enragés?
CORNY. Quand on y sera, on verra! on se cachera mieux... (souriant avec malice.) Et vous aurez la tabatière à bon compte!
REBEC. Et les deux dames? Vous êtes sûr?...
CORNY, montrant Louise, qui passe déguisée en paysanne pauvre et tirant une vache par la corde. Voyez! la jeune se comporte bien. La v'là qui ramène nos vaches à l'étable. Dirait-on pas d'une vraie fille de ferme? Et puis c'est doux, c'est raisonnable, ça s'arrange de tout; mais la vieille... ah! qu'elle est terrible! Heureusement, nos garnisaires la prennent pour une ancienne fille de chambre qui fait ses embarras. Ça les fait rire, et ils ne veulent pas me vendre. On ne leur refuse pas la goutte, et ils viennent souvent se la faire offrir... Et puis les bleus, voyez-vous, c'est pas toujours ce qu'on croit! Y en a bien qui mériteraient d'être blancs! C'est comme vous, quoi! on peut s'entendre.
REBEC. C'est ça, c'est ça, entendons-nous. Être bien avec tout le monde, c'est le plus sûr; mais de la prudence, hein?
CORNY. Soyez donc tranquille, on en a!
REBEC. Pourtant, hier, vous avez été inquiétés!
CORNY. Eh! non, point du tout. Mes gars ont donné une fausse alerte, et on a fait coucher la vieille au moulin, pour lui donner une petite leçon de prudence, comme vous dites!
REBEC. Ah! vous leur donnez comme ça des peurs?...
CORNY. De temps en temps, faut ça. Sans ça, ces gens se perdraient... et nous avec!
REBEC, malin. Et puis, si on les mettait trop en confiance, ils ne comprendraient pas les obligations qu'ils vous ont, n'est-ce pas?
CORNY. Dame! on s'expose pour eux tout de même! Souhaitez-vous boire un pichet de cidre, monsieur Lycurge?
REBEC. Citoyen Lycurgue donc! Non, merci, je n'ai pas besoin de ça pour être votre ami. (A part.) C'est mon intérêt!
SCÈNE III.--Les Mêmes, ROXANE, LA TESSONNIÈRE, lisant un journal sous le hangar.
ROXANE, (mal déguisée en paysanne, avec un reste de coquetterie.) Bonjour, citoyen Lycurge; comment va ton commerce?
REBEC. Comme ça, comme ça, Marie-Jeanne. Les temps sont trop durs. Les moutons d'ici n'ont que la peau et les os.
ROXANE. Allons donc, coquin! Tu es de ceux qui spéculent sur la famine!
REBEC. Moi?
ROXANE. Oui, toi, j'en mettrais ma main au feu; tu as toujours su profiter du malheur des autres. Tu aurais aidé à brûler notre château, si tu n'avais pas espéré que la Vendée triompherait. A présent que tu la crois anéantie, tu regrettes bien de n'avoir pas pris ta part à la destruction de notre pauvre manoir.
REBEC. Au diable votre manoir! C'est lui qui me force à me cacher, à m'exiler de mes pénates!
ROXANE. Bah! tu auras fait danser l'anse du panier, monsieur le gardien du séquestre! et la République, qui veut tout garder pour elle, t'aura chassé! C'est la seule bonne chose qu'elle aura faite.
REBEC, à Corny qui écoute. Oh! elle est méchante, la vieille! (A Roxane.) Citoyenne Marie-Jeanne, vous êtes sujette aux propos séditieux. Faites attention à vous, ou je me verrai forcé de sévir et de vous faire arrêter.
ROXANE. Je t'en défie! Tu sais bien que les princes sont en France... et pas loin d'ici!
REBEC. Savoir!
ROXANE. C'est tout su. Nous sommes mieux informés que toi!
REBEC, à part. Si c'était vrai! (A Corny, bas.) Je m'en vas pour ne pas me quereller. Envoyez-la souvent coucher au moulin, celle-là; elle en a besoin. (Il sort, Corny le reconduit.)
SCÈNE IV.--ROXANE, LA TESSONNIÈRE, puis LOUISE.
LA TESSONNIÈRE, (qui lit son journal avec des lunettes d'or.) Qu'est-ce que vous disiez donc, que les princes...?
ROXANE. Il faut toujours dire comme cela aux trembleurs qui veulent montrer les dents.
LA TESSONNIÈRE. Vous avez tort, ma chère amie, de fâcher cet homme-là! S'il le voulait, nous ferions, vous et moi, un vilain _mariage républicain_ sur les bateaux de Nantes!
ROXANE. Je ne lui sais aucun gré de sa discrétion. C'est la peur d'être compromis par nous qui le retient. Ah çà! qu'est-ce qu'il y a dans votre journal?
LA TESSONNIÈRE. Rien de nouveau, c'est celui que je relis depuis huit jours.
ROXANE. Vous devriez bien perdre l'habitude de lire ainsi dehors. Vous attirez l'attention...
LA TESSONNIÈRE. Et vous, vous devriez bien ne pas vous parfumer! Au diable le paysan qui a retrouvé dans les genêts et rapporté votre boîte à odeurs!
ROXANE. Voulez-vous que je sente l'écurie?
LA TESSONNIÈRE. Oui, il le faudrait. Les bleus ont le nez fin.
ROXANE. Pas du tout. Les gens qui fument n'ont pas de flair.
LOUISE, sortant de l'étable. Vous avez vu Rebec? Sait-il quelque chose de mon père, enfin?
ROXANE. Non, rien.
LOUISE. Mon Dieu, mon Dieu! ne rien savoir de lui depuis bientôt trois mois!
ROXANE, bas, à la Tessonnière. Avez-vous brûlé le numéro du journal où nous avons appris la mort de mon pauvre frère?
LA TESSONNIÈRE. Oui, oui. Je l'ai brûlé tout de suite. C'était peut-être une fausse nouvelle, d'ailleurs!
LOUISE, avec angoisse. Pourquoi parlez-vous bas tous les deux? Vous me cachez quelque chose, j'en suis sûre! (Elle s'empare du journal qu'on lui laisse parcourir.)
ROXANE. Ma chère enfant, sois sûre que mon frère a réussi à émigrer depuis longtemps, comme tant d'autres. Il ne peut pas t'écrire, il te perdrait. D'ailleurs, il ne sait pas où nous sommes. Prends patience, tout s'éclaircira. Surmonte tes inquiétudes et songe que les regrets et les pleurs sont des crimes aux yeux des espions qui nous entourent.
LOUISE, rendant le journal. Des espions? Nous serions ingrats d'y croire, ma tante. Il me semble, au contraire, que tout le monde s'entend ici pour nous préserver... Mais qui vient là-bas, sur la Loire?
ROXANE. Réjouissons-nous. C'est l'ami Cadio; il saura peut-être quelque chose, lui! (Cadio descend d'une barque qui le dépose devant la ferme et qui s'éloigne.)
LOUISE. Il est méfiant avec vous. Laissez-moi le questionner, j'irai vous dire ce qu'il m'aura appris.
ROXANE. Oui, oui, nous rentrons. D'ailleurs, le soleil d'hiver est très-mauvais. Louise, tu devrais baisser ta coiffe. Tu te gâteras le teint, ma fille, tu auras des taches de rousseur, et c'est affreux.
LOUISE. Je voudrais en avoir et vous en donner, chère tante: cela nous déguiserait mieux que nos habits de paysannes.
ROXANE. Mais songe donc que bientôt nous irons peut-être à Versailles faire notre cour au jeune roi!
LA TESSONNIÈRE, voyant Cadio qui entre dans la ferme. Parlez donc plus bas! ce ménétrier est très-républicain à présent. Allons, venez! Vous avez la voix trop forte, vous! (Il l'emmène.)
SCÈNE V.--LOUISE, CADIO.
LOUISE. Eh bien, Cadio, tu as été jusqu'à Guérande?
CADIO. Oui, j'ai des nouvelles de Saint-Gueltas. Il est vivant, guéri et libre.
LOUISE. Et il ne m'apporte ni ne m'envoie de nouvelles de mon père? Il n'en a donc pas? On me disait qu'il devait l'avoir emmené dans son château du Poitou. Ah! tiens, on me trompe! Mon père n'est plus! et Saint-Gueltas nous oublie!
CADIO. Saint-Gueltas n'a peut-être pas reçu vos lettres. N'arrive pas qui veut dans le pays où il est!
LOUISE. Cadio, si tu y allais, toi! elles arriveraient.
CADIO. J'irais bien peut-être, mais je n'en reviendrais pas. Les Vendéens fusillent tous ceux qui repassent la Loire, ils les traitent d'espions et de déserteurs... pour n'avoir pas à les nourrir! La famine est là-bas pire qu'à Nantes. D'ailleurs, Saint-Gueltas... je ne l'aime pas, moi!
LOUISE. Pourquoi? Il ne t'a rien fait.
CADIO. Si! Il m'a fait donner la quenouille qui a fâché votre père. J'aurai toujours ça sur le coeur.
LOUISE. Ce n'est pas lui, c'est M. Sapience.
CADIO. C'est le curé d'abord, le marquis ensuite.
LOUISE. Il l'a nié.
CADIO. Et vous croyez ce qu'il dit, vous?
LOUISE. Et toi, tu le crois capable de mentir?
CADIO. S'il n'est pas menteur, il y a bien des femmes qui mentent!
LOUISE. Comment! quelles femmes?
CADIO. Toutes celles qu'il a promis d'aimer toujours... à ce qu'elles disent, du moins.
LOUISE, agitée. Pourquoi ne mentiraient-elles pas?
CADIO. Alors, c'est toutes des folles et des sans-coeur de s'être données à lui sans lui faire rien promettre!--Qu'est-ce que vous avez, demoiselle? Vous voilà triste et songeuse. Vous jouerai-je un air de biniou?
LOUISE. Plus tard, mon enfant, merci.--Dis-moi encore... As-tu entendu parler des bleus?
CADIO. Oui, on ne parle que de ça à la ville.
LOUISE. Où sont-ils, à présent?
CADIO. Ils sont partout. Ils font comme les Vendéens faisaient: ils s'_égaillent_ pour les mieux prendre.
LOUISE. Et... Henri, celui que tu aimais tant?
CADIO. Je n'ai pas pu le retrouver. Peut-être bien qu'il est avec ceux qui suivent le marquis et qui le débusquent de place en place; mais il leur échappera. Sa bande est comme un serpent qu'on coupe par morceaux et qui se rejoint toujours.
LOUISE. Hélas! pourquoi lutter encore quand l'armée est détruite?
CADIO. Peut-être que Saint-Gueltas veut vendre cher sa vie. Il y en a qui disent qu'il veut vendre cher sa soumission!
LOUISE. Tu le hais... ne parlons plus de lui.
CADIO. Soit! et laissez-moi vous parler de l'autre.
LOUISE. Non! ne me parle plus d'Henri. Je sais à présent qu'il était à la dernière affaire, celle qui nous a porté le dernier coup et qui nous a tous dispersés si misérablement. Saint-Gueltas, lui, couvrait mon père de son corps. Je l'ai vu! et que sais-je si Henri n'était pas un de ceux qui tiraient sur lui?
CADIO. Moi, je crois qu'il a été fait prisonnier, et qu'Henri l'a délivré.
LOUISE. Non, non! la crainte de passer pour un traître l'en eût empêché. Les gens qui ont tant de vertus républicaines n'ont plus de sentimens humains, sois-en sûr... Mais cela te fâche; tu es républicain, à présent!
CADIO. Non, je ne suis ni pour les uns ni pour les autres. Tous sont devenus cruels comme des bêtes sauvages, et j'aime mieux rencontrer une bande de loups dans les bois qu'un seul homme royaliste ou patriote... Mais lui... si vous lui écriviez...
LOUISE. Non, jamais! il m'a sacrifiée à son opinion. Il m'a appris qu'une femme de coeur ne doit aimer que celui dont la religion est la sienne. Je ne veux plus écrire à personne. Je supporterai le tourment de l'incertitude, je me résignerai à attendre...
CADIO. Attendre quoi? Votre parti est fini, allez! Nous voilà pour toujours en république. Qu'est-ce qu'il pourrait y avoir après?
LOUISE. Eh bien, si tout est fini, si je suis orpheline, séparée des miens ou abandonnée à jamais, ruinée, proscrite, je resterai comme me voilà... Cachée par de braves gens, je travaillerai pour m'acquitter envers eux, oui, de tout mon coeur et de toutes mes forces! Ce n'est pas si difficile qu'on croit de travailler.
CADIO. Je ne peux pourtant pas, moi! et ça me paraîtrait bien dur.
LOUISE. Ce n'est pas un travail que de garder des troupeaux et de filer du chanvre ou de la laine.
CADIO. Est-ce que vous savez filer?
LOUISE. Oui; vois si ce n'est pas aussi bien qu'une autre? (Elle lui montre son fuseau.)
CADIO, vivement. C'est mieux.
LOUISE, souriant. Tu me flattes?
CADIO. Vous devriez toujours sourire comme ça.
LOUISE. Pourquoi?
CADIO. Parce que... ça montre que vous avez du courage.
LOUISE. Il en faut, j'en aurai; mais, toi, mon pauvre Cadio, que vas-tu devenir?
CADIO. Ce que j'ai toujours été: rien.
LOUISE. Ce n'est donc rien que d'être paysan? Moi, je vois à présent que c'est quelque chose.
CADIO. Je ne suis pas paysan: un paysan a de la terre ou cultive celle des autres pour en avoir un jour.
LOUISE. Cultive, travaille, et tu en auras!
CADIO. J'aime mieux ne rien avoir.
LOUISE. Que tu es singulier! Pourquoi?
CADIO. Celui qui a quelque chose veut le défendre ou l'augmenter. Ça le rend craintif ou envieux, malheureux ou méchant. Moi, je n'ai eu qu'une peur en ce monde, celle de mourir damné. Je ne l'ai plus, je suis tranquille comme me voilà.
LOUISE. Qui t'a ôté cette crainte?
CADIO. Un ou deux moments de courage que j'ai eus, et des idées... à moi tout seul! la nuit avec ses étoiles, le chant des vagues quand j'ai revu dernièrement le pays de Carnac, plus de menaces d'enfer pesant sur moi, les champs ravagés, les châteaux détruits, et surtout le couvent en ruine, où le rouge-gorge chantait la semaine passée, et où j'ai cueilli des violettes dans les fentes des tombeaux... Je regardais la croix brisée et les pierres des anciens dieux, couchées pêle-mêle, je me disais: «Tout passe, et Dieu reste!»
LOUISE, étonnée. Où prends-tu donc tout ce que tu dis-là, Cadio?
CADIO, montrant son biniou. Je ne sais pas: là peut-être.
SCÈNE VI.--Les Mêmes, CORNY, REBEC, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, puis MOTUS, HENRI, le Délégué de la Convention, premier Secrétaire, deuxième Secrétaire, LA MÈRE CORNY, un Sous-officier.
CORNY, (accourant du dehors, suivi de Rebec. Alerte, alerte! On voit arriver par là (il montre le chemin) des cavaliers, une voiture; on ne sait point ce que c'est! mais faut vous en aller dans les taillis, demoiselle, et bien vite!
LOUISE. Oui, mon ami; mais les autres?
CORNY, (montrant la Tessonnière et Roxane qui sortent de la maison.) Les v'là! (A la Tessonnière.) Allez-vous-en vitement mener notre fumier au pré avec Jean, par là!
LA TESSONNIÈRE. Le fumier?
REBEC, très-ému. Eh oui! eh oui! sauvez-vous; il n'est que temps!
LA TESSONNIÈRE. Au fumier!... Allons, va pour le fumier! (Il s'en va.)
ROXANE. Eh bien, et moi? Je ne peux pourtant pas mener le fumier?
REBEC. Au moulin! au moulin!
CORNY. Trop tard! Allez battre des pois dans la grange.
LOUISE. Elle ne saura pas. Je l'emmène, elle gardera les chèvres avec moi.
ROXANE. Dieu, quelle existence! pas un jour de sécurité!
LOUISE. Venez, venez, ma tante! (Elle l'emmène.)
CORNY. Eh bien, et toi, Cadio? Je ne te savais pas là.
CADIO. Oh! moi, je ne risque rien. Je ne suis point mal avec les bleus. Je vais seulement faire le guet derrière les buissons.
REBEC. N'ayez pas l'air de vous cacher.
CADIO. Ne craignez pas. Je connais mon affaire. (Il sort par le hangar.)
REBEC, à Corny, regardant de la barrière. Diable! cette fois, ce n'est pas une fausse alerte; ils viennent bien par ici.
CORNY. D'accord! mais ça va passer sur le chemin. Qu'est-ce que vous voulez que ça vienne faire chez nous?
REBEC, qui regarde toujours. C'est des militaires, Dieu me pardonne! Ils ne sont guère plus de cinquante. C'est l'escorte de quelque général qui va en chaise de poste bien doucement. Il faut croire qu'il est blessé.
CORNY. Les v'là, cachons-nous.
REBEC. Non pas, non pas! Mettons-nous devant la barrière, et crions: _Vive la République!_
CORNY. Je ne veux point crier ça!
REBEC. Eh bien, agitez votre chapeau et ouvrez la bouche, je crierai pour deux.
CORNY. Ça y est! (Il agite son chapeau, Rebec crie. Motus, à cheval, vient sur eux.)
MOTUS. C'est bien, assez crié! Écoutez ce qu'on vous dit! (A Corny qui se présente.) Sans te déranger, citoyen paysan, as-tu chez toi un charron?
CORNY. Non, citoyen militaire; mais on est tous un peu charron en campagne. (Regardant la voiture qui s'arrête devant la porte, escortée des cavaliers.) C'est donc quelque chose à rabigancher à vot' carrosse?
MOTUS. Un timon rompu dans vos satanés chemins, soit dit sans vous molester.
CORNY. Oh! avec quatre éclisses et un bon bout de corde, ça sera vitement remmanché.
MOTUS. Êtes-vous tout seul? Appelez du monde!
CORNY. Oui, oui; j'ai là mes garçons, on s'y mettra tous. (Il court vers la grange.)
LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION, mettant la tête à la portière et parlant d'une voix âpre et impérative. Eh bien?
MOTUS. Ça sera fait à la minute, citoyen délégué; tu peux prendre un peu de repos.
LE DÉLÉGUÉ, descendant de voiture avec l'aide de ses deux secrétaires. Oui, je souffre beaucoup.--Où est l'officier?
HENRI, paraissant. Le voilà.
REBEC, à part. Lui? Diable!
LE DÉLÉGUÉ. Commandez la halte.
HENRI. C'est fait, monsieur.
LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. _Monsieur_, toujours _monsieur_! Ces officiers de Kléber ne prendront jamais les manières républicaines! Quelque fils de ci-devant, je parie! Vous lui demanderez son nom, je n'y ai pas songé ce matin au départ.
REBEC, faisant l'empressé. Si le citoyen commissaire veut daigner entrer dans la maison du paysan...
LE DÉLÉGUÉ, brusquement. Non, j'ai froid! je reste au soleil. Une chaise ici.
REBEC, courant vers la maison. Des siéges; des siéges!... (La mère Corny et sa bru accourent avec des chaises de paille sur lesquelles elles étendent des serviettes blanches. Le délégué s'assied sans y faire attention. Les deux secrétaires puritains ôtent les serviettes avec le mépris marqué d'un vain luxe. Pendant ce temps, Rebec s'est glissé près de Henri et lui parle bas.)
LE PREMIER SECRÉTAIRE, qui observe tout, s'adressant au délégué. Pourquoi l'officier commandant l'escorte chuchote-t-il d'un air mystérieux avec ce particulier au langage doucereux emprunté au vocabulaire des anciens laquais?
LE DÉLÉGUÉ. Faites comparaître! (Le premier secrétaire va chercher Rebec. La mère Corny s'approche du délégué avec un air riant et ouvert. Le délégué, farouche et inquiet.) Que voulez-vous?
LA MÈRE CORNY. Vous offrir un rafraîchissement, monsieur not' citoyen! un fruit, un pichet de cidre...
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Tu n'as pas de vin?
LA MÈRE CORNY. On n'en cueille point chez nous; mais on a de l'eau-de-vie... pas bien bonne.
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Apporte toujours. (Elle obéit.)
LE PREMIER SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Voilà le faiseur de phrases!
LE DÉLÉGUÉ, ironique. _Daigneras-tu_ nous dire qui tu es, toi, avec ta face de renard?
REBEC, se redressant et payant d'audace. Lycurgue, municipal de cette commune.
LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. Interrogez-le; moi, je souffre comme un damné! (Il met la tête dans ses mains et ses coudes sur la table, que les femmes ont apportée, ainsi qu'une bouteille et des gobelets d'étain.)
LE PREMIER SECRÉTAIRE, à Rebec. Es-tu de ce pays?
REBEC. J'y réside depuis le temps voulu, citoyen.
LE SECRÉTAIRE. Où étais-tu auparavant?
REBEC. En Vendée, près de Puy-la-Guerche, où j'avais la commission de faire brûler les châteaux des anciens nobles. J'en ai brûlé douze!
LE SECRÉTAIRE. Tu te vantes; on n'en a pas brûlé six en tout de ce côté-là. Avance ici, lieutenant.
HENRI, sans bouger. Vous me parlez, monsieur?
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Le citoyen délégué veut te parler. (Henri s'approche.)
LE DÉLÉGUÉ. Connais-tu cet homme, à qui tu parlais bas tout à l'heure?
HENRI. Oui, monsieur.
LE DÉLÉGUÉ. Où l'as-tu connu?
HENRI. A Puy-la-Guerche et aux environs.
LE SECRÉTAIRE. A-t-il brûlé réellement des châteaux?
HENRI. Je n'en sais rien.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Mais... attendez donc! Il y avait par là le repaire du fameux rebelle Sauvières. J'ai bonne mémoire, moi. (A Rebec.) Est-ce toi qui l'as brûlé?
REBEC, troublé, regardant Henri. Je ne me souviens pas bien si c'est moi ou un autre...
HENRI. Tu as obéi à ta consigne. Chacun avait la sienne.
LE DÉLÉGUÉ. Tu y étais donc?
HENRI. J'y étais.
LE DÉLÉGUÉ. Qui a exécuté l'ordre de brûler Sauvières?
HENRI. C'est moi.
LE DÉLÉGUÉ. Tu te nommes?...
HENRI. Charles-Henri de Sauvières.
LE DÉLÉGUÉ. Parent du rebelle?
HENRI. Son neveu.
LE DÉLÉGUÉ. Vous étiez ennemis avant la Révolution?
HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je chéris sa mémoire.
LE DÉLÉGUÉ. Belle action, alors! Comment n'es-tu pas capitaine?
HENRI. Je ne veux pas l'être, monsieur.
LE DÉLÉGUÉ. Pourquoi? Tu es las de servir la République?
HENRI. Non, monsieur. J'ai gagné mon épaulette en combattant l'étranger, je ne veux pas devoir un nouveau grade à la guerre civile. Si nous avons affaire ici aux Anglais, je serai fier de mériter mon avancement; mais contre des Français égarés... non! Je ne veux rien! Je vous prie de vous le rappeler.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ta réserve est sophistique: tu n'as pas voulu de récompense pour avoir brûlé le château de ton oncle; dis cela tout bonnement.
HENRI, indigné. Qu'eussiez-vous fait à ma place?
LE SECRÉTAIRE. J'eusse accepté avec orgueil!
HENRI, avec mépris. Eh bien, tant pis pour vous! (Le secrétaire pâlit de colère. Le délégué lui fait signe de se contenir.)
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, à Henri. Si le citoyen délégué est satisfait de tes réponses, nous devons en tolérer l'audace; mais tu as des renseignements à donner... (Consultant un gros cahier de notes.) Le traître Sauvières avait une fille, une soeur, des amis et des parents qui ont porté les armes, même les femmes!
HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier de Prémouillard ont été tués à l'affaire du Grand-Chêne. Je ne sais rien des autres.
LE DÉLÉGUÉ, plus doux. Étais-tu à cette affaire, jeune homme?
HENRI, triste. J'y étais.
LE PREMIER SECRÉTAIRE, l'observant. A contre-coeur sans doute?
HENRI. Plaît-il, monsieur?
LE DÉLÉGUÉ. Est-ce à regret que tu as fait ton devoir?
HENRI. Oui, certes! mais je l'ai fait.
LE DÉLÉGUÉ. Eh bien, tu vas le faire encore et nous dire où sont réfugiés les survivants de ta famille.
HENRI. Je l'ignore absolument.
LE DÉLÉGUÉ. Tu le jures sur l'honneur?
HENRI. Je le jure sur l'honneur! J'ignore même si une seule personne de ma famille a survécu à l'écrasement de l'armée vendéenne.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Si tu le savais... si tu connaissais leur tanière, les dénoncerais-tu?
HENRI, fièrement. Monsieur, je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger en dehors des choses qui concernent mon service. Chargé par mon colonel d'escorter le délégué de la Convention, je ferai respecter sa personne et celle de ses employés... Voilà ma consigne, je n'en ai pas d'autre.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Nous avons d'autres pouvoirs que ceux de votre colonel. Tout militaire nous doit obéissance, et nous avons le droit d'interroger toute personne suspecte.
HENRI, avec indignation, s'adressant au délégué. Et je suis une de ces personnes, moi?
LE DÉLÉGUÉ, entraîné par sa franchise. Non, mon jeune stoïcien! Tu as bien mérité de la patrie, et bon compte sera rendu de ta conduite! Tu es du bois dont on fait les généraux. Va, tu peux t'occuper de ton service. Nous avons confiance en toi. (Henri s'éloigne, Rebec veut le suivre.)
HENRI, bas. Ne me dis rien. Tu vois que c'est le tribunal de l'inquisition en voyage! (Ils se séparent. Henri retourne à ses cavaliers. Rebec s'esquive dans la maison. Corny et ses garçons travaillent à réparer la chaise de poste. Le postillon fait manger l'avoine à ses chevaux. Le délégué et ses deux acolytes restent autour de la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.)
LE PREMIER SECRÉTAIRE, au délégué. Par le saint couperet de la guillotine, tu faiblis!
LE DÉLÉGUÉ, fatigué, à l'autre secrétaire. Qu'est-ce qu'il dit, cet imbécile?
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Il dit que tu faiblis, et il a raison. Tout ce qui nous entoure ou nous approche dans cette tournée est suspect et inquiétant. Le militaire a été et sera toujours girondin. Le paysan est et sera toujours royaliste. Ce n'est pas le moment de prendre confiance. La mission qu'on t'a donnée de parcourir les campagnes pour connaître l'esprit si connu des populations est probablement un piége de tes ennemis.
LE PREMIER SECRÉTAIRE, inquiet. Le fait est que nous voilà tous les trois seuls au milieu des paysans qui nous détestent... (Au délégué, qui s'est versé de l'eau-de-vie et lui arrêtant la main.) Ne bois pas cela! j'en ferai l'épreuve le premier.
LE DÉLÉGUÉ, influencé. Du poison peut-être? Bouquin, tu es un Spartiate!
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Nous t'avons suivi, connaissant bien les embûches dont nous aurions à te préserver au péril de notre vie... et, à présent que nous voyons la tienne entre les mains d'un Sauvières...